UNE NUIT DE NOCES
— Mon cher directeur, souffrez que je me débatte un peu sous les fleurs dont vous me couvrez. Vous avez redouté les quelques hardiesses de mon roman pour les susceptibilités de vos lecteurs : peut-être cependant me connaissaient-ils assez depuis un an que j'écris dans ce journal et pouvaient-ils savoir, comme vous le savez bien vous-même, que je ne suis pas de ceux qui ambitionnent les succès de mauvaise allure et se com-
plaisent dans la recherche cavalière du scandale. J'espère donc qu'il n'en est pas trop parmi eux pour croire qu'il y avait dans cette fameuse « nuit de noces », devant laquelle nous divorçons, — d'ordinaire ces catastrophes n'éclatent que le lendemain, — des enjolivures graveleuses, des descriptions complaisantes, de faciles petites audaces.
Certes, dans cette nuit de noces de F Épuisé, les réalités ne m'ont pas fait peur ; mais j'ose dire que, si les choses ne m'effraient pas, j'ai l'horreur des mots inutilement grossiers et répugnants. Et c'est pourquoi tout juste j'ai crié comme un beau ■diable quand vous avez parlé de former contre moi le carré redoutable des lignes de points.
On peut retirer une violence qui blesse, une expression qui choque sans en ressentir de douleur : le livre qui vient redresse la phrase si cruellement éprouvée et tout est sauf. Mais que répondre lorsqu'on a cette conscience de s'être
gardé, avec une patience longue, de tout ce qui heurte, d'avoir voulu éviter les développements risqués à plaisir, les crudités superflues, les perversités si tentantes de Tadjectif. Que répondre lorsqu'au lieu d'une épithète qu'on jugeait affriolante, d'un tableau qui devait provoquer plus ou moins de pâmoisons louches, c'est une situation entière qu'il s'agit de sacrifier. Et lorsque cette situation en prépare, en entraîne d'autres, comme elles, rudes peut-être, mais capitales, logiques, impitoyables ?
Il ne reste en ce cas à l'écrivain qu'à maintenu' ce qu'il croit être une œuvre sincère et chaste, dût cet entêtement le diminuer aux yeux de quelques-uns et lui coûter de mille manières.
C'est le seul parti, mon cher ami, je Fai pris —
et je vous demeure obligé de m'avoir laissé m'en
expliquer.
L'Epuisé paraîtra en volume tel qu'il devait paraître ici ; il ne se corsera pas dans les libertés du livre, je n'ai pas à en profiter pour surenchérir, ayant pensé toujours que le sujet choisi devait être traité avec des réserves et des modérationSj en raison même des vérités brutales qu'il contient.
Je me suis appliqué à laisser le voile baissé là précisément où d'autres le soulèvent et si je parle de moi avec cette obstination, c'est que je tiens à bien établir que je n'ai de cantharide ni dans les mains ni dans les poches.
J'ai représenté une nuit de noces, parce qu'elle est nécessaire au détail des caractères: il n'y a là ni regards alanguis, ni murmures de pigeons, ni déchirements de dentelles, ni voluptés roses... Il y a seulement ce qu'il faut pour montrer quel est cet homme qui va faire un enfant et le jeter dans la vie, pour montrer les innocences et les
charités de cette jeune fille qu'attend un martyre de femme et de mère.
C'est encore trop, paraît-il, mon cher directeur, nos lecteurs ne supporteraient pas ces pages dénuées d'artifices ; une description, enveloppée de discrètes petites perfidies de mots, auraient pu sauver la chose, à la rigueur-, tant pis, je préfère carrément ce que j'ai fait.
Qui sait? on lira le bouquin, d'aventure : beaucoup alors trouveront que vous avez eu raison, — il en restera peut-être quelques-uns encore pour reconnaître que je n'ai pas eu tort.
C'est, il est vrai, après un incident comme celui-ci que Ai^'^ Giraud ma femme a étourdi la librairie de ses éditions. Mais je me console de cette analogie, en songeant, les proportions observées, que l'Assommoir, coupé à l'ancien Bien Public et repêché par la République des Lettres^ est une œuvre plus morale, dans ses observations
à découvert, que toutes celles qui sont d'un miel empoisonné, d'une pudeur impudique et d'une chasteté excitante. Je me résigne donc, mon cher Edwards. J'emporte le paquet et n'irai pas poser pour la victime.
Ce qui ne veut pas dire que je serais insensible aux approbations qui pourraient me venir*, je ne suis ni pour crier à l'injustice du four, car bel et bien, savez-vous, on peut prétendre qu'il y est — ni pour le subir avec les vanités du stoïque. J'ai fait ce qu'il fallait faire et j'attendrai dans mon coin. De toutes façons, mon cher directeur, je vous remercie d'avoir tenté l'affaire.
C'est impossible, — sans rancune.
Vous avez ce souci de craindre, pour le père de famille qui laisse traîner à la maison sa gazette, cette étude dont la fin finale est toute pour l'honneur de la famille saine et féconde ; j'y souscris de bonne humeur; j'approuve même ces
scrupules, mais je demande à garder mon libre parler. D'ailleurs, mon cher ami, n'ai-je pas eu déjà une petite consolation? Ce feuilleton infortuné a vécu au moins l'espace de douze Matins l
Tout ceci demeure vrai.
Ce fut d'ailleurs un petit incident fort noté. Le Figaro^ le Gaulois, TEvënement, Gil Blas, le Voltaire, F Écho de Paris, la France, Paris, s'occupèrent de mon cas.
Chez Dentu, cela marchait à merveille, par avance. Et j'ai encore là, dans mon tiroir, une foule de jolies choses qu'on m'écrivit. Tout le monde le voulait, ce livre tant signalé. Quelqu'un me prévint même que, pour le retarder ainsi, je devais n'entendre rien aux affaires.
Et bien, le voici, qu'il s'en aille! Le voudra t-on toujours, maintenant qu'il va se pousser
tout seul, — ce que je préfère ? Peu importe ! En le repensant, en le tenant sous clé, je l'ai aimé davantage pour la force et la simplicité qu'il glorifie, pour tout ce qu'il a de hardiesse et de conscience déplaisante.