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â06 i*É0tn^A6B DU DÎAbLB
question paraîtrait un peu étrange, car en général oti ne vient pas voir les gens dont on ne sait pas le nom, et que d'ailleurs ce nom ne lui apprendrait probablement rien.
Il conclut qu'il valait mieux aller droit au but, en abordant de front de l'ennemi, quel qu'il fût, et il suivit la femme de chambre, qui le conduisit dans un salon où elle le laissa seul.
Un grand salon assez richement meublé, mais d^un aspect banal et froid. Il ne devait pas servir souvent, car les fauteuils étaient recouverts de housses et la pendule ne marchait pas. On se serait cru en province. Pas un objet d'art, rien qui permît de deviner les goûts et la position sociale du maître..
— A coup sûr, pensait Souscarrlère, cet homme tL*est pas un Parisien. Là-bas, en Anjou, chez le notaire de mon canton, il y a plus de bibelots qu'ici. Et cet homme est garçon ou veuf. S'il y avait une femme chez lui, son appartement aurait un caractère quelconque.
Et tout cela s'accorde bien avec l'idée que je me fais du persécuteur de Maugars.
Ainsi pensait le châtelain de la Bretéche, lorsqu'il vit entrer et venir à lui M. Frédoc*
Il s'attendait si peu à cette surprise qu*il fit trois pa^ en arrière et qu'il resta muet.
— Bonjour, monsieur, lui dit Prédoc, sans aucun embarras ; je ne prévoyais pas que j'aurais l'honneur de vous voir aujourd'hui. Mais soyez le bienvenu, quel que soit le motif qui vous amène.
— Alors, balbutia Souscarrlère, je suis ici chez vous? -^ Sans doute. Ne le saviez-vous pas? Je pensais tous
avoir dit que je demeurais rue de la Bienfaisance.
— Oui... oui... et j'ai à m'eXcuser de ne pas vous avoir encore fait de visite. Dix fois, je suis sorti dans l'intention de venir vous remercier de l'intérêt que vous
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portiez à mon neveu, et j'ai toujours été empôcbé par des affaires graves ou par des incidents imprévus.
— Je ne mérite pas de remerciements, monsieur, et je suppose que vous ne vous êtes pas dérangé aujourd'hui pour m'apporter les vôtres. Mais... oserai-je vous demander comment le hasard a pu vous conduire ici, puisque vous ignoriez que j'y demeurais?
Sonscarriôre avait à peine remarqué que Frédoc ne lui avait pas offert la main, et qu'il était plus froid que de coutume; ou, s'il y avait pris garde, il attribuait ce cban-» gement de manières à sa propre négligence.
Frédoc devait être un peu piqué contre un homme qui ne s'était pas donné la peine de se présenter chez lui après Iqs événements qui les avaient rapprochés un ins^ tant.
Et Souscarrière, certain que Frédoc n'était pas l'auteur des lettres anonymes, puisqu'elles n'étaient pas de son écriture — M. Aubijoux lui avait montré une pièce de comparaison — Souscarrière revenait à l'idée que Métel venait de lui suggérer dans la rue. Souscarrière se disait ;
— C'est cette femme qui a tout fait, d'accord avec un mari ou un amant; elle est au service de Frédoc, mais Frédoc n'est pour rien dans ses infamies. Et, comme il a autorité sur elle, il va m'aider à la confesser.
— Est-ce que vous seriez venu chez moi sans vous douter que vous y veniez? reprit Frédoc d'un air railleur.
— Mon Dieu, oui. Je me rappelais votre adresse, mais en entrant dans la rue de la Bienfaisance, je n'ai pas regardé la plaque indicatrice, de sorte que je ne savais pas du tout où j'étais.
— Et vous êtes entré précisément dans la maison que j*babite. C'est très curieux. Alors... quand vous m'avez fait passer votre carte, vous pensiez l'envoyer à un autre qu'à moi?
— Je pensais l'envoyer à n'importe qui, répondit en
riant Souscarrière. Vous ne comprenez rien à ce que je vous dis, et je vais m' expliquer clairement, car nous pourrions jouer longtemps aux propos interrompus, si je ne vous racontais pas la singulière aventure qui vient de m'arriver.
Je suivais une femme que j'avais rencontré place du Havre ; je la suivais sans me douter qu'elle allait chez vous. Elle est à votre service, puisque c'est elle qui est venue m'ouvrir, lorsque j'ai sonné à la porte de votre appartement.
— Brigitte ! s'écria Frédoc.
— Ah I elle s'appelle Brigitte ?
— Oui. C'est ma seule domestique: elle a cinquantecinq ans et je crois bien qu'il ne lui était jamais arrivé d'être suivie dans la rue. Sa figure et sa tournure n'attirent pas les galants.
— Aussi n'est-ce pas pour ses beaux yeux que je me suis mis à ses trousses.
— Pourquoi donc alors?
— Avant de vous répondre, permettez-moi de vous demander si elle vous sert depuis longtemps?
— Depuis qu'elle est au monde. Elle est née dans la maison de mon père et elle y a été élevée. C'est la fille d'un valet de chambre qu'il a gardé jusqu'à sa mort. JElle est entrée chez moi peu de temps après, et elle y est restée.
— Elle n'est pas mariée?
— Non. Elle ne l'a même jamais été.
— C'est bizarre. Mais... êtes-vous sûr d'elle?
— Sûr de quoi ?
— De sa moralité ?
— Si vous posiez aux gens de ce quartier la question que vous me faites l'honneur de m'adresser, ils vous diraient que Brigitte est leur providence. Tous les indigents la connaissent et la bénissent. Elle a mérité vingt fois le prix Montyon.
Si vous l'ayez observée un peu de temps, vous avez dû la surprendre dans l'exercice de ses fonctions, car elle ne sort jamais sans entrer dans quelque pauvre maison pour y répandre ses aumônes.
— En effet, il m'a semblé qu'elle donnait de l'argent à un malheureux savetier de la rue du Rocher, murmura Souscarrière.
— - Maintenant, monsieur, dit Frédoc, puis-je savoir où tend cet interrogatoire, car, en vérité, c'en est un ?
— - Je vais vous le dire, cher monsieur. J'aurais peutêtre dû commencer par là, mais, pour que vous me compreniez, je suis obligé de remonter un peu haut.
Vous connaissez les malheurs qui ont atteint M. de Maugars.
— Ah! c'est de lui qu'il s'agit?
— Oui. Nous nous en sommes entretenus ensemble dans une circonstance que vous n'avez certainement pas oubliée... le jour oîi au bois de Boulogne...
— Je sais... je sais.
— Savez vous aussi que le notaire Prunevaux a pris la fuite, emportant toute la fortune de Maugars? Savez*vous que d'Estelan que nous croyions mort a reparu, qu'il était innocent et qu'on l'a remis en liberté?
— M. Aubijoux m'a appris hier ce dénouement d'une fâcheuse affaire. Quant à la déconfiture de Prunevaux, elle est de notoriété publique.
— Vous n'ignorez pas non plus que, dans toute cette lamentable histoire, les lettres anonymes ont joué un grand rôle.
