CHAPITRE IV
C'est le soir d'une journée brûlante.
Le soleil qui décline vers l'horizon, dore de ses derniers rayons la cime des grands arbres du parc de M. Aubijoux. La villa se dresse en pleine . lumière. Les vitres de ses fenêtres réfléchissent les feux obliques du couchant et brillent de loin comme des lueurs d'incendie.
Les moucherons, poussière ailée, tourbillonnent dans l'air, et les hirondelles tracent de longs sillages noirs sur le ciel bleu.
Tout est calme et clair dans ce paysage fait à souhait pour le plaisir des yeux et pour le repos de l'âme de ceux qui s'y promènent.
Ils sont deux : Jean Aubijoux et Louis Yallouris ; deux riches qui devraient dtre deux heureux de ce monde oili Dieu nous a mis pour souiTrir.
Et tous deux, ils maudissent l'existence ; ils confondent leurs plaintes et il parlent de leurs blessures.
Chacun d'eux a été frappé au cœur et frappé par une femme adorée.
Louis Yallouris, en sortant du Grand-Hôtel, était revenu au boulevard Montmorency.
Où serait-il allé ? Il avait promis à Souscarrière d'attendre que Madeleine de Maugars fût en état de le rece-
158 l'ÉQUIPAGB DtJ DIABLE '
voir, et il ne pouvait pas errer, en attendant, par les rues
de ce Paris qui lui faisait horreur.
Il avait demandé à entrer dans le jardin de la villa, en disant au portier qu*il était l'ami de M. Aubijoux, et le portier, accoutumé depuis quelque temps aux incidents les plus imprévus, avait engagé ce visiteur de bonne mine à user de ce domaine comme s*il eût été le maître.
Il y a des portiers intelligents et celui-là avait deviné qvLÏl allait au devant des intentions de M. Aubijoux en se mettant à la disposition de Tinconnu qui se présentait pour la seconde fois depuis le matin.
Inconnu, d'Estelan l'était dans cette maison, car s'il avait passé vingt-quatre heures sous le toit protecteur d'un pavillon isolé au fond du parc, il n'avait eu affaire, en cette occasion, à aucun des nombreux dodiestiques du grand financier.
£t, avant cette triste journée. Il n'était pas venu trbis fois chez son ami. Il le voyait dans son cabinet, au boulevard Poissonnière, et il n'avait pas demandé à être présenté à sa femme, pas pliis que M. Aubijoux n'avait demandé à être présenté au comte de Maugars et à la future madame d'Estelan.
Jean Aubijoux, qui détestait les cérémonies, n'était même pas allé à la messe de mariage de Loilis Tallotirl^, quoiqu'on l'y eût ti-ès réguliêretilent iiivilé.
Louis VallDuris pouvait donc profiter de la bonne Vd^ lonté du garde — la villa du millionnaire était un vtaî château, comme son jardin était un parc, et le portier d'un château est un garde, — il avait pu passer de longues heures sur les terrains clos de murs qui apparteuàiëtit â Jean Aubijoux, sans craindre d'exciter la tiUriolSitê dés valets.
Ils ne savaient rien de sa lamentable hiiiloire, et d'ailleurs, ils avaient |)rfesque tous profité de l'absence des maltt-ds pont Allet se divertît» en villci
l'équipage du diAble 1S&
Le garde avait fini par croire que cet étranger silencieux et lenace était un parent de M. Aubijoux, et il Ta- Tait traité en conséquence. Il était allé jusqu'à lui olTrir de lui servir à déjeuner et d'Estelan*avait accepté.
Les grandes crises de la vie n'empêchent pas d'avoir faim, et d'Estelan était à jeun depuis la veille.
Après ce repas dans une loge que beaucoup d'honnête^ citadins auraient prise pour une jolie maison de campagne, il avait promené jusqu'au soir ses tristes rêveries à travers les allées ombreuses. Les heures s'étaient envolées sans qu il s'en aperçût, et le jour tirait à sa fin lorsque Jean Aubijoux rentra.
A l'empressement que montra ce prince de la finance quand il aperçut son ami, le portier-garde vit bien qu'il ne s'était pas trompé en accueillant comme il l'avait fait un monsieur qu'il n'avait jamais vu..
