‹ L'epuiséChapitre 3 sur 5 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— C'est pour une confession, mon cher maître, dit Henri Duperret en pénétrant dans le cabinet du docteur Yannoy.

— Asseyez-vous là, monsieur, et causons. Les salons du docteur, la consultation close,

avec leurs fauteuils de peluche roulés çà et là, avec leurs tapis d'Orient froissés aux pieds, étaient rentrés dans le silence et dans l'obscurité, pleins de parfums vagues. Plus personne même à l'antichambre, au seuil de laquelle, dès le matin, se postait un valet qui distribuait des numéros

i8 l'épuisé

d'ordre et avait ses protégés parmi la clientèle impatiente.

Dans rimmense appartement, après cette pâle et dernière journée d'hiver, donnée toute par le docteur aux névroses, après le battement continu des portes ouatées, après le murmure des voix qui chuchotent au coin de la cheminée où s'entassent des revues que quelques résignés seuls lisent et cornent pour la prochaine visite^ c'était un calme pesant.

— Vous avez bien voulu me demander une entrevue particulière, monsieur, je vous écoute, nous voici dans l'intimité nécessaire.

Et d'un regard grave, accoudé sur sa table de travail, le poing au milieu de ses cheveux blancs qu'éclairait la lampe, le docteur examinait l'homme qui se tenait encore debout et immobile devant lui.

Il était haut, mince, élégant d'allure ; la calvitie lui faisait le front vaste-, sa barbe brune descendait en deux pointes, très longues. Sa redingote correcte montrait des épaules et des flancs amaigris, mais

il y avait une distinction dans cette maigreur.

Tandis qu'il déposait son chapeau avec des tâtonnements et se raidissait en gagnant un canapé encombré de livres, comme pour dissimuler l'affaissement douloureux de sa démarche, le docteur Vannoy songeait. Quand il eut bien en face de lui, sous son observation exercée et inexorable, ce visage d'une beauté flétrie, déchiqueté, affiné par les passions, ces yeux d'un noir fané, ces lèvres épaisses, d'un rouge sombre -, quand il vit ces tempes creusées et ces orbites profonds et cette lassitude, il devina...

Cet homme était tour à tour éteint et enthousiaste, esclave et despote, généreux et méchant sans raison: il allait être livré à l'horrible supplice des gestes saccadés et inconscients : il avait trop pris de la vie, et l'heure approchait pour lui où l'on paye le passé de son souffle même, où les moelles se fondent, où la machine craque.

Au début de sa carrière, le docteur Vannoy déclarait volontiers cette espèce indigne de pitié : robuste, l'esprit ferme, ayant en lui l'amour et

l'admiration de toutes les mâles vertus, il refusait net de compatir à ces douleurs de la grand'ville qu'il proclamait bien méritées et dégradantes, avec la rudesse d'un paysan poussé droit, au sein des labours, dans le respect de ce qui est fécond et de ce qui est puissant.

Puis une tristesse lui était venue, puis l'indulgence.

Vieilli, accablé d'expérience, illustre, il ne ressentait plus maintenant de ces vaillantes colères, et lorsqu'il recevait la confidence, la plainte désespérée parfois, d'un de ces hommes jeunes qu'il savait condamnés à l'expiation effroyable de leur jeunesse, il avait des bontés tendres et il trouvait des mots réconfortants, comme par charité.

— Je me livre à vous, docteur, fît brusquement Henri Duperret; ce moment est décisif, il est cruel, mais je peux, je veux tout entendre. Hier soir, j'ai eu peur de cette fièvre qui me brûle, aujourd'hui de ma figure en me regardant. L'épouvante me saisit. J'ai horreur de l'existence ridicule qui m'use, horreur de moi^ et je souffre, et

j'ai mal partout, à la tête, aux os, dans le sang. Est-ce donc sûr ? Suis-je fini ? N'y a-t-il plus rien à faire de moi ?

— Je n'ai ni le droit ni le pouvoir de prononcer ainsi, mon cher ami.

— Vous refusez ? Vous reculez? Oh ! j'en sais long déjà sur mon pauvre être, donnez-moi la vérité entière, fût-ce celle que je redoute. Assez de subterfuges vis-à-vis de moi-même, assez de roueries pour me tromper, assez de lâchetés. J'ai besoin de voir clair, me voilà fatigué de trembler toujours et de tournoyer dans le vide ^ j'ai pris le grand parti : mieux vaut savoir. Dites-moi donc si je suis bon encore pour la vie, celle que j'ai manquée, ou si je suis à jeter aux chiens.

Le docteur Vannoy n'était pas habitué à un pareil langage : on ne le sollicitait d'ordinaire qu'avec humilité ou rage.

Avertis et secoués soudain par une douleur féroce qui tenaille les vertèbres, ceux que Paris empoigne et retourne n'accouraient chez lui que suppliants, cramponnés à leurs vices, hurlant au

secours. Pour la première fois, il lui semblait rencontrer un homme qui demandait autre chose que d'être remis en état sur l'heure, et sauvé du désastre quand ce ne serait que pour un jour.

Il y avait là du courage, du tempérament encore, comme l'ambition de prendre une existence nouvelle, une place dans la vie vraie.

— Docteur, mon histoire est courte. J'ai trentecinq ans. Elevé en Lorraine, à la campagne, durement, par mon père qui avait créé et qui dirigeait une usine où travaillait le pays entier, j'étais étudiant lorsqu'il est mort. Ma mère l'a suivi sans tarder. J'ai vendu tout alors, moins notre maison, et libre, riche, vigoureux, ardent, je me suis jeté dans Paris. Vous voyez ce qu'il a fait de moi, ce qui reste de cette belle force dont j'étais fier, ce qu'est devenu cet être né d'une race de braves gens, dont les veines, comme l'àme, étaient robustes et saines. J'ai gaspillé la fortune, et plus encore, l'héritage rare que m'avaient laissé les vieux, d'un sang pur et intact, d'une nature qui s'était trempée dans le labeur opiniâtre et que

rien n'a jamais corrompu. Moi je suis le décadent, le dégénéré stupide ! Ma jeunesse est celle que vous pressentez. J'en sors dégoûté, écœuré, souillé. Aux hasards de cette vie de garçon j'ai été fou, et, ce qui signifie plus, je n'ai pas toujours été heureux. Maintenant, je cherche en vain un souvenir qui puisse demeurer, c'est le chaos dans le plaisir, c'est l'amour sans amour. Voilà mon œuvre à moi. La fille me donne la nausée, la femme ne m'inspire que mépris. Oh ! je dis cela brièvement, docteur, et ne veux pas poser pour désabusé : c'a été bête et simple et facile de les avoir toutes; mais j'ai profité d'elles, tant pis, et me garde de gémir sur le temps. C'est moi que j'accuse et que je hais. Arrivé à l'âge où l'on éprouve cette bouleversante sensation d'être seul et inutile, où Ton déclare imbéciles ceux qui font gaillardement ce que vous avez fait, où le regret vous trouble, avec je ne sais quelle vision du bonheur, du foyer, de la paix, du devoir, je m'interroge, je me consulte, je cherche en moi de quoi retrouver le chemin oublié — et je me

sens veule, et je suis morne, et j'ai en moi tout entier comme une paralysie ! La petite maison de Lorraine, jo3^euse et claire, m'attire, je voudrais m'échapper de Paris, rompre Fhabitude, me dégager de cette infernale boutique, et je ne peux. Près de partir, je me dis : « A quoi bon? » Je lutte et puis je me rends. C'est une affaire réglée, n'est-ce pas? Fichu!

Et un hochement de tête accompagnait le mot.

Le docteur Yannoy avait écouté avec recueillement. Il eut un sourire très doux et bon.

— Mon cher ami, dit-il, il ne faut jamais abdiquer. Rien qu'à vous entendre, je soupçonne qu'il y a de la ressource encore. Allons! que diable, on ne se laisse pas frapper l'esprit comme vous faites. J'en ai vu d'autres, je vous jure, et plus atteints, qui se sont relevés de l'épreuve. Nous regagnerons les forces perdues, nous l'emporterons, cela ne dépend que de vous. Le remède...

Le docteur Vannoy s'arrêta d'un coup, — car d'une voix paternellement persuasive, par humanité, il mentait : le remède n'existait pas.

— Oh! parlez, parlez vite?

— Le remède, Dieu merci, n'est pas comipliqué, continua le docteur, avec une bonhomie voulue. Mon cher ami, rentrez chez vous: videz vos tiroirs dans une malle, et allez la revoir, votre Lorraine. Les émotions, les veilles, la grande vie, tout cela doit disparaître. Dès aujourd'hui, acceptez une existence tranquille et réglée, celle-là précisément qu'hier vous jugiez mesquine et grotesque. Retirez-vous dans le calme qui vous pénétrera; à la longue, au bout de cet effort héroïque, j'entrevois le salut.

Et tandis que le docteur s'exprimait ainsi, généreusement, il pensait à part lui, que la science n'est rien encore en vérité, elle qui ne sait traiter qu'avec des phrases le misérable dont le cerveau va s'effriter et que le ramollissement dévaste.

Henri Duperret, cependant, se redressait comme par miracle. Une joie vive passa sur son visage tourmenté; il resta silencieux un instant, savourant cette espérance donnée par pitié; puis

soudain, changeant d'attitude, d'un air dégagé :

— Puisque je ne suis pas aussi avancé que je me l'imaginais sottement, il s'agit de faire une fin, pas davantage, n'est-ce pas? Je dois vous avouer, docteur, que j'y avais songé, je la ferai. Vous m'ordonnez la retraite, elle est la guérison certaine, je n'hésite plus, je partirai coûte que coûte, je me range. Le repos, l'intérieur, la famille même, qui sait, tout ce que je n'osais rêver que confusément, je vais le chercher là-bas, dans mon coin...

— Que faut-il donc comprendre, monsieur?

— Eh bien! parbleu, je vais me marier, dit Henri Duperret du ton le plus naturel.

— Ce serait une infamie, s'écria le docteur en se levant tout droit. Vous ne la commettrez pas.

— Mais...

— Impossible.

— C'est la loi commune, pourtant, c'est l'usage établi, cela se voit chaque jour, que les plus démolis, les incurables même et les condamnés abordent le mariage et s'y raniment. Il résume toute votre ordonnance, docteur; il me satisfait;

il met d'accord mes inspirations nouvelles et mon intérêt. On l'ouvre, complaisamment, à des gens qui doivent mourir du cœur* on y reçoit des êtres voués à d'inéluctables maux, des ganaches, des fantômes d'homme, des monstres... Et vous voudriez m'en exclure, moi, à l'instant où j'apprends que la catastrophe n'est pas encore pour demain !

Le docteur, devenu rigide et terrible, laissa tomber cette réponse :

— Je n'en sais rien, monsieur.

— Mais vous l'avez dit, docteur, et je m'en tiens à votre promesse. Elle est venue trop à point, elle m'a délivré trop bien du cauchemar et des affres où j'étais, pour que je l'oublie de sitôt. Non, les exemples ne manquent pas. Près de sombrer, j'en sais plus d'un qui s'est raccroché au mariage, qui, tué à moitié par la gueuse de Paris, a été soigné, guéri, ressuscité par la petite pensionnaire de province. Pourquoi ne tenterais-je pas l'aventure, moi aussi .^

— Vous?

— xMa foi, arrive que pourra, je me risque.

— Hé bien, monsieur, s'écria le docteur en s'avançant vers Henri Duperret, je ne serai pas le complice de cette ignominie! Je ne veux pas qu'un jour on me découvre une part dans cette action abominable. J'ai le droit de soutenir, de consoler l'homme qui souffre et de lui laisser l'espoir malgré l'évidence; mais je ne suis pas de ceux qui acceptent des compromis avec l'homme qui va se déshonorer. Or, ce que vous allez faire est indigne.

La voix était retentissante, le coup d'œil âpre, le geste violent.

Une pareille proposition n'admettait pas de réplique : soudam, dans le vieux maître, se réveillait l'homme d'autrefois, prompt à s'emporter et dur aux faiblesses.

— Dans une heure de beau scrupule ou d'exaspération peut-être seulement^ vous êtes venu demander au médecin: « Est-ce vrai que je doive renoncer à tout ? » — Le médecin vous répond maintenant: oui! Par commise-

LEPUISE

ration je vous ai trompé, je vous ai dissimulé l'étendue du péril où vous êtes : mais il faut que vous sachiez, car je n'entends pas que ma condescendance vous excuse et vous déchar^^e de ce qui se produira à l'avenir. Je vous le déclare, monsieur, vous n'êtes plus à la hauteur du mariage; ce n'est pas ici une exclusion temporaire, c'est un interdit absolu. Dans l'état où je vous vois, prendre les dix-huit ans d'une jeune fille, l'associer à un cœur et à un corps épuisés, ce serait un crime véritable. Courez-en la chance si cela vous plaît toujours, à vous la pleine responsabilité : si j'ai dégagé la mienne trop brutalement, veuillez n'accuser que l'habitude où je suis d'envisager le devoir avant tout.

Sept heures sonnèrent.

Le cabinet du docteur s'était refroidi, une fusée seule jaillissait parfois des cendres amoncelées sur les chenets.

Silencieusement, Henri Duperrel, par les vitraux ouverts, contemplait Paris, la lumière qui montait des réverbères jusqu'au premier étage,

le trou ténébreux que faisait la Seine derrière le parapet du quai^ et tout au fond la ligne sombre du Louvre, — tandis que le docteur Yannoy marchait de long en large.

— Alors, dit brusquement Henri Duperret en sortant de cette méditation, il n'y a plus qu'à se brûler la cervelle ou à attendre en philosophe que la décrépitude vous achève. Le suicide, la résignation hébétée à une fatalité atroce, ou sinon rinfamie! Voilà donc la situation où je suis; voilà avec quelles perspectives je sortirai d'ici. Vous ne pouvez rien, et moi je ne dois rien essayer. C'est le verdict, c'est l'ordre. Ah! docteur! docteur!

Et les lèvres contractées, grondant sourdement, Henri Duperret frappait le tapis de sa canne.

— C'est entendu, n'est-ce pas, je vais fuir les yeux, me cacher en un coin avec mes maux odieux. Là, je courberai la tête, je me croiserai les bras et je regarderai grandir ma destruction ! Je n'ai personne pour m'aimer et pour adoucir ce martyre, je me passerai de tout le monde ! Je resterai cloué dans un fauteuil ou sur un lit sans

appeler à l'aide, sans oser désirer même an appui, une affection, une pitié. Allons donc ! Quel homme consentirait à cette fin-là, mon cher maître ? Est-ce que je peux m'y résoudre, moi, en un instant ?

— Vous êtes libre, monsieur, répondit simplement le docteur qui avait observé et étudié avec attention cette douloureuse ironie, cette lutte poignante. J'ai parlé comme je devais, faites à votre guise : ma conscience est en repos, à vous de décider. Je n'ai plus rien à ajouter.

Henri Duperret, de son côté, ne se souciait pas d'en entendre davantage.

Il était irrité et meurtri, il aA^ait hâte de respirer, de s'évader.

Poussé par une irrésistible envie de savoir, de se soulager le cœur en confessant haut ses douleurs et ses angoisses, le matin il conservait encore, tout au fond de lui, l'illusion au moins et l'espérance qu'il exagérait 5 maintenant il ne pouvait plus douter, la réalité lui tombait dessus lourdement et le brisait.

— Adieu, monsieur, dit-il au docteur avec précipitation, je vous suis redevable du plus terrible moment de ma vie.

Il déposa un billet froissé dans une coupe, ouvrit la porte, salua et descendit l'escalier rapidement.

La voiture stationnait : le cocher ramassa les renés et se tint droit.

— Où faut-il conduire monsieur ?

— Sur le boulevard.

Près de monter, Henri Duperret leva tout d'un coup les yeux vers les fenêtres du docteur : elles étaient noires.

Il eut un frémissement, un sourire amer, puis s'installa dans l'angle du coupé, qui partit.

Il alluma un cigare, serra les pieds sur la bouillotte et baissa la glace.

Un air vif lui rafraîchit le visage ; par cette baie ouverte, il suivait l'embarras des fiacres, le croisement des feux, et son oreille s'emplissait délicieusement des fracas de Paris.

Les quais, avec le fleuve piqué de points rouges ;

la place du Carrousel, où se dressent des gibets de lumière, et dont le pavé tressaille, couvert de clartés blanches ^ la rue de Richelieu, où les chevaux entravés s'immobilisaient à chaque pas, impraticable et pleine d'invectives — toute cette fièvre, cette activité intense, ce tourbillon des êtres et des choses lui rendaient comme une assurance et le ravivaient. Il ne voulait pas se laisser abattre ainsi 5 il résisterait jusqu'au bout.

— Je sors d'un mauvais songe, se dit-il, et ce docteur célèbre est une brute. Prailly, Duret, de Favrol, d'Assigny, tous ceux avec qui j'ai vécu et carrément, sont des maris excellents ; ils font des enfants autant que d'autres : ils ont repris bel et bien dans le mariage. L'un brouillait ses mots; l'autre, en tenant son portefeuille, se demandait régulièrement s'il ne l'avait pas oublié sur sa table ; le troisième toussait ses poumons, râlait, grimaçait et rotait : le quatrième branlait de la nuque et croyait, en marchant sur la pierre, marcher sur du feutre : tous ensemble, aujourd'hui, ils se

portent à merveille ; ils gagnent du ventre et de la graisse solides. Un peu de courage pour renoncer à Paris, de Taplomb, une bonne ménagère, un jardin où faire les cent pas, la vue de quelques paysans, il n'en faut pas davantage. Champlein est allé chercher sa femme en Picardie, où il y a des nourrices : de Roqueval, en Normandie, où il y a les beaux brins : pourquoi n*irais-je pas en Lorraine, moi ! Aucun n'a voulu prendre sa femme dans une ville qui lui a donné tant de maîtresses, et l'expérience a réussi parfaitement.

La voiture se trouvait devant le café Anglais; Henri Duperret appu3'a sur le bouton de soie noire et le cocher arrêta les chevaux.

— Faut-il attendre monsieur ? dit-il au moment où Duperret descendait sur le trottoir.

— Attendez.

L'attente fut longue. Assis à sa place ordinaire, Henri Duperret s'offrit un dîner abondant et savoureux. Lorsqu'il quitta la table, il était ragaillardi, réchauffé, remonté.

— C'est une brute, une brute ! murmurait-il

toujours en pensant à ce docteur et à ces déclarations solennelles.

Campé au seuil du restaurant, entre les lanternes en tulipes, le palais parfumé de grande fine, de la fumée aux lèvres, dansant sur ses talons plats, avec devant lui le boulevard flamboyant et frissonnant, et au-dessus des étoiles vives dans un ciel très bleu, il se sentait revenir^ capable de tout, vaillant, plein de projets et d'ardeurs confuses.

Pendant une demi-heure il flâna, occupé seulement à jouir de cette vague griserie qui le soutenait.

Il observait avec délices qu'il avait belle allure encore : ses nerfs tressautaient, et il croyait que c'était la vie; une gaieté maladive, un entrain factice, le remettaient d'aplomb, et il croyait que c'était de la jeunesse *, il se trouvait alerte, dispos, soudain sans un malaise même, — et ce n'était qu'un répit perfide.

Fatigué du cercle, s'ennuyant au théâtre, n'ayant plus de maîtresse — depuis quinze jours la comtesse de Vergnes, la dernière, ramenée à ses devoirs par la phtisie, s'était réconciliée avec son

mari, — Henri Duperret se demanda comment il passerait la soirée.

Il atteignait précisément à ce point de l'existence où on n'a derrière soi rien qui enchaîne, où l'on bifurque, où l'on peut, où il faut choisir, où l'on est maître et responsable de ses décisions qui sont sans appel. Et à ce moment-là, il ne pensait plus à ce que le passé avait fait de lui, il rêvait cavalièrement à ce qu'en ferait l'avenir.

Les douleurs subies, l'épouvante qu'il venait d'avouer, la redoutable parole du docteur, tout s'effaçait dans la chaude volupté de cette digestion, dans la fièvre que lui soufflait Paris. De l'entretien d'où il s'était échappé, il ne voulait plus retenir que l'espérance octroyée par charité.

Seul, son cigare s'achevant, las d'errer à l'aventure sur ce boulevard auquel il devait pourtant la grâce particulière d'oublier avec cette aisance, de s'étourdir et de s'affranchir des préjugés bourgeois, Henri Duperret, subitement, fut pris de l'envie furieuse de se déplacer *, il vit devant lui, ouverte, sa petite maison de Lorraine 5

LEPUISE 37

il eut un besoin d"espace, dévorateur ; il repoussa du coude, cruellement, malgré lui, une fille qui l'accostait, et regagna sa voiture en courant.

