‹ L'équipage du diableChapitre 14 sur 30 · I.*éQtt^AGB DtT DIABLE · texte numérisé non relu

I.*éQtt^AGB DtT DIABLE

obliger un ami absent, et Cette besogne ne l'absorbait pas au point de Tempôcher de parler.

Il avait toujours des provisions d'anecdotes à placer et il nô manquait pas de gens pour lui donner la repli* que»

— Mes enfants, j'en ai appris une bien bonne, dit-il eu sô levant pour fumer une cigarette. Vous savez que le notaire Prunevaux a décampé après avoir mangé un Joli million en moins d'un an^

— Parbleu! s'écrièrent en chœur le secrétaire de la rédaction et un fabricant d'échos, qui cherchait, sans le trouver, un mot de la fin.

— Oui, mais vous ne savez pas ce que sa femme a répondu aux créanciers qui sont allés lui demander de leur rembourser les sommes dévorées par ce tabellion prévaricateur.

— Elle lei a envoyés paître, dit l'échotiei».

-«- Naturellement. Mais la raison qu'elle a donnée est curieuse. Elle a déclaré qu'elle se devait à ses enfants et qu'elle ne pouvait pas les dépouiller pour payer les dettes de son mari. Notez qu'elle est fort riche et que si on ne désintéresse pas les créanciers, Prunevaux sera condamné aux galères ou quelque chose d'approchant, d'où il résul* teraque les susdits enfants...

— Seront un peu gênés pour s'établir quand ils chercheront à se marier. La belle affaire I Ils auront un million de plus. Un père déshonoré, ça s^oublie... un million ça reste. C'est la morale contemporaine, mon cher.

— Je ne dis pas le contraire. Seulement, les bourgeoises me surprennent toujours. Elles ont une rectitude de logique égoïste que j'admire, et un aplomb à nul autre pareil, quand il s'agit de braver les préjugés. Une cocotte en pareil cas n'aurait pas osé refuser carrément.

— A propos de cocottes, une nouvelle en primeur. Anfonia, qui a ruiné Prunevaux, a trouvé pour le remplacer

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un Brésilien à la minute... comme une côtelette... le temps d'allumer le feu, le rastacouer était grillé.

^Ta primeur est une conserve, mon cher. Il y a cinq jours que la Cigale chante pour don Manoel de BioTinto, qui a de quoi payer ses roulades trente fois plus qu'elles n'ont jamais valu.

J'étais là quand s'est conclue cette union morganatique.

— Oui, au souper qui a suivi la représentation unique de ZaïtTette.,, paroles de M.Gustave Métel, musique de...

— Tais-toi. On n'a pas nommé les auteurs. Ne me traine pas dans la boue.

— Est-ce qu'on a joué chez Antonia?

— Oui, le gentihomme de l'Amérique du Sud nous a posé une banque où Prunevaux a laissé ses derniers billets de mille. Il a pris le train de Bruxelles en sortant.

— Et toi, as-tu été content de ta nuit?

— Content? Oui, comme on est content au baccarat quand on a cinq. J'ai commencé par m'enfiler dans les grands prix et j'ai fini par gagner six louis.

— C'est six fois plus que ne te rapporter a ton opérette. Qu'est-ce que vont devenir les Fantaisies comiques? Le Brésilien continue-t-il la commandite?

— Pas si bête. Il n'y a que les notaires vertueux qui s'amusent à commanditer des théâtres pour y faire débuter des chanteuses de province. Escandecat a levé le pied avec ce qui restait de l'argent de Prunevaux.

— Très intelligent, ce directeur, Il devrait épouser la vieille Rosine de Villemomble, ça ferait une jolie nouvelle à la main et on en manque.

— Je t'en donnerai, si tu es gentil, mais fais-moi le plaisir de metti^e un bœuf sur ta langue comme {dit M. Leconte de Lisle dans les Frynnïes. Je n'ai pas le temps de causer. Les télégrammes pleuvent et, en arrivant, j'ai trouvé dix lettres dans ma boîte.

Faut-il qu'il y ait des gens bêtes, pour s'amuser à écrire

comme ça tous les jours à un pauvre gazetier qui ne leur a rien fait !

Sur cette réflexion fort sage, Métel jeta sa cigarette et reprit sa place. Il y avait devant lui un tas de dépêches sur papier bleu, sans compter quelques enveloppes grises venues de r Agence Havas, et plusieurs lettres à son adresse . Il acheva de dépouiller et de classer les envois du télégraphe, et il passa à Texamen des messages privés.

Il trouva trois lettres injurieuses, dont deux complètement dépourvues d'orthographe, quatre demandes de réclame, une invitation à dîner chez une jeune artiste dramatique, dont le protecteur était son ami, et une longue tartine de félicitations sur sa dernière chronique.

C*est à peu près le contingent habituel, et Métel, accoutumé à prendre philosophiquement les critiques et les éloges, parcourut très vite cette correspondance banale.

Il se trouva par hasard qu'il avait gardé pour la fin la s eule missive qui fût intéressante.

C'était un mot de Guy de Bautru qui se rappelait à son souvenir et qui le priait amicalement de ne laisser passer dans le journal aucune allusion aux affaires anciennes ou récentes de la famille de Maugars.

Bautru saisissait cette occasion pour le remercier du service qu'il lui avait déjà rendu en s'abstenant d'insérer certain avis anonyme et pour lui présenter les compliments du colonel Souscarrière.