L'accolade fut chaleureuse et la conversation ne languit pas. Ils avaient tant de choses à se dire, tant de confidences à échanger I
Et que de douloureuses surprises I
Il y avait deux heures qu'ils se racontaient leurs malheurs conjugaux et ils en étaient encore aux récriminations et aux projets de vengeance ; projets vagues^ récriminations inutiles. Leurs têtes n'étaient pais assez calmes pour qu'ils pussent envisager courageusement la situation et parler avec sang-froid des tristes nécessités qu'elle leur imposait.
Le négociant, dont la blessure était moins récente, avait eu le temps de s'y préparer; son parti était pris et il fut le premier à maîtriser ses transports pour conseiller un ami aussi désolé que lui.
Et le conseil qu'il donna à cet ami, ce fut de régler sa conduite sur celle de Jean Aubijoux»
— Faites ce que ferais, lui dit-il ; tuez l'homme quiroùô
a volé votre bonheur et abandoonez à ses remords la femme qui vous a trahi.
J'ai chassé la mienne et je ne la reverrai jamais. Le fat qui l'a séduite sera bientôt en état de se battre... la balle de mon revolver n'a fait que lui entamer les chiirs de l'épaule gauche. Dès qu'il pourra tenir une épée oiran pistolet, je le forcerai à venir sur le terrain, quoiqu'il n'en ait guère envie, car c'est un lâche. Et je le tuerai, j'en suis sûr.
J'ai passé ma journée à arranger cette rencontre. M. Busserolles a fait tout ce qu'il a pu pour la décliner. Un sot nommé Girac, qu'il a pris pour intermédiaire, a prétendu que ce drôle, ayant déjà été blessé par moi, n'était pas tenu à m'accorder une réparation plus complète. Il a essayé aussi de me persuader que Léonie n'avait été qu'inconséquente..w* L'infâme! j'ai surpris à ses genoux ce Busserolles qu'elle avait eu l'audace d'amener dans ce jardin... à minuit I
Mais je ne me suis pas payé de ces honteuses défaites; j'ai déclaré à M, Girac que si son ami refusait le duel, je le souffletterais partout où il irait ; et après bien des pourparlers, ce Girac m'a promis que le misérable allait constituer des témoins.
Vous serez le mien, d'Estelan; à charge de revanche... je serai le vôtre, quand vous irez sur le terrain ave(f M. de Bautru.
Je luLdois presque de la reconnaissance, car c'est grâce à une indiscrétion qu'il a commise que j'ai su le nom de l'amant de ma femme, mais puisqu'il veut vous enlever la vôtre, il est mon ennemi.
— Vous oubliez que je dois me battre d'abord avec son oncle, répondit d'Estelan, qui venait de raconter à Aubijoux toute la scène de Grand-Hôtel.
— Oui, avec ce colonel Souscarrière, qui n'a cessé de vous accuser pendant que je rassemblais les preuves de
votre innocence et qui vient se mettre en travers de votrô. vengeance pour couvrir son neveu. Vous seriez bien fou\ de subir la loi qu'il veut vous imposer, Ce soldat doit être \ un spadassin, et quand il vous aura mis hors^de combat, M. de Maugars et sa fille auront le champ libre. N'ac-
•ptez pas un duel qui n'a aucune raison d'être, puisque . Souscarrière ne vous a pas sérieusement offensé.
— Il a osé me toucher. . . ^
— Une poussée n'équivaut pas à un soufflet. Moquezvous de ce prétendu droit de priorité qu'il s'arroge. Cherchez M. de Bautru. Insultez-le. Il se battra et vous le tuerez, car Dieu est juste.
— Et quand je l'aurai tué?
— Quand vous l'aurez tué, quand j'aurai châtié aussi son ami Busseroles.... car ce misérable est son ami... ^ nous partirons ensemble, nous quitterons pour toujours ce Paris où une drôlesse peut tromper un honnête homme sans que l'opinion du monde la flétrisse. Nous retournerons au Mexique, mon cher d'Ëstelan, et nous y recommencerons une nouvelle existence. Je vais ^quider mes affaires en France. LePailleur s'en chargera. Votre fortune est intacte. Vous serez mon associé là-bas, dans ce beau pays où nous nous sommes connus, et nous remuerons le monde.