— Chez moi, vite ! cria-t-il au cocher, et Tordre était impérieux.

Arrivé rue du Cirque, presque au galop, Henri Duperret ne fit qu'un bond jusqu'à l'entresol, ouvrit violemment, secoua le valet de chambre, lit emplir au hasard une valise, fourra ses papiers dans sa poche, et redescendit, tandis que le domestique ahuri murmurait : « Il est fou ! »

Une heure après, Henri Duperret était enroute pour la Lorraine, dans un train omnibus, cahotant et grinçant, plein de pauvres diables et de soldats ivres qui chantaient.

Et très heureux de cette équipée, très fier de cette preuve de vitalité, il se disait avec conviction :

— Il n'y en a pas beaucoup qui en feraient autant !

A midi, le village de Sannay-l'Étape qui éparpille ses toits de brique et ses chaumes au pied des Vosges, était tout ensoleillé.

Le père Fleury, en déjeunant, dit à sa femme d'ouvrir la fenêtre, et une bonne odeur de champs, d'étable, de nature, entra dans la salle à manger qui donnait sur la campagne même, pleine de haies, de vergers et de routes blanches.

C'était un joli et frais paysage, un coin de vallée tranquille, propre, heureux.

On ne pénétrait, à Sannay-l'Etape, qu'en carriole : il nV avait là que l'usine Duperret, dont la cheminée monumentale crachait des vapeurs grises, et la charrue.

A son aise, aimant la terre et la piochant encore, la blouse et les sabots, finaud mais bon^ depuis un an Justin Fleury était maire de Sannay; il ne se souciait pas de la politique, — il était seulement le premier paysan de la commune.

— Ma femme, tu ne sais pas à quoi je pense, fit-il tout d'un coup, en remuant sa fourchette dans son gros poing, fermé sur la table. Eh bien! je pense que la maison serait triste à mourir si notre Jeanne la quittait jamais. Tiens, elle est sortie ce matin, elle n'est pas assise là avec nous, voilà sa place vide rien que pour une fois, et je me sens tout bête, et j'ai du chagrin.

— Mais elle m'a promis de ne pas rester trop longtemps, répliqua la mère. Voyons, Fleury, il faut bien qu'une jeune fille s'amuse un peu. Tu as envoyé Jeanne en pension à Nancy ; c'est une demoiselle, et je suis sûre qu'elle te fait honneur en ce moment chez les Laroze. Il n'y a qu'eux dans le pays, ils sont riches, ils ont l'usine, on les envie...

— Je m'en moque !

— Allons, continua la femme en se levant, prends ton café, c'est moi qui fais le ménage aujourd'hui...

Et elle rangea sa chaise, et elle apporta le tabac, et elle étendit le Mémorial sur la toile cirée. Puis d'une voix attendrie :

— Es-tu content, maintenant, dit-elle, mon homme } Là, fume, lis et dors.

Elle éprouvait une joie à l'entourer de ces soins, à s'occuper comme autrefois, à être alerte encore.

Elle remit tout en ordre en marchant sur la pointe des pieds, les plats dans Tarmoire et le tapis brodé sur la table ronde, tandis que Justin Fleury, les mains au ventre, la tête renversée sur le fauteuil de reps bleu qu'on lui avançait après les repas, s'assoupissait lourdement.

Alors, ce fut dans la salle à manger aux murs vernis, simple et gaie, une exquise quiétude: Fleury se reposait de sa longue visite, dans la brume légère de l'aube, aux fermes, aux bœufs, aux sillons: elle, installée près de la croisée, son

ouvrage épingle sur les genoux, regardait vaguement dans le lointain : et l'après-midi commençait ainsi chaque jour, depuis bien longtemps, et c'était le bonheur même.

Vers deux heures, la porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut qui, d'un coup d'œil, embrassa ce tableau qu'elle connaissait et adorait.

Elle resta immobile un instant au seuil, les coudes sur Tencadrement, le cou tendu, le visage épanoui, puis elle pénétra dans la chambre avec précaution et respect.

La guerre avait enlevé à Justin Fleury, qui s'était marié tard, Taîné de ses enfants, son fils, son gas, comme il disait, le Jacques. Le soldat avait fait son devoir obscurément, et il était mort dans le tas.

Lorsqu'il apprit la nouvelle à Saint-Dié, le père Fleury ne fut pas héroïque, il pleura dans son mouchoir à carreaux devant tout le monde.

Rentré chez lui, il s'assit près du lit où dormait la petite Jeanne et la prit sur son cœur, silencieusement.

Les années passèrent, la terre le consola, la fortune vint, gagnée avec des callosités aux mains et des sueurs tout le long du torse.

Justin Fleury ne fit pas d'épargne sur sa fille; on éleva Jeanne, on l'éduqua, on l'instruisit. Elle était son luxe et sa passion. A cette heure, vieilli, dans les honneurs, il ne vivait encore que par Jeanne, et il eût donné toutes ses moissons pour ses cheveux d'un blond d'or, comme elles.

A vingt ans, élancée, le corsage vigoureux, ferme et superbe, Jeanne Fleury avait des séductions de femme : mais tout en elle disait la jeune fille, son œil d'un limpide bleu, son front mat, sa bouche gaie.

Aucune pensée mauvaise ne l'avait jamais touchée, elle n'avait jamais eu ni une perverse inquiétude d'àme, ni un frisson louche de chair. Elle s'était gardée pure de toute curiosité malsaine, dans les promiscuités et dans les chuchotements de la pension.

Lorsqu'elle arrivait, aux vacances, le père Fleury retrouvait en elle, toujours, sa Vosgienne

d'une grâce robuste, sa belle fille au regard franc et au cœur net : Tesprit seul de Jeanne était devenu délicat et un peu grave.

Lui, il l'aurait comprise couverte de bijoux et habillée de soie dès le matin, — et sa mise était simple et son goût chaste.

Il ne la voyait pas, comme d'autres^ entichée de mille riens, impatiente de plaisirs et de libertés: elle aimait la maison, qu'elle égayait et ornait, le village et les bonnes gens.

Le soir qui tombait sur la vallée, les fouillis mystérieux des forêts, là-haut, la poésie mélancolique des choses, la laissaient sans songeries vagues: elle ne se bouleversait pas l'imagination quand, à son piano, elle jouait un nocturne -, elle rêvait à l'amour sans vouloir deviner ce qu'il est, sans langueurs, en brave fille.

De loin en loin, seulement, elle se figurait la félicité d'un ménage uni, avec un être probe, actif, fort, utile, et puis avec l'enfant qui prospère et grandit.

Jeanne, en entrant, montra par un clin d'œil

qu'elle voyait bien son père endormi et sourit. Elle ôta lentement son chapeau, le posa en passant, au hasard, sur le buffet, et, étouffant sous ses mains le bruit de ses jupes raides, le froufrou de sa robe foncée, elle vint se couler auprès de la paysanne en caraco, avec le bonnet lorrain.

Les deux femmes, penchées l'une vers l'autre, se mirent à causer très bas.

— Vite, qu'a-t-on fait ? qu'a-t-on déjeuné? qu'at-on dit chez les Laroze } demanda la vieille en piquant son aiguille au rideau de la fenêtre. Tu dois en avoir long à raconter.

— Moi? Rien, maman. Ce sont des sots, je t'assure. Ils ont voulu m'éblouir avec leurs meubles et leurs équipages commandés à Paris, leur château, leur argent : Gabrielle elle-même, si gentille en pension, joue au personnage : il a fallu admirer les caves, les combles, la cuisine, le jet d'eau et les domestiques. Ah! j'aime mieux chez nous, va!

Et Jeanne regardait pieusement le père Fleury.

— Pourquoi ils m'ont invitée? M. Laroze sera candidat aux élections, il cherche la protection du

maire: il a jugé qu'il fallait être agréable d'abord à la fille, et voilà. N'en parlons plus.

Ce murmure de voix tira Justin Fleury de son sommeil; il poussa un soupir grognant du fond de la gorge, se souleva, puis, apercevant Jeanne, il se remit sur ses jarrets d'un bond.

— Ah! ah! c'est toi, s'écria-t-il. Enfin! Viens ici, Jeannette... T'es-tu amusée, au moins, pendant que nous étions ici à te regretter, ma chérie.-^

Et dans une caresse qui faisait mal, il lui pinça les joues entre deux de ses doigts noueux.

— Je ne suis bien qu'auprès de vous, ne le savez-vous pas déjà } répliqua Jeanne. Mais je vous apporte de quoi jaser, une énorme nouvelle, un événement; devinez ce que j'ai vu? J'ai vu la maison Duperret avec ses volets écartés, Leroux qui mettait des géraniums dans les vases de l'escalier, la petite Élise qui battait les sièges ; le balai contre la porte, le torchon sur l'appui d'une fenêtre... Qui donc va rentrer là-dedans ?

— Allons, je veux voir ça, moi aussi, dit le père Fleury: Jeannette, nous irons ensemble.

Et le pa^'san sortit avec sa fille, fier de Tavoir à côté de lui, si belle; heureux de sentir sur la manche de sa blouse éventaillée de blanc la douce chaleur de sa main.

Ayant obéi aussitôt, un fichu jeté seulement sur sa tête pleine de frisons, un peu gênée par sa toilette, Jeanne traversait bravement pourtant la grande rue du village : et autour d'elle c'étaient des regards bienveillants, derrière les vitres verdàtres où Tépicerie de Sannay alignait ses paquets, des piaillements de canard sur les fumiers entassés, des hourras de gamins le long des rigoles, des meuglements plaintifs de vaches...

Lorsqu'on criait à Justin Fleury : « Bonjour, monsieur le maire, » elle inclinait le front, joliment : les petites filles en jupon court de laine écossaise couraient après elle, se pendaient à son bras avec une gentillesse familière, faisaient ainsi un bout de chemin, puis se sauvaient sans mot dire, à toutes jambes.

— Tu demandais il y a un instant qui va ren-

trer dans la maison Duperret, fît Justin Fleury; eh bien! c'est son propriétaire, le fils. Ce monsieur-là, après la mort de son père, un digne et vaillant homme, n'a rien eu de plus pressé que de courir à Paris, et il n'est jamais retourné au pays. Les Laroze ont acheté la filature, il a confié la maison de ses vieux à cet ivrogne de Leroux, ou mieux, il l'a abandonnée : s'il revient aujourd'hui, c'est qu'il est à moitié mort, c'est qu'il ne vaut pas un clou. Je te le dis.

— Mais, mon père...

— Il n'y a pas de mais. Trouves-tu cette conduite-là honnête .^ Je le vois d'ici, ton monsieur Duperret! Un désœuvré, un crétin, un abruti. Oh! je sens ça, moi. Et le moyen qu'il en soit autrement? Quand on a pour père un brave homme, on fait comme lui, c'est la voie indiquée, on reste fidèle à l'exemple qu'il a donné, on respecte le bien qu'il a gagné péniblement, on ne va pas faire la vie !...

Ils arrivaient devant la maison, à ^a^utre bout de Sanna3\

Elle s'élevait près de l'usine, vaste, bâtie à souhait pour la famille.

Elle avait abrité, durantdes années accumulées, le père Duperret, qui y avait travaillé et espéré. Elle était enveloppée du bruit même des machines, on entendait du jardin les vapeurs siffler.

Et à cette heure, on éprouvait comme une tristesse à la voir étrangère à ce qui se passait à côté, séparée de cette immense industrie qu'elle avait surveillée pendant si longtemps, avec qui elle faisait corps, et dont elle était née.

Justin Fleur}' s'arrêta à la grille, examina par lui-même les changements accomplis à la hâte, et, hélant Leroux, qui n'en pouvait plus :

— Il y a donc du nouveau ? cria-t-il.

— Mais oui , monsieur le maire. On m'a apporté de Saint-André une dépêche , tantôt. M. Henri est en route. Ah! ce qu'il a fallu se casser le dos, pour être prêt ! Je suis content tout de même! Elise, as-tu allumé une flambée dans la chambre à coucher } Faites excuse, monsieur le maire...

Et Leroux, s"élançant vers la maison, planta là Justin Fleurv, qui aurait bien voulu causer encore un peu, — tandis que Jeanne, silencieuse, écoutait au loin le pas boiteux d'un cheval, des tintements de grelots et des claquements de fouet.

— C'est pourtant un bon diable, le Leroux, remarqua Justin : il a fait ce qu'il a pu, le cœur y est. Tiens, il a frotté jusqu'à cette plaque de cuivre, là, sous la sonnette, lis donc...

Et sur un rond de métal, tordu, gonflé, chassé de ses vis par l'humidité, lamentable et éloquent débris, Jeanne lut ce nom en gothique effacée : J.-A. Duperret.

— C'est à celui-là que je dois tout! s'écria le père Fleury avec véhémence ; quant à l'autre...

Un bruit de roues, de ferrailles, de ressorts craquants, couvrit sa voix, et soudain la diligence apparut.

— Ah! le voilà ! s'écria Jeanne en s'avançant machinalement; père, ne devrais-tu pas...

— Retournons à la maison! commanda Justin

Fleury : et il saisit Jeanne au bras, et il l'entraîna sans rien vouloir entendre.

Cependant la voiture s'était arrêtée 5 la petite Elise ouvrit large la grille, et Leroux se précipita avec émotion à la rencontre d'Henri Duperret, qui descendait difficilement.

Il était blême, il avait les lèvres serrées, la barbe en désordre, le regard féroce.

Cette interminable nuit de voyage, ces stations au moindre clocher, et puis ce long trajet dans la campagne au trot douloureux d'une rosse qu'on frappait en son honneur, ces cahots, cet isolement, ce tête-à-tète avec ses pensées, avaient eu raison de sa confiance, de son air de déti, de sa glorieuse humeur. En ce moment, il était bien redevenu Thomme éperdu, terrifié, annihilé de la veille.

— Oui, c'est la maison ! se disait-il, c'est Sannay, c'est là ! et un engourdissement l'envahissait tout entier, et il ne trouvait pas un mot.

Il voyait ses souvenirs à travers un brouillard compact; il aurait voulu ne franchir cette grille

qu'avec vénération, il avait rêvé de se rafraîchir rame, de se recueillir avant de reprendre possession de ce coin sacré, et il ne pouvait pas.

Il entra dans cette maison comme il serait entré n'importe où ; il gagna sa chambre d'enfant, au premier étage, d'une seule traite, s'enferma, et s'affaissa sur une chaise près du feu qui pétillait.

Il n'avait rien vu de tous ces préparatifs, ni les fleurs, ni le salon rangé, ni le couvert mis.

Leroux paya la diligence en hochant la tête ; la petite Elise s'assit sur un escabeau, devant le fourneau de la cuisine et attendit.

— Mais qu'est-ce qu'il a donc, mon Dieu ! s'écriat-elle, en arrosant avec désespoir le quartier de veau qui s'émiettait dans la casserole.

— Tais-toi. Il est malheureux, M. Henri.

— Il faut bien pourtant qu'il prenne quelque chose, répondit la petite qui avait cuisiné à merveille.

Henri Duperret ne prit rien. Cloîtré dans sa chambre, il était inerte, écroulé. Un calme épou-

ventable l'environnait et Técrasait : il ne sortit de cette prostration que très tard, par sursaut au milieu des ténèbres.

Il essaya de marcher, de démêler ses idées, de se reconquérir, et puis il se jeta sur le lit en murmurant: « Il est au moins deux heures du matin ! »

Huit heures seulement sonnèrent à l'église, dans le village profondément en paix, où les paysans finissaient de manger la soupe, près de la lampe à pétrole.

Le jour glissait dans la cuisine, de minute en minute grandissant.

Près de l'àtre encombré, où dans un angle charbonnait le quinquet, Élise était assise encore, ses mains gelées sur l'eau qui bouillait.

Elle avait passé cette longue veillée à attendre toujours, ne voulant ni troubler le lourd sommeil d'Henri, ni l'exposer à cette déception de ne trouver là plus personne, s'il se levait d'aventure. Leroux était rentré très tard dans le pavillon de garde qu'il occupait avec sa fille, et l'enfant était demeurée obstinément au coin du foyer toute la nuit.

L'aube l'avait surprise les yeux embrouillés,

et frissonnante sous le monceau des gros tabliers bleus, pris sur les tas de Tarmoire, dont elle s'enveloppait.

— Eh bien ! dit soudain une voix derrière elle, qu'est-ce que c'est, on ne s'est donc pas couché, la petite ?

Elle se dressa tout d'une pièce et aperçut Henri Duperret debout, adossé contre la muraille, près des tablards de bois blanc, chargés de marmites et d'assiettes à fleurs.

Elle ne reconnut plus son visage : il était détendu, souriant.

Henri Duperret avait sauté de son lit, avec un vague dégoiit de lui-même, en sentant sur luises habits moites et collés ; puis il avait regardé le jour: mais non, il ne se réveillait pas après une harassante débauche, non, ce n'était pas l'aurore jaunâtre du boulevard !

Alors la possession de son être lui revint, il distingua clairement, il fut comme délivré de ce poids de plomb qui pesait sur son front, il se réjouit, il respira.

Il se baigna la figure dans l'eau fraîche et se changea, en sifflotant, tandis que son cœur bizarrement comprimé, fermé la veille, devenait allègre et joyeux.

Lorsqu'il fut prêt, il descendit, ayant une belle faim et une belle soif, impatient de tout revoir, — et l'enfant triompha.

— Je savais bien qu'il fallait ne pas dormir, s'écria-t-elle, en tordant ses cheveux sur la nuque. Mais, monsieur, il n'y a plus rien de bon, maintenant, j'avais préparé...

— Peu importe, ma chère petite, répondit Henri doucement. J'ai été injuste et ingrat envers toi, je le regrette, je t'assure; et, en lui prenant la main, il ajouta avec entrain : voyons ce qui reste !

De tout le dîner qui s'était effondré en bribes et desséché, il ne retint qu'une bouillie confuse de légumes: il s'en fit remplir une tasse, et là, sur un tabouret, devant les fourneaux, il la mangea voluptueusement.

— Et comment t'appelles-tu, demanda-t-il, toi ?

— Elise Leroux. C'est mon père qui...

— Allons, tu es une vraie petite femme ! Et si je voulais boire !

— Oh ! nous avons du vin ; ça vient de Ribeauvillé, c'est tout frais.

— Donne vite.

Et il se versa un plein verre qu'il vida en claquant de la langue.

— Je dois être parfaitement ridicule, se dit-il/ dans cette cuisine, avec cette gamine : mais, puisque j'ai quitté Paris pour ça !...

Ce n'était là qu'un mouvement de vanité pure, car, depuis longtemps, il n'avait été si libre d'esprit et d"àme, si heureux.

Dans le village, on savait déjà le retour du fils Duperret; quand il s'approcha de la croisée, il observa que les paysans interrogeaient la maison, en passant, la bêche sur l'épaule ; à côté, on ferrait des chevaux, et un bruit d'enclume arriva jusqu'à lui avec une odeur acre de brûlé ; l'office du matin finissait, et quelques vieilles défilaient, leur livre de messe sous le bras.

— A présent, dit Henri en se retournant, tu vas te reposer, mon enfant, après tout ce que tu as fait...

— Oh ! mon Dieu, nous en avons fait bien d'autres encore, allez!

Et il se laissa guider par Elise Leroux à travers les chambres, sous le toit de son père, comme un hôte véritable.

Parfois, le cœur lui battait bien en songeant que ce pèlerinage, il aurait du l'accomplir seul, et il avait l'idée vague que c'était une profanation ; mais secrètement il bénissait ce hasard qui atténuait des impressions dont il avait peur, qui ôtait à toutes ces antiques choses de leur éloquence trop troublante, et à lui peut-être de ses remords...

Elle le promena dans la maison, l'empêchant de rêver aux souvenirs, de s'appesantir longtemps.

Il lit ainsi à sa suite la visite entière, fut obligé de répondre, d'approuver, d'admirer Tordre des moindres détails et l'activité de l'enfant.

6o l'épuisé

— Est-ce bien ? dit-elle.

Et elle l'entraîna aussitôt au jardin où Leroux, qui venait de se remettre au travail, dégageait d'une broussaille de branches mortes des lilas près d'éclore.

— Ah! te voilà, mon brave Leroux, s'écria Henri.