Le gendre de M. de Maugars a» été dénoncé au moins trois fois, au parquet et à la police : une première fois, quand il est arrivé à Paris ; une seconde fois, le jour du mariage, et enfin la semaine dernière, lorsqu'il a été arrêté dans la gare du chemin de fer de Saint-Germain.
Et toutes ces dénonciations avaient été écrites par le
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même Individu... celui qui a écrit aussi ce billet que vous avez trouvé près du corps d'un suicidé.
— Je sais tout cela.
— Et le dénonciateur, vous le pensiei comme moi, ne pouvait être qu*un ennemi acharné de Maugars ou de d'Estelan.
— C'est très probable.
— C'est certain. Nous en avons eu la preuve. L'ennemi s'est démasqué ; nous savons maintenant à qui il en voulait. Il ne s'en est pris & d'Estelan que pour atteindre Maugars.
— Alors, cet ennemi... vous le connaissez maintenant?
— Non, quoi qu'il ait annoncé qu'il allait bientôt se montrer. Je ne compte pas sur cette promesse-là. Cet homme a toujours agi dans l'ombre et il continuerait cette guerre souterraine, si je n'y mettais ordre.
11 a écrit une lettre... anonyme comme les autres... ob il déclare qu'en machinant toutes ces abominations, il s'est vengé de Maugars qui autrefois avait séduit et enlevé sa femme... autrefois, c'est-à-dire il y a vingt ans. Je n'aurais jamais cru qu'il existât un mari de cette trempe.
»- Les maris ne font pas toujours rire, dit froidement Prédoc.
— Maugars m'a montré cette lettre. Elle est rédigée en style de mélodrame, mais elle respire une haine féroce. Il y a un coup de poignard au bout de chaque phrase.
Naturellement^ j'ai demandé à Maugars s'il devinait de qui pouvait venir cette épître au vitriol ; je l'ai prié d'interroger ses souvenirs, de chercher parmi les maris qu'il a offensés jadis.
Il m'a dit qu'il n'en voyait qu'un... le seul dont il ait fait la sottise d'enlever la femme... C'était, à ce qu'il paraît, un monsieur qui s'appelait Yvrande.
•— Ah ! il vous a dit son nom I
— Oui. Mais il ne m'est pas démontré qu'il ait deviné. Maugars a eu beaucoup d'aventures dans sa vie. Il a pu se tromper, prendre un Sganarelle pour un autre. Peu importe d'ailleurs, puisqu'il n'a jamais su es qu'était devenu oe M. Yvrande qui fut si malheureux en ménage.
— Peu importe, en effet, d'où le coup est parti. Il a porté et le comte de Maugars a été cruellement puni.
Maintenant, monsieur, vous plairait-il de revenir à ma gouvernante? Je n'aperçois pas encore le fil qui rattache Brigitte aux infortunes de votre ami et je vous serais très obligé de me le montrer.
— C'est à cette explication que je vais arriver.
Maugars et moi nous cherchons depuis longtemps l'auteur de ces infamies, et nous ne trouvons rien.%Nous avons soupçonné bien des gex^ fort innocents. Vous le dirai -je? Nous vous avons soupçonné, vous. La découverte que vous avez faite dans un taillis du bois de Boulogne nous a un instant paru suspecte. J'ai été jusqu'à prier M. Aubijoift de m'exhiber une lettre qu'il venait de recevoir de vous. Je voulais voir si elle n'était pas de la môme m^n que le billet trouvé près du cadavre de cet inconnu qu'on a pris pour d'Estelan. C'était absurde,. j*0li conviens, et je vous prie de croire que je ne vous accuse plus.
•— Vous ne me parlez toujours pas de ma gouvernimte, dit Frédoc, sans s'émouvoir de ce discours qui aurait dû le faire bondir. •
— M'y voici. Vous connaissez M. Métel ?
— Oui, comme je connais cent autres personnes sur le pavé de Paris.
— Je le connais encore moins, mais mon neveu l'a rencontré souvent et fait assez de cas de lui. M. Métel s'est très bien conduit dans une circonstance qui nous intéressait tous. Au début de la triste affaire de d'Estelan, il a empêché qu'on insérât dans son journal une information...
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— J'ai su^cela. Votre neveu m'en a parlé.
— Eh ! bien, aujourd'hui, un nouvel avis a été apporté au journal ; une note perfidement rédigée comme la première, un^ note où on dévoilait les plaies intimes de la famille de Maugars. M. Métel se trouvait là, et par un heureux hasard, un garçon de bureau lui a apporté la lettre qu'une femme venait de lui remettre. M. Métel a lu cette lettre. Il savait que nous étions tous intéressés à en connaître Fauteur, et il s*est mis à la poursuite de la femme qui n'avait pas encore eu le temps de s'éloigner.
— Métel a eu là une idée ingénieuse, dit Frédoc avec un singulier sourire.
— Il n'a pas voulu l'aborder dans la rue, mais il l'a suivio. Pendant qu'il la suivait, il m'a rencontré, place du Havre, il m'a raconté J'histoire, je lui ai offert de continuer la chasse, il a accepté, et la femme m'a conduit à votre porte. £lle est entrée. J'ai sonné et vous comprenez à présent pourquoi j'ai été si étonné de vous voir.*
. Mais tout cela est providentiel. Puisque voift êtes avec nous, votre gouvernante n'est probablement que l'intermédiaire inconscient de l'ennemi qui nous persécute. Il suffira que vous l'interrogiez pour qu'elle vous dise le nom de ce scélérat qu'il me tarde d'étrangler.
— 11 est inutile que j'interroge Brigitte. Je sais le nom de l'homme que vous cherchez.
— Vous \% savez et vous ne me l'avez pas encore dit? . — Ce scélérat, c'est moi.
— C'est une plaisanterie sans doute ! s'écria Souscarrière en reculant de deux pas. Vous me permettrez de vous dire qu'elle est fort déplacée.
— Je n'ai nulle envie de plaisanter en ce moment, répliqua Frédoc. L'ennemi qui s'est vengé de M. le comte de Maugars, c'est moi, je vous le répète. Moi aussi, j'ai changé de nom. Je ne m'appelle pas Frédoc. Je m'appelle Yvrande.
Souscarrière était le plus irascible, le plus emporté, le plus violent des hommes ; et pourtant il reçut cette déclaration, sans que sa colère éclatât. Il avait toujours eu de la sympathie pourFrédoc; il Testîmait, il le traitait presque en camarade ; et il éprouvait cette impression douloureuse qu'on ressent lorsqu'on a du cœur et qu'on apprend tout-à-coup la honte d'un ami.
— Ainsi, reprit-il d'une voix altérée, c'est vous qui êtes descendu, pour vous venger, jusqu'à employer de tels moyens et c'est à moi que vous osez en faire l'aveu... à moi qui vous avais pris pour confident I
— Quand vous êtes entré ici, j'allais écrire à M. de Maugars une lettre que j'aurais signée de mon vrai nom, pour lui demander une réparation par les armes. Le hasard vous a amené chez moi, et l'heure des mensonges est passée. J'ai pensé qu'il valait mieux vous dire tout et vous prier de porter verbalement à M. de Maugars le cartel que j'allais lui adresser.
— Vous faites bien, car si je ne lui disais pas moimême que vous êtes l'auteur des dénonciations lancées contre son gendre, il refuserait de le croire.