— Vous pourrez donc oublier, murmura d'Estelan. le vous envie, car je n'aurai pas ce courage.
— Voi;is l'aurez, mon ami. J'ai souffert comme vous, j'ai hésité comme vous. Il rue semblait que je ne parviendrais jamais à arracher de mon cœur cet amour qui a empoisonné ma vie. Vingt fois, j'ai été sur le point de cotirir me jeter aux pieds de cette femme, pour la supplier de revenir. Tenez I quand je rentrais le soir dans cette maison où tout me parlait d'elle, je l'appelais, je l'implorais... et bien souvent, j'ai pleuré... oui, j'ai pleuré comme un enfant.
t*ÉQUIPAGS DU DIABLE
Ab! c'est que vous ne savez pas... vous ne pouvez pas
ivoir ce qu'elle a été pour moi. Avant delà connaître, je /avais pas vécu. Et quand je l'ai épousée, si elle m'avait demandé toute ma fortune pour la dissiper en un mois, je la lui aurais donnée. C'était ma joie de satisfaire ses caprices les plus insensés, de la voir au milieu de ces fêtes ^ elle brillaitetoù je jouais le rôle d'un mari dupé. JamV il ne m'était venu à la peittée qu'elle pourrait me tromper. Je n'étais pas jaloux, j'avais foi en elle, et je la laissai seule pendant que j'allais aux Indes ou en Amérique; et c'était pour l'enrichir encore que je bravais les dangers des longs voyages, que je supportais les fatigues et les déboires des affaires. Je ne pensais qu'à elle, je ne voyais qu'elle.
J'aurais dû me dire qu'elle m'avait pris pour mon argent, qu'elle ne m'aimait pas, 'qu*^elle ne pouvait pas m'aimer, qu'un jour viendrait où elle s'amouracherait d'un freluquet à la mode. Ëh I bien, non ; je me forgeais une chimère accommodée à mes désirs. J'échafaudais cent raisonnements stupi^es pour me démontrer à moi-môme que je lui avais inspiré une affection sérieuse et solide ; qu'elle n'était légère qu'en apparence, coquette que par désœuvrement ; qu'elle se moquait de tous ces beaux fils papil lonnant autour d'elle, et qu'elle était heureuse et fière de marcher dans la vie appuyée sur un brave et loyal mari qui ne se lassait pas de travailler pour lui faire une existence de reine.
Et pendant que je me grisais de ces lieux communs à l'usage des Georges Dandins de tous les temps et de tous les pays, elle se donnait à un drôle qui n'a ni cœur ni cervelle.
Oui, mon ami, la chute a été rude et le déchirement atroce. Mais je me suis relevé et je suis guéri. Vous en reviendrez aussi, et vos blessures se cicatriseront plus vite que les miennes, car elles sont moins profondes. <
L'ÉQUIPâGB du BtÂfiLE 163
Votre femme ne vous a pas trahi, vous, et Tamour que vous aviez pour elle ne faisait que de naître. Il n*a pas pu s'enraciner dans votre cœur.
— Vous vous trompez. J'aime Madeleine à en mourir, et je suis plus malheureux que vous, car je ne sais de qui n^Bvenger. Elle n'est pas coupable et l'homme qu'elle aHie n'a rien à se reprocher. Ils me croyaient mort.
— C'est M. Souscarrière qui vous a dit cela. Il me l'avait dit à moi-même quand je suis allé le voir pour lui demander de m'aider à retrouver l'amant de ma femme. Une sottise de plus que j'ai à regretter! Et cette histoire m'a paru si étrange que je n'y ai ajouté foi qu'à moitié*
— Elle doit être vraie... Si Madeleine de Maugars avait su que je vivais, elle ne serait pas tombée évanouie quand elle m'a vu.
— Et l'oncle de votre rival vous conseille de céder la place à son neveu? Moi, je vous conseille de vous débarrasser de ce neveu et de partir.