— Mais, oui, monsieur, c'est moi, et encore que je suis étonné de vous savoir au pays. Il vous fera du bien.

— Tu crois donc que j'en ai besoin ?

— Si je le crois ? Il commence déjà, pardienne. Monsieur ne s'amusera pas ici, et c'est ce qu'il faut.

Elise s'était esquivée. En causant, ils marchaient sous les arbres où perçaient, très tendres, les feuilles nouvelles ; et ils allaient s'engager tout au fond, dans une allée sauvage, dévorée par les lichens, pleine de ronces, de débris :

— Non, pas par là, c'est trop triste, dit Henri d'une voix brusque; tu vas te dépêcher de m'arranger cela, entends-tu, espèce d'imbécile !

Puis, subitement radouci :

— Alors, tu prétends que Sannay n'est pas amusant ? Eh bien, que peut-on faire à Sannay ?

— Il y a les Laroze, vous savez, ceux qui...

— Oui, je... oui, je sais encore, murmura Henri. Ensuite ?

— Il y a la demoiselle du maire, qui a été élevée à Nancy ; il y a le garde-chasse qui joue, comment qu'on dit, au bézigue -, il y a l'auberge, la grande route, la montagne, le calvaire, la source de la Drinne, le chalet du Fou, le saut du Chien.

— Et tu penses que j'ai pu tout oublier : allons, tiens-toi prêt, nous grimperons là-haut cet aprèsmidi.

Cette première journée passa vite, — suivie de beaucoup d'autres d'une monotonie délicieuse.

Henri Duperret ne regrettait rien, — il écrivit qu'on lui expédiât ses malles, et lorsqu'il les eut reçues,, il les déballa avec soin et méthode. Ces longues courses qu'il s'était imposées d'abord et qu'il n'entreprenait qu'en compagnie du paysan qui, enchanté de la bonne aubaine, buvait ronde-

ment et sur son ordre remplissait le chemin trop muet du bruit de ses énormes souliers, il se plaisait peu à peu à les faire seul, poussant droit en avant, sous les futaies épaisses.

Il adopta même la pipe, ne voulant négliger rien pour se convaincre qu'il était redevenu campagnard, agreste et simple. En réalité, cette paix suprême agissait sur lui. Il n'avait encore voulu se lier avec personne ; dans le village, on le trouvait tout drôle, — toqué ; on se colportait des récits saugrenus, des histoires fantastiques sur la vie de Paris.

A Tusine, les Laroze, entichés de l'étiquette et du cérémonial, pour un empire, n'auraient pas bougé : ils attendaient de pied ferme la visite officielle, due par le dernier arrivant 5 et Jeanne Fleury, sans oser parler, s'inquiétait de ce que pouvait bien être et devenir cet homme que son père traitait avec tant de dédain.

Lui, cependant, ne prenait nul souci: il vaguait à sa fantaisie, indépendant, rasséréné.

Parfois, se défiant de cette métamorphose, il se

tàtait, s'écoutait, et s'épiait; c'était l'accalmie, c'était le salut promis. Pas un tiraillement des nerfs, pas une douleur.

Henri Duperret vécut de la sorte pendant trois semaines, assistant avec une joie stupéfaite à son renouveau.

La maison avait un autre aspect; il l'aimait, son avenir maintenant était là ; il lui semblait qu'il rachetait insensiblement le droit d'avoir la conscience tranquille même au milieu de ces vieux meubles^ même lorsqu'il prêtait l'oreille aux halètements des moteurs de cette usine qu'il n'aurait jamais du laisser à des étrangers.

Entre Leroux et sa fille, il réintégra les habitudes du ménage, dînant, dormant à heure fixe; et il en était tout enorgueilli sans s'apercevoir qu'il y avait une déchéance pour lui à tenir ainsi son bonheur de la vie animale, et à le devoir à de si pauvres gens...

Avril qui finissait avait chassé les roses hors des branches; les Vosges, au loin, se recouvraient

d'un vert jeune et clair : autour de Sannay, c'était bien le printemps, et tout fleurait.

Un jour, sans façons, Henri Duperret s'introduisit dans l'usine. Il était six heures, le travail cessait; par bandes les ouvriers sortaient et puis se dispersaient.

Il chercha àreconnaître quelqu'un parmi eux, un des anciens, et personne ne faisait attention à lui.

Il s'avança, les choses avaient changé comme les gens; la fabrique, jadis en rez-de-chaussée, s'était augmentée d'un immense bâtiment rouge; un écriteau, placé dans la cour, annonçait pompeusement au public cinquante mille broches; des règlements sévères se lisaient à l'entrée des ateliers qui, humides et chauds à la fois, recevaient la lumière des lambourdes.

La curiosité d'Henri Duperret était assouvie déjà, et il allait s'en retourner, désorienté dans sa mémoire, quand Sylvain Laroze, qui jetait sur l'usine vidée le dernier coup d'œil du maître, le rencontra dans sa ronde.

— Ah! monsieur, vous avez eu enfin l'ennui!

lui dit-il avec empressement. Soyez le bienvenu. Nous ne nous sommes plus revus depuis la cession, et ce n'est pas d'hier. Pour peu que tout cela vous intéresse encore... je me mets à votre disposition. Vous aurez des surprises, j'en réponds!...

Et Henri Duperret se résigna. Sylvain Laroze le précédait, expliquant, discourant, s'exaltant : lui, il examinait froidement.

... Et tandis que la machine à vapeur commençait de s'arrêter avec des râles puissants, il songeait vaguement à la roue hydraulique de son père; et tandis que, dans les salles, sur les dallages huileux, il foulait le tas des flocons, des pailles, des glouterons, des herbes, des filaments tombés des laines, il se rappelait qu'enfant il courait là dedans.

On le mena solennellement partout, au triage, au dégraissage, au séchage, au battage, au cardage, au peignage; on lui présenta des velow d'un nouveau modèle, il dut subir l'examen d'un selfactings et d'une mule-jenny qui arrivait d'An-

gleterre : et, après chacune de ces stations, Sylvain Laroze lançait un hein ? satisfait.

Lorsqu'il eut achevé cette longue et pénible tournée, qu'il avait semée d'exclamations stupides, Henri crut qu'il était délivré.

Mais Sylvain Laroze n'entendait pas se séparer de lui sans l'avoir ébloui, vaincu par son luxe.

— Ces dames maintenant, fît-il, seront fort heureuses de vos hommages, mon cher voisin : c'est là, à côté^ nous n'avons qu'à franchir cette porte de communication. — Encore une idée à moi!

Et cinq minutes après, sans pouvoir se soustraire à cette pression, Henri Duperret gravissait le perron du château entièrement neuf et reluisant. M"^^ Laroze, en peignoir, se tenait auprès de la table dressée.

— Bonne amie, dit Laroze en entrant, je t'amène M. Henri Duperret qui a eu l'inspiration charmante de nous rendre visite. Je lui ai fait les honneurs de l'établissement.

— Vous l'avez trouvé bien amélioré, n'est-ce pas.? Mon mari a dépensé tant d'argent. Mais

nous en sommes récompensés déjà... Sylvain, montre donc la belle !

— Bonne amie !

— "S^oyez, monsieur, si mon mari est toujours modeste !

Elle alla prendre elle-même, sur une étagère, une boîte en maroquin et y cueillit la médaille d'or remportée à l'Exposition par les cotons et laines Laroze.

Elle la tint en l'air un instant, glorieusement, puis la recoucha dans son rond de soie violette, en s'écriant :

— Nous l'avons joliment gagnée, il a fallu de terribles efforts pour mettre l'usine à la hauteur! Mais j'espère, monsieur, que vous acceptez d'être des nôtres, ce soir, sans embarras...

— Merci, madame, répondit Henri, que ce verbiage faisait souffrir de mille manières. Je ne puis, je n'ose vraiment...

— Vous ferez en notre faveur une exception à votre régime. Convenu, n'est-ce pas ? Vous nous restez à dîner. Ah ! simplement.

Elle lui prit son chapeau des mains et disparut. Laroze l'entendit donner des ordres, recommander à sa fille de s'habiller vite, — et il toussa fortement pour couvrir sa voix.

— Et voilà ma vie ! s'exclama Laroze; homme d'intérieur : le travail, la famille, la patrie -, je me porte aux élections, on peut compter sur vous? Oh! silence, voici M"^ Laroze, c'est une enfant, une enfant, monsieur.

Gabrieile parut, escortée de sa mère, qui, par derrière, lui arrangeait les plis de sa robe.

Elle s'était attifée fiévreusement; sa cravate cerise nouée de travers, ses bagues avec les pierres en dedans disaient toute la précipitation de cette toilette.

Henri, en la dévisageant une seconde, comprit ce qu'il y avait dans cette enfant qu'on lui annonçait...

C'était une grande fille, brune, avec la peau sur i'os ; hardie et réservée tout ensemble; pudique et effrontée : elle avait l'air de s'être desséchée en pleine floraison.

Plus d'une fois, sans avoir entrevu jamais Henri Duperret, elle s'était laissé aller à rêver de lui; elle avait écouté ce qu'on racontait tout bas, et elle se pénétrait d'une admiration mauvaise pour cet homme qui, disait-on, se tuait au plaisir.

Il occupait ses pensées flottantes, il encombrait son imagination.

Elle avait hâte de le connaître enfin, de chercher sur sa figure les traces de l'existence cuisante qu'on lui attribuait, de s'asseoir près de lui.

Elle aurait voulu séduire à son tour un pareil héros, elle se sentait capable de s'élever à sa taille, elle jalousait et ambitionnait tout ce qu'il avait dû éprouver.

A table, elle se plaça à côté de lui ; M"^^ Laroze accomplissait avec gravité ses devoirs de maîtresse de maison ; quand elle était certaine de n'être pas remarquée, elle mettait en évidence, à la dérobée, ici de grosses pièces d'argenterie, là, le service à découper, aux manches d'ivoire massif, gravés du chiffre.

Laroze, suant d'amour-propre, jubilait au menu surchargé, estimant que ce Parisien dénigreur devait avoir une fîère opinion de ses dîners de gala, en apprenant de quoi se com.posait son ordinaire.

La conversation était banale et traînante, et Henri eût savouré complètement la joie de paraître timide à ces gens-là si Gabrielle ne l'avait forcé de parler, en lui réclamant à tout propos des renseignements sur Paris et de véritables confidences.

— Paris, n'est-ce pas, murmura-t-elle avec des langueurs, à la fin du dîner, il n'y a que Paris. Oh! comme je vous comprends d'avoir planté là ce vilain trou de Sannay.

— J'y suis heureux maintenant, mademoiselle.

— Oui, après.

— Après quoi ?

Et elle se mit, la bouche close, à bourdonner la valse des Cent Vierges.

— Gabrielle^ s'écria M""^ Laroze, tu oublies que...

— Bonne amie, sois indulgente, dit Sylvain ; elle est en verve, ce soir, en verve, très en verve, cette enfant.

— Si encore elle chantait, reprit la mère, car elle chante, monsieur Duperret, et quel gosier ! Vous plairait-il d'en juger? Passons au salon, il y a un Erard.

Et en même temps elle s'assurait que ses ordres avaient été exécutés; que la porte était ouverte à deux battants, le café servi, le pupitre garni de musique.

— Oh ! monsieur, je ne pourrai jamais devant vous, s'écria Gabrielle. \o\is devez être difficile et sévère. Les actrices de Paris...

— Je ne sais même plus leurs noms, répliqua Henri en offrant son bras à la jeune fille qui s'y suspendit, tout abandonnée.

— Ici; c'est le salon, fît Laroze en indiquant à Henry les sièges en velours vert frappé, le lustre en cristal, les murs en stuc blanc à baguettes d'or.

Gabrielle lui présenta sa tasse en penchant la

tête, et s'installa au piano après avoir tourné plusieurs fois le tabouret.

Elle hésita longtemps entre dix partitions qu'elle rejetait au fur et à mesure autour d'elle; puis elle préluda avec agitation et entama un rondeau • Henri Duperret reconnut la Femme à Papa ; il observa le père et la mère : ils étaient radieux. 1

Le soir tombait, l'église sonna, et Henri aurait voulu fuir. Gabrielle, ce château de parvenus, cette musique-là^ dans ce calme profond, tout lui inspirait comme un dégoût.

— Oh! c'est assommant, cette cloche: ne trouvez-vous pas ? dit-elle en s'interrompant.

— Non, mademoiselle, je l'avoue...

— Très bien, monsieur^ voici les Cloches du Monastère... Etes-vous content ?

Elle se moquait de lui avec des façons provocantes, et M""^ Laroze l'excusa en murmurant : «Elle a tant d'esprit !»

— Mais, bonne amie^ fais donc apporter une

lampe, soupira Sylvain, que je montre à M. Dliperret les tableaux.

— Une autre fois, cher monsieur, dit résolument Henri en se levant, j'ai abusé trop déjà de votre hospitalité. Mademoiselle a beaucoup de talent.

Et il prit congé aussitôt.

— Il n'a pas lâché un mot aimable pour nous, ce gaillard-là, s'écria Sylvain après l'avoir accompagné. C'est beau pourtant, ici, et, quant à la fabrique, c'est autre chose un peu que du temps de son père !

Quand tout fut remis en ordre, Gabrielle se demanda ce que Paris avait bien pu faire de cet hom.me pour qu'il préférât ainsi à la Femme à Papa le son bète des cloches.

Henri était à deux pas de chez lui. Mais, irrité et écœuré, avant de regagner sa maison, il voulut dissiper ses impressions : il s'enfonça dans le village; c'était presque la nuit.

Les paysans de Sannay humaient le frais sur la grande place : au bord des vasques de la fon-

taine, les uns étaient accroupis ; les autres causaient sous la porte. Tout d'un coup, une jeune fille passa devant lui : il n'eut que le temps de la regarder.

Elle marchait tranquillement et elle était toute blonde sous le clair de lune encore pâle.

Henri s'arrêta • lorsqu'il l'eut perdue de vue, il avisa un vieux, en bonnet de coton bleu, et lui dit:

— Quelle est donc cette jeune iîlle-là?

— Ça? monsieur Duperret, mais c'est la fille à Fieury, le maire, c'est mam'zellc Jeanne !

— Ah ! fit Henri.

Et il rentra, très lentement.

— Mais, ne vous gênez pas ! s'écria la servante. Ils sont là : monsieur Fleury, la mère et m.am'zelle Jeanne. Vous n'avez qu'à pousser la porte.

— Non, répliqua Henri Duperret, je tiens à ce que M. Fleury soit prévenu. Dites-lui...

— Hé! je ne lui dirai rien, moi; allez-y comme tout le monde.

Et la servante, dans le petit vestibule qu'elle emplissait de sa voix, gesticulait, les bras nus, dégouttants encore de l'eau du baquet à lessive.

Surprise de ce bruit, Jeanne parut au seuil de la salle à manger, — la chambre à demeure, et Henri s'inclina très bas, tandis qu'elle, mainte-

nant la porte ouverte du revers de sa main, faisait à son père signe d'approcher.

Justin Fleury ne bougea pas : il attendait le visiteur du fond de son fauteuil, en murmurant :

— Avancez, avancez donc !

— Mademoiselle, fît Henri, oserais-je vous prier d'annoncer à monsieur votre père que c'est. . . celui qu'il appelait autrefois le Henriof, permettez-moi de me présenter à vous aussi, je suis M. Duperret.

— Veuillez entrer, répondit Jeanne simplement.

Et il entra en se félicitant d'avoir retrouvé à temps ce souvenir d'enfance, sur l'effet duquel il comptait bien.

M"^^ Fleury avait interrompu son ouvrage. Justin s'était levé.

— Monsieur le maire, commença Henri, je vous devais . cette visite. Ne me reconnaissezvous pas ?

— Ma foi, si peu !

— Mais vous, madame?

— Oh ! moi, bien certainement, monsieur Du-

perret. Je vous vois toujours allant à l'école. Et aujourd'hui ?

— Aujourd'hui, c'est fini, j'ai regagné la maison et ne la quitterai plus.

Jeanne lui montra une chaise et se remit à broder. Le père Fleury restait debout, revêche et grommelant, incapable de faire bonne figure à qui lui déplaisait.

— Très honoré, dit-il, appuyé sur son bâton qu'il avait pris dans un coin, et cherchant à découvrir sa casquette : mais j'ai besoin de sortir ; j'ai des occupations, moi; ne vous dérangez pas, je vous laisse avec ma femme et ma fille.

Et il se retira d'un pas décidé.

— Vous excusez mon père, n'est-ce pas.^ fit Jeanne spontanément : il a ses habitudes.

— Je lui suis reconnaissant déjà, mademoiselle, de m'avoir laissé ici malgré ses préventions *, je devine qu'il n"aime guère le Parisien que j'ai été.

Henri s'exprimait avec une vague amertume, d'un ton lent, quêtant un regard de ces yeux lim-

pides : mais soudain il se redressa, le sang aux joues, tout crispé, en s'écriant :

— Non, je ne puis demeurer plus longtemps, après l'accueil reçu ! Vous vous apprêtez sans doute à rejoindre votre père, mademoiselle? Adieu, madame.

— Oh! dit la vieille, vous ne me ferez pas ce chagrin-là î Vous savez bien que Fleury est un brave cœur et qu'il ne ferait de mal à personne. Il n'a pas eu de mauvaise intention, je vous assure, monsieur Henri. Voyons, asseyez-vous là près de moi, Jeanne va se mettre au piano, à côté, et nous causerons comme vous voudrez, de ce que vous voudrez, et ce sera du bonheur encore de vous avoir ici, pour moi qui suis allée chez vous tant de fois ! Voyons, voyons, mais venez donc !

Elle le tenait par les deux mains et l'attirait : il fut attendri — et heureux, pendant que Jeanne remerciait sa mère d'un imperceptible mouvement de cou.

Seule, elle soupçonnait pourquoi Justin Fleury

LEPUISE 79

était parti avec cette brusquerie : elle se rappelait quelles rigueurs entêtées il avait montrées au retour d'Henri, et maintenant elle trouvait que sa mère avait bien fait de le garder si doucement.

Sans une parole, mais comme dans une joie vague d'obéir, elle passa au salon qu'elle laissa ouvert, et Henri l'entendit déplacer des pots de fleurs, lever le couvercle du piano et remuer la clé.

Assis en repos auprès de la mère qui cousait en resongeant tout le passé que sa présence évoquait: consolé, repris d'espoir et de confiance, en se trouvant dans cette intimité recueillie, il attendait pourtant avec une angoisse maladive, avec des frissonnements glacés sur l'épine dorsale, la sensation de la première note : elle le frappa d'abord comme d'un coup, le fit palpiter affreusement, — puis l'harmonie même, touchante et sereine, l'enveloppa.

Les trémolos de Gabrielle lui traversèrent l'esprit et il haussa les épaules, — violemment.

Jeanne jouait sans aucune recherche de l'effet,

8o l'épuisé

effleurant les touches à peine, avec un calme d'âme, en sourdine, comme pour bercer.

Et elle se sentait d'infinies bontés au cœur, et elle ne savait pas pourquoi elle jouait ainsi !

Réunis dans cette petite maison, tous trois se confondaient : lui, rêvant silencieusement d'honnêteté et de paix: elles, honnêtes et paisibles, rêvant d'être aussi miséricordieuses, tendres et protectrices.

Il était ému, avec des larmes, comme un enfant, impuissant à se maîtriser, et Jeanne devinait cette impression sans rien voir.

Elle s'arrêta un instant, et, de sa place, il cria : ce Encore! » Tout d'un coup il se leva et vint près d'elle, en murmurant seulement : « Oh! mademoiselle! »

Dans le salon plein de bouquets il se promena sur la pointe des pieds, heurtant la table souvent, les mains au dos, le front en bas : puis il se laissa tomber sur le canapé, derrière elle.

Depuis le moment où il l'avait entrevue pour la première fois, cette vision l'obsédait; il n'arrivait

l'épuisé 8i

pas à s'en détacher ; elle le fit veiller tard, — et, dès le lendemain, il était accouru, sous un prétexte banal, se moquant du maire et du paysan qui était en lui, mais avide d"être aimé, sincère et prêt à feindre, préoccupé tout ensemble de la félicité et de la Providence qu'il pouvait rencontrer là.

Dans le calme de cet intérieur, avec sa musique pure et pénétrante, elle l'avait séduit et impressionné d'abord : maintenant c'était la femme qu'il désirait àprement, celle qu'il voyait assez riche de sang frais et de vie pour deux, c'était ce visage et ces lèvres, cette taille souple et robuste, ces cheveux.