Cette épître très succincte rendit Métel rêveur. Métel, depuis le souper d'Antonia n'avait revu ni l'oncle, ni le neveu. Il ignorait donc complètement ce qu'ils avaient fait après cette mémorable soirée, mais il n'ignorait pas que d'Ëstelan venait d'être mis en liberté et que Rangouze habitait une cellule de Mazas.

L'arrestation de ce gommeux^ voleur et usurier, avait fait moins de bruit qu'on n'aurait pu s'y attendre. Les

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cercles étâienl déserts, et la plupart des emprunteurs ex« ploités par Eangouze couraient les Eaux ou les Bains de mer.

L'histoire commençait pourtant à circuler et le journal de Métel en avait été informé des premiers. On y avait appris aussi qu*une ordonnance de non*lieu venait d'ô-^ tre rendue en faveur du gendre de M. de Maugars.

Métel s'était de lui-même employé très activement k empêcher qu'on en parlât, et on n*en n'avait pas dit un mot dans la feuille la mieux renseignée de Paris.

Sans être Tami de Bautru, il avait pour lui beaucoup de sympathie et il s'était positivement épris de l'oncle Souscarrière. Les saillies de ce vieux soldat le réjouis^ saient; ses originalités le charmaient. Il l'étudiait comme un naturaliste étudie un animal d'une espèce rare ; il ru^ minait le projet dp l'amener un soir au journal, sous prétexte de lui montrer les machines à imprimer, et de présenter à I4 rédaction ce survivant d'une époque disparue.

11 ne demandait donc qu'à leur être agréable à tous les deux, mais la lettre de Bautru l'embarrassait un peu.

— Ne rien laisser passer, c'est bientôt dit, pensait-il. Si ce jeune gentilhomme croit que c'est facile... J'ai déjà eu assez de peine à étouffer l'information sur Eangouze. Vingt-deux francs cinquante qu'un reporter a bien voulu ne pas gagner pour me faire plaisir. Ça ne peut pas du^ rer comme ça. Mon rédacteur en chef finirait par la trouver mauvaise.

Quand le procès de ce paysan perverti viendra aux assises, il faudra bien que nous en parlions et il est clair qu'à l'audience il sera question des Maugars... du père, de la fille et du gendre. A cela, je ne puis rien.

Et, en ce qui concerne la sortie de prison de ce d'Estelan, je ne vois pas pourquoi ces gens-là ne veulent pas au'on l'annonce. Le voilà réhabilité du coup. Je sais bien'

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qu& cela va réveiller le souvenir de sa noce qui a si mal fini. Mais qu'y faire?

Pendapt qu'il méditait sur ce cas embarrassant, la lettre anonyme qu'il avait reçue le soir de ce mariage lui revint à l'esprit, cette lettre qu'il avait montrée et remise h, Guy dans un coin écarté du jardin Mabille.

— r 3ûn I j'y suis, se dit-il, Bautru a peur qu'on ne recommence à bombarder les journaux d'avis destiné^ à diffamer ses amis. Sa recommandation ne s'applique pas aux faits dont toute la presse s'occupera. Il ne craint que les comnaentaires, De ce cOté-là» U peut être tranquiUei Je les arrêterai au passage,

C'est égall Je ne sais pas comment ce M. de Maugars a semé les ennemis qu'il a récoltés, mais ils sont tr^s forts. Ce petitavis qu'on avait jeté dans la boîte du journal n'avait l'air de rien, et c'était de I4 canaiUeriQ à double détente.

— Dis donc, Métel, lui cria l'échotier qui travaillait h l'autre bout de la table, oîi en est ton ami Busserolles ? K'iil digéré le plomb que lui a envoyé le nabab Aubijou:^ ?

— On Je lui a extrait. Il pourra le faire monter en épingle.

— Et la femme du nabab ? Celle qui donnait de si beaux bals ?

-- Elle habite maintenant au Marais, rue du Rûi*Doré, chez son père... qui ne l'est pas du tout... doré. Le mari se propose de ne] jamais la revoir et de lui allouer génél'eusement six mille francs de pension.

Et ne t'avise pas de faire un écho avec ce que je te dis là. Pas de bêtises I II s'agit du mur de la vie privée,

— Est»ee vrai que ce M. Aubijoux doit se battre avec Vamantde sa femme? demanda le secrétaire de la ré-r daction.

^ On le dit. C'est un duel sur la planche. Ne pas négliger ça aux informations.

Ce dialogue à bâtons rompus fut arrêté par rentrée d'un garçon de bureau qui apportait une lettre.

— Encore ! s'écria Métel, Qu'est-ce que c'est que celle-là?

— Elle est adressée au rédacteur en cbef, mais il ne sera ici qu'à cinq heures, dit le garçon, et il m'a recommandé hier de vous remettre tout ce qui viendrait pour lui.

— C'est bon. Donnez.

Tiens 1 il me semble que j'ai déjà vu cette écriture-là. On ne peut pas dire que ce sont des pattes de mouche. Les lettres ont deux pouces de haut.

— C'est une femme qui vient d'apporter ça. Tétais sur la porte et elle m*a demandé où était la boîte du journal. Je lui ai offert de me charger de la commission.

<— Une femme? Je parie que c'est une cuisinière.

— Lis donc, bavard, dit un caramade, que la causerie gênait dans ses élucubrations.