Croyez-moi, d'Estelan, n'essayez pas de reprendre de force une femme qui ne vous aime pas.
— De force, jamais! Je veux la voir; il faut que j'aie avec elle une explication qui décidera de mon sort, mais je n'userai pas du droit que me donne le Gode.
— Alors, rien ne vous empêchera de partir avec moi.
— EUeT aussi va partir. Son père veut l'emmener à la Louisiane où elle est née. Et savez-vous le langage que m'a tenu M. Souscarrière? Il m'a juré sur l*honneur que M. de Bautrii he reverrait jamais ma femme, que M. de Bautrti allait se faire soldat, et il a ajouté que, plus tard, Madeleine, revenue d'un égarement passager, reconnaîtrait peut-être les torts qu'elle a eus envers moi et serait la première à demander une réconciliation complète.
11 a osé me prêcher la résignation, m'engager à iîiériter à force de patience ma rentrée en grâce. Peu s'en est fallu
qu'il ne m'ait dit que j'étais seul coupable et que je devais racheter mes fautes.
— Cet homme est un soudard qui pousse Taudace jusqu'au cynisme, et qui n'a d'autre règle de conduite que sa volonté. Il est tout dévoué à son neveu et à son ami Maugars. Par conséquent, il vous est hostile. Il y a longt€^)s que j'en ai eu la preuve. Peu de jours après votre maril^, il est venu ici, à une fftte, tout exprès pour me parler de vous, et il s'est récrié, lorsque je lui ai affirmé que vous étiez le plus honnête et le plus loyal des hommes.
Je dois avouer cependant que son caractère m'avait inspiré de l'estime, à défaut de sympathie. J'ai même eu l'idée assez ridicule de recourir à lui, dans mon malheur, et c'est alors que j'ai appris qu'on vous avait fait passer pour mort. M. Souscarrière, au cours de cette entrevue, ne m'a pas caché ses sentiments à votre endroit; mais il s'est bien gardé de me parler du cas de son neveu, qui est votre rival et en même temps l'ami de Busseroles.
M. Souscarrière a tourné l'entretien sur un sujet qui l'intéresse plus que votre malheur et le mien. Il prétend que le comte de Maugars est poursuivi par un ennemi inconnu, que c'est cet ennemi qui vous a dénoncé à la police pour se venger de lui.
— Il m'a dit la même chose ce matin, et il a essayé de me persuader que je devrais tout oublier pour m'attacher à découvrir cet ennemi...
— Qui n'existe peut-être que dans son imagination.
— Cependant, murmura d'Estelan, j'ai été dénoncé par. quelqu'un... j'ai même été dénoncé deux fois... c'est sur la dernière dénonciation que j'ai été arrêté, dans la gare Saint-Lazare.
— Savez-vous qui M. Souscarrière a soupçonné de ces infamies ?
— Non.
— Il a soupçonné ce brave Frédoc.
— Frédoc? répéta d'Estelan, cherchant à ressaisir un souvenir qui le fuyait.
— Oui, Frédoc I reprit Aubijoux, mon ami Frédoc ; un brave homme que vous avez rencontré dans mon cabinet peu de temps après votre arrivée à Paris. Je me rappelle fo^bien que je vous ai présentés Tun à l'autre.
^ Oui... oui... un homme âgé, n*est-ce pas?
— Soixante ans, à peu près, doux, poli, avenant. Il fut très gracieux pour vouS; comme il Test toujours du reste.
— Et nou« avons parlé du Mexique?
— Parfaitement I Vous lui avez raconté votre voyage dans la Sonora.
— Je me souviens maintenant. J'avais oublié son nom, mais sa figure m'est restée très présente à la mémoire. Je le vois encore m'écoutant avec une attention bienveillante et me tendant la main, lorsque nous nous sommes séparés.
Je ne m'explique pas comment ce nom si caractéristique de Frédoc m'était sorti de la tête, car j'ai revu deux ou trois fois celui qui le porté.
— Pas chez moi que je sache.
— Non; chez le baron de Neufgermain. Il me semble bien aussi l'avoir aperçu dans l'église le jour de mon mariage.