Il se leva et s'approcha, inquiet, bouleversé, furieux... Elle jouait une idylle de Schumann, ce Gai Laboureur qui dit toute la poésie du labeur plein d'espérance, des semailles, du soleil sur les champs et du hàle, — et il recula.

Justin Fleury avait poussé loin dans la campagne ; lorsqu'il rentra, pensant que la maison était libre, Henri venait seulement de partir.

— Jesuppose, dit Justin, qu'il n'est pas restétrop longtemps. La vue de cet étre-là m'est insupportable. Je n'\^ suis pas, entendez-vous, s'il se risque jamais à...

— Fleury, tu es bien le maître, interrompit la femme, mais de ma vie je ne t'ai rien caché: M. Duperret sort à l'instant d'ici, et c'est moi qui l'ai retenu. Tu lui as fait une grosse peine, à ce pauvre homme. Pourquoi?

— Ah! tu trouves qu'il mérite compassion, ce propre à rien ! Vous êtes toutes les mêmes!

— Père, si tu avais vu M. Duperret comme nous! S'il est coupable, — et il doit l'être, puisque tu le dis — il expie maintenant, j'en suis sijre; il souffre, il est seul et je le plains. Tiens, pendant que je jouais...

— Tu as joué, vraiment!

— Oui, répondit Jeanne avec une franchise tranquille.

— Toi, prends garde! s'écria Justin Fleury rudement, et il se tut.

Elle ne savait pas de quoi il fallait avoir peur

ainsi; il y avait en elle le sentiment vivace d'un devoir rempli et d'une injustice à réparer; elle ne résistait pas à cette pitié délicieuse qui l'envahissait, elle pardonnait tout, déjà. Quand Henri s'était séparé d'elle, elle lui avait dit, sans coquetterie ni faux embarras :

— ^'ous reviendrez, n'est-ce pas?

Et il lui semblait qu'elle faisait le bien, et elle était heureuse en le faisant, profondément.

Le soir, Henri prit Leroux à part, et très familier, en camarade, il lui demanda ce qu'il pensait de lui.

— Mais, monsieur...

— Allons, ton avis. Trouves-tu que je ressemble encore à l'homme qui débarquait ici il v a quelques semaines ? Est-ce que la tête n'a pas changé ? Comment suis-je?... Mais parle donc, etsurtoutla vérité !

— Elle est bonne à dire, monsieur Henri; non, vous n'êtes plus le même. Ça va, ça va! Est-ce qu'on ne vous mariera pas bientôt, un homme comme vous.-^

— Alors, tu crois que...

— Si je le crois!... Faut, monsieur Henri, faut !

Une heure après, Henri se mettait au lit. Incapable de lire, il jeta son livre sur les draps relevés, souffla la bougie, et appuyé sur son coude pointu, il regarda dans le vide vert et sombre, par la fenêtre largement écartée.

Il revécut cette journée, il réfléchit, il désira, — et s'endormit en murmurant encore : « Ce docteur est une brute, une brute! »

Il n'avait plus que cette idée fixe : revoir Jeanne, la gagner, la prendre. Il la rencontrait au bon moment, il ne pouvait espérer rien de plus pur pour racheter ses impuretés, rien de plus sain pour vivifier sa pourriture.

Elle était miraculeusement la jeune fille dont il avait besoin, celle qui devait être la rédemptrice ou la sœur gardienne.

Il la voyait et il la voulait, dans un égoïsme passionné et farouche, sous ce double rôle, lui apportant, à lui, confiante et flattée peut-être, de par la loi, avec l'assentiment de tous, avec des

bénédictions et des chants d'église, son cœur vierge, sa chair et sa vie.

Il jugeait que c'était un du et chose naturelle: pour avoir eu le dégoût de Paris et pour s'être trouvé à l'aise et apaisé entre ces deux femmes, dans l'intimité honnête et pénétrante de la maison de Justin Fleury, il se découvrait la vocation de la famille, il se déclarait prêt et mûr, dédaignant même l'excuse vulgaire de se dire qu'il aimait.

Au bout de trois jours, il se présenta chez Justin Fleury: — Jeanne était allée avec son père visiter les fermes. Le hasard les réunit pour la seconde fois dans le salon des Laroze : ils sortirent presque ensemble, lui, saisi par le contraste de ces deux jeunes filles et résolu; elle, confusément joyeuse et fière de se sentir préférée.

Lorsqu'il arriva devant sa grille, Heuri Duperret s'arrêta, espérant un geste d'adieu, et Jeanne s'était retournée^ et elle avait eu un sourire au coin des lèvres, d'amie.

Le lendemain, passant près de la maison, au retour d'une excursion prolongée, tout poudreux,

il vit Jeanne au jardin, sur un banc, et s'accouda sur la haie.

Le soleil fini, Fleur}' et sa femme, comme d'habitude, avaient regagné leur chambre, en haut: Jeanne était seule, dans la nuit tiède qui descendait, son chapeau de paille à côté d'elle, renversé et rempli des fleurs flétries qu'elle venait d"arracher.

— Et maintenant je n'ai plus qu'à m'enfermer dans ma solitude, fit Henri: je vais rejoindre Leroux : c'est mon meilleur ami : si je ne l'avais pas, que deviendrais-je ici? Bonsoir, mademoiselle, encore un grand jour de tué!

Et Jeanne eut au fond de l'àme la réponse sur laquelle il comptait : — Etes-vous donc las de vivre ?

— A quoi suis-je bon? qui s'intéresse -à moi ? qui ? je le demande, et pourquoi vivrais-je?

— La vie pourtant n'est pas triste.

— C'est trop tard.

— Oh ! je ne vous crois pas : on a toujours quelque chose à aimer !

Il marchait insensiblement vers la porte à claire-voie ; elle était entre-bàillée, — et Jeanne le laissa entrer.

Elle n'éprouvait aucune gène à l'accueillir de la sorte 5 il se tenait à deux pas d'elle, dans le jardin obscur vaguement, dans l'air de la nuit, où montait du sein des carrés de buis Todeur des giroflées, des sèves épandues, des fruits encore en boules vertes, — et elle ne pensait pas que ce fut mal de le recevoir ainsi et de le consoler.

— ^'ous, au moins, Mademoiselle, murmura Henri, vous êtes bonne pour moi, après tout ce qu'on me reproche si durement.

— Je ne sais rien, sinon qu'il n'est pas de fautes irréparables et que vous devez avoir courage. C'est au moment même où le monde lui est cruel et l'existence lourde que l'homme de cœur se redresse et lutte. Pourquoi ne seriez-vous pas cet homme-là ?

— Parce que je n'ose plus croire en moi. Pour me faire accomplir ce miracle, il faudrait qu'une femme vînt et me dit : « Vivez ! » Il faudrait qu'on

pût m'aimer encore, moi inutile, lassé et malheureux.

— ^'ous souffrez beaucoup?

— Oh ! comme un être qui n'espère plus rien, s'exclama Henri vivement, dans la peur de s'être livré. Et tenez, Mademoiselle, ma dernière souffrance, je l'éprouve ici, maintenant, à côté de vous, quand je me dis que j'ai rencontré trop tard celle qui m'aurait soutenu et sauvé. C'est un supplice qui vous humilie, celui de se craindre indigne de la jeune fille dont on rêve, qui vous écoute et qui vous est charitable..

— Mais qu'avez-vous donc fait, pour qu'il n'y ait pas de rémission ?

Et, saisie de soupçons, hautaine et hantée par les mépris obstinés du père Fleury , elle ajouta :

— Rien contre...

— Rassurez-vous! Mademoiselle, s'écria Henri avec une ironie contenue, tout contre moi seulement.

Délivrée de cette angoisse, elle respira et laissa

sa main à prendre sur le banc, comme pour s'excuser de cette injure.

Henri se rapprocha d'elle encore, et ce lut un long silence.

— Voyez, Mademoiselle, dit-il, je pénètre ici, je suis près de vous et je commence à oublier. Au moment où je tremble, j'espère déjà ; où je m'accuse, je sens que je peux être absous : et c'est par vous, par vous seule ! Je vais vous quitter, et je retomberai aussitôt dans ma misère, dans mes lâches tristesses : mais, maintenant, il me semble que je renais. Vous ne m'avez pas laissé passer en indifférent devant votre maison. Dans cette soirée qui m'oppressait, tant elle est belle et pure, vous m'avez permis de venir jusqu'à vous-, vous n'avez eu qu'à me parler si tendrement, comme une sœur, et je me réveille et je tiens à la vie. C'est à vous que je dois de retrouver tout à coup une force au fond de moi. Non, je ne suis pas mort, puisque vous êtes là.

Elle l'écoutait sérieuse, et il s'assit sur le banc

avec une suppliante soumission, en soupirant : — On est heureux auprès de vous. Oh ! j'ai pu m'égarer et m'avilir, être faible, être fou, être coupable, je n'ai pas perdu pour cela le respect et l'amour de ce qui est meilleur que moi. Parfois aussi, sans affection vraie, sans but, sans énergie, j'ai envié ceux qui ont le foyer et qui y demeurent avec la femme librement choisie, simple et chaste, pour laquelle on travaille et qu'on protège. Oui, au milieu de mes souillures, je pense encore que ce doit être une douce et noble chose que de recevoir le premier amour et le premier abandon de la jeune fille qui va devenir votre existence même. Je ne suis point de ceux qui se moquent de ces félicités ou les maltraitent superbement, parce qu'ils redoutent de n'y pouvoir atteindre. J'ai beau me dire que je ne rencontrerai jamais, moi, cette jeune fille asse^ humaine pour me pardonner, assez généreuse pour m'élever à elle, que personne n'oserait plus vouloir de moi, et qu'il faut renoncer à toute cette chimère, — maintenant que je suis ici, dans cette

quiétude, et que je vous ai vue, elle me poursuit, elle me trouble tout entier !

Et tandis que, persuadé et comédien à la fois, il lui chuchotait cette trompeuse déclaration, Jeanne songeait que seule une femme mauvaise refuserait de croire à tant de sincérité, et resterait insensible à ces regrets, à cette prière, à cette promesse.

C'était là Tidéal qu'elle-même se faisait du bonheur; elle n'avait jamais ambitionné que cette mission de la jeune fille, cette union étroite avec un être revenu et guéri des satisfactions grossières, infécondes et fragiles : et il lui semblait miraculeux quele premier homme qui lui parlait d'amour coniprît précisément l'amour comme elle.

— Oui, murmura-t-elle avec une douceur infinie, c'est là tout ce que je rêve, moi aussi. Je n'aurai pas d'autre roman que celui d'une honnête femme; je ne me sens rien d'autre au cœur que le souhait d'être celle que vous dites, la compagne et aussi la mère.

— Faut-il donc vivre ?

— Vivez ! répondit Jeanne très bas.

— Oh ! recevoir de vous cette consolation ! ne plus se traîner dans l'isolement, avec répouvante d'être seul éternellement: ne plus se croire perdu dans cette vie longue et rencontrer, pour vous réconforter, celle-là même qui vous est apparue comme la meilleure, la plus belle et la plus noble ! Alors, mon passé ne vous effraie pas : alors, je puis m'élever jusqu'à vous? Vous approuverez Teffortque je vais tenter, et vous serez le secours? Vous ferez de moi Thomme digne de vous ; je pourrai cesser d'errer dans cette campagne en halluciné, chasser cette fièvre, reconquérir le repos, être comme tout le monde, et vous serez là toujours, vous mon refuge, mon bonheur, mon renouveau !

— Ai-je donc pu promettre tant en un seul mot ?

— Par grâce ! ne me retirez pas cette espérance, la première depuis si longtemps ; sans elle, c'est fini de moi : avec elle, je redeviens vaillant et capable de valoir encore, et j'aime, j'aime, oui, moi !

Et sa voix, d'abord monotone, sourde, cassée, devenait vibrante et chaude. Il se pencha vers Jeanne, se mit dans son haleine et effleura son bras.

Derrière eux, un massif bombé poussait de ses branches jusque sur le dossier du banc : il brisa la plus grande d'un mouvement saccadé et la jeta au loin sur le sable ; il était ainsi près d'elle davantage.

Cette santé épanouie le tourmentait, et il avait hâte d'y toucher, de poser ses doigts sur cette chair inviolée, de s'y cramponner. Son désir rôdait sur tout elle 5 il guettait la volupté du moindre frôlement et en jouissait, fier d'avoir découvert si vite celle qu'il cherchait, de savoir être éloquent encore, de ne pas se sentir effondré près de la femme.

Tout s'était éteint autour d'eux; un haut peuplier s'agita sous le vent frais, en faisant clapoter ses feuilles; un chien hurla; dans la salle à manger, un meuble se mit à craquer; dans la maison voisine, un enfant gémit...

— Adieu! fit Jeanne d"un ton ému et grave, je dois rentrer maintenant.

— Allez-vous donc m'abandonner déjà, sans m'avoir laissé vous dire...

— Ne dites plus rien.

— Sans m'avoir donné un moment votre main. Et elle la lui donna.

Il pressa cette main dans la sienne avec avidité, collant sa peau desséchée sur cette peau onctueuse et lisse; il promena ses phalanges maigres sur le contour, sur la paume tiède et veloutée, sur les ongles, sur le poignet, lentement: il prit possession du moindre pli, avec des pressions toujours augmentées: puis enfin, il rétreiijnit violemment et faillit l'écraser.

Mais tout d'un coup, il se rejeta en arrière, sa tête tomba sur sa poitrine, — cette étreinte d'une passion brutale devint molle, fiasque, et Jeanne ne sentit plus sur ses doigts qu'une chose inerte...

A l'heure même où il oubliait et défiait les prophéties sinistres, après deux mois d'illusions, là, dans cette nuit sereine, à côté de la jeune fille

L EPCISE , 95

confiante qu'il destinait au sacrifice, Henri Duperret venait d'être mordu aux moelles par le mal.

Il s'était révélé foudroyant; il le secouait, il lui broyait l'échiné et s'insinuait, comme en rampant, jusqu'au cœur. C'était bien la douleur qu'il connaissait, c'était la réalité féroce : il avait le torse rompu en deux, le souffle coupé, le cerveau trépidant; — et pourtant, il ne lâchait pas prise, il n'abandonnait pas cette main qu'il ne pouvait plus presser sans souffrir.

Il la tenait et ne voulait pas y renoncer pour si peu, — conservant dans les perturbations profondes de son être, au milieu de la crise, et s'}^ raccrochant même plus âprement, cette idée fixe que le salut était en celle qui l'assistait déjà sans le soupçonner.

Ils restèrent ainsi un long instant : puis Jeanne retira sa main, légèrement, comme pour ne pas le troubler dans ce qu'elle croyait être un recueillement, et elle lui savait gré de tant de réserve, et elle l'aimait avec cette discrétion, avec ce respect. Elle se réjouissait de le voir pensif de

qô l'Épuisé

la sorte, elle le remerciait intérieurement d'avoir compris quelle femme elle était, et de ne lui avoir pas soupiré de banalités. à

Elle se leva, demeura près du banc, immobile une seconde, les yeux baissés sur lui, et avec une joie dans l'àme, elle le laissa à cette place, s'éloigna, s'évanouit, sans avoir interrompu par un mot cette rêverie bienfaisante où il semblait absorbé, — et qui n'était que de l'écroulement.

Henri aurait voulu la retenir, et une torpeur le clouait là, invinciblement, et il était incapable d'essa^^er une parole, sans que sa gorge ne se rétrécit, tout en flammes; il aurait voulu écouter le silence, et c'était dans son oreille un tumulte roulant et sifflant.

Il attendit longtemps: quand il se redressa, ses jambes fléchissaient, il avait comme du plomb sur les bras. Lorsqu'il fut près de la porte, il eut soudain l'efFroi de tout le noir du jardin qui s'entassait derrière lui, et il se hâta péniblement...

De sa fenêtre, Jeanne vit cette ombre qui s'allongeait vers le village, et tandis qu'elle se disait

que, cette fois, Henri devait s'en retourner dans la maison vide, raffermi et gai, lui, par la rue poussiéreuse, à travers Sanna}^ endormi et traversé d'un rayon de lune, lui, détruit et décomposé, marchait comme un automate, ses deux poings contractés et enfoncés dans le dos.

— Certainement que j'ai osé aller chez ce monsieur, s'écria Justin Fleury,etqueie ne mesuis pas gêné encore! Je lui ai défendu de se représenter jamais ici! N'aurait-il pas dû comprendre, dès le premier jour, que je n'en Yeux pas? Je n'en veux pas, tu m'entends, ma femme!

— Je ne te reconnais plus, Fleury: pourquoi me parles-tu si durement, à moi?

— Ah! c'est que tu le protèges, c'est que tu le cajoles, quand je sens qu'il n'y a que du malheur pour nous avec cet homme! Je sais ce que je sais. S'il croit qu'elle est faite pour lui, notre fille! Je voudrais voir.

— Mais si elle l'aime?

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— Si elle l'aime... elle cessera de l'aimer, voilà tout. Mais que dis-tu donc? Elle, notre enfant, aimer ce mannequin, ce coureur, ce galvaudeux? L'as-tu regardé seulement? Ça ne tient pas debout, ça n'a pas pour deux liards de sang dans les veines. Allons, laisse-moi tranquille avec ces bêtises. Tu peux dire à Jeanne, que tant que je serai solide encore dans ce fauteuil, son monsieur Duperret ne mettra pas le pied chez moi et que, de ma vie, je ne consentirai à ce qu'elle devienne la femme de ce pourri- là!

— Dis-le lui donc toi-même, puisque la voilà. Jeanne n'avait caché rien de la vérité. Dès le

lendemain, au réveil, Fleury savait ce long têteà-tête dans l'ombre du jardin, ses impressions, toutes ses pensées; elle s'était confessée à lui avec la franchise simple de la pureté, sans craindre ni rougir.

Il avait eu d'abord une aveugle colère, puis il avait voulu la persuader.

— Tu nous quitterais, nous; tu quitterais la maison pour un homme que je n'estime plus?

L EPUISE lOI

Mais il est sans honneur et sans conscience.

— Non, mon père, je te le jure.

— Mais il a gaspillé tout ce qu'il faut pour donner le bonheur vrai.

— Oh ! tu te trompes cruellement.

— Mais il n'a plus rien !

— Quand cela serait, qu'importe?

Elle répondait respectueusement, et pourtant avec fermeté.

— C'est bien, dit Fleury, tu me fais beaucoup de peine, je ne retrouve déjà plus mon enfant.

Pendant deux jours, il avait évité ce sujet qui l'angoissait, et oublié en apparence : dans son coin cependant, soucieux et grave, il cherchait à arracher sa fille à cette influence, projetant un voyage, hésitant entre mille moyens de la préserver et de la conserver. Alors l'idée lui était venue d'ôter brutalement à Henri Duperret toute envie, de courir chez lui et de le menacer ; il l'avait surpris à sa toilette, en manches de chemise, la barbe encore poisseuse de cosmétique, et apostrophé :

— Ah! ah! c'est pour prendre nos filles, les machines que vous avez là ; eh bien ! je vous préviens toujours que vous ne prendrez pas la mienne. Et je vous conseille de ne plus rentrer d'excursion, le soir, par mon côté, ou de suivre la route tout droit. C'est compris ? Y a personne pour vous chez le père Fleury...

Lorsque Jeanne parut au seuil de la petite salle à manger, il était encore dans la fièvre pleine de ses indignations, et estimant qu'il devait suffire de parler à un homme sur ce ton pour qu'il montrât de fières révoltes, il se promettait bien de crier le dégoût que lui inspirait celui qui, pour toute réplique, n'avait su que hausser les épaules.

Mais elle s'était assise, près de lui, — et soudain il se radoucit, et il dit seulement :

— Nous causions de toi. Jeannette. Vo^^ons, tu n'es donc pas heureuse auprès de nous ?

— Oh ! mon père, murmura Jeanne, et elle s'arrêta brusquement.

Elle pensait exprimer comme autrefois la tendresse et l'amour infinis par ce seul mot, et elle

découvrait tout d'un coup qu'il ne satisfaisait plus le besoin de se dévouer et d'aimer qui palpitait dans elle 5 elle sentit à cette heure qu'un sentiment nouveau lui était né, et qui amoindrissait tous les autres.