— Elles sont de la main de Brigitte, comme les notes aux journaux, mais c'est moi qui les ai dictées.
— Alors, vous lui avez dicté aussi ce billet que vous m'avez remis dans le bois de Boulogne ?
— Oui.
— Et sans doute vous l'y aviez apporté? demanda Souscarrière avec une amertume menaçante.
^-Je supposais que d'Estelan s'était réfugié chez M. Aubijoux et je souhaitais qu'il sortît de cet asile, car il entrait alors dans mon plan de le faire arrêter pour que le nom de Maugars fût déshonoré publiquement par un procès criminel. D'un autre côté, il me répugnait de compromettre Aubijoux dans une affaire de ce genre ; Aubi-
St4 L^teVIFAM W WMOA
jQux était moQ ami et je ne voulais pas que la police fît une descente chez lui.
Je Qs donc écrire par Brigitte un faux avis destiné à tromper d'EstelaUi h le décider à chercher un autre refu^ ge. J'aurais guetté la nuit suivante son départ de la villa du boulevard Montmorency, j'aurais su où il allait et on Vj aurait pris dès qu'il m'aurait plu de dénoncer sa nouvelle cachette.
Cet avis je l'avais dans ma poche quand je vous ai ren« contré dans l'allée de Longchamp. JeÀie proposais de pousser ma promenade à cheval jusqu'à^uteuil, et de jeter le billet par dessus le mur du parc, à un endroit où je savais qu'Aubijoux le ramasserait. C'était un moyen sûr pour le faire parvenir h d'Estelan, car Aubijoux n'aurait pas manqué de le lui remettre.
Le coup de pistolet qui partit pr^s de nous me suggéra une autre idée.
— Epargnez-vous la peine de me l'expliquer. Je la de* vine, Vous aves trouvé que l'homme qui venait de se suicider ressemblait à d'Estelan ; vous vous Êtes dit qu'on le prendrait peutrôtre pour lui, qu'on croirait d'Estelaa mort, et vous avez imaginé l'indigne comédie où, grâce à vous, j'ai joué le rôle d'un sot. Quel était votre but ? Je le sais. Maugars m'a montré cetle lettre où vous vous êtes vanté d'avoir combiné vos méchancetés de telle sorte que mademoiselle de Maugars se laisserait aller à l'espoir d'épouser un jour mon neveu qu'elle avait aimé.
Sans cela, elle n'aurait pas assez souffert, écriviezvous.
*^ J'ai écrit ce que je pensais.
-— Fort bien. Et sans doute la note que vous adressiez aujourd'hui même au journal de Métel était destinée h compléter votre œuvre infernale. Vous vouliez que tout Paris connût l'horrible situation où vous avez mis une malheureuse jeune femme.
&'A?UirAOË DO DIABLE 2|ft
— G*est vrai. M. d'Estelan m'a dit hier qu'il ùierait du droit que notre Gode donne aux maris. Il m*a paru bon que le scandale qui va se produire dans la maisôU du comte de Maugar^ ne passât point inaperçu.
— D'Ëstelan! répéta Souscarrière. Vous Tavez vu? ^ Hier soir^ chea Aubijoux.
^ Et vous vous ètei dispensé^ je suppose, de lui apprendre qu'il vous doit tous ses malheurs f
•-- Le moment n'était pas venu. Je voulais avoir a£Paire d'abord à mon ennemi, M. de Maugars. Qnand je me serai battu avec lui, j'irai, si je survis à ce duel, me mettre à la disposition de M. d'Estelan.
Je lui dirai tout ce que j'ai fait» Je le croyais coupable. C'est ma seule excuse, et il est libre de ne pas l'admettre.
— S'il s'en contentait, il serait vraiment de bonuë cpm« position. Puisque vous connaissez son passé, vous saviez qu'il était innocent.
— Vous vous trompeï, monsieur. J'avais tu d'Estelau, il y a dix ans, alors qu'il s'appelait Vailouris. J'étais allé à Marseille pour régler un compte avec son patron, et je m'y trouvais encore au moment où il disparut» J'appris ciue tout le monde Taccusait, et jusqu'à ces derniers temps je suis resté convaincu qu'il avait volé»
Quand il est rentré à Paris sous un autre nonij ThlVer dernier, nous nous sommes rencontrés dans le (Cabinet de M. Àubijoux et je l'ai très bien reconnu, saus que lui me reconnût.
^ Et vous aVe« ôonçu aussitôt le Ijrojet monstrueux de Vous servir de lui pour vous venger de Maugars?
-^ Vous l'aves dit. J'étais en relations avec le barod de I^eufgermain, et je lui ai suggéré l'idée de présenter Louis Vailouris au comte de Maugars. Quelque chose me disait que ce mariage se ferait... et il s'est fait.4. sans que j'y aie mis la main... Ce u'est pas tnoi qui ai donné au
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notaire Prunevauz des renseignements sur l'homme qui prétendait épouser mademoiselle de Maugars... c'est Aubijoux.
— Qui, je Tespère pour lui, n'était pas votre complice,
— Il ignorait abolument mon dessein et il était de très bonne foi, en recommandant M. d'Estelan, qu'au Mexique il avait appris à estimer.
— Ainsi, c'est vous qui avez tout fait, car c'est aussi vous qui avez [poussé Prunevaux à se ruiner avec cette femme.
— Je n'ai pas eu besoin de l'y pousser, mais je ne l'en ai pas détourné. Je voulais la ruine de M. de Maugars.
— Vous avez, du moins, le mérite de la franchise, dit avec une ironie méprisante Souscarrière, qui commençait à perdre patience.
Et vous vous figurez sans doute qu'il ne vous reste plus qu'à tuer M. de Maugars, sauf à vous battre ensuite avec ce malheureux d'Estelan que vous avez réduit au désespoir, et qui sait? peut-être avec M. Aubijoux, qui ne sera pas très flatté d'avoir été votre ami, quand il apprendra que vous avez commis tant d'actions basses.
Vous espérez qu'il vous suffira de leur dire à tous : je vous ai offensés cruellement, mais je vous offre une réparation par les armes ; vous croyez que vous pourrez échelonner vos duels, en suivant l'ordre qui convient le mieux à votre haine.
Eh ! bien, vous vous trompez, monsieur. Vous avez perdu le droit d'exiger qu'un honnête homme vous fasse l'honneur d'aller sur le terrain.
Et je vous jure que l'épée du comtel de Maugars ne touchera pas la vôtre. Entre lui et un dénonciateur toute rencontre est impossible.
— Alors, dit froidement Frédoc, je publierai partout mon histoire et la sienne.
— Vous oseriez faire cela?
— Pourquoi ne Toserais-je pas? qu'ai -je à y perdre? mon repos, mes relations, ma réputation ? que m'importe! Croyez-vous donc que j'aurai mis vingt ans à préparer ma vengeance pour m'arrôter à des considérations mondaines? Non, monsieur, je ne reculerai pas. J'irai jusqu'au bout. Je veux déshonorer l'homme qui m'a volé mon bonheur. Je veux qu'on connaisse la vie, le passé de ce comte de Maugars, qui se pique d'être un chevalier sans peur et sans reproche^.