— C'est possible; les Neufgermain lui avaient sans doute fait adresser une invitation. Mais vous le connaissez fort peu.
— Aussi peu que possible.
— Et, comme il ne connaît pas du tout votre beau-père, il n'a et ne peut avoir aucun motif de haine contre lui ou contre vous.
-— Non, sans doute. Mais M. Souscarrière, lui, le connaît donc?
— Frédoc connaissait le neveu. Ils sont du môme cercle. Et par le neveu, il a connu l'oncle, mais tout
166 L^ÉQUIPAGB DU DUBLfi
récemment. Ils se sont vus pour la première fois à ce bail travesti que ma femme a donné, et oii elle n'avait pas manqué d'inviter ce misérable BusseroUes. Puis, ils se sont rencontrés ailleurs et je les croyais dans les meilleurs termes ; c'était Frédoc qui . m'avait engagé à m'adresser à Souscarrière, et j^ n'ai pas été peu surfis d'entendre ce Souscarrière l'accuser. *
-7^ De m'avoir dénoncé? m^is c'est absurde L
— Il a fini par convenir lui-même que cette idée n'avait pas le sens commun ; mais ses soupçons avaient été très loin, car il n^'a prié de lui montrer une lettre que Frédoc m'a écrite, Il voulait voir si elle était de la même main que les dénonciations qu'il prétend avoir eues sous les yeux.
Et comme, bien entendu, il n'y avait pas le moindre rapport, il a fait amende honorable.
Je vous raconte cela pour vous donner une idée de la légèreté de ce monsieur qui vous donne le conseil de reconquérir votre femme par la soumission et le repentir,
— Un conseil que je ne suivrai pas, murmura d'Estelan.
•«- Je l'espère bien. Vous ne vous laisserez pas prendre au piège grossier que vous tend ce soldat brutal et rusé ; vous ferez comme moi, vous vous vengerez et vous partirez, sans vous attarder à des recherches inutiles. Que vous importe de connaître l'auteur des lettres anonymes que la police a reçues? Votre innocence a été proclamée, vous êtes libre. Laissez là le passé, et ne' penseï plus qu'^ l'avenir.
-rr L'avenir ! répéta douloureusement le mari de Madeleine, l'avenir est plus sombre encore que le passé*
— Pour moi, peut-être, qui suis trop vieux pour aimer encore; mais vous, «mon ami, vous êtes à l'âge où le Q($ur peut s'quvrir à un nouvel amour. Chassez-en l'iudigne, ^t abandonnez-la h ses remords ; le temps fermera
l'équipage où diable i6t
la plaie, et quand les années auront passé sur votre malheur, vous ne penserez pas plus à cette femme que si elle n'avait jamais troublé votre vie.
Tene? ! si Frédoc était ici, ce Frédoc que H. Souscarrière a osé soupçonner, je suis sûr qu'il vous tiendrait le même langage.
— Quoi qu'il me dît, je serais heureux de le revoir. Il est votre ami et j'ai gardé de lui un souvenir sympathique.
Sur quoi donc a pu se fonder ce colonel pour l'accuser?
— Je ne sais trop... il parait qu'ils passaient ensemble dans une allée du Bois de Boulogne lorsque le malheureux qu'on a pris pour vous s'est tué d'un coup de pistolet. C'est Frédoc qui a trouvé prè» du cadavre une lettre à votre adresse. Souscarrière a peut-être cru que Frédoc l'y avait apportée.
-- Dans quel but?
— Que vous dirai-je? Pourquoi chercher l'explication d'ua fait supposé?
— Cependant, cette lettré a existé.
— Certainement, et elle a été remise au juge d'instruction qui en a conclu que vous étiez mort. Les poursuites allaient être défînitiveipçnt abandonnées, lorsqu'on vous a arrêté.
— Sur une ïiouvelle dénonciation anonyme...
— Qui signalait votre existence et vos voyages au Vésinet. C'est bien cela.
— Ce dénoAciateur me suivait donc, pour ainsi dire, pas à pas. Mais qu'y avait-il dans la lettre qu'on a ramassée près du cs^davre d'un suicidé?