Presque sans transition, elle était devenue la jeune fille qui voit au delà de sa jeunesse : ce qu'elle rêvait confusément hier encore, elle le désirait avec clarté: elle entrevoyait sa vie future, elle la faisait, elle la vivait par avance, ingrate selon la nature même, et candidement, envers tout ce que son enfance, — la maison où elle avait grandi, et ces vieux qui l'adoraient, — lui avait valu déjà de félicités rares.

Dès le premier jour, alors qu'elle attendait l'arrivée d'Henri, avec son père, devant la grille, il s'était emparé d'elle par la pitié ; puis elle avait pardonné dans son cœur de femme, puis elle avait cru, puis elle avait aimé...

— Non, je te devine, reprit Justin Fleury, ma Jeannette. Tes pensées ne sont plus avec nous : tu vois plus loin, et ce moment devait venir.

Aussi, nous nous résignons, la mère et moi ; tu en rendras d'autres heureux, comme tu nous as rendus heureux, nous : chacun son tour... Mais au moins réfléchis, examine, accepte encore un conseil de moi. Oh ! ne te donne pas à ceux qui ne te méritent point.

Et le père Fleury était profondément ému, et il était accablé, dans la chaleur du jour.

— Ainsi cet homme, en qui tu places toutes tes illusions de jeune fille, que tu as écouté le premier, en qui tu as foi, je sais, je t'affirme...

— Tu vas être injuste encore, fit Jeanne lentement. Tu ne Tas pas entendu comme je l'ai entendu, père *, rappelle-toi que tu as toujours été prévenu contre lui...

— Oui, certes, s'écria Justin Fleury d'une voix haute, je me rappelle qu'il a toujours manqué au devoir, que c'est un inutile, un lâche, un... Enfin, tu ne l'épouseras pas, je te le dis • je lui ai fermé ma porte, je lui ai déclaré qu'il ait à passer son chemin, arrange-toi : je suis encore le maître ici, et tu m'obéiras, sacredieu !

Jeanne ne répondit rien ; la mère retint une larme qui coulait.

Il nV avait eu jamais, entre ces trois êtres, qu'une communion parfaite: jamais sous ce toit une querelle, une violence, une parole rude -, c'était la paix de 1 ame, la béatitude et la poésie saine de la maison, c'était la vie dans son image la plus grande : pour brouiller et pour rompre tout cela, d'un coup, — il avait suffi du passage d'Henri Duperret.

Jl n'avait fait que paraître, et le cœur rempli de sophismes et le corps épuisé, il troublait déjà ce qui était la vérité et la force.

Derrière lui, cette harmonie se brisa et la maison devint morne.

Maintenant, chacun songeait de son côté; Justin Fleury en vain regrettait ses emportements lorsqu'il contemplait sa fille à la dérobée et lui parlait avec d'attendrissantes caresses dans la voix • en vain Jeanne s'imposait de rester la même, affectueuse et attentive, de le soigner avec un culte . et d'être, comme autrefois son enfant 5 le charme

io6 l'épuisé

était entamé, le calme parti, la famille disjointe.

Justin Fleury, chaque soir, espérait l'embrasser sans arrière-pensée -, il voulait la prévenir seulement par un regard plein de doux reproches^ et, après aA'oir mis une âpreté dans son baiser^ il détournait la tête 5 elle qui n'avait su jamais distinguer entre eux, elle sentait avec confusion qu'elle allait préférer la mère qui n'osait rien dire, mais qui comprenait ; toujours elle se demandait si vraiment Henri ne reviendrait plus, si son père avait bien eu cette cruauté et cet égoïsme.

Un jour, du jardin, elle le vit passer sur la route, et elle voulut lui sourire : un frémissement de conscience l'arrêta : l'àme haletante, elle respecta la défense faite et rejoignit son père, qui flânait, sous le soleil, le long des pêchers disloqués sur le mur.

Il la prit à son bras et ils marchèrent silencieusement.

— Jeannette, murmura Justin Fleury, tu es triste, tu ne m'aimes plus.

— Père...

— Je le sens : oh ! ça ne trompe pas, va. Je t'ai perdue, il m'a tout pris. Mais est-ce possible que tu penses encore à lui ?

— Oui.

— Tu serais sa femme }

— Je ne serai pas celle d'un autre.

— Qu'a-t-il donc, celui-là? qu'a-t-il dit .^ quel mensonge ?

— Aucun, je Taime, et c'est tout.

— Une brave fille comme toi ! Qu'en sais-tu? Ce sont des idées, tu inventes, tu crois ça qu'on aime tout de suite, et le premier venu. Mais, pour aimer, il faut se connaître, il faut être sûr l'un de l'autre...

— Je suis siire de lui.

— On choisit d'abord un honnête garçon, qui a le cœur sur la figure ; on se consulte longtemps, on ne va pas se laisser prendre comme une bête à des balivernes, on commence par écouter ceux qui ont Texpérience de la vie, ou ça tourne mal. Il faut que tu le saches. Jeannette.

— Je sais seulement que je l'aime, mon bon

io8 l'épuisé

père. Pourquoi ? Gomment ? Cela m'est égal. C'est dans moi, et je ne serai jamais qu'à lui.

— Ah, ah, ah !

— Oui, mon père.

— Et malgré moi ?

— J'attendrai.

— Tu attendras quoi? fit brusquement Justin Fleury. Ma mort ?

— Oh ! c'est mal, vois-tu, ce que tu dis.

— Le gredin ! le gredin !

Et Justin Fleury s'éloigna rapidement.

Une autre fois, il surprit la mère qui pleurait.

— Toi aussi ! s'écria-t-il. Ah çà! qu'est-ce qu'il y a dans la maison ?

— Jeannette... Tu ne vois donc plus rien, maintenant !

— Eh bien ? J

— Eh bien ! elle est malheureuse, ma fille, et c'est ta faute, c'est par toi. Tu deviens un mauvais père, Fleury. Mais si ces enfants s'aiment!

— Ces enfants ! Te voilà de nouveau avec tes sottises ! Ne dirait-on pas qu'il a vingt ans,

ce gaillard, qu'il est beau et qu'il en mourra.

— Ma pauvre petite, soupira simplement la mère, elle soulïre, elle dépérit^ elle est toute pâle à présent.

— Oh ! tais-toi, tais-toi ! gronda Justin Fleurv, ça me fait mal : je ne peux pas entendre ces choses-là.

Un soir, après dîner, tous trois étaient au salon ; il avait demandé à Jeanne de lui jouer un morceau et fermé la fenêtre, parce qu'il détestait d'avoir l'air de faire entendre et applaudir sa fille au village. Jeanne s'était interrompue soudain en disant :

— Pardonne-moi, père, c'est au-dessus de mes forces: j'étouffe.

Et elle s'était levée presque chancelante, el elle avait ouvert la croisée toute grande.

— Tu vois, Fleury, ce que tu fais de notre Jeannette, balbutia la mère; elle, si gaie, si fraîche, si belle, la reconnais-tu ?

Jeanne, en effet, avait changé d'humeur et de visage elle vivait indifférente, absorbée et in-

quiète : Justin Fleurv Tobserva longuement, il secoua la tète, il eut peur, il frissonna tout entier — et vint auprès d'elle...

— Mon enfant, je ne sais pas parler comme je devrais ; personne ne t'aimera jamais comme je t"aime, et voilà que je te fais souffrir. Ecoutemoi pourtant encore, veux-tu ? C'est ton bonheur que je cherche, rien que lui, toujours ; tu me comprends, me comprends-tu bien. Jeannette?

— Je ne suivrai jamais que ta volonté, mon père, répondit Jeanne doucement.

Mais, tout d'un coup, il la vit reculer, les yeux fixés devant elle : il lui prit la main pour la soutenir et aperçut Henri Duperret immobile dans la rue...

Ces agitations inconnues, — ces luttes, en même temps qu'elles l'avaient affermie encore dans ses tendresses, l'avaient abattue et brisée, — elle vigoureuse et vaillante, tandis que, comptant sur la promesse consentie, revenu merveilleusement à la vie, Henri Duperret était devant la maison, bien campé, fringant et audacieux...

L EPL'ISE I I I

Justin Fleury regarda sa iîlle, la sentit défaillante sur sa poitrine, fronça ses sourcils hérissés, poussa un soupir rude, — et se pencha au dehors, avec Jeanne toujours serrée contre lui. Henri ne bougeait pas...

Alors Fleury regarda sa fille une dernière fois ; il comprit ce qu'il y avait en elle d'amour vrai, de douleur, d'espérance suprême, — fît à Henri, violemment, signe d'entrer, et, tout grave, conduisit Jeanne vers le canapé.

Au bout d'un instant, il entendit la porte s'ouvrir, et, la jambe raidie, il alla à la rencontre d'Henri Duperret.

— Quand je vous ai interdit ma maison, monsieur Duperret, iit-il d'une voix brève, je n'avais déjà plus le droit de parler comme j'ai parlé. Oubliez, et entrez donc chez nous, puisque mon enfant, puisque Jeanne, puisque... Enhn, vous savez.

Etil l'amena lui-même à Jeanne, en murmurant:

— Tiens, le voilà. Tu ne pleureras plus, tu ne douteras plus de moi, tu...

Il ne put se dominer davantage et alla s'asseoir dans un coin.

Elle courut à lui et prit son front dans ses deux mains, pendant que, les yeux clos, il respirait bruyamment.

— Oh! pardonne-moi, lui dit-elle, j'ai tout fait pour me résigner*, je ne peux pas, mon père, non, je ne peux pas.

— C'est bien, ma petite.

— Oh ! tu es bon !

— C'est bien. — C'est bien, je te dis. Va auprès de lui, il est là maintenant! Est-ce que je dois compter, moi ? est-ce que je vaux quelque chose, est-ce que j'existe ! C'est trop, pourtant, oui c'est trop de me faire mentir, de me rendre ridicule, de m'humilier, moi, un vieux, de m'obliger à cette vilaine action de jeter ma fille à la tète de cet homme-là.

Susceptible à l'excès, agacé déjà, incapable de comprendre ce désespoir profond et fier, Henri Duperret restait froidement au milieu du salon.

— Mais approchez-vous donc, s'écria la mère,

dites un mot; vous voyez ce qu'il endure et qu'elle aussi souffre, notre enfant...

Et elle l'entraîna, bouleversée dans son cœur expansif et simple.

Lorsqu'il fut tout près de Jeanne, qu'il la vit à portée de sa main, qu'il l'eut déshabillée d'un coup d'œil et jaugée une dernière fois, il fit un effort sur lui-même, s'imposa de ne plus songer au prix de quel ennui il allait la gagner, et surmonta ses répugnances pour les scènes de famille.

Tous trois entourèrent Justin Fleury qui secoua soudain ses faiblesses et se leva d'un bond.

— Alors, vous aimez ma fille?

— Je l'aime, et j'ai l'honneur de vous la demander, monsieur Fleury.

— ^'ous en ferez une femme heureuse ?

— Ce sera mon but unique, je le jure.

— Et toi? fit-il en se tournant vers elle. Jeanne ne rougit pas, ignorant la fausse pudeur, et répondit seulement : Je suis prête.

— Et vous resterez ici, s'écria Justin Fleury après un silence ; nous ne la perdrons pas entièrement?

— C'est à Sannav que j'aurai trouvé tout mon bonheur, répliqua Henri : je n'ai plus rien à faire ailleurs.

— Eh bien, puisqu'il le faut, votre volonté est accomplie, prononça Justin lentement.

Et aussitôt, sur le canapé d'où elle avait écouté anxieuse, il se réfugia à côté de la mère, passa son bras sous le sien, se pressa contre elle, laissant l'un près de l'autre les fiancés, comme pour se préparer déjà à la séparation, comme pour dire qu'à eux deux, maintenant vieillis et abandonnés, ils étaient toute leur maison.

Pendant qu'ainsi chacun pensant à l'isolement qui venait, à l'intérieur vide et à la joie envolée, ils essa3'aient de se réconforter et de s'unir davantage encore, Jeanne, souriante à la fenêtre, dans le lointain du soleil couchant, cherchait le toit d'Henri, et lui, derrière elle, ne savourait que cette gloire d'être arrivé à ses fins, — suffoquant de désir, la prunelle fixe sur sa nuque blonde.

Un matin, à 1 heure du déjeuner, Laroze, rentrant de l'usine, trouva Gabrielle au salon, en corset, les mains déformées sur ses hanches saillantes, dans toute la maigreur de sa clavicule et de ses bras nus, et, à ses pieds, accroupie, la couturière arrivée de Saint-Dié qui, les épingles aux dents, tirait et bridait une jupe rose sur ses jambes grêles.

— Et pour quelle fête seras-tu si belle ?

— Tiens, pour la noce, papa.

— Ah! oui, parlons-en, de cette noce-là!

— Elle n'aura pas lieu? s"écria Gabrielle vivement. Est-ce qu'il se serait aperçu que Jeanne n'est qu'une sotte, une rougeaude, qu'elle n'a

ii6 l'éplisé

rien de ce qu'il faut pour un Parisien, pour un homme comme lui, si délicat, si distingué, si difficile ?

— Non, c'est bien décidé, il épouse, mais piteusement.

— Ah! je lui en souhaite! Madame Laurent, pincez donc par ici...

Et ôtant de Tampleur près du ventre, elle se tâtait avec un geste qui lui était familier.

— Tous ces préparatifs sont bien inutiles. Il n'y aura rien .

— On ne s'amusera pas?

— Une noce de pauvres! Lui, il est parti pour Nancy chercher quelques bijoux; Leroux donnera un coup de balai dans la maison : le vieux Fleury aura un pré et une ferme de moins, c'est tout. Pas une invitation, ils ne connaissent personne. Ce n'est pas nous qui voudrions marier notre fîlle de cette manière-là! Quand ton jour sera venu, on verra dans le pays, par exemple î N'est-ce pas, bonne amie, qu'en penses-tu.^

— Je pense, moi, déclara AP^ Laroze, occupée

à relever répaulette toujours tombante de la chemise de Gabrielle, que tu as eu tort d'accepter d'être, avec un ancien instituteur, le témoin de M. Duperret. Tu ne seras pas là à ta place: c'est ennuveux et humiliant de iii^urer dans un mariage pareil !

— Le moyen de refuser! Mais je n'en aurai pas pour longtemps : ils ont hâte ci'èlre seuls !

— Pourquoi donc, maman? demanda Gabrielle avec ingénuité. Moi, je ne voudrais jamais avoir Tair d'être aussi pressée de...

— C'est que tu es un ange, toi, ma chérie! répondit sa mère en l'embrassant, tandis que tout au fond d'elle s'agitaient des perversités sournoises.

Depuis qu'ils étaient fiancés, ils se revoyaient librement, lui se surveillant avec précaution, elle confiante et abandonnée.

Un soir qu'ils se promenaient sur la route avec Justin Fleury devant eux, une gamine lui avait crié : « Bien du plaisir, madame Duperret ! î> Et Jeanne avait souri.

ii8 l'épuisé

Lorsqu'ils allaient ainsi, dans les crépuscules d'août, ils marchaient à pas lents, elle s'appuyait à son bras, et c'est lui qui semblait avoir besoin d'elle.

Elle attendait vaguement qu'il lui dise : « Je vous aime «^ comme elle savait et sentait qu'on doit le dire. Mais ces trois mots, qui lui étaient une rengaine, ne lui sortaient pas des lèvres. Un étraniîe et soudain engourdissement d'àme le faisait tout muet: en vain se persuadait-il de la nécessité d'imaginer quelque chose pour la circonstance, d'exprimer un peu de passion briilante, de paraître enthousiaste et débordant de bonheur, — il était incapable de tirer encore une flamme de son cœur éteint, d"y trouver une éloquence sincère, vivace, jeune...

Il couvait et enveloppait seulement Jeanne d'un regard avide: il ne lui parlait que du terre à terre, de leur vie en commun, et des habitudes qu'ils devaient prendre.

Ramenant tout à lui, ses arrière-pensées perçaient : il trahissait ses préméditations et ses

calculs. Toute autre aurait réfléchi, devant cette obstination du iîancé à ne célébrer que la potbouille et la joie de rester chez soi : mais Jeanne l'avait, dès le premier jour, accepté et aimé ainsi, ne pouvant comprendre quels bouleversements cachaient ces aspirations patriarcales et se promettant simplement de le rendre heureux.

— Allons, ma femme, dit un jour Justin Fleury, il faut pourtant songer à la noce: tout est prêt, les bans sont publiés ; fînissons-en, vois-tu, puisque je suis résigné. Qu'as-tu convenu avec M. Duper ret 't

— Henri est bien impatient; tu devrais les marier.

— Quand. ^

— Mettons dans la huitaine.

— C'est bien, je vais prévenir Morel...

— Ton adjoint.^

— Lui-même.

— Pourquoi 1

— Pour qu'il se prépare à la cérémonie.

— Fleurv !... s'écria la mère avec angoisse, ce

120 L EPUISL

n"est donc pas toi qui mariras ta fille? Pas toi! oh î est-ce possible !

— Non, ce n"est pas moi, gronda Justin Fleuiy sourdement.

— Tu nous ferais cette peine à ton enfant et à moi: tu en laisserais un autre?... ]Mais vo^-ons, voyons, songe donc... je t'en supplie, ô mon pauvre homme, à ce que tu dis là; c'est affreux, et bien sûr i'en mourrai.

Et elle vint jusqu'à lui, chancelante, toute pâlie de désespoir.

Il la tint un instant contre lui, très ému de voir les larmes de la vieille qu'il n'avait fait pleurer jamais — et répéta d'une voix haute : « Non, pas moi, pas moi, je ne veux pas prononcer ce mariage-là. »

Puis, comme Jeanne entrait, dans la peur qu'elle eut entendu cette implacable parole :

— Tu comprends bien Jeannette, lit-il en changeant de ton tout d'un coup , j'expliquais à ta mère pourquoi c'est Morel qui vous mariera. Estce que j'aurais la force, moi? Est-ce qu'on peut

exiger de moi ce courage ? Je me placerai dans un coin, à Técart, et je te regarderai, mon enfant chérie, et je tâcherai de me consoler en te sachant si heureuse et si belle, et je n'aurai pas au moins dit ce dernier mot qui t'enlèvera à nous pour toujours !

— Oh! mon père, s'écria Jeanne, nous ne nous séparerons pas, tu n'éprouveras pas ce déchirement de me voir partir au loin, comme tant d'autres: il n'y aura pas d'étranger, pas d"importun, pas de fête; qu'en a-t-on besoin quand on porte tout son bonheur en soi! Tu sais où je vais, tu peux voir d"ici la maison qui devient la mienne et où je serai la femme que vous m'avez appris à être. Le lendemain encore, tu me retrouveras chez toi, dans notre maison à nous, et souvent ce sera comme si je ne l'avais jamais quittée! Mais, n'est-ce pas que tu ne voudras pas faire commencer par . un chagrin ma vie nouvelle ? N'est-ce pas que...

— ^la Jeannette, murmura Justin Fleur\^, il vaut mieux que ce soit comme j'ai dit.

Et ferme dans la décision prise de ne pas consacrer lui-même cette union qui l'emplissait de douleur, de colère et d'effroi, il alla trouver dans son auberge l'adjoint Morel qui, penché sur le robinet de sa pompe à bière, rasait avec un vieux couteau les chopes mousseuses que deuxpa^'sans attendaient, debout, dans la petite sallecrépie à la chaux, devant un M.Thiers couvert de mouches.

Henri Duperret avait mené ses achats rondement. Il était inquiet, loin de Sannay, et redoutait de laisser Jeanne derrière lui, seule en face de Justin Fleurv, dans leur intimité d'autrefois et leurs douces affections retrouvées; jusqu'au dernier m^oment on pouvait la détacher de lui : elle pouvait, échappée à son influence insinuante, reprendre cette parole qu'il avait reçue comme un moribond la vie.

Il ne fut rassuré qu'auprès d'elle, lorsqu'elle ouvrit les écrins, souleva les étoffes et le remercia avec simplicité.

Il lui passa les bagues aux doigts et ferma le collier sur le cou, en chuchotant à son oreille,

les pieds dans sa robe bleue à pois blancs. Elle était bien la même, — et il lui donna le premier

baiser.

Ce soir-là, comme d'ordinaire, il voulut entrer au salon, où ils causaient, mais elle le retint par la main, sans rien dire, les yeux mi-clos, avec une couleur vive sur les joues.

— Non, non, on n'entre pas ! fit la mère.

— Henri, je vous en prie...

Il s'assit dans le fauteuil de Justin Fleurv qui fumait au jardin. Mais, vexé et froissé, il se tirait la barbe, biglant du côté de la porte, avec des impatiences lancinantes.