Métel ouvrit la lettre, en sifflant un air qu'il avait rapporté du café des Ambassadeurs, et se mit en devoir de la parcourir pour l'acquit de sa conscience, car il était bien persuadé qu'elle était bonne à jeter au panier.

Mais dès qu'il y eut jeté les yeux, il changea dénote et de physionomie. Il.la lut rapidement jusqu'au bout, et, se levant brusquement; il rappelale garçon de bureau, qui s'en allait sans fermer la porte.

— Jeandel I

— Monsieur?

— Vous dites que cette femme était en bas tout à l'heure ?

-* Elle y est peut-être encore, et, dans tous les cas, elle ne peut pas être loin. Je n'ai fait que monter l'escalier et entrer tout droit à la rédaction.

Et nous allons bien voir, ajouta le garçon, encourant à la fenêtre qui s'ouvrait sur un balcon.

Métel s'empressa de Ty suivre.

— La voilà, monsieur. Tenez I là-bas, sur le trottoir en face, devant la boutique du marchand de porcelaines.

— La grosse qui est tout habillée de noir ?

— Justement. Voulez-vous que j'aille vous la chercher?

— Non. J'y vais moi-même, dit le journaliste, en sautant sur sa canne et sur son chapeau.

Une minute après, il était dans la rue.

La femme avait fait un peu de chemin, mais il l'aperçut, au moment où elle tournait l'angle du plus prochain carrefour.

— Ah I parbleu I se disait Métel, cette fois je crois que je tiens l'ennemi caché qui persécute les amis de mon ami Bautru.

La lettre que je viens de lire est bien de la même écriture que celle qu'on a adressée au journal, le soir du mariage de mademoiselle de Maugars, et la note à insérer qu'elle contient est aussi perfide que le premier avis.

Seulement, du diable si je me doutais que cet ennemi appartenait au sexe à qui Rangouze doit sa mère.

Et il bâta le pas pour rejoindre la femme qui venait de tourner le coin de la rue.

Le garçon de bureau venait de lui faire signe, du haut du balcon, que c'était bien celle-là. Il ne risquait donc pas de prendre le change et il se mit en chasse avec ardeur.

Quand il eut dépassé la dernière maison, à l'angle du carrefour, il revit la messagère anonyme qui suivait tranquillement le trottoir de la rue de Provence. Il n'avait que trois ou quatre enjambées à faire pour la rattraper, et il se préparait à l'aborder, lorsqu'il lui vint à l'esprit une idée très sensée.

— Si je l'interpelle sans préambule, p^asa-t-il, elle est capable de me répondre qu'elle ne sait pas ce que je lui veux. Tout mauvais cas est niable. J'aurai beau lui dire

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qu'elle vient de remettre une lettre à ce brave Jeandel, elle prétendra que je la prends pour une autre, car elle doit avoir d'excellentes raisons pour garder Tincognito. Comment lui prouverai-je qu'elle ment? Je ne puis pas la forcer à m'accompagner chez le commissaire, et prier ce magistrat de procéder à une vérification d'écritures.

Et pourtant je ne veux pas manquer une si belle occasion de rendre service à ce cher Bautru.

Comment faire?

Et, après avoir un peu réfléchi, tout en conservant sa distance, Métel se dit :

— Ma foi! je vais tout bonnement la suivre, sans lui parler. J'irai oîi il lui plaira de me mener. Elle finira bien par rentrer chez elle, et une fois que je saurai où elle demeure, le reste ira tout seul. Son portier ne résistera pas à une pièce de cent sous bien ofiferte. Il me dira qui elle est. J'enverrai ce renseignement à Bautru et il s'en arrangera... après tout, les affaires intimes de M. de Maugars ne me regardent pas.

Ayant ainsi conclu, Métel opéra en conséquence.

Il suivit la femme h dix pas et il se mit à Texaminer pour savoir à qui il avait affaire.

Elle était simplement, mais très proprement vêtue d'une robe de mérinos noir, un peu trop chaude pour la saison, coiffée d'un chapeau de paille noire et chaussée de bottines sans talons.

La tenue d'une petite bourgeoise qui fait des courses dans son quartier.

La taille était massive et manquait d'élégance. Mais les allures n'étaient pas celles d'une ouvrière.

La dame marchait posément; elle ne s'arrêtait pas devant les boutiques et elle ne tournait pas la tête pour regarder les passants.

Métel avait bonne envie de voir Ba figure, mais il n'o-

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sait pas aller la regarder sous le nez, car il tenait essentiellement à ne pas attirer son attention.

Il eut recours à une mancevre bien connue de tous les oisifs qui chassent aa;( passantes, pas pour le bon mo* tif.

Il traversa la rue, prit le trottoir opposé et accéléra sa marche, de façon h prendre un peu d^avance, puis, d'un coup d'œil lancé obliquement, il toisa l'inconnue.

Si Métel avait couru après cette mystérieuse personne dans Tespoir d'ébaucher une aventure galante, ce coup d'oeil aurait suffi pour lui ôter toute velléité de continuer la poursuite.

Non seulement, la dame n'était plus jeune, mais elle avait bien la cinquantaine, et ses cheveux qu'elle portait en bandeaux plats grisonnaient fortement. Elle avait la figure fatiguée et le teint très brun.

Elle tenait d'une main un en-toul-eas qu'elle n'avait pas ouvert, quoique le soleil fût terriblement chaud, et de l'autre un sad en forme de gibecière, de ceux qui étaient à à la mode sous la Restauration et qu'on appelait en ce temps-là des ridicules.