— Vous prétendez que mon ami, mon frère d'armes, a commis des actes dont il aurait à rougir. C'est moi que vous insultez maintenant, et c'est moi qui serai l'adversaire que vous cherchez. Nous nous battrons, mais je vous somme d'abord de préciser vos calomnies.
— Vous voulez savoir ce que m'a fait le comte de Maugars? Ecoutez-moi, monsieur, et après que vous m'aurez entendu, je vous permettrai de me juger.
Souscarrière se contenait à peine. Le ton que prenait M. Frédoc l'irritait au plus haut point, mais il se disait en môme temps qu'un homme qui parlait si haut et si ferme devait être soutenu par une conviction ardente.
— Je vous ai déjà jugé, répliqua-t-il ; mais je suis curieux de savoir ce que vous alléguez pour justifier votre conduite.
Expliquez-vous, monsieur.
— Je n'ai pas à me défendre, reprit Frédoc; j'accuse. Oui, j'accuse M. de Maugars, et je déclare devant Dieu et devant les hommes qu'il a mérité de souffrir tout ce qu'il souffre, et bien plus encore.
Je viens de vous dire qu'il m'avait volé mon bonheur. Volé est bien le mot. J^étais marié, j'étais heureux. Il a commencé par séduire ma femme.
— Dans le monde oîi nous vivons, cette action-là s'appelle d'un autre nom.
il. 13
218 l'équipagb du diable
— Oui, je sais que M. de Maugars et ses pareils la traitent de peccadille. Ils tromperaient sans scrupule leur meilleur ami.
— Vous n'avez jamais été le sien.
— Non, monsieur, et je m*en honore. Je ne l'avais môme j'avais vu, lorsqu'il est revenu en France, après un long séjour en Amérique.
— Bon I pensait Souscarrière, c'est l'histoire que Maugars m'a racontée. Je n'aurai pas de peine à prouver à cet enragé que ses malheurs conjugaux ne lui donnaient pas le droit d'exercer d'abominables vengeances.
— Où avait-il rencontré ma femme? reprit Frédoc ; je ne l'ai jamais su. Leur liaison durait depuis un an, lorsque j'ai été instruit de mon malheur. Pendant une année entière, j'ai été trompé par une créature que j'adorais, et qui m'avait aimé. M. de Maugars savait que nous nous étions mariés par amour, quoiqu'il ne me connût pas ; sa complice lui avait tout dit» comme elle lui avait tout sacrifié. Mais peu lui importait de réduire au désespoir un honnête homme, peu lui importait de perdre une femme qui n'aurait jamais manqué à ses devoirs s'il ne s'était pas trouvé sur son chemin. Ce n'était pour lui qu'une bonne fortune de plus. Il s'était fait une morale à son usage...
— Ahl ça, monsieur, s'écria Souscarrière,. est-ce en débitant de tels lieux communs que vous prétendez vous excuser? Me prenez-vous pour un sot ou pour un campagnard qui n'ajamais vécu qu'avec des sauvages? La morale de Maugars a été celle de tout le monde, au siècle où nous sommes et même dans des temps beaucoup plus reculés. Je ne la prêcherai à personne, mais je soutiens qu'elle est courante et que Maugars n'est pas un monstre parce qu'il fut l'amant d'une femme mariée.
Tous affirmez qu'il l'a séduite. 11 se peut que la séduction ait été réciproque.
L^éQniPAGB DU DiABLE 219
Et, quoi qu'il en soit, Maugars, vous en convenez vousmême, n'avait jamais eu de relations avec vous. Il savait que vous existiez, c'est vrai, mais il ne vous devait pas de ménagements particuliers.
— Plaidez sa cause, monsieur, dit amèrement Prédoc. Il n'essayerait pas de la plaider lui-même.
— Je ne la plaide pas. Je le blâme, croyez-le bien. Mais quand je compare ses torts à vos cruautés, je lui pardonne, et j'affirme que tout homme de cœur s'indignera contre des vengeances tardives et raffinées, qui frappent des innocents pour atteindre le coupable.
— Alors, selon vous, je n'avais rien de mieux à faire que de dévorer ma honte et ma douleur. J'aurais dû imiter ces maris débonnaires qui se résignent facilement.
— Je n'ai rien dit de semblable. Vous aviez le droit, et môme le devoir de vous en prendre à Maugars, le jour où-^ vous avez découvert qu'il était l'amant de votre femme. Pourquoi ne lui avez-vous pas demandé une réparation par les armes? 11 ne vous l'aurait certes pas refusée.
Oh! je prévois ce que vous allez me répondre, car j'ai lu la lettre que vous lui avez écrite. Dans ce joli factum^ vous parlez des maris trompés que M. de Maugars payait avec un coup d'épée... Vous allez dire qu'en vous conten* tant de cette satisfaction dérisoire, vous auriez joué un jeu de dupe.
— Non, monsieur, je ne vous dirai pas cela, car si j'avais pu alors me battre contre M. de Maugars, je l'aurais forcé d'accepter un duel à bout portant, avec un seul pistolet chargé.
— Il n'aurait pas reculé, je vous en réponds. Qui vous aempôché de lui proposer ce combat?
|r — Lorsque j'ai appris que ma femme était la maîtresse de M. de Maugars, ils avaient fui ensemble.
- — Fuil qu'entendez-vous par ces paroles? Que votre
femme vous avait quitté pour vivre avec lui? Raison de plus pour vous battre.
^ Il était trop tard. Ils avaient mis entre eux et moi
l'océan Atlantique.
— Comment! vous ne me ferez pas accroire que Maugars, qui s'est marié à la Louisiane...
— M. de Maugars s'est embarqué au Havre, avec ma femme, le 19 décembre 1862, pour la Nouvelle-Orléans. Lorsque je reçus la lettre par laquelle ma femme m'avouait sa honte et m'annonçait son départ , sans m'apprendre oîi elle allait, ils étaient en mer.
(]|»est vrai ce que vous dites là? demanda Souscar-
riôre abasourdi.
Demandez-le à votre ami. Je le défie de nier.
— Mais sacrebleul vous pouviez courir après lui. Il vous aurait rendu raison là-bas aussi bien qu'ici.
— Quand j'ai su où il était, j'ai su en même temps que ma femme était morte.
— Morte 1
— Oui, de la fièvre jaune, six jo^rs après son arrivée. Et Maugars m'aurait caché cette histoire ! C'est impossible.
— Interrogez-le, monsieur. Lorsque vous lui direz que vous la tenez de moi, il n'osera pas la contester. Je pourrais mettre sous vos yeux, la preuve de ses crimes... oui, de ses crimes, le mot n'est pas trop fort; car il ne s'est pas contenté de séduire et d'enlever ma femme. Il m'a volé
ma fille.
Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je n'ai pas
craint de me venger sur la sienne?
Souscarrière, comme on dit vulgairement, ne savait plus où il en était. Ces révélations, qui tombaient coup sur coup de la bouche de Frédoc le bouleversaient au point de le mettre hors d'aplomb.
Il se demandait à quelle cause il devait attribuer le si-
l'équipage ou diable 221
lence que Maugars avait gardé sur ce double enlèvement, car il ne pouvait guère douter de la sincérité de Thomme qui accusait.