— Et pourquoi me défendez-vous d'entrer là .-' s'écria-t-il en martelant la phrase ; déjà des secrets pour moi .-^ déjà des mystères?

Et il s'était relevé, plein d'irritation.

— Allons, venez donc voir, dit Jeanne à voix basse, toute confuse, avec le sentiment vague de ses délicatesses méconnues.

Elle entrouvrit la porte, s'effaça dans une dernière gêne de sa chasteté, et Henri vit la toilette

blanche étalée au large sur le canapé, avec des envolements de mousseline, le corsage arrondi, et, jetées à la place des seins dessinés, les fleurs de cire.

Le cœur fermé à ces ineffables pudeurs, il ne comprit pas encore pourquoi on avait voulu le tenir éloigné de ces chiffons qui lui rappelaient seulement tout ce qu'il avait déjà fripé sous lui: mais quand, en se retournant, il rencontra le regard de Jeanne qui l'implorait, il se composa un air attendri et discrètement radieux.

La veille du mariage, Henri, rentré chez lui, était plongé dans de vieux papiers et détruisait ce qui lui restait de souvenirs, lorsque Leroux vint lui annoncer qu'il y avait quelqu'un en bas et qu'on voulait lui ménager une surprise.

— Hein! qu'est-ce que c'est.? fit-il, comme effaré soudain, en reconnaissant la mère Fleury, et que venez-vous...

— C'est moi, balbutia la vieille ; j'ai pensé qu'il vous serait agréable d'èîre aidé en ce moment, et puis j'avais hâte de jeter un coup d'œil dans la

maison pour que rien ne manque au moins, et puis... j'apporte ses pauvres affaires.

Et avec un sanglot profond :

— Elles sont là, dit-elle, chez vous maintenant : c'est ce coffre. Oh ! nous en avons gardé encore, elle viendra les chercher petit à petit... Mais vo3''ons, voyons, il ne faut pas pleurer. Qu'avez-vous préparé.^ Est-ce que tout est bien propre, et gai pour la recevoir ?

Et elle s'essuyait les yeux du revers de sa manche.

— J'ai arrangé les choses de mon mieux, répondit Henri, ma chère madame Fleury : jugezen: je vous laisse maîtresse absolue, changez et bouleversez à votre guise... Ah! notre chambre est au premier, nous occuperons celle de mes parents... Vous avez eu la bonne pensée...

Et pendant que la mère inspectait d"un œil attentif, trottait dans la hâte d'examiner les moindres coins et murmurait, les bras levés : « Il y a déjà des bouquets partout ! » Henri disparut.

Elle domina ses émotions et se consola à l'idée que sa fille allait habiter là, entre ces murs qu'elle connaissait bien et où les vieux Duperret avaient donné envie au pays entier, avec leur belle union et leur prospérité: elle se disait qu'il devait aimer son enfant éternellement, puisqu'il n'avait ainsi négligé rien pour lui faire fête et qu'elle n'aurait plus qu'à bénir...

Elle ouvrit le coffre, et, à genoux, en tira une à une, avec des tendresses dans le toucher, les petites choses de Jeanne, qu'elle monta et exposa dans la grande chambre imprégnée d'air frais, luisante avec ses sièges astiqués, et. rajeunie.

De chez lui, Henri entendait sous ses pas craquer le noyer du couloir lavé à pleine eau, et il se réjouissait de ce prélude à l'habitation et au va-et-vient meublant du ménage.

Lorsqu'elle eut vidé le coffre, la mère s'enferma et reprit tout par le menu : ses bibelots, son ouvrage, ses livres, ce qu'elle aimait.

Elle accrocha sa glace à main, suspendit ses robes, et étagea le linge dans l'armoire...

Puis, comme elle voulait être la mère jusqu'au bout, elle défît la chemise dentelée qu'un cordon bleu nouait en paquet et retendit tout du long, en vue, sur la tablette : — c'était fini.

Elle fit encore le tour de la chambre, baisa superstitieusement l'oreiller sur lequel Jeanne allait dormir, et sortit.

— Je m'en A'ais plus tranquille, dit-elle à Henri qui l'avait guettée. Je l'ai installée et je vous la confie.

— Madame...

— Suis-je donc encore madame, murmura la pavsanne, qui avait pensé déjà l'appeler son fils, et ne serez-vous pas notre enfant aussi? Voyezvous, nous sommes de braves gens, on s'est toujours aimé chez nous, tous, et nous serions bien tristes si le mari de notre Jeannette nous traitait comme des étrangers.

— Vous ne me verrez jamais ingrat, répondit Henri, et du bout des lèvres il ajouta : maman.

L'idée de ce familiage l'offusquait et gênait ses projets.

Il entendait garder Jeanne pour lui seul, sans rendre de devoirs à personne : il redoutait d'être envahi, surveillé et frustré par ces affections — de voir se transporter et se reformer chez lui cette douce trinité qu'il était venu rompre.

Il s'était promis de ne pas encourager ces effusions qui pouvaient tourner contre lui, de ne pas se livrer et de ne pas partager, — prétendant que tout en Jeanne devait lui appartenir désormais et se satisfaire de lui seul...

Et tandis qu'il pensait ainsi, la mère Fleury s'en allait, emportant avec elle la joie de cette première expansion et Tespérance de se trouver encore une petite place dans leur bonheur.

A peine s'était-elle éloignée qu'Henri fut pris du tourment de savoir ce qu'elle avait fait à côté de lui : il hésita un instant, puis se glissant le long des cloisons, il ouvrit la porte.

La nuit dans la chambre vaste et haute répandait une ombre claire; il se risqua lentement, ne distinguant rien que le ciel, par les fenêtres.

Il erra autour des meubles et les palpa, tressail-

lant chaque fois qu'il rencontrait un objet sous ses doigts : mais il se i^ecampait aussitôt, très fier au milieu de l'obscurité, en songeant qu'elle viendrait demain, que demain elle serait là.

Il se sentait dispos et entreprenant comme autrefois devant une bonne fortune : il pénétrait dans cette pièce, où il était né et dont il n'aimait pas à franchir le seuil, presque en conquérant.

Peu à peu, il vit nettement la toilette avec ses pots débordant d'eau qui miroitaient, l'armoire, la table avec une botte de roses qui semblaient blêmes et le lit découvert, plein de blancheurs vagues.

Il tourna ainsi en rond, longtemps, dans la possession complète de lui-même, se frottant les paumes, se félicitant de n'avoir pas écouté celui qu'avec délice il traitait toujours de brute.

Mais soudain, fatigué, les jarrets mous, avec un tourbillonnement dans le cerveau, il fut obligé de se cramponner, à Taventure, pour ne pas tomber : il était près du lit, et se laissa choir au bord.

no L EPUISE

Il resta plus d'une heure, anéanti, stupide, sans volonté ni sentiment, dans cette chambre des noces, affaissé sur ces draps neigeux qui attendaient répousée.

Pour recevoir ses derniers ordres , Leroux l'avait cherché en vain par la maison. A tout hasard, il ouvrit la porte, et la lumière qu'il tenait en avant vint frapper Henri, au visage : il eut un soubresaut et se secoua comme un chien mouillé.

— C"estvous, monsieur Henri, s'écria Leroux stupéfait, dans cette nuit-là! Etes-vous malade?

— Malade? Moi? Non, non; non je te dis. Je me suis endormi; je ne sais pas; je... ce n'est rien, que veux-tu que ce soiti

— Eh bien! monsieur, que faisons-nous après la messe, dites un peu...

— Ça m'est égal à moi : ce que tu voudras.

— Mais...

— C'est vrai, murmura Henri... Attends un peu... Non, demain... je dors encore. Allons, vite chez moi.

L ÉPUISÉ ru

Et lorsque Leroux lui eut allumé toutes les bougies :

— Maintenant, dit-il, ouvre ce tiroir, prends cette fiole, là, sans étiquette, retrousse ton poignet et frictionne!

Il s'était déshabillé et tendait à Leroux ses omoplates aiguës, ses côtes décharnées, son échine creusée comme une vallée.

Leroux s'arc-bouta et frotta ce dos ainsi qu'il eut fait d'un plancher, suant à grosses gouttes, ahanant.

Et le fiancé se balançait sous Taller et retour de cette rude patte, avec des soupirs ronfles de bien-être.

VJ

Jeanne s'était endormie près de lui. Le bras passé sous sa nuque et les doigts pendants sur son épaule ronde et ferme, la tète tournée vers elle, il regardait son sommeil.

Un sourire exténué plissait sa bouche entr'ouverte, les narines palpitaient encore, et sous la paupière baissée, parfois un frémissement courait; ses cheveux dénoués et plaqués sur l'oreiller émergeaient de son cou comme une haute gerbe.

Elle avait les mains croisées au milieu de la poitrine, et, dans la lueur de la veilleuse crépitante, Henri voyait briller son alliance.

Il n'osait remuer, les pieds dressés contre le paquet ondulant des draps refoulés , et dans

le ravissement de cette possession , il retenait son souffle, jouissant orgueilleusement de son triomphe.

Maintenant, tout était terminé : il pénétrait dans cette vie neuve de laquelle il attendait le salut, et elle commencerait dès le matin, devant le couvert mis, dans le premier déjeuner qu'ils allaient faire en tête à tète.

Il était marié comme les autres; et rassuré, mesurant ses chances, réduit à ^on tour par la nécessité, il s'applaudissait de sa précieuse acquisition et savourait le bonheur d"avoir épousé, lui aussi, une de ces jeunes filles qu'il traitait de dindes, quand Roqueval le présentait à sa Normande et Champlein à sa Picarde.

Sa vaillance lui inspirait vanité; il n'avait pas été inférieur à ses devoirs, il les avait même exécutés à son honneur, et cette constatation le rendait gaillard, et il se disait que rien ne peut être compromis quand cela va toujours.

Depuis de longs mois, il était resté chaste, dans un dégoût de toutes choses; le soir, souvent,

au sein du désir tumultueux qui montait en lui lorsqu'il détaillait et enveloppait d'un coup d'œil âpre Jeanne épanouie et vigoureuse, il s'était demandé s'il n'allait pas être téméraire, s'il ne risquait pas une défaite ridicule : et à l'heure exigée il avait trouvé encore en lui des ardeurs, des élans qui l'emplissaient d'enthousiasme, et de reconnaissance pour celle qui reposait maintenant contre lui.

Déjà, il avait éprouvé la sensation de l'amour naturel et vrai, du mariage où tout est sincère : au lieu de demeurer, ainsi qu'autrefois, seul, stupidement à sa place, avec un dédain railleur pour qui l'abandonnait et se sauvait un instant de lui comme d'un ennemi à conjurer, il était toujours à côté d'elle, la douce chaleur ne s'était pas rompue.

Rien n'avait soudain brisé l'enchantement, rien n'avait bougé dans la grande chambre, rien autour de lui ne lui rappelait le désordre des nuits stériles.

Un silence grave l'environnait: pas un bruit

dans la maison, au dehors pas un murmure; c'était la veillée solennelle et féconde.

L'aube vague, cependant, s'avançait vers les vitres: le rideau rouge du lit, par flaques, pâlissait, et Henri n'avait pas cessé de la soutenir, elle harassée et meurtrie.

Il jouissait de cette victoire longuement, fier d'avoir su mettre en cet état celle qui, le matin même, le dominait de toute sa force éclose, enivré de la voir si faible, si petite, si mourante, — alors que lui se sentait mâle, intrépide et brûlant.

Il essaya un mouvement, se dégagea, et Jeanne retomba le front sur la dentelle de la taie.

Elle soupira un mot qu'il ne put entendre, chercha sa main et se rendormit.

Il voulut respecter cette lassitude, s'en consoler seulement comme du plus éloquent témoianaiie et fermer les veux: mais une fièvre le retenait en éveil.

En vain il se retourna, se couvrit, se pencha hors du lit, but un verre d'eau, interrogea le jour

qui venait, — c'était une insomnie faite d'inexorables passions.

Il avait changé la jeune fille en femme, — et c'est la femme qu'il voulait.

A présent, délivré de tout souci, il avait hâte de profiter, d'enlacer sans surprise, d'aimer pour l'amour.

Elle était là, il n'avait qu'à prendre : c'était son devoir à elle maintenant.

Et tandis qu'elle respirait doucement, il Tétreignit avec une brutalité furieuse et s'empara d'elle.

Arrachée douloureusement au repos, le visage saisi d'épouvante, se cachant le sein, éperdue, Jeanne se souleva sur le coude et supplia : mais il ne pouvait plus rien écouter : il s'obstina, et cuisant, rageant, féroce, avec des tendresses jetées comme des menaces, la maintint.

Tout ensemble se révolta en elle, elle eut une plainte étouffée, elle demanda grâce, et alors, comme elle tentait de s'affranchir, il leva sur elle, hideux, exaspéré, fou, son poing crispé.

Mais elle réussit à lui échapper, sauta à bas

du lit, se réfugia dans un fauteuil et s'enveloppa de sa robe de mariée, qui gisait là, en cercle blanc.

Lorsqu'elle fut loin de lui, cette fureur s'évanouit: comme pénétré de la faute commise, il la laissa à ses pensées et s'habilla lentement. Puis il vint s'asseoir auprès d'elle, sans parler : elle ne le repoussa pas et il se mit à genoux.

— Henri, fît Jeanne d'une voix tremblante, est-ce donc là ce que vous m'aviez promis, est-ce donc là l'amour que vous disiez ?

Et elle frissonnait sous les mousselines, la robe en châle, les volants froissés autour de la taille.

— Oh! pardonne-moi!

— Non, c'est mal.

— Tu ne sais pas, tu ne peux comprendre. Te voir reposer là quand tout mon sang bout ! Tu m'as rendu la vigueur et la jeunesse: par toi je revis, j'existe : je me sens homme et tu me chasses, et tu t'enfuis ! Qu'ai-je donc fait, sinon de t'aimer? Reviens à moi, écoute-moi^ sois gêné-

reuse pour celui qui espère et qui t"implore !

Emue et troublée, elle s'inclina vers lui, tendit ses lèvres, et ce fut un long baiser.

Derrière elle, le jour avait grandi, la grille se dessinait clairement, c'était un réveil criard d'oiseaux.

— Allons ! murmura Henri en se relevant.

Et il s'éloigna, par égard, pour se racheter, de quelques pas.

Mais, tandis qu'il se promenait dans un coin de la chambre, s'arrètant parfois le nez contre la fenêtre et tambourinant sur la vitre, impatient d'entendre les sonneries métalliques du sommier et le bruissement du matelas, Jeanne avait décroché rapidement un peignoir et s'était vêtue.

Elle vint à lui et s'appuya toute sur ses épaules avec abandon.

Il se retourna brusquement, — et elle lui souriait avec un air encore ingénu, plein de pudeur discrète et de prières.

Elle avait pardonné et Henri se soumit, — son ardeur était tombée tout d'un coup.

Dans la clarté de l'aube, il paraissait blafard : ses joues s'étaient effondrées *, autour de ses yeux rapetisses se gonflaient deux plis de chair molle; une sueur glacée trempait son front immense : il avait comme maigri de la tête. Il lui semblait que son cerveau lui roulait dans le cou ; parfois une veine de sa main se soulevait, et jusqu'aux orteils il sentait son sang battre.

— Oui. balbutia-t-il, je consentirai maintenant à ce que tu voudras. Ne suis-je pas là pour cela? Commande. J'ai commencé par te déplaire, je t'ai blessée, je t'ai outragée...

— Je ne sais plus.

— Qu'exiges-tu ? Que faut-il faire ? Cruellement détrompé sur lui-même, averti à

l'improviste que toute cette verdeur dont il tirait tant d'orgueil était factice, il éprouvait en ce moment l'instinctif besoin d'être protégé, guidé, ménagé, de n'avoir plus qu'à obéir, et exigeant, impétueux, audacieux une heure avant, il bénissait en secret le hasard qui lui avait donné une femme chez qui les sens étaient ignorants et paisibles.

L KPUI51-: 141

Comme le soleil se développait tout pur sur Sannay, elle prit Henri par le bras et ils descendirent au jardin...

Ils marchèrent longtemps , causant à voix basse dans le parfum des fleurs rafraîchies et des feuilles mouillées, et les pavsans qui passaient les regardaient, stupéfaits de voir finie déjà leur belle nuit de noces.

— Comment, voilà trois mois que tu es mariée, et tu es toujours heureuse ?

— Oui, ma chère Gabrielle.

— Que fais-tu donc ?

— J'aime mon mari.

— Et lui ?

— Il m'aime.

— Ce n'est pas plus difficile } Et bien franchement, tu sais, je n'aurais jamais cru que ^L Duperret put se contenter de ce bonheur-là ; être toujours en face l'un de l'autre, du déjeuner au dîner, sans distractions, dans un stupide village comme celui-ci, quand on a connu la belle vie de Paris, c'est une rude épreuve, sinon une pénitence.

— Mais non, non, je t'assure.

— Allons, je veux bien, moi !

C'était un après-midi de novembre, d'un jaune mélancolique. Les feuilles tombaient par paquets zigzaguant sur les allées et sur la pelouse. Par les rideaux entr'ouverts, c'était le paysage de Tau tomne : la rue de Sannay qui, près de la maison devenait la grande route, avait quelque chose des tristesses éparses çà et là, dans la nature même qui l'environnait, pleine de dépouillements.

Un feu flambait au salon : assise devant la cheminée, dans l'odeur du bois frais, les yeux sur la bûche qui sifflait, toute mousseuse d'humidité par endroits, Jeanne Duperret n'avait pas répliqué, un vague souci sur le front.

Depuis son mariage, c'était la première visite qu'elle recevait, et elle sentait autour d'elle un parti pris d'hostilité. On cro3'ait donc qu'elle ne serait pas heureuse? Qu'elle avait choisi mal ou qu'elle serait incapable de faire la joie chez elle } On s'occupait donc d'eux, et on surveillait leur ménage, méchamment 1

LEPUISE

Aux réticences et aux sous-entendus de Gabrielle, elle devinait qu'on attendait, ainsi qu'un plaisir, de mauvaises nouvelles et qu'on guettait le malheur sous son toit.

— Alors, tu crains pour nous, lît-elle lentement ? Tu veux bien prendre soin de ce qui se passe ici ? Allons, sois sans cette inquiétude, ma chère amie : je te remercie et te souhaite d'être partagée comme moi.

— Oh ! moi, je n'accepterais à aucun prix de ton existence. Est-ce la peine de se marier pour ne rien voir .^ Pour vivre, à votre manière, sans un voyage, sans une fête, sans...

— C'est une fête précisément aujourd'hui, ma chère Gabrielle, dans la maison et je suis la femme la plus heureuse, à l'instant où tu doutes. Oh! ne cherche pas. Tu ne comprendrais pas d'ailleurs cette fète-là, et c'est encore un secret.

Jeanne souriait d'un sourire qui montait du fond d'elle-même.

— Et où est-il maintenant, ton mari ? demanda Gabrielle en bouclant ses mains sur ses genoux

croisés, dans une attitude de curieuse aux aguets, devant la flamme : on ne le verra pas ?

— Il repose.

— Tiens, c'est drôle!

— En quoi ?

— Parce que c'est drôle de dormir au jour. Il n'était pourtant pas malade, avant-hier, quand il est venu à l'usine : nous avons même causé pendant plus d'une heure, et très gaiement, va...

— Oui, oui, murmura Jeanne, il m'a dit... il m'a raconté...

Et elle se leva émotionnée soudain.

— Comme cela doit le changer le mariage, après tout ce train qu'il a mené ! Oh ! j'en ai appris beaucoup sur lui... Si tu l'avais entendu, ma chère, parler de ces boulevards et de ces Parisiens ! Un autre homme ! Ses propres histoires l'amusaient et l'animaient, ainsi... mais on marche au-dessus, n'est-ce pas } Ecoute.

Et elle posa son doigt long et sec sur ses lèvres épaisses, clignotant des yeux.

— Ne devrais-tu pas.^.

— Je sais ce que je dois, ma chère Gabrielle, interrompit Jeanne d'une voix ferme, ne te préoccupe pas autant.

Et elle sortit du salon, laissant là brusquement Gabrielle qui alla s'agiter dans un fauteuil.

Jeanne gravit l'escalier avec lenteur, courbée, le poids de son corps sur sa main quiserraitlarampe.