Assurément, elle n'était pas séduisante, mais en la re« gardant bien, on voyait qu'elle avait pu être jolie, aux jours très lointains de sa jeunesse. Ses traits étaient un peu forts, mais ils étaient réguliers et ses yeux avaient encore de l'éclat.

Ils se croisèrent un instant avec ceux du journaliste, mais ils prirent aussitôt une autre direction.

Evidemment, elle ne connaissait pas Métel, et elle ne soupçonnait pas qu'il la filait^ comme, disent les poli-» ciers.

-*• Pourquoi diable cette respectable grand «imaman a-t-elle juré une haine féroce au comte de Maugars? se demanda-t-il. Car c'est bien au comte qu'elle en veut. L'aimable note qu'elle espérait nous faire insérer est tournée

de telle sorte que je n'ai aucun doute à cet égard. Il n'y est question du gendre que très accessoirement, et d'ailleurs l'histoire de ce d'Ëstelan est connue de toutle monde. Ce que la donneuse d'avis a souligné, c'est le cas désagréable où se trouve mademoiselle de Maugars qui croyait être débarrassée à tout jamais de son mari.

Et elle rédige très bien, cette correspondante ; elle sait choisir ses mots, et il n'y eu a pas un de trop dans le joli morceau de littérature qu'elle a perpétré.

Si c'était., hél hé I j'ai entendu dire que ce M. de Maugars a été autrefois un homme à bonnes fortunes... si c'était une de ses maîtresses... une ancienne... qui fat abandonnée jadis et qui cherche à se venger de l'infidèle?

Ces choses-là se voient tous les jours, à présent. Il y a même des délaissées qui emploient le vitriol et le revolver. Celle-ci n'est pas pour ces moyens-là. Elle s'en tient à la diffamation anonyme.

La femme qui donnait lieu à ces commentaires cheminait toujours d'un pas égal et tranquille, et à son air doux et modeste, on n'aurait jamais deviné qu'elle venait de commettre une très mauvaise action.

Elle filait le long des maisons sans s'arrêter et sans se retourner. Elle traversa la Chaussée d'Antin et elle entra dans la partie la moins habitée de la rue de Provence, dans ce bout qu'on appelait autrefois 'la rue Saint-Nicolasd'Antin.

Il y a là, parmi des immeubles plus sérieux, de vieilles petites bâtisses rabougries, des boutiques à carreaux de vitre dépolis, des allées noires et des hôtels borgnes.

Métel, qui se maintenait toujours à la hauteur de la promeneuse, sans quitter le trottoir de gauche, vit qu'elle commençait à lever le nez pour lire les enseignes ou les numérjDs.

— Boni murmura-t-il, c'est par ici qu'elle loge et ma

course va finir. Je n'en suis pas fâché, car je fonds. Il faut qu'elle ait le diable au corps pour aller par cette canicule empoisonner de ses méchancetés les feuilles publiques. 11 n'avait pas achevé ce court monologue que la dame entrait dans une cour, ouverte sur la rue, une pauvre cour tout encombrée de charrettes à bras, de planches et de barriques vides, la cour d'une masure qui n'était certainement pas habitée par des millionnaires.

— Si c'est là son domicile, pensait Métel, il faut qu'elle ait eu des malheurs et je conçois qu'elle ne porte pas dans son cœur le gentilhomme qui l'a quittée sans lui faire un sort.

Voyons un peu oîi elle va... elle tourne à droite dans la cour... elle disparait derrière une pyramide de tonneaux.,. Très bien ! voilà le moment de m'aboucher avec le concierge.

Il s'avança doucement, cherchant des yeux la loge.

— Ah ! sapristi ! s'écria-t-il, cette baraque n'a pas de portier. Ça va me gêner pour me renseigner. A qui pourrais-je bien m'adresser? Bah ! à la première personne que je rencontrerai dans l'escalier.. . car il doit y avoir un escalier... on se passe de portier, mais l'escalier est un accessoire indispensable.

Il se tenait à lui-même ce petit discours sur le seuil de la porte cochère dont les battants vermoulus tombaient en ruines, et il allait passer outre, quand on lui frappa sur l'épaule.

Il se retourna vivement, et il se trouva nez à nez avec Girac qui le regardait d'un air narquois, et qui lui dit en ricanant :

— Que faites-vous donc là, mon cher?

— Moi? Rien, balbutia Métel, que cette rencontre contrariait fort.

— De la discrétion ! avec un ami I Eh! bien, vraiment, c'est bote. Parions que vous cherchez une femm^.

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— Oui, une femme qui a été assassinée par son amant, à ce qu'on est venu nous dire au journal. Mon rédacteur en chef m*a prié d'aller vérifier le fait.

— Très bien. Je me rétracte. Mais, dites donc, à propos d*amant, savez-vous que BusseroUes se bat demain ou après-demain et que je suis son témoin? Bautru a refusé sans dire pourquoi.

— Je sais tout cela. Adieu. Je vous quitte pour courir aux renseignements.

— Dans cette vilaine maison ?

— Oui... c'est-à-dire... non, je crois que ce n'est pas

Métel venait d'apercevoir la dame qui avait reparu dans la cour, et qui s'acheminait vers la rue.

Elle passa sans prendre garde à lui et elle se remit à marcher toujours aussi lentement et toujours dans la môme direction.