Pourquoi Frédoc aurait-il inventé une histoire que Maugars n'aurait pas manqué de démentir, si elle eût été fausse ?
Et puis, il y a des accents auxquels on ne se trompe pas, des accents que le comédien le plus consommé ne saurait feindre.
— Votre fille ! répéta Souscarrière, après un silence. Vous affirmez que Maugars l'a enlevée aussi 1 Qu'en a-t-il donc fait?
— Ce qu'il a fait de la mère. 11 l'a tuée.
— Qu'osez vous dire ?
— Oh I il ne l'a pas tuée de sa main, répondit Frédoc avec amertume. Ma fille a été prise de la fièvre jaune, en même temps que ma femme et elle ne lui a survécu que vingt-quatre heures.
Je suis en mesure de préciser les dates. J'ai les actes de décès.
Prétendrez-vous que votre ami n'a pas été cause de leur mort à toutes deux ?
— Cause très indirecte, convenez-en. Il n'a pas, je pense, employé la force pour emmener votre femme en Amérique. Et ce n'est pas la faute de Maugars, s'il a plu h votre fille de suivre sa mère.
— Ma fille avait deux ans, quand il me l'ont prise.
— Alors, c'est la mère qui est coupable de ne pas vous, ' l'avoir laissée.
Mais je me perds au milieu de tous ces faits étranges que je ne suis pas en mesure de contester. Si, comme je « le suppose, vous voulez que je les reporte à M. de Maugars, complétez vos explications. Je les écouterai avec calme et j'y répondrai ensuite.
— Yous me demandez de vous raconter ma vie. Le
222 ' L*âQUIPA6E DU DIABLE
récit sera court et ne vous apprendra rien que tous n'ayez deviné, lïiais ; au point où j'en suis arrivé, je n ai plus rien à cacher. Il me plaît même que mon ennemi me connaisse tout entier, avant que j'en finisse avec lui.
Il vous a dit que je m'appelais Yvrande. C'est mon nom. J'ai pris celui de Frédoc quelques années après les événements que vous connaissez.
Je suis né dans une province du Midi ; j'étais fils unique ; mes parents avaient ce qu'on appelle en province une belle fortune, et je les ai perdus de très bonne heure. A ma majorité, j'étais riche et maître de mes actions. Je voyageai. C'était mon goût dominant. J'ai passé quinze ans à courir le monde, et j'en avais trentesix, lorsque je rencontrai à l'île Maurice une orpheline pauvre qui m'inspira une passion violente et que j'épousai en 1858. Trente mois après, ma femme me donna une fille, et au commencement de 1862, je les amenai Paris où je comptais passer une année entière.
Je n'y étais jamais venu qu'en passant ; ma femme ne connaissait pas la France. Nous avions donc très peu de relations, et nous ne cherchâmes pas à les étendre. Aussi n'ai-je laissé aucun souvenir dans cette ville où on m'a pris tout ce que j'aimais.
Si M. de Maugars s'était inquiété, depuis son retour d'Amérique, de savoir ce qu'était devenu M. Yvrande, un créole qui habitait l'hôtel Meurice avec sa femme, son enfant au maillot et une nourrice, nul n'aurait pu le lui dire.
Je vivais là depuis dix mois. Ma fille grandissait. Sa santé qui m'avait donné des inquiétudes s'était raffermie. Ma femme se plaisait à sa nouvelle existence^ et rien ne pouvait me faire soupçonner que son cœur eût changé. J'étais le plus heureux des hommes et je songeais à me fixer définitivement à Paris. Mais j'avais des intérêts à régler à Maurice et je me préparais à y retourner pour
un temps, quand un soir de décembre, en entrant chez moi, je trouvai Fappartement vide.
Ai-je besoin de vous dire ce qui se passa ensuite? Je crus d'abord à un accident... à un meurtre... Je cherchai... Je courus comme un fou par la ville et j'allais me décider à avertir la police, lorsque le lendemain une lettre vint m'annoncer mon malheur. Celle qui m'avait trahi me suppliait de lui pardonner et me conjurait de l'oublier ; elle ne nommait pas son séducteur et elle ne disait pas dans quel pays il l'avait emmenée. De ma flllCi pas un mot.
— C'est inouï, et vous me permettrez de vous dire que le plus coupable...
— Ce n'est pas cette femme. Elle ne savait rien de la vie et elle avait du sang créole dans les veines. M. de Maugars a abusé de sa jeunesse, de son inexpérience ; il l'a séduite dans le^ sens le plus criminel du mot. Par quel odieux sophisme lui a-t-il démontré qu'elle avait le droit de m'enlever ma fille ? Je l'ignore, mais il n'a pas eu de peine à égarer cette âme qu'il avait pervertie. Elle adorait cette enfant, et elle croyait aimer l'homme qui Ta perdue. Elle a emporté sa fille, comme une chose qui lui appartenait, comme elle a emporté son anneau de mariage.
— Je ne discuterai pas ce point avec vous ; nous ne tomberions pas d'accord. Mais je puis bien vous demander pourquoi vous vous êtes contenté de cet adieu sommaire. C'était le cas ou jamais de courir sus au séducteur.
— Vous oubliez que je ne savais pas où le chercher. Il avait bien pris ses précautions. La lettre de ma femme avait été mise à la poste à Nantes, et ils, s'étaient embarqués au Havre. Je perdis trois mois en recherches inutiles, et au moment où je venais de découvrir qu'elle avait pris passage sur un navire à destination de la
Nouvelle-Orléans, je reçus la nouvelle de sa mort... et de la mort de ma fille.
— Qui vous l'annonçait ?
— Un négociant français établi là-bas. Il m'écrivait qu'elles avaient été enlevées par la fièvre jaune ; que ma femme avant de mourir, Pavait chargé de m'apprendra ce double malheur, et il m'envoyait les actes de décès légalisés au consulat.
— Mais... dans sa lettre^ il était sans doute question de Hangars ?
— Non, ce correspondant, qui m'était totalement inconnu, disait seulement que madame Yvrande et son enfant venaient d'arriver de France quand la terrible maladie les avait prises. Il ne disait pas qu'elles eussent un compagnon de voyage. Il paraissait même croire que c'était moi qui les avais envoyées en Amérique.
Il m'avisait en môme temps qu'il m'expédiait, par un bâtiment à voiles, une caisse pleine d'effets ayant appartenu à ma femme, et cette caisse m'arriva peu de temps après sa lettre.
— Et vous vous êtes contenté de ces renseignements ? s'écria Souscarrière. Vous n'avez pas fait de recherches ?
— J'écrivis immédiatement à ce négociant pour avoir des détails plus circonstanciés. Je lui demandais le nom du compatriote qui avait dû arriver à la Nouvelle- Orléans en même temps que madame Yvrande. Je ne reçus aucune réponse.
Mais ne croyez pas que je m'en sois tenu Ik^ J'allai au Havre, je m'informai et j'appris le nom du navire sur lequel ma femme s'était embarquée le 19 décembre. Ce navire emmenait beaucoup de passagers. Je me fis montrer la liste, et je n'y reconnus aucun nom ; comment deviner celui du séducteur? Ma femme avait payé ellemême le prix de la traversée pour elle, son enfant et sa nourrice... car j'ai oublié de vous dire qu'elle avait em-
l'équipage du diable S25
mené la nourrice, une négresse qui était venue avec nous de Tîle Maurice.