Parfois, au haut d'une marche, elle s'attardait et réfléchissait, hésitante et anxieuse. Sur le palier, en face de l'ancienne chambre d'Henri, elle s'arrêta pendant de longues minutes et puis, comme elle s'avançait pour frapper à cette porte, elle revint encore en arrière et s'appuva contre la balustrade lourdement.

Seule maintenant, sauvée des insinuations de Gabrielle^ elle était libre d'être angoissée et de souffrir. Derrière elle, par un œil-de-bœuf ouvert sur le jardin^ et au milieu duquel se balançait une grande branche nue, glissait une terne lumière, et dans ce coin désolé, dans ce silence, une peur la saisit.

Il était là, enfermé, et elle n'osait plus Fap-

peler! Dès le matin, il avait défendu qu'on rapprochât et tiré le verrou ; il ne voulait de personne auprès de lui. Elle obéit d"abord, réservant pour un autre moment une confidence qu'elle avait aux lèvres et dont elle pensait le rendre très joyeux. Comme à un caprice de malade, elle se soumit : elle respecta cet ordre bizarre qu'il lui intimait impérieusement de ne pas se faire entendre, de ne pas le troubler.

A l'heure du déjeuner pourtant, elle s'était risquée à l'avertir, doucement, qu'elle l'attendait, qu'il y avait tout ce qu'il aimait, qu'il faisait en bas bien bon et que c'était bien gai, la fiambée dans la salle à manger : un sourd grognement avait répliqué.

Jeanne en vain était demeurée devant cette porte, longtemps, espérant toujours • en vain, elle avait simulé une petite toux, empli le corridor du frôlement de sa robe, puis battu en retraite avec bruit pour qu'il comprît bien qu'elle partait, pour lui inspirer un regret ou au moins un désir.

Rien dans la chambre n'avait bougé...

Et à présent, elle se retrouvait à ce même endroit, brûlant de savoir et cependant figée.

Soudain, il lui sembla qu'on parcourait la chambre ; des pas venaient près de la porte, traînants.

Elle se baissa et, ployée, mit l'œil sur la serrure : Henri Duperret s'avançait, la tète pendante, les bras croisés sur la poitrine : il s'arrêta à deux pas d'elle, — et un instant elle crut qu'il la sentait là et que, touché enfin, il allait se vaincre et paraître.

Près de la porte il lit un demi-tour rapide et recommença son affreuse promenade, s'interrompant parfois pour frapper violemment du pied.

Jeanne se releva et demeura comme abîmée dans cette pensée qu'elle n'était pas seule chez elle, à cette heure de crise, et qu'on pouvait la surprendre là, blessée dans sa bonté qui s'oflYait, repoussée et inutile. Mais, dans un dernier élan, elle tenta d'ouvrir et remua la clef : Henri Duperret arpentait le plancher, toujours : elle gratta

à la porte, légèrement : — rien ne répondit. Alors elle s'enhardit, et, l'oreille tendue et les lèvres collées sur la fente :

— C'est moi, Henri, murmura-t-elle; Henri*, tu ne veux donc pas de moi ?

Et comme il se taisait :

— Mais, quel mal endures-tu? Ne devrais-je pas être auprès de toi? C'est ma place. Pourquoi me refuses-tu? Que t"ai-je fait? Oh î dis-moi quelque chose! Tu m'effrayes, ouvre, ouvre, je t'en supplie...

Une minute après, dans le silence du corridor, un juron éclata, puis le bruit d'un coup de poing formidablement lancé contre la cloison...

Jeanne éperdue se sauva.

En bas, elle aperçut Gabrielle, postée toute droite. Elle se laissa dévisager et sourit héroïquement.

— Nous nous sommes trompées, dit-elle.

— Ce n'était pas chez lui?

— Non.

D'un geste bref, elle prit au mur une mantille

suspendue, et, en la jetant sur ses épaules :

— Viens, fit-elle, je sors, tu vois que je sors! Et elle poussait Gabrielle en avant...

La grille franchie, elles s'arrêtèrent, et Jeanne effleura seulement la main qu'on lui tendait.

— Certes, insinua Gabrielle, je devrais t'en vouloir, tu n'es pas avec moi comme une amie; allons, confie-moi tes peines, tu en as, tu...

Jeanne n"eut qu'une expression de douleur et de fierté, et silencieuse s'éloigna. Tandis que sans se retourner elle se hâtait vers la demeure de Justin Fleury, Gabrielle, en observation, interrogeait les fenêtres du premier étage. Un rideau se souleva, elle pensa qu'il allait l'apercevoir et se pendit aux barreaux, avec une envie ardente de rentrer là, avec une impatience dans les genoux... Elle ne lâcha prise que n'en pouvant plus, s'écarta et revint à l'usine. Dans sa chambre de jeune fille, dans le jour assombri, livrée à elle-même, elle céda à une mystérieuse lassitude et, sur son lit rose, ferma les yeux.

— Hé! mon Dieu, s'écria la mère Fleurv en

Is2 L EPUISE

apercevant Jeanne, mon Dieu, qu'as-tu? Si pâle! Dis donc, Fleury!

Le vieux hocha la tète.

Jeanne s'assit entre eux. et, comme ils se taisaient, elle eut peur de cette parole qu'on attendait d'elle. Elle essaya de se contenir et pendant un long moment elle parla fort vite, de tout.

— Je n'aime pas ta gaieté, prononça Justin en l'interrompant.

— Tu te caches de nous, et c'est mal, dit la mère: non seulement on nous a fait comprendre, un mois après ton mariage, que notre présence déplaisait, mais quand tu viens ici, il semble encore qu'on t'ait défendu de...

— Oh! déjà, tu as donc compris! Mes déceptions, mes doutes, mes troubles! Lorsque je vous vois ainsi, tous les deux unis, sous ce toit si cher, depuis si longtemps, et que je songe à moi, à ce qui m'attend, atout ce que je redoute, oh! oui, je suis affligée et je souffre !

Les vieux s'étaient rapprochés et, dans l'ombre

épaissie Justin, se mordait pour ne pas crier qu'il avait bien jugé et bien prédit.

— Etre prête à tout, ne vouloir que rendre la vie aisée et douce à son mari, n'aimer que lui, et ne pas le connaître, et sentir qu'il se dérobe et qu'il vous échappe toujours! Voilà trois mois d'écoulés, et je ne sais rien de lui, et je n'ai pas fait un progrès. Malgré mes efforts, nous ne sommes pas unis, nous, et votre exem.ple est perdu: nous vivons dans je ne sais quoi de faux; il n'est pas mon appui, et je ne suis pas le sien. Lorsque je crois Tavoir conquis et gardé, que deux jours ont passé presque faciles, c'est tout d'un coup une colère ou une mélancolie qui le sépare de moi. Il m'écarte, il a dans les yeux quelque chose qui m'épouvante: jamais indifférent, c'est comme une haine tantôt, et tantôt comme une passion furieuse. Je le regarde, et mon regard paraît l'irriter, et il me dit brutalement : « Qu'est-ce que j'ai donc, pourquoi me regardes-tu de cette façon-là? » Hier nous étions tranquilles, en haut, dans notre chambre, lui au-

près de moi qui travaillais, et je croyais qu'on était bien ainsi... Mais il se lève et s'écrie avec un air que je ne puis oublier : «Amuse-moi! » L'amuser! Oh! j"ai essayé... hélas! — Et je ne l'ai pas vu encore aujourd'hui, aujourd'hui où nous devrions pourtant... où je lui apprendrais... Mais non, rien n'existe pour lui: parfois il n'aime plus rien, ni moi, ni ma pauvre musique, ni la maison^ ni la vie. A quoi, à qui pense-t-il ? que cherche-t-il ailleurs.^ Contre qui cette défiance, cette étrangeté de cœur et d'esprit? N'est-il donc pas sûr de moi qui me suis soumise à toutes ses exigences, oh! même à celles qui vous concernaient, vous .^ de moi qui lui ai donné tant de preuves déjà d'indulgence et de tendresse et qui veux lui en donner toujours? Toujours, parce que je l'ai choisi, parce que j'ai juré, parce que je l'aime! Et, en ce moment, n'ai-je pas des torts aussi! Tort de ne pas me surmonter, de me plaindre de lui tout de suite, et à vous, dont je vais augmenter les regrets et les reproches déjà si cruels! Je devrais être moins impression-

née, ne pas vous alarmer aussitôt, ne pas... Jeanne s'arrêta, un homme entrait.

Il avait couru et soufflait, époumoné.

— Leroux, qu'est-il arrivé? Allons, dis, dis.^

— C'est M. Duperret qui m'envoie; il vous demande, il vous attend, et je crois, moi, qu'il aurait un grand plaisir, si...

— Ah! je savais bien, s'écria Jeanne en s'elançant: et elle disparut.

Lorsqu'elle pénétra dans la salle à manger, une surprise vive la saisit. Il avait fait tout allumer. Rideaux tirés et feu flambant, la pièce était réchauffante^ joyeuse, et cependant intime.

La table était mise, et la nappe, chargée des plus belles choses, sorties du fond des armoires. Lui-même, il avait disposé les couverts, la vaisselle, leurs deux chaises, présidé à toute cette fantaisie, et il se tenait debout, jouissant de l'effet.

Sans symptômes ni motifs, pris à son réveil d'un insurmontable écœurement: le cerveau dansant, ayant un poids sur tous les sens, détestant

son existence, redoutable et pourtant faible, sous l'oppression d'un tourmentant besoin de se laisser aller au va^^ue et aux brouillards, — il s'était retiré en un coin et prostré dans cette retraite, n'écoutant rien, se complaisant à cette idée qu'on le persécutait, se trouvant beaucoup trop bon de supporter ce qu'il appelait tout cela, faute de pouvoir préciser, combinant pour se venger des fusues à Paris et des trahisons. Il étouffait dans ce régime, il n'avait jamais eu tant de santé et de viizueur, et on le verrait bien! il ne s'en laisserait pas imposer, il se moquait de ces soins qu'on n'avait de lui que pour le circonvenir, et il se montrerait capable encore de vivre seul, à sa guise, en maître...

Puis, ce trouble s'était dissipé, ainsi qu'il était venu, sans raisons, d'un coup: le front dégagé, la conscience éclaircie.

Il s'était senti calme, et léger après, et puis content, et il était descendu, et il l'avait demandée, et en face de la chambre vide et sombre, il avait eu cette inspiration...

Maintenant ils sont assis l'un à côté de l'autre.

Il ne se souvient plus. Il n'a jamais été heureux comme ce soir: il compare l'hiver qui commence à ses hivers passés: il aime le village, et dans le village sa femme seulement: il est prêt à aller faire visite aux parents: il mange, il boit jovialement: il s'exprime haut, il rit: il est tendre, parfois il lui eflleure les doigts, et tout en rond le sein, et elle ne sait pas se défendre.

Elle ne croit pas encore à ce retour: l'inespérée joie de cette soirée est immense. Elle le regarde, elle l'écoute, elle lui répond avec avidité : ni les propos fielleux, ni les chagrins ne comptent: elle se garde de tout reproche, même de toute allusion. C'est son mari qui est là. Elle le choyé: elle l'admJre: elle lui est reconnaissante. Elle est émue de cette félicité ignorée qu'elle éprouve ; elle veut le conserver, le protéger, elle veut qu'il soit toujours ainsi.

Neuf heures sonnent.

Ils ont fini.

La petite Elise a desservi.

Près de la flamme ils se pelotonnent et ils causent. Pas un bruit autour d'eux.

Lui, il est en ce moment comme elle Tavait rêvé, comme tout autre homme. Dans le silence, il évoque Paris sans un regret; il s'approuve et s'efface devant celle qui est sa femme. Il a de Tesprit, il est séduisant, il charme.

Il s"est penché vers elle, et elle le trouve beau, et elle le lui dit simplement. Le bonheur lui fond rame. C'est à présent, dans la maison, cette fête qu'elle ne divulguait point...

Elle l'attire, lui noue ses bras au cou, lui parle très bas à l'oreille, et pour la première fois, la première, elle ose lui donner son baiser chaste.

Alors il reste à genoux; alors il lui baise les mains, les yeux, le cœur, le ventre. Il est ivre. Il est fou. Il crie :

— Un fils ! Ce sera un fils, j'aurai un fils!

— Lin fils, murmure-t-elle radieuse, notre fils! Et tandis qu'elle le tient embrassé, il crie toujours :

— Un fils I à moi ! Je Tai fait !

Et ce cri s'achève en un rire plein de fracas, un rire frénétique de défi et de victoire, qui rend la nuit lugubre.

Ce qui, pour Jeanne, était seulement une discrète et très douce joie de femme, c'était un triomphe pour lui. Il aurait donc la famille aussi; après Tépouse qu'on lui défendait, il aurait l'enfant!

Condamné, il avait trouvé encore à vivre bien et à donner la vie. Son union ressemblait à toutes celles qu'on prétend bénies du ciel, et singulièrement il se divertissait à cette idée.

Il s'était arrêté quand il lui avait plu et rangé à son heure: la première moitié de son existence n'influait, n'empiétait en rien sur l'autre. Il subsistait intact vis-à-vis de l'avenir, et c'est lui qui avait eu raison. Le repos lui avait suffi, selon ses

calculs, pour retrouver Taplomb • un peu de sagesse, pour rentrer dans Tordre et la coutume.

Sa figure ravagée allait se reproduire dans quelque chose de jeune, son sang mourant allait se ranimer dans des veines neuves, — l'enfant, un espoir, un orgueil, une force, allait sortir de lui voué à la solitude et au dépérissement.

Il exultait, et quand il se retournait vers celle qui lui valait ces deux revanches sur les prédictions absurdes, le mariage et la paternité, il la remerciait, l'adorait.

Jeanne longuement jouit de cette exaltation. Les semaines qui suivirent sa confidence furent pour elle d'heureuses et uniques semaines.

Sa sollicitude ne lui laissait pas de repos*, sans cesse autour d'elle, il l'accablait de sa gratitude, de ses soins, de ses curiosités. On se disait l'événement dans le pays; il l'avait publié avec l'annonce d'un baptême plein de cadeaux et de cérémonies.

Le fils s'appellerait Paul-Henri-Justin, et dans Fleury, le grand-père se montrait déjà : souvent

le soir, sans manteau d'hiver, il prenait par la rue sèche et blanche, et venait voir.

La maison était bien close, elle avait un air de recueillement, on n'y élevait pas la voix, on y marchait respectueusement. Lui s'informait à tout coup, et faisait ses recommandations avec importance, ravi d'avoir à côté de lui un être faible et souffrant dont il fallait s'occuper.

Mais Jeanne était vaillante au milieu de cette atmosphère maladive dont il s'obstinait à l'envelopper. Elle conservait aux joues ses fraîches et claires couleurs; pas une ligne de son visage ne s'accusait davantage. Elle ne considérait pas ce qui l'attendait comme une inéluctable catastrophe : pas même comme une épreuve: c'était son grand et naturel devoir qu'elle accomplissait, c'était sa mission, sans fièvres mauvaises ni mesquines frayeurs.

Rien en elle ne s'était allenti : elle ne se tassait pas dans un fauteuil. Et lorsque, parfois, elle s'installait à coudre, que sous ses doigts se confectionnait le petit trousseau de l'enfant, elle ne

se voûtait pas à Touvragc, ayant par avance un radieux et patient souriix^ de mère.

Cet enfant, c'était un bien déjà; il amenait l'apaisement avec l'union, et, caché et mystérieux dans ses entrailles, elle Taimait comme s'il eût été là, frais et dodu devant elle, pour tout ce qu'il éveillait aujourd'hui.

L'année nouvelle s'ouvrit, et Henri Duperret s'inquiétait toujours d'elle; il était attentif, pointilleux, il la pressait, quoiqu'elle eût le temps, il avait hâte de savoir tout préparé: la layette, à son gré, ne se complétait pas assez vite, et il songeait au berceau.

Ses plans étaient mûris. Il combinait les choses pour A'ingt ans. L'enfant serait élevé à sa manière et grandirait en liberté sous ses yeux. Il imaginerait, au moment décisif, un moyen de l'enrichir d'un coup, par quelque spéculation de génie: car il ne voulait pas pour lui d'une existence médiocre et banale.

Lorsque Jeanne, gagnée par ces belles paroles, entraînée par ces projets, qu'il déroulait, Tinter-

roi^eait : mais quelle carrière choisir ? que désirestu qu'il soit? que fera-t-il ? Henri Duperret la rassurait d'un geste, avec un air qui signifiait : c'est bien, c'est bien, fie-toi à moi. A part lui, il pensait que son fils ferait simplement comme il avait fait, et que les soi-disant pires sont encore les meilleurs!

Il escomptait ainsi le plaisir de tous ces soucis : dès le début, il avait dépensé ses dernières ressources d'émotions, usé ce qui pouvait l'intéresser et rattacher.

Bientôt, tandis que le vent soufflait, que la saison était rude et que Jeanne commençait vraiment à sentir se former et s'alourdir son fardeau, il n'eut plus rien pour l'occuper et le distraire.

On entrait seulement dans l'heure grave et sérieuse, et il en avait fini avec tout ce qu'entraîne la promesse des petits.

Pendant que Jeanne s'appesantissait dans sa fécondité, que sa tache lui apparaissait plus pénible, mais toujours plus chère, pour lui, c'était

i66 l'épuisé

comme une chose déjà consommée. L'espérance devenait une habitude lassante, il était blasé au moment même où l'œuvre se poursuivait, pleine de perturbations et de maux.

La mère ne quittait plus sa fille. A chaque instant, très tard aussi dans la veillée, il la surprenait là, maniant l'aiguille ou les ciseaux. Parfois elles chuchotaient: elles étaientprofondément l'une avec l'autre, s'expliquant et se comprenant, de femme à femme.

Elle avait l'expérience, la vieille; cette crise, elle la connaissait toute, et en glissant ses conseils elle remémorait, encourageait, caressait. D'abord, ce tableau avait été de son goût*, il voyait là une image patriarcale; et maintenant il accusait cette mère de chercher à s'implanter chez lui, il la traitait d'intrigante; consultée et écoutée, il jugeait qu'elle usurpait.

L'amour diligent qu'elle montrait pour sa Jeanne et pour l'enfant de son enfant .lui agitait les nerfs ; il ne se rappelait plus pourquoi elle était là : son visage, son langage, son costume

l'agaçaient: il découvrait aussi qu'elle était commune, et s'en offusquait.

Un dimanche que, dès son lever, elle était accouru et qu'elle déjeunait à côté de Jeanne, à son aise, comme chez elle, tenant dans ses paumes une grosse tasse blanche, sans anses, où fumait le café au lait plein de sucre, en haussant les épaules, il murmura :

— Ces gens !

Il en arrivait à se demander comment il avait pu choisir et s'établir dans ce monde-là, lui, le fils de rUsine, le Parisien ! Il se révoltait contre une pareille parenté, il était humilié.

Jeanne affectait de ne pas s'apercevoir de ses exaspérations. Aussi bien, il n'était plus rien, on le négligeait; il cessait d'être l'objet principal autour duquel tous les autres tournaient.

Froissé et presque jaloux, il assistait à ces longs entretiens où il ne s'agissait pas de lui: à présent il prétendait que c'était trop, qu'on exagérait, qu'il ne faut pas aimer les enfants avec ce fanatisme, et que cela porte malheur! Il ne soup-

connaît pas cette passion des mères qui s'accentue, perce, devient plus exclusive à mesure que la solennelle minute approche.

Vaillante et tranquille, Jeanne, un jourpourtant, eut soudain des sanglots terribles : il les toléra à peine : ses caprices, ses bizarreries le fâchaient :

— Si tu es malade, disait-il avec une dureté douce, couche-toi, et on te soignera.

Il n'osait ni récriminer ni la brusquer, encore vaguement conscient; mais il avait des indifférences, des attitudes, des physionomies significatives. Il pensait qu'on devinerait son âpre ennui, ses mécontentements, ses rages contenues.

Et Jeanne ue devinait rien, absorbée dans la création.

Un après-midi, elle l'appela auprès d'elle d'une voix fatiguée, elle éprouvait un besoin de l'avoir là: elle aurait été réconfortée d'un mot tendre, elle lui souriait d'un sourire qui implorait...

Il eut une hésitation, lui toucha le front et, comme avec une aversion, revint à sa place aussitôt.

11 évitait d'attacher son regard sur elle: une épulsion lui était venue tout d'un coup et il haïs-

sait cette grossesse.

Jeanne avait endossé le vêtement ample, la robe en sac.