— Et vous allez chercher ailleurs? dit Girac. J'ai envie de vous accompagner. Je n'ai rien à faire, et puis... une femme assassinée. . . un drame de l'amour. . . ça m'amusera.

— Non pas, non pas, s'écria Métel, vous me gêneriez, mon bon. Je suis très pressé et je me sauve.

Il se sauva, en effet, au grand chagrin de QitssC qui perdait une superbe occasion de battre le pavé, et pour ôter à ce désœuvré Tenvie de le rejoindre, il se jeta dans la rue Gaumartin.

La dame était restée un peu en arrière. Il attendit et il vit qu'elle continuait vers la rue du Havre.

Girac, découragé, ne se montra point. Le journaliste reprit la chasse.

Il commençait cependant à craindre qu'elle ne le menât plus loin qu'il n'aurait voulu, et il se disait que Bautru et son oncle [allaient lui devoir une grosse reconnaissance pour la corvée qu'il s'imposait dans le seul but de leur être agréable. ^

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La dame monta la rue da Havre et s'arrêta pour choisir un melon à l'étalage d'un des marchanda de comestibles qui ont leur boutique devant la gare.

— * Décidément, pensait Métel, c'est une honnête bour» geoise qui circule pour faire ses provisions et régler des comptes. Là^bas, rue de Provence, elle est entrée chez son tonnelier et maintenant elle va acheter son dîner. Tant de noirceur dans Tâme d'une ménagère I C'est à n'y pas croire.

Pourvu qu'elle ne s'avise pas de prendre le chemin de fer pour aller à la campagne! C'est pour le coup que je la lâcherais.

Tout en faisant ses réflexions, il feignait, pour se donner une contenance, de contempler les journaux illustrés qui s'étalaient aux vitres d'un kiosque.

La dame n'en finissait pas de marohander.

Une voix qui demandait une feuille du soir i la ven* deuse de gazettes résonna derrière Métel, une voix de basse profonde qu'il reconut aussitôt.

— C'est vous, colonel, dit-il vivement. Vous ne sauriez croire combien je suis charmé de vous rencontrer.

— * Tout le plaisir est pour moi, répondit Souscarrière en lui tendant la main. J'arrive du Vésinet et je vais de ce pas chez mon ami Maugars, place de la Trinité.

— C'est précisément de M. de Maugars que j'ai à vous parler.

— En vérité? qu'avez-vous donc à me dire?

— Lisez, mais lisez vite. Je vous expliquerai ensuite ce qui se passe.

Métel, sans perdre de vue la femme en deuil, tira la lettre de sa poche et la remit à Toncle qui la prit avec une certaine hésitation, car il ne comprenait rien aux airsi mystérieux du journaliste.

Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il s'écria:

— Sacrebleu ! je reconnais l'écriture.

— Moi aussi. Allez, colonel ; allez jusqu*au bout.

« On commence à parler tout bas d'une singulière aventure qui sera demain la nouvelle du jour, lut à demivoix Souscarrière. Un mari, retour Mazas, où il était allé en villégiature forcée, a trouvé la place prise en rentrant chez lui. Sa femme le croyait mort, et elle était déjà consolée , si bien consolée qu'elle se préparait à convoler en secondes noces. Elle a renoncé à ce projet du moins jusqu'à ce que la loi sur le divorce soit votée, mais elle refuse catégoriquement de réintégrer le domicile conjugal, et on se demande ce que va faire, pour l'y contraindre, son seigneur et maître. Il serait, dit-on, dans rintention d'aller chercher la garde. Ce sera un beau spectacle pour les habitants d'une place où s'élève une église neuve. ,

» Et ce qu'il y a de plus piquant dans cette comédie de famille, c'est que les époux ne se sont pas re vus depuis le matin de leur noce, le conjoint ayant jugé à propos de disparaître, immédiatement après avoir juré fidélité à sa femme... au pied des autels, dirait M. Prud'homme.

» Cette éclipse fit assez de bruit, il y a un mois. Le scandale qui s'apprête en fera davantage, car les intéressés appartiennent au meilleur monde. A moins pourtant que la mariée ne se dérobe avec son amoureux. On dit que le couple va passer les mers. Si l'époux légitime veut exercer son droit, il fera bien de se dépêcher. »

— C'est uue infamie! s'écria Souscarrière, pâle de colère. D'où vous vient ce papier?

— On l'a apporté au journal. . . comme on y avait apporté l'autre... celui que j'ai remis dans le temps à votre neveu. M. de Maugars et les siens y sont très clairement désignés, quoique je ne devine pas ce qui a pu donner lieu à cette nouvelle calomnie. Mais, cette fois, le calomniateur ne pourra plus échapper au traitement qu'il mérite.

— Quoi I vous le connaissez ?

— Je ne le connais pas encore, mais je suis sur sa piste. Vous voyez cette femme qui paye un melon qu'elle yient d'acheter... là... devant nous?

— Oui. Eh Ibien?

— Eh I bien, c'est elle qui est venue pour déposer cette note dans la boite, et qui a été assez sotte pour la remettre à notre garçon de bureau.

— Comment 1 s'écria Souscarrière, cette vieille qui a l'air d'une épicière retirée... c'est elle qui.^.

— Parfaitement, répondit Métel. Par bonheur, je me trouvais à la rédaction quand elle a apporté la lettre. J'ai lu cet ignoble message et j'ai couru à la fenêtre; la femme était encore dans la rue. Le garçon de bureau me Va montrée et je me suis incontinent mis en chasse.