— Mais le nom du comte de Maugars aurait dû vous frapper dans cette liste... ce n'était pas le nom du premier venu.
— Il n'y figurait pas. M. de Maugars en avait pris un autre.
Souscarrière n'essaya pas de contester. Il se rappelait parfaitement que son ami était parti du Havre pour la Louisiane au mois de décembre 1862.
— Je fis plus, reprit Frédoc. Le navire ne devait pas rentrer en France de longtemps. Il était revenu aux Antilles après avoir touché à la Nouvelle-Orléans. Je partis et je le trouvai à la Martinique. Là, le capitaine me dit que la dame qui avait pris passage à son bord avec une petite fille et une femme de couleur paraissait être intimement liée avec un de nos compatriotes qui se faisait appeler M. Durand, et prétendait voyager pour affaires commerciales.
Il ne put pas m'en apprendre davantage, mais il me donna le signalement de cet homme..»
— Et ce signalement se rapportait à celui du comte de Maugars? demanda Souscarrière, qui suivait le récit avec une attention soutenue.
— Trait pour trait, ainsi que je l'ai vérifié beaucoup plus tard.
De la Martinique je passai à la Nouvelle-Orléans. Là, de nouvelles déceptions m'attendaient. Le négociant qui m' cuvait éerit était mort, lui aussi, de l'épidémie qui ravageait le:fpays. Le consul me déclara que les actes de décès visés par lui étaient authentiques. La dameYvrande et sa fille avaient succombé à deux jours d'intervalle, dans un hôtel français, dont le maître avait reçu les dernières déclarations dé ma femme.
Mais je ne pus jamais parvenir à savoir ce qu'étaient
226 L*ÉQUIPA&E DU DIABIK
devenus le passager Durand, et la négresse Aurore, qui avaient tous les deux quitté la ville le lendemain de Tenterrement.
Je revins en France, désespéré. •
— Mais, sacrebleu ! monsieur, s'écria Souscarrière, je ne vois dans toute cette histoire rien qui prouve d'une façon certaine que Maugars ait eu les torts que vous lui avez fait payer si cher.
— Attendez la fin et vous ne douterez plus.
J'avais résolu de me fixer à Paris, car je ne renonçais pas à découvrir un jour l'homme qui m'avait frappé dans ce que j'avais de plus cher ; mais irme fallut retourner à Maurice pour me défaire d'une habitation que j'y avais achetée en me mariant.
Je fus retenu quelques années dans llle par la liquidation de certaines affaires que j'y avais engagées. Je nie trouvai dans la nécessité d'entreprendre un voyage aux Indes, et je ne rentrai en France qu'au moment où la guerre venait d'éclater.
Je restai dans le Midi jusqu'au milieu de l'année 71. Le hasard m'avait, fait rencontrer à Marseille Louis Val-' louris. Dans la petite ville où j'étais né, je retrouvai Brigitte, qui vivait là sur un petit bien que mon père lui avait laissé.
Neuf ans auparavant j'étais allé la voir, en passant, avec ma femme et ma fille. Je lui racontai mes malheurs, je lui demandai de me suivre à Paris et elle y consentit. J'avais besoin d'une confidente sûre et dévouée ; Brigitte était d'une race de vieux serviteurs qui devaient tout à ma famille; elle avait été élevée avec moi, et elle m'avait voué une amitié qui allait jusqu'au fanatisme.
— Elle l'a bien prouvé, dit entre ses dents Souscarrière. Servir de secrétaire à un homme qui écrit des dénonciations anonymes, c'est pousser l'attachement un peu loin.
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— Brigitte connaissait mon histoire. Gomme moi, elle haïssait le séducteur et elle trouvait juste de le punir.
— Mais encore une fois qui vous a dit que ce séducteur était le comte de Maugars ?
— Un jour, je cherchais mon acte de mariage qui se trouvait avec d'autres papiers dans une cassette que ma femme avait emportée et qu'on m'avait renvoyée de la Nouvelle-Orléans ; ma main pressa par hasard^un ressort.. . La cassette avait un double fond où je trouvai...
— Des lettres de Maugars ?
— Des lettres signées qui m'apprirent ce que je cherchais depuis si longtemps. Il était question du projet de fuite en Amérique, où M. de Maugars avait des terres. Il jurait à sa complice qu'on ne la découvrirait jamais dans le désert où il voulait l'emmener. Et, pour la décider à le suivre, il lui promettait d'aimer ma fille, comme si elle eût été la sienne.
— Ce n'est pas sa faute, si elle est morte, murmura Souscarrière.
— Elle vivrait encore, s'il ne me l'avait pas volée. Laissez-moi achever ; ce sera vite fait.
Quand je fis cette découverte, j'étais établi à Paris depuis six mois, dans cet appartement que j'occupe encore. En quittant l'île Maurice pour aller dans l'Inde, j'avais changé de nom. Je voulais rompre avec un douloureux, passé et je n'avais pas perdu tout espoir de me venger.
J'étais riche et complètement indépendant, puisque je n'avais plus au monde ni un parent, ni un ami. Ceux qui m'avaient connu autrefois dans ma province m'avaient oublié.
Je me créai de ces relations qu'il est si facile de nouer dans ce monde parisien où on ne s'inquiète jamais de ce qu'a été un homme, pourvu qu'il ait des façons conve-
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nables et qu'il apporte quelque agrément dans les relations courantes.
Je m*étais donné pour un vieux garçon revenu des erreurs de la vie, mais aimant toujours le plaisir et la jeunesse ; je menais cette existence de cercle, si commode pour les isolés et les désœuvrés.
— Et c'est ainsi que vous avez connu mon neveu.
— Qui m'a toujours été sympathique.
— Et qui vous portait dans son cœur. Est-ce à cause de cela que vous l'avez mis dans la situation la plus atroce où puisse se trouver un homme ?
— La fatalité l'a placé en travers de ma vengeance. Mais Dieu m'est témoin que si je pouvais réparer le mal que je lui ai fait...
— Passez, monsieur. Vos regrets sont une insulte de plus. Parlez-moi de M. de Maugars. Yantez-vous des coups que vous lui avez portés. Vous Taviez retrouvé. Que n'alliez-vous donc l'appeler en duel?
— Ce fut ma première pensée. Je ne sais s'il aurait consenti à me rendre raison de l'outrage qu'il m'avait fait.Dix ans s'étaient écoulés déjà, et ilauraitpuje crois, s'y refuser, sans que ses amis le désapprouvassent. Vousmême, monsieur, vous lui auriez sans doute conseillé d'éviter unerencontre.
— On peut toujours forcer quelqu'un à se battre ; avec Maugars qui n'est pas patient, rien n'était plus facile.
— Peut-être en serais-je venu là, mais je ne le connaissais pas et je voulus d'abord me renseigner sur lui. J'appris bientôt qu'après la mort de la malheureuse qu'il avait entraînée à sa perte, M. de Maugars s'était marié à la Louisiane avec une créole qui avait été sa maîtresse et dont il avait un enfant... une fille du même âge que la mienne. ^
J'appris aussi que la femme de M. de Maugars était
L*ÉQniPAGE DU BIABLE 229
morte à la Louisiane, en 1868, et qu'à peine veuf il était rentré en France avec sa fille.