— Autant que je me rappelle ce que m'a dit le commissaire, cette lettre contenait un avertissement donné, ©n apparence, daps votre intérêt. On vous prévenait que la n[)aiso^ oii voiis vous cachiez n'était plus sûre, qu'on
168 l'équipage du diablb
Tavait signalée à la police, et qu'il vous fallait la quitter immédiatement, si vous vouliez échapper aux agents qu'on allait envoyer pour vous prendre.
— Mais l'avis était faux. Personne ne s'est présenté pour m'arrèter. Si la police avait été prévenue que je m'étais réfugié dans cette maisonnette du faubourg, la découverte du cadavre et de la lettre ne l'aurait pas empêchée de faire une visite domiciliaire.
— La police n'a jamais su où vous étiez. Elle ne le sait pas encore, attendu que je ne le lui ai pas dit. Je ne voulais pas mêler à cette affaire le nom de mon ami Le Pailleur.
Si vous n'étiez jamais sorti de votre cachette, elle ne vous aurait jamais trouvé. Elle ne s'occupait plus de vous. Votre acte de détès allait être dressé.
— Et cependant il y avait quelqu'un qui savait que j'étais vivant, et qui se taisait, quelqu'un qui m'a livré plus tard, lorsqu'il a eu intérêt à me livrer. Quel intérêt? M. Souscarrière pense que ce misérable a agi de la sorte pour tromper ma femme et mon beau-père, pour leur faire croire que j'étais mort, pour laisser à ma femme le temps de s'engager avec ce Bautru qu'elle avait aimé autrefois.
— Tout cela est trop compliqué pour être vraisemblable.
— Peut-être I dit d'Estelan, pensif; mais c'est bien étrange.
— Et puis, reprît Aubijoux, en admettant que ces combinaisons machiavéliques soient l'œuvre d'un ennemi du comte de Maugars, cet ennemi ne peut pas être Frédoc, d'abord parce que Frédoc est un galant homme qui se couperait la main plutôt que d'écrire une lettre anonyme, ensuite parce que Frédoc n'a jamais eu de relations quelconques avec la famille Maugars et, enfin, parce que Frédoc n'a pas pu deviner qu'en 1870 on avait lancé
un mandat d'amener contre Louis Vallouris, c'est-à-dire contre vous.
Sayait-il seulement que vous vous appeliez Vallouris ?
— Il n'aurait pu le savoir que par vous... ou par le notaire Prunevaux...
— Qu'il connaissait, il est vrai, mais qu'il fréquentait peu, et qu'il estimait moins encore. Moi, je ne lui ai jamais dit que vous aviez changé de nom.
Et remarquez, je vous prie, que le dénonciateur devait être merveilleusement informé de tout ce qui vous concernait. Vous veniez à peine de débarquer à Paris qu'il y signalait la présence du nommé Vallouris. Cette première lettre est au dossier, et elle est, m'a-t-on assuré, de la même écriture que celles qui ont suivi.
— Je ne pense pas qu'elle vînt^de M. Frédoc, mais s'il était possible d'admettre qu'il fût capable d'une telle lâcheté, la date de la première dénonciation ne prouverait pas qu'il n'en est pas l'auteur, car ma rencontre avec lui dans votre cabinet du boulevard Poissonnière eut lieu, je me le ra^Spelle maintenant, le lendemain ou. le surlendemain de mon arrivée.
« — Bon I mais il ignorait votre passé. Je lui ai raconté que nous nous étions connus au Mexique ; je ne lui ai pas raconté que vous étiez de Marseille et il n'a pas pu le deviner. Vous n'avez pas le moindre accent.
D'Ëstelan réfléchissait.
— Je me souviens, dit-il après un silence, qu'un soir, dans le salon *de M. de Neufgermain, on a parlé de la Provence. M. Frédoc y était et il me semble bien que j*ai dit que j'y étais né, que j'y avais passé ma jeunesse.
— Mais vous n'avez pas dit que vous aviez été commis chez M. Vernègue?
— * Non. Je n'ai dit cela qu'à M. de Maugars. A lui, je n'ai rien caché. 11 ne peut pas me reprocher de l'avoir