Il y a trente-cinq minutes que je la file. Et je ne suis vraiment pas fâché de vous rencontrer, car j'ai affaire au journal et vous allez me relayer.

Mais ne perdez pas de temps. La voilà qui détale.

— Je vais l'arrêter pour lui dire son fait.

— Gardez-vous en bien, colonel. La drôlesse nierait, tandis que, si vous lui emboitez le pas, vous saurez où elle demeure, car il est évident qu'elle rentre à la maison. Elle ne peut pas aller bien loin, chargée corifnte elle l'est. Le cantaloup qu'elle porte pèse au moins dix livres.

Voyez ! elle traverse la place. Prenez garde de la perdre de vue, au milieu des voitures qui se croisent.

— Soyez tranquille, j'ai de bons yeuxet jesais suivre une piste. Je suis chasseur. Avez-vous seulement un quart d'heure à me donner?

— Tout ce que vous voudrez.

— Bien. Alors, suivez avec moi. J'ai diverses choses à vous demander. Vous me confiez la lettre, n'est -ce pas?

—Je l'aurais envoyée à votre neveu, si je n'avais pas eu la chance de vous rencontrer.

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— Merci, vous me rendez un service que je n'oublierai de ma vie. Me voilà réconcilié avec le journalisme. Venez.

La femme au melon venait de prendre pied sur le trottoir en face, devant le restaurant où Souscarrière avait dîné avec Maugars quelques jours auparavant, et elle pa« raissait se diriger vers la rue de la Pépinière.

Métel et l'oncle de Bautru abordèrent un instant après elle, et la suivirent à dix pas,

— Que ditesrvous de cette note infime? demanda Toncle, après Tavoir empochée.

— Je vous avoue que je n'y comprends pas grand*ohose. J'ai deviné qu'il s'agissait de M. le comte de Maugars et de M. d'Ëstelan, son gendre... et nos lecteurs le devine<^ raient comme moi, si nous nous avisions delà publier... Je n'ai pas besoin de vous rassurer à cet égard puisque je viens de vous la remettre. L'allusion au mariage... la place où s'élève une église neuve... tout cela est très clair

Mais la note vise des faits que j'ignore absolument. Ce mari qui va être obligé d'envoyer chercher sa femme par la gendarmerie...

— Des faits faux, monsieur, dit vivement Souscarrière qui ne voulait pas livrer, môme à un ami, le secret des douleurs intimes de la famille Maugars.

— C'est bien ce que j'ai pensé. Mais il est il souhaiter que ces inventions d'un coquin ne se répandent pas dsfbs le public. Vous savez le mot de Basile : » Calomniez, calomniez... il en reste toujours quelque chose. »

— Oui... oui... mais j'espère en finir aujourd'hui avec le calomniateur. Si, grâce à vous, j'arrive jusqu'à lui, je, me propose de lui tordre le cou.

— ^Ët bien vous ferez, colonel. Seulement...

— Quoi ?

— Si ce calomniateur était... une femme?

— Une femme ?

-— Oui. Celle qui marche là devant noua.

— Allons donc I Où diable cette grosse ménagère aurait-elle connu mon amiMaugars ?

— Mais... elle a pu connaître M. d'Estelan. Et puis... elle n'a pas toujours été vieille et ridée. Qui sait si autrefois elle n'^a pas eu avec M. de Maugars une de ces liaisons qu'on noue plus facilement qu'on ne les rompt ?

Souscarrière tressaillit. Il se rappellait la déclaration de guerre envoyée par l'ennemi, et il se demandait si ce mari trompé ne se serait pas réconcilié avec sa femme et si les deu]^ époux n'avaient pas entrepris d'un commun accord une oampagne contre le séducteur.

— C'est bien invraisemblable, pensait-il, mais ce n*est pas impossible. A Paris, tout arrive. On y voit des ménages où les conjoints se coalisent pour exploiter un galant homme qui n'est pas le plus heureux des troù.Là dondon qui roule sur le trottoir, comme une cane qui va aux champs, pourrait bien être unedes maîtresses que Maugars a plantées là, au temps jadis. Elle est laide, cette Ariane, mais les femmes changent terriblement. La vieille Rosine, qui m'en veut tant, a bien été jolie quand elle s'appelait Cosjruc-tffi-em'r,

— Au reste, reprit Métel, vous allez bientôt savoir à quoi vous en tenir, car le gibier que vous poursuivez rentre au gîte, c'est clair. Quand il y sera, je vous recommande une petite conversation avec le... ou la concierge. Si vous vous y prenez bien, vous saurez tout ce que vous avez besoin de savoir sur cette correspondante qui achète des melons et qui fournit gratis aux journaux des nou- .velles scandaleuses.

Ah I elle passe à droite.. . elle s'achemine vers le bureau d'omnibus... elle va peut-être prendre le tramway... non, par bonheur, elle file sans s'arrêter... on dirait qu'elle va remonter la rue de Rome.

Ce nom frappa Souscarrière. Il venait de se rappeler

que d'Estelan avait demeuré dans celte rue où la femme en noir faisait mine de s'engager. Mais il n'eut pas le temps de se lancer dans de nouvelles suppositions, car l'inconnue prit la rue du Rocher, un chemin montueux, tortueux et malaisé, qui n'est pas bordé de palais.