— Qui avait alors huit ans, dit Souscarriëre.
— Elle en avait onze quand je la vis pour la première fois. Je m'étais fait indiquer la maison de son père et je le guettais pour l'insulter.
Vous voyez que j'avais eu d'abord la pensée de risquer ma vie contre la sienne.
M. de Maugars habitait déjà la maison où il demeure encore. Je le vis sortir, tenant par la main une adorable enfant, dont la grâce et la beauté évoquèrent en moi le souvenir de l'ange que j'avais perdue. Mon cœur se serra et je sentis que mon bras ne pourrait pas se lever pour infliger à cet homme un de ces outrages qu'on ne lave qu'avec du sang.
J'attendis....
— Pour préparer une vengeance abominable. En vérité, monsieur, vous avez une façon de comprendre la sensibilité...
— Oh ! je ne vous demande pas de m'excuser, car vous ne pi)uvez pas me comprendre. Vous n'avez jamais été père. Vous ne savez pas ce que j'ai souffert. J*étais fou de cette enfant que votre ami m'avait arrachée. Ma femme, j'avais commencé par la maudire et j'en étais presque venu à l'oublier. La blessure qu'elle m'avait faite se cicatrisait peu à peu. Mais ma fllle^ je n'avais pas cessé un seul jour de la pleurer. Je la voyais sans cesse, je l'appelais... Il me semblait que je venais de la perdre. Je baisais son portrait... une miniature qui la représentait
telle qu'elle était le jour où elle me fut enlevée c'était
tout ce qui me restait d'elle.
Ce supplice, je l'endure depuis dix-huit ans, et les dernières de ces années douloureuses ont été les plus vcruelles.
Le bonheur du comte de Maugars exaspérait mes souf-
230 l'équipage du diablb
frances. Chaque fois que je le rencontrais avec sa fille, il me semblait qu'on m'arracbait le cœur. Je me disais : Le voilà, celui qui m'a pris tout ce que j'aimais. Il est heureux, lui; il est fier de cetle enfant qui pousse comme une belle fleur, et moi, je suis seul au monde. Ma fille a été jetée dans une fosse banale, et je n'ai pas môme eu la consolation d'aller porter des fleurs sur la terre qui recouvre son pauvre petit corps, car nul n'a pu me dire où était sa tombe.
Il y a des paroles que personne n'entend sans s'émouvoir et Souscarrière, qui n'était pas tendre, ne put s'empêcher de tressaillir.
— Tenez, monsieur, reprit Prédoc d'une voix vibran-te, votre neveu vous a dit sans doute que j'étais un gai compagnon, que je ne reculais jamais devant une de ces parties où les jeunes apportent le feu de leur âge, que personne ne voulait croire que j'avais soixante ans. Les gens de plaisir et les femmes galantes me recherchaient. J'étais de toutes les fêtes ; ils mé voyaient rire, et ils ne se doutaient pas que j'avais la mort dans l'âme.
Ces tortures ont duré dix ans.
— Et c'est sans doute pour y mettre un terme que vous avez résolu d'en infliger de pareilles à mes amis ? dit amèrement Souscarrière. S'il ne s'était agi que de frapper M. de Maugars... vous aviez contre lui des griefs... légitimes... mais Madeleine, mais ce malheureux d'Ëstelan... que vous avaient-il fait, eux? Que vous avait fait mon neveu qui, vous venez de le reconnaître, était presque votre ami?
— Vous ne savez pas ce que c'est que la haine, quand elle naît et grandit dans un cœur déchiré. J'étais né bon, aimant. Tout le bien que j'ai pu faire, je l'ai fait, depuis que je suis au monde. Je passe encore la moitié de ma vie à soulager des misères. On m'appelle dans ce quartier : le père des pauvres. Plus je me rassasiais de ven-
geance, plus je prenais plaisir à venir en aide aux affligés. Il me semblait que je rachetais ainsi les cruautés que je commettais.
Oui, j'ai été féroce, oui, j*ai été injuste, oui, pour atteindre mon ennemi, j'ai foulé aux pieds tous les sentiments humains, j'ai frappé aveuglément, j'ai sans pitié sacrifié des innocents.
Ne croyez pas, cependant, que j'aie médité longtemps le plan que j'ai exécuté avec une décision impitoyable. Je l'ai conçu un jour, dans des circonstances auxquelles j'ai fait allusion au début de cet entretien.
Je vous ai dit que j'avais rencontré Louis Vallouris au moment où il venait d'arriver à Paris, et que je l'avais reconnu pour l'avoir vu autrefois à Marseille; je savais qu'il était depuis bientôt dix ans sous le coup d'une accusation de vol.
Presque aussitôt après cette entrevue, j'appris que Louis Vallouris s'était présenté sous le nom de Louis d'Ëstelan chez le baron de Neufgermain dont j'avais fait, l'été dernier, la connaissance à Vichy.
M. de Neufgermain m'avait pris en amitié, je ne sais pourquoi...
— Parce que vous êtes riche. Il a une fille à marier, qui est laide à faire peur.
— Pour cette raison, ou pour une autre, les Neufgermain me recevaient très volontiers et me firent part d'une idée qui leur était venue. Ils pensaient que M. d'Ëstelan serait un parli très sortable pour mademoiselle de Maugars, qui n'avait qu'une dot assez médiocre.
— Et il vous vint à vous une autre idée, une idée diabolique... celle de laisser s'accomplir ce mariage et de dénoncer ensuite Louis Vallouris pour déshonorer sa femme et son beau-père.
— Je me suis juré que ma confession serait complète. Je vais tout vous dire. Oui, j'eus dès lors la tentation de
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me venger ainsi, mais je n'y succombai pas. Je luttai contre les pensées qui m'obsédaient et je parvins à les refouler. Je fis plus encore. Pour m'enlever à moi-même la possibilité d'exécuter le planque jeroulais dans ma tête Je fis écrire par Brigitte une lettre où je signalais au parquet la présence à Paris du nommé Yallouris, recherché pour vol commis en 1870.
— Singulier moyen que vous preniez I
— Ne comprenez- vous pas que si l'on avait arrêté dès ce temps-là M. d'Estelan, M. de Maugars et sa fille ne pleureraient pas aujourd'hui? Us ne le connaissaient pas. Peu leur importait qu'on le livrât à la justice.
N'oubliez pas que je le croyais coupable et que j'estimais faire une œuvre méritoire en débarrassant Aubijoux d'une amitié mal placée.
Je ne dénonçai d'ailleurs Vallouris qu*à demi. Je m'abstins de révéler qu'il se faisait appeler d'Estelan et qu'il hab^t la rue de Rome.
—Louable scrupule que je ne m'explique guère.
— J'ai promis d'être sincère jusqu'au bout. Cette dénonciation incomplète était le résultat d'un compromis entre ma conscience et ma haine. Je m'en remettais au hasard des événements. Je me disais : Si l'on prend ce Vallouris, c'est que Dieu ne veut pas permettre que je me venge.