Parfois, plantée sur sa chaise, elle laissait appliquées sur sa ceinture monstrueuse ses mains gonflées et pâlies, comme pour soutenir le poids qui lui tombait dans les mollets.

Des nausées lui tordaient la bouche ; tachée, les méplats d'un jaune transp;irent, le nez affilé, les yeux vaguants, elle était dans la pleine difformité.

— Oh! je ne suis pas belle, avouait-elle, mais du ton d'une femme persuadée que sa laideur est pardonnée et respectée.

Lui, cependant, trouvait abjecte et grotesque cette métamorphose, et en regardant le spectacle de cette mère qui se faisait, des plaisanteries atroces lui sautaient à l'esprit.

Il les retenait, mais elles l'obsédaient, mais à

distance, dans les coins de la pièce, il s'en sou-

lageait et les lançait du côté du mur, ordurières

et outraireantes.

— Kh\ bien, c'est pour quand? s'exclama-t-il un matin : il me tarde, j'en ai assez, tout va à la dérive ici, ce n'est pas une vie!

Le lendemain, sur le point de descendre comme toujours, Jeanne s'était affaissée en une syncope. On rétablit dans leur chambre, au premier, près de la lenètre, et elle ne descendit plus.

Spacieuse, avec ses grands rideaux enlevés, avec son jour blanc qui s'élançait librement des vitres, cette chambre devint toute. la maison.

Mandé de Saint-André, le docteur Weiss avait prescrit l'immobilité prolongée, et, malgré sa certitude d'avoir à subir cette inaction pendant trois mois encore, Jeanne se résignait, sans parler de résignation.

On était là presque en commun. On y mangeait.

Peu à peu, une odeur acre de couture, de cuisine, de pharmacie, délit, d'essences, s'y logeait, persistante malgré les coups d'air vif, de l'air fouettant de février, qu'on y donnait.

Etendue sur des coussins, les jambes raccourcies sous la proéminence du ventre, Jeanne de plus en plus se vouait à ce petit qui frissonnait en elle, et aussi payait ce bonheur de son être entier.

Cette complication qui la clouait là, l'exposait dans tout le détail de son bouleversement.

Sa claustration, pour lui, c'était un changement et il la partagea volontiers, d'abord, car il lui semblait que, dans cette promiscuité, dans cette pièce toujours remplie, il comptait davantage...

Ses égoïsmes s'apaisèrent, il conçut un moment la vérité. Quand le docteur avait examiné Jeanne, il s'était dit :

— Ah! si seulement le mien, Tautre, cette brute de Paris pouvait voir cela !

Et puis, son idée fixe le reposséda. Les sourcils froncés, morne, engourdi, il récapitulait silencieusement ses griefs, les enflait et les dramatisait. Il était là, inerte, ainsi qu'un objet, réprimant au fond de lui, dans un dernier et confus sentiment de pudeur, ses colères qui bouillonnaient...

Mais un jour :

— Assez, assez, assez! s'écria-t-il, c'est à devenir fou, ici !

Et il allait en rond, à pas stoppants, autour de la table et des meubles, agitant ses bras et se brossant par saccades le crâne de la main.

Sur l'heure, il déménagea. Leroux lui fit un lit en bas... Il campait au salon, vivant à part, comme seul sous ce toit.

Il ne voulait plus savoir rien. Lui-même faisait ses repas, fricotant sur l'àtre.

Il n'ôtait plus ni son manteau fourré, ni une casquette à carreaux écossais, dont il avait rabattu les oreillettes, pour se défendre contre tout bruit.

Souvent, jusqu'aux ténèbres, dans le jardin, il errait au milieu des arbres noirs, et on entendait au loin sa marche démesurée dans les allées.

La nuit, la clef de sa porte sur la cheminée, il tisonnait, mâchant sa pipe, dans un luxe de bougies qui coulaient partout.

F^t tandis que Jeanne lui cherchait des excuses, qu'elle jurait à sa mère incrédule qu'elle préférait

l'épuisé î73

encore ne pas le frapper de sa vue et qu'il serait là tout de même quand il le faudrait, il maudissait sa maison peuplée d'ennemis et brûlait de se sauver.

Les Laroze, un matin, l'aperçurent qui sonnait. On l'accueillit avec tapage, on lui fit des honneurs, et il passa la journée, et il dîna, et il revint le lendemain.

Là, il se plaisait, là tout était à souhait, tout en état -, là, on avait belle mine et belle humeur.

Cette maison des Laroze, qu'il détestait, lui apparaissait maintenant comme un refuge et il s'y rendait comme à un plaisir.

On montrait pour lui de délicates prévenances. L'amour-propre de M"'^ Laroze s'épanouissait; avec l'instinct de sa vanité elle avait compris qu'Henri Duperret se trouvait mieux chez eux, qu'il avait besoin de leur intérieur cossu, où l'existence au moins était facile et agréable.

Elle l'invita à y prendre une habitude régulière et elle se félicitait d'un pareil commensal : lui qui avait affecté vis-à-vis d'eux de si grands airs,

il était trop heureux de recourir à leur voisinage et à leur bonté d'àme.

Son couvert fut rais ; il eut son siège de prédilection, son verre, son lien de serviette. On le consultait, il entrait partout.

^|iae Laroze aimait à se dire qu'elle était pour lui une véritable mère, et quand son mari, d'aventure, rondement, buvait au petit premier qu'on attendait, elle insistait sur les tourments et les désordres de ces aventures-là, et elle ajoutait que seule une femme intelligente sait s'arranger pour ne pas en excéder son entourage.

Et lui, sans saisir cette malveillance, concluait d'une voix ferme : M

— Ah ! mais non, ça n'est pas drôle, et si je ne vous avais pas, mes chers amis...

Il admirait tout : il s'extasiait aussi devant les inventaires de, l'usine qu'on lui communiquait avec emphase, et il certifiait de bonne grâce que son père n'aurait jamais pu atteindre à cette prospérité.

Ils étaient enchantés; ils l'adoptaient.

On se quittait très tard et il s'en retournait à regret, après la partie de cartes sous la lampe suspendue. Sitôt qu'il s'était levé, Gabrielle s'appropriait son siège pour ranger les gros jetons de nacre et les jeux dorés dans la boîte qui sentait àcrement le palissandre. C'était son tour à elle de le posséder, non plus en des visites par coups de tête, qu'il brusquait après des demi-confessions, mais bien à elle, longuement.

Ce bien-être qui l'attirait, elle l'avait organisé; elle excellait à l'entretenir et le raffinait, sans se trahir. Légère et prompte, elle était toujours auprès de lui. Elle le harcelait de son regard et de son toucher rapide. Elle le servait.

Souvent, un de ses refrains aux lèvres, elle se glissait auprès de lui : il exigeait la suite, la conduisait au piano...

Et, au contact de ce grand corps qui oscillait, elle avait froid dans l'échiné.

Une fois qu'ils étaient tous trois au salon :

— N'est-ce pas, fitM""^ Laroze, que ma Gabrielle est une perle .? Si dévouée, si entendue, si jolie,

quelle femnie elle sera ! Ah ! si a'ous aviez voulu !

Kt, elle s'éloigna. Et comme jamais, depuis qu'il vivait chez les Laroze, Henri Duperret examina Gabrielle qui avait écouté...

Le torse projeté, la tête renversée, les jambes rigides, elle s'appuyait à une chaise. Ses prunelles flambaient, ses narines battaient, sa bouche s'avançait, humide et veule, — pour un baiser dans le vide. Une passion étrange lui travaillait l'être; une volupté foudroyante la fichait là.

Puis ses paupières s'abaissèrent, elle se secoua toute, et, titubant, elle allait disparaître quand on annonça le dîner. Il la suivit précipitamment, la fouilla de son œil trouble 5 elle eut une intuition perverse et elle s'assit à table à côté de lui.

A présent, elle était éteinte, triste, maladroite, et elle se taisait.

— Eh ! bien, petite, qu'est-ce que c'est, dit Sylvain Laroze, on a ses nerfs?

— Vous êtes malade , Mademoiselle ? fit Henri Duperret d'une voix mouillée. Il faudrait...

Mais il s'arrêta net: un pied se couchait sur le sien, il sentait un chaleur qui approchait, une jupe S'écrasait contre lui. Il n'essaya pas de se dégager : la jambe frêle et titillante de Gabrielle s'enchevêtra dans les siennes, impérieusement, et V demeura.

De cet instant, Tinavouable commença pour Henri Duperret. De plus en plus, il accepta les familiarités louches, les propos et les démonstrations équivoques.

Il pactisait avec cette dépravation de jeune fille qui lui révélait des sensations mystérieuses et le piquait d'un désir. Il guettait impatiemment le repas qui les recollait Tun à l'autre, sous la table : il jouissait de toutes les ingéniosités de Gabrielle et de ses délectations moroses. Une complicité quotidienne, taciturne, se noua entre eux, et personne ne l'aurait soupçonnée.

Il la trouvait fameuse : tout ce qui le détournait naguère de cette maison Ty ramenait : il constatait seulement qu'il faisait encore envie, et que c'était délicieux. La nature de Gabrielle

ijS l'épuisé

avait de confiance sollicité et voulu la sienne; viciées et déchues, elles correspondaient, se complétaient, s'harmonisaient.

Un soir, qu'il songeait précisément à étendre et à compliquer cette dégradation, elle s'enhardit et le provoqua. Elle était apparue dans la salle à manger avec les cheveux relevés sur sa nuque maigre, en mules, en peignoir, sans corset ni dessous. Il eut ainsi pendant deux heures, contre lui, cette étoffe bleue moulée à la peau, ardente, moite. Quand, la partie terminée, M""^ Laroze se retira, ils étaient encore dans leur posture, entortillés, accouplés par les jambes.

— Allons, petite, dit Sylvain Laroze, au piano !

Il déplia un journal, ajusta son lorgnon, et dès la ritournelle s'assoupit dans la salle à manger. Une bougie éclairait le salon où la voix de Gabrielle montait terne et voilée.

Elle s'accompagnait, toute sa fièvre dans les mains, et son air, c'était ce même air de la Femme à Papa^ auquel Henri Duperret avait

préféré autrefois le son des cloches. Il ne T interrompait plus, — il le fredonnait, il le mimait.

— Ah ! c'est très bien, très bien ! Encore, dit-il. Voilà de la musique ! c'est leste, c'est gai, c'est...

Et il faisait les castagnettes du pouce et de l'index.

Mais, elle se dressant, les doigts disjoints encore sur les touches, les jambes écartées en face des pédales, son peignoir retroussé et découvrant le bas de couleur qui tombait :

— Oh ! venez, je ne sais ce que j'ai, murmura-t-elle, aidez-moi, emmenez-moi là...

Et elle indiquait le canapé. Il vint, et l'enleva.

Dans ses bras, rabougrie, elle était comme une gamine nue. Il la porta un instant, penché en avant, les pointes de sa longue barbe sur son visage. Déposée, elle le maintint à genoux : alors, dans cette pénombre, il allait silencieusement se repaître de cette pâmoison, quand, dans la cour, un appel violent retentit. Dehors, quelqu'un jetait son nom et frappait à la grille.

D'un bond il fut debout, ouvrit la fenêtre et se

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pencha. De la rue, dissimulé, Leroux répétait toujours — et cV^tait comme une supplication :

— Monsieur Henri ! Monsieur Henri ! vite ! vite !

— Ah ! ah ! lit derrière lui Sylvain Laroze dérangé par ce tapage, c'est le nioment !

Et Leroux clamait encore :

— Vite, vite!

-' Xe perdez pas de temps, mon cher Duperret, continua Sylvain Laroze, voilà vos affaires, bonsoir.

Et il le poussa sur le perron où Leroux, qui avait franchi la grande porte le prit.

— Oh 1 comme elle vous attend î oh ! courons.

— C'est donc...

— Ecoutez, Alonsieur.

Et avec effroi, dans la nuit très claire, et scintillante, il entendit qui traversaient la route et se prolongeaient dans le village des cris, des cris, des cris-

C'était tantôt un hululement de chien qui sent

l'épuisé i8i

la mort, tantôt une formidable invocation au secours.

— Vous entendez cela, monsieur? dit Leroux.

— Tais-toi, c'est affreux, je n'entrerai pas là, je ne veux pas, laisse-moi...

— Est-ce possible ! mais il faut qu'elle vous voie, mais le docteur...

Et presque de force il le ramena dans sa demeure, qui le terrifiait.

Un cabriolet stationnait devant: à toutes les croisées des lumières et des ombres passaient*, autour d'une lanterne oubliée sur une borne des gens étaient assemblés, du vestibule se détachait la silhouette amtée de Justin Fleurv.

Subitement, tout cri s'éteignit et Henri Duperret se décida. Il se faufila dans l'obscurité, tourna la maison et y pénétra par derrière.

Dans la cuisine, une vieille femme dit sur son passage:

— Elle peut y rester !

Les yeux à moitié clos, pour ne pas voir trop

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brusquement, il gravit les premières marches, et des râles inouïs, et des claquements de mâchoire, d'os, arrivaient jusqu'à lui.

Et à mesure qu'il montait, grossissait le bruit chaotique.

Comme il approchait de la porte, rasant le mur, elle s'ouvrit...

La mère Fleury affolée se précipita, un cataplasme tordu et crevé aux mains^ et le bouscula.

Une odeur chaude, nauséabonde, l'assaillit, et plus profonds, les râles continuaient de rouler.

Il fit quelques pas en trébuchant, tremblant et cependant attiré. Il se soutint au chambranle, et peu à peu plongea dans la chambre horrible.

Sur le lit poussé au milieu, dans une lumière verdàtre, le corps chassé en haut, la tête pardessus bord, invisible, cramponnée à un amas de linges en miettes, — on avait même jeté là de ses robes, tandis qu'elle se brisait dans la re-

cherche effarée d'un appui, livrée au médecin en manches de chemises, accroupi, ahanant, — Jeanne était là.

— Voyons, c'est la fin. Encore ! Luttez. Il le faut, commandait le docteur par moments. Votre mari est là, il ne vous a pas quittée, allons !

Elle n'y était plus, anéantie dans le broiement de ses entrailles, dans la suprême torture...

Un nouveau cri retentit, rauque et strident à la fois, féroce et gémissant, et Henry Duperret recula.

La mère de Jeanne était rentrée dans la chambre et elle ne lui avait rien dit. Des gens de Sannay, les vieilles qui voulaient être utiles, s'échelonnaient sur l'escalier : il resta isolé dans le corridor, funèbre, avec sa lampe posée à terre et qui charbonnait.

Alors, près du seuil de cette chambre dévastée, pendant ce cri inhumain, il eut l'épouvante de ce qu'il avait fait.

Les paroles du docteur Vannoy lui revinrent,

L KPUISE

terribles; une frayeur de coupable l'étreignit; devant cet extraordinaire supplice, il se demanda s'il n'avait pas empoisonné ou cassé quelque chose en elle, si on n'allait pas le découvrir, et l'arrêter ainsi qu'un assassin !

Il eut une notion fugace du mal qu'il avait accompli en si peu de temps : un instant il eut conscience d'être lâche, vil, criminel.

Et comme un immense hurlement emplissait la maison, de tous ses nerfs, il sanglota.

Ramassé cians sa houppelande, sa casquette enfoncée, il hoquetait sinistrement, lorsqu'une voix prononça :

— C'est un garçon-, tenez, attrapez et emportez-moi ça!

— Un garçon, un fils, s'écria Henri Duperret; c'est donc vrai, il existe, il est là !

Et il avança.

La tempête s'était apaisée. Jeanne, délivrée, gisait toute blanche : on remettait sa tête sur l'oreiller, on la rafraîchissait, elle ne poussait plus qu'une lamentation exténuée.

Il risqua vers elle un regard furiif et marcha vers cet enfant dont la naissance devait le raffermir et l'absoudre.

Sur les genoux de la grand'mère se tordait comme un monstre un être rouge, morbide et grimaçant-, il avait le crâne énorme et pointu; ses petits membres se repliaient informes; il était hideux dans sa nudité innocente, et son vagissement ressemblait à une plainte de singe apeuré.

Et maintenant il comprenait l'emportez-moi ça du médecin.

— Oh mon Dieu! balbutiait la grand'mère; ô mon Dieu !

C'était là son enfant, c'était là son sang.

Il ne se pencha pas vers le nouveau-né, il ne se tint pas auprès de lui pour voir comme il serait dans les langes !

Il se détourna plein de dégoût, de honte, de haine, et prit la fuite.

Mais soudain :

— Mon enfant, soupira Jeanne, n^aurai-je pas mon petit enfant!

i86 l'épuisé

— Non, non, répondit doucement le docteur, il faut du calme, demain.

Il partit. Les deux femmes étaient seules.

— ^lère, supplia Jeanne, cela me fera du bien. Donne-le-moi, il doit être si beau !

— O mon Dieu ! répétait la vieille, ô mon Dieu!

— .Mère ?

— Demain, sois raisonnable, ma chérie... il dort.

— Non, je l'entends.

— C'est la fièvre.

— Je l'entends, te dis-je. Mais pourquoi me défendez-vous de voir mon enfant! Apporte-lemoi ! Mon fils, je veux mon fils !

Un silence lugubre se fit dans la chambre de l'accouchée.

— Pourquoi, pourquoi ? recommença Jeanne, et elle se souleva douloureusement.

Alors, l'aïeule prit son grand courage et présenta l'enfant en le tenant en l'air, tout convulsé. Jeanne tendit les bras et le reçut.

— Mère ! fît-elle tout d'un coup d'un accent déchirant, mais... mais...

Elle n'acheva pas, et, serrant davantage l'enfant contre son cœur, avec un geste d'invincible passion, elle enveloppa de ses larmes et de ses baisers cette pauvre chose.

C'est le soir, Jeanne est assise près du berceau, qui vacille parfois sans qu'elle y ait touché.

L'enfant sommeille. Des rideaux fermés s'échappe un sifflement.

Dans cette chambre de tous ses maux elle veille seule, encore faible, encore pâle, le corsage ouvert, ses cheveux blonds défaits.

Une veilleuse crépite : sur les chenets, du lait monte dans une casserole et sent le brûlé: des morceaux de toile, devant le feu^ chauffent contre une chaise.

Elle a voulu s'occuper pendant qu'il repose péniblement, mais elle ne peut, et inerte elle est là, en proie à la pensée de sa grossesse cruelle.

QO L EPUISE

Tout ce qu'elle a éprouvé, enduré, compris, elle le repasse, et elle pleure Tinutilité de ses résignations. Le sacrifice qu'elle acceptait pour son petit de se taire, de supporter l'abandon, est perdu. Elle a dévoré pour rien l'affront et la douleur d'être un objet d'horreur; en vain elle a subi, et même avec une pitié, toutes les barbaries de cet homme, et espéré que l'enfant le lui ramènerait dans la maison...

Elle ne l'a pas revu, il est loin, il s'est sauvé, et elle sait où il est. Elle n'a que son petit enfant, délaissé comme elle. Tous deux ils souffrent.

Elle écarte le rideau et s'incline sur lui. Son petit bonnet qu'elle a fait si joliment rond s'allonge et se plisse sur son crâne-, ses mains sont accrochées à la bavette; il dort en une angoisse qui rébranle dans son maillot et rend farouche sa figure incertaine.

Elle retient son souffle, elle a les yeux sans clin, elle ne veut pas croire que ce soit là un fils né d'elle, et pourtant une infinie tendresse

l'inonde, un amour sans bornes, emporté, fou, la courbe de plus en plus sur ce misérable...

Elle essaye de le soulager 5 il s'éveille, pousse des sons inarticulés et désespérés : elles'enempare, le dorlote, le promène.

L'heure sonne. En bas une serrure grince ; Henri Duperret rentre et tire le verrou.

Jeanne tourne en tous sens avec l'enfant et lui chante un air monotone : il ne se laisse plus endormir, il se révolte dans ses bras, l'accès redouble.

Impuissante, à bout de forces, elle regagne sa chaise, près du berceau : mais voici que des pas approchent...

Elle écoute. Elle les reconnaît, elle les attend toujours.

Ah ! s"il allait venir ! Elle songe qu'il a entendu son enfant, elle pardonne, elle est consolée...

Et brusquement de violents coup de canne font remuer la porte et, furibonde, pleine de menaces, une voix crie :

— Ça va finir, n'est-ce pas fini bientôt?

Les pas s'éloignent, trépidants...

Jeanne, meurtrie comme femme, meurtrie comme mère, empoigne son petit, qui disparaît dans son sein, et le couvre d'un mouvement éperdu de protection.

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