Métel ne tenait pas à grimper jusqu'aux BatignoUes et il allait demander à son compagnon la permission de le quitter, lorsque la dame qui avait pris un peu d'avance, s'arrêta devant une échoppe de savetier encastrée entre une crémerie et une boutique oh on vendait de la ferraille.

— Oh I oh ! s'écria le journaliste, est-ce qu'elle va faire ressemeler ses bottines ? Vous en auriez pour une heure.

Voyons un peu. Ah I elle engage un colloque avec le raccommodeur de chaussures. Je serais curieux de savoir ce qu'elle lui dit.

Bon I Voilà maintenant des enfants qui sortent de l'échoppe... deux, trois, quatre... c'est le cotiUon de la mère Gigogne que le tablier de ce cordonnier en vieux... ils entourent la grosse dame... elle fouille dans son ridicule et elle leur donne... quoi ?... des gâteaux ou des sous... Ah I j'ai vu briller une pièce blanche... C'est pour le papa savetier.. . Il la prend et il se penche en dehors de sa cage pour remercier... On dirait que cette excellente personne vient de lui faire la charité.

Dites donc, colonel, une idée! Si vous demandiez des renseignements à ce bonhomme-là, quand la femme sera partie. Il doit la connaître^

— C'est ce que je vais faire, répondit Souscarrière. Maintenant, cher monsieur, je ne veux pas abuser de vous plus longtemps. Je vous ai prié de m'accompagner, parce que je voulais vous demander votre avis sur... sur cette vilaine affaire. Vous venez de m'assurer qu'il n'en serait pas question dans votre journal. C'est tout ce qu'il faut et c'est à moi de faire le reste.

— Je crois, en effet, que je ne tous serais d'aucune utilité lorsque viendra le moment de rezplication... Peutêtre même vous gênerais-je. Je retourne donc à mes télégrammes, et je vous prie de compter sur ma discrétion la plus absolue.

Et, après avoir échangé avec Fonde de son ami Bautru de vigoureuses poignées de main, Métel reprit au pas accéléré le chemin de son journal.

Le brave garçon était tout heureux et tout fier d*avoir prouvé à un châtelain de TAnjou que les gazetiers parisiens ont du bon.

Et certes il n'avait pas obligé un ingrat, car Souscarrière, qui ne professait pas une vive tendresse pour ses pareils, se jurait bien de lui prouver sa reconnaissance en lui offrant son amitié, Tamitié d'un vieil officier d'Afrique toujours prêt à mettre au service de ses camarades, anciens ou nouveaux, sa bourse et son épée.

Pour le moment, il avait autre chose en tête. La femme en noir venait de quitter le savetier et sa nichée. Elle s'était remise à monter lentement la rue, et Souscarrière ne voulait pas se laisser distancer, car il se flattait d'avoir enfin mis la main sur l'auteur des lettres anonymes, sur le misérable dont les indignes manœuvres avaient réduits au désespoir Madeleine de Maugars et son père.

Que cette grosse créature qui se dandinait à quinze pas devant lui eût joué dans ce drame le rôle du traître, ou qu'elle ne fût qu'une simple figurante, Souscarrière n'en était pas moins sûr de toucher au dénouement.

La femme savait le secret; elle ne pouvait plus lui échapper et il allait le lui arracher, il n'en doutait pas. 11 ne doutait que de lui-même. Il se disait : — Allons, monsieur de la Bretèche, du calme I tâche de ne pas t'emballer quand tu entameras l'affaire. Un

mouvement tournant pour commencer et une charge à fond pour finir. .

203 L'ÉQtflPACn DU DUBLfi

L*échoppe du savetier était placée tout à fait à l'entrée de la rue du Rocher et l'inconnue qui montait toujours vers les hauteurs bourgeoises du dix-septième arrondis* sèment, venait de dépasser la rue de Laborde.

Elle ne paraissait pas soupçonner qu'on la suivait de^ puis trois quarts d'heure.

Métal avait procédé avec beaucoup de prudence et Souscarrière manœuvrait comme un vieux limier.

Il s'en allait le nez en l'air et le cigare aux lèvres, bayant aux corneilles et faisant le moulinet avec sa cannei absolument comme un tambour-major. Ses cinq pieds dix pouces et son ruban rouge complétaient la ressemblance, et les cuisinières qui passaient lui envoyaient de bienveillantes œillades.

Lorsqu'il arriva devant la pauvre cahute de l'artiste en béquets, la femme au melon était en vue, à quatre maisons plus haut.

Il s'arrêta et, prenant son air le plus aimable, il dit au savetier :

— Bonjour, mon brave. Vous connaissez cette dame t|ui s*en va là-bas?

Le savetier leva la tète, toisa le bourgeois qui l'interpellait, et prit un air maussade pour lui répondre : -^ Parbleu I c'est une de mes pratiques;

— Alors, vous pouvez me dire son nom, reprit l'oncle en mettant la main à sa poche^

Sur quoi, l'homme au tire-pied haussa les épaules, fit une grimace significative et dit en grognant : — Dites donc, vous, est-ce que vouscroyez que j'en suis? -*- Comment I que vous en êtes... De quoi?

— De la rousse^ Faites donc pas le malin... et allez demander vos renseignements au commissaire. Je ne mange pas de ce pain-là, entendez-vous.

Souscarrière comprit. Le savetier le prenait pouf un agent de police.