Malheureusement, la police avait d'autres soucis que de s'occuper d'une vieille affaire. Ma lettre resta dans les cartons de la préfecture ; Vallouris ne fut pas même inquiété, et quelques mois plus tard, je sus qu'il allait épouser mademoiselle de Maugars.
Toutes mes colères se réveillèrent. Et cependant, j'hésitais à me servir de l'arme empoisonnée que la fatalité mettait entre mes mains. La veille du mariage, j'hésitais encore. Une rencontre accidentelle me poussa à bout. Je passais dans la rue Drouot au moment où mademoiselle
de Maugars entrait à la mairie. Je reçus un coup au cœur. Elle était si belle, si radieuse. Je pensai à la pauvre morte. Je me dis que si le père de cette heureuse fiancée ne m'avait pas autrefois enlevé ma fille, j'aurais pu, moi aussi, lamarier à un homme qu'elle aurait aimé, jouir de son bonheur, et finir ma vie auprès d'elle, cette vie que je passais à souifrir tous les supplices de l'enfer.
Alors la rage me prit. Je m'enfuis... et le soir, le préfet de police recevait une dénonciation, circonstanciée cette fois... vous savez le reste.
Souscarrière, plus ému qu'il ne voulait le paraître, avait écouté avec une attention soutenue ce récit passionné, mais le plaidoyer qu'il venait d'entendre ne l'avait pas décidé à innocenter Prédoc.
— Soit I dit-il brusquement, j'admets que vous n'avez pas prémédité cet acte odieux, le premier d'une longue suite d'infamies; mais les autres? le billet que vous destiniez & consommer la perte de ce malheureux d'Estelan et qui vous a servi à préparer une vengeance plus raffinée? Direz-vous aussi qu'en agissant ainsi vous n'avez fait que céder à un emportement subit? Vous connaissiez la situation alors. M. de Maugars était assez puni. Et ce châtiment terrible qu'il subissait n'a pas suffi à contenter votre haine. Vous avez froidement combiné une machination épouvantable.
Gomment vous excuserez-vous d'avoir exploité, pour achever votre œuvre, l'amour que M. de Bautru avait inspiré à mademoiselle de Maugars ?
Allons ! répondez ! Justifiez-vous, si vous pouvez. — Je n'ai.qu'une chose à vous dire, non pas pour essayer de me justifier, mais pour vous faire comprendre Venchaînement des faits.
Un hasard m'avait poussé dans la voie où je me suis jeté. D'autres hasards m'ont entraîné plus loin que je ne voulais aller.
334 l'équipage du dublb
Vous m'aviez confié que si mademoiselle de Maugars était veuve, votre neveu Tépouserait. C'est cette confidence imprudente qui m'a suggéré l'idée de compléter ma vengeance. Le suicide du bois de Boulogne m'a offert une occasion que j'ai saisie, et je n'ai eu qu'à présenter Prunevaux à une fille pour qu'il dissipât avec eUe la fortune de M. de Maugars.
On eût dit que Dieu me tendait des pièges pour me punir d'avoir transgressé sa loi qui nous commande de pardonner à nos ennemis.
C'est tout, monsieur. Je ne conteste aucune de vos appréciations, et j'accepte la responsabilité de mes actes.
J'ajoute seulement que j'ai toujours eu le dessein bien arrêté de me présenter à M. de Maugars et de lui dira en face : c'est moi qui ai fait tout cela. Battons-nous et tuez-moi, si vous pouvez.
La lettre que je lui ai écrite il y a quelques jours prouve que telle était mon intention.
— Une lettre anonyme, comme les autres.
— Je ne l'ai pas signée, parce que le sort de M. d'Ëstelan n'était pas encore décidé. Il l'est maintenant. L'heure est venue de me montrer.
Et puisqu'un incident imprévu me met en face de vous, c'est vous, monsieur, que je charge d'apprendre la vérité à M. de Maugars.
— Et de l'appeler en duel, n'est-ce pas?
— Je vous l'ai déjà dit.
— Alors vous croyez qu'il vous suffira de vous battre avec M. de Maugars pour que tout soit terminé?
— * Je suis à la disposition de tous ceux que j'ai offensés.
— J'y compte bien, et j'espère que l'un de ceux-là aura la joie de vous planter six pouces de fer dans le cœur ou une balle dans la tête. Ce sera d'Blstelan, mon neveu ou moi, peu importe. Vous êtes condamné à mort, et vous mourrez, je vous en réponds.
l'équipage du diablb 235
Mais Ce n*est pas assez. Il faut que le mondiB sache ce que vous avez fait. Il faut que tout Paris apprenne à quelles œuvres ténébreuses et basses est descendu ce M. Frédoc qui passait pour un galant homme*
Tous pâlissez, monsieur. C'est donc que i*ai touché juste, et en vérité je commence à croire qu'il vaudrait mieux vous laisser vivre ; vous soufiTririez davantage, et vous ne méritez pas de mourir debout, comme meurent les soldats devant l'ennemi.
— Vous vous trompez, murmura Frédoc, je ne souffrirais pas plus que je n'ai souffert, car Dieu m'a envoyé des douleurs au prix desquelles le mépris des hommes n'est rien. Qu'ils me bénissent, qu'ils me repoussent, que m'innporte! Je me suis déjà jugé.
— Et vous vous êtes absous?
— Je n'ai pas à vous répondre. Vous savez tout maintenant. Je suis aux ordres de M. le comte de Maugars et aux vôtres.
— Fort bien, dit Souscarrière, en prenant avec colère son chapeau qu'il avaitjeté sur un fauteuil. 11 ne me reste qu'une question à vous adresser. Vous m'avez déclaré tout à l'heure que vous aviez rencontré hier soir M. d'Estelan chez votre ami, M. Aubijoux. Moi aussi, je l'ai vu hier matin.
— Je sais cela.
— Eh bien I s'il vous a parlé de l'entretien que j'ai eu avec lui, il a dû vous apprendre que je l'avais engagé à ne pas user de son droit pour contraindre la fille de M. de Maugars à vivre avec lui.
— C'est Aubijoux qui me l'a appris et qui m'a demandé mon avis sur cette situation.
— Je voudrais précisément savoir ce que vous avez conseillé à M, d'Estelan et ce qu'il se propose de faire.
— Aubijoux pensait que M. d'Estelan devait renoncer à sa femme et provoquer M. de Bautru.
236 l'équipage du diabls
— M. Aubijoux avait raison.
— Moi je pensais tout le contraire.
— Alors, vous avez poussé d'Estelan à employer la force.
— Je Tai détourné de demander satisfaction à M. de Bautru qui n'est pas tenu de la lui accorder; M. de Bautru était libre d'aimer la flUe de M. de Maugars, puisqu'il la croyait veuve. 11 n'a pas pu offenser M. d'Estelan, puisque M. d'Estelan passait pour être mort.
En ce qui concerne la conduite que M. d'Estelan doit tenir avec sa femme, je n'avais pas de conseil à donner. Seulement, je ne lui ai pas caché mon sentiment. *
— Et ce sentiment était?...
— Que M. d'Estelan aurait tort d'espérer que sa femnie se laisserait toucher par sa résignation, et que, plus tard, elle reviendrait à lui.
-— Conclusion : d'Estelan