L'ÉQtJIPAOE DU DIABLB SOS

— La dame? c'est la bonne dame... la maman des pauvres, dit un des enfants qui s'étaient groupés avec admi** ration autour du géant.

— ■ Veux*tu te taire, mauvais gosse, cria fe père. • Souscarrière mourait d'envie de corriger ce ressemé* leur insolent, mais la femme qu'il ne perdait pas de Vue tourna brusquement l'angle d'une rue à gauche et disparut.

— Du ôalmel du calme I se dit encore une fois l'oncle. Et, renfonçant sa colère et son chapeau, il allongea ses

jambes immenses, aûn de rattraper celle qu'il poursuivait.

II s'apefcevait un peu tard qu'il venait de commettre une grosse faute en s'arrètant pour questionner un cordonnier en plein vent. Il avait oublié que ces gens-là, et bien d'autres des basses couches, n'ont que la police en tête, et qu'ils se représentent volontiers les agents de la Sûreté avec de longues moustaches, une trique à la main, le chapeau sur l'oreille et une décoration à la boutonnière.

Et, par malheur, ce signalement était à peu près celui du ci-devant colonel de la territoriale.

Pour réparer sa bévue, il se mit à courir, et en arrivant au coin où l'inconnue avait tourné, il eut l'inexprimable satisfaction de l'apercevoir cahotant sa lourde personne sur le trottoir de droite.

Inutile de dire qu'il hâta le pas sans s'amuser à lire le nom delarue inscrit en lettres bleues sur la plaque municipale. Il força môme un peu trop son allure, car la femme qui Fentendait courir se retourna ; mais ce fut l'affaire d'un instant et elle continua son chemin.

— Boni elle n'a jamais vu ma figure, pensa Souscarrière. Elle ne se déHe pas de moi et je puis aller de l'avant.

Comme il se congratulait ainsi, la dame au melon ar*" riva devant une porte ouverte et entra.

— - Nous y sommes. Je la tiens, murmura Souscarrière.

La porte était une porte- cocbère toute neuve et la maison avait très bonne apparence. Si la dame y demeurait, elle devait être fort bien logée.

Souscarrière n'bésita point à francbir, vingt secondes après elle, le seuil de ce majestueux immeuble, et il pénétra dans un large vestibule, juste au moment où elle commençait à monter l'escalier, un escalier superbe dont les marcbes cirées brillaient comme des miroirs.

La loge du portier avait Tair d'un salon, mais le portier n*y était pas ou, du moins, Une se montra point, et Souscarrière ne s'amusa point à le chercher.

Son colloque avec le savetier lui avait ôlé l'envie d'interroger les gens.

Il lui parut plus simple et plus pratique de monter derrière rinconnue, de voir à quel étage elle allait s'arrêter, et d'agir alors suivant le cas.

L'heure des ménagements était passée. Souscarrière avait en poche une preuve décisive et il voulait en finir.

La grosse femme s'arrêta au second palier. Souscarrière, en retard de dij( marches, entendit une serrure grincer, puis une porte s'ouvrir et se refermer.

— Boni dit-il entre ses dents, elle rentre chez elle, puisqu'elle a une clef de l'appartement. Maintenant, elle ne m'échappera plus, il faudra bien qu'elle s'explique. Nous allons rire.

Il franchit la distance en deux bonds.

Impossible de se tromper de porte. Il n'y en avait qu'une à chaque étage.

Souscarrière tira vivement le bouton de cuivre qui correspondait à la sonnette.

Au tintement du timbre, la porte s'ouvrit et la grosse dame parut sur le seuil.

Elle avait à peine eu le temps de se débarrasser de son

melon qu'elle venait de déposer sur une des banquettes qui garnissaient Fantichambre.

Souscarrière chercha une phrase pour demander rentrée, car il ne se souciait pas de s'expliquer sur le palier, mais elle ne lui laissa pas le temps de parler.

— Monsieur doit être chez lui, dit-elle. Je vais voir s'il peut recevoir monsieur.

Souscarrière resta la bouche béante : la grosse dame était une servante.

— Si monsieur veut bien me dire son nom ? reprit-elle. Souscarrière hésita ud instant, mais il lui remit sa

carte.

Elle la prit, elle le fit entrer, lui ofirit un siège, referma la porte et disparut dans les profondeurs d'un long cor«ridor qui devait aboutir à la pièce où se tenait son maître.

— C'est prodigieux, disait entre ses dents le colonel. Elle n'a montré ni frayeur, ni surprise. Probablement, elle ne s'est pas aperçue que je la suivais. Et elle me reçoit comme si j'étais un ami de la maison.

Pourvu qu'elle ne revienne pas m'annoncer que monsieur est sorti. Ça me gênerait, car c'est à lui que j'ai affaire. La femme au melon n'est que sa commissionnaire. Je m'en doutais un peu. Maugars n'a jamais eu de maîtresse tournée comme Test cette créature.

La question est de savoir si son maître sera visible pour inoi. J'ai peut-être eu tort de donner ma carte; s'il ûe connaît pas mon nom, il ne se souciera pas beaucoup de s'aboucher avec le premier venu, et s'il le connaît, il in*éconduira encore bien mieux, car personne n'ignore ^ue je suis l'ami intime de Maugars.

Ces réflexions furent interrompues par la gouvernante <lui revint en disant de l'air le plus gracieux : ** Monsieur est là.

Souscarrière avait bien envie de demander : qui est Daonsieur? comment s'appelle-t-il? mais il pensa que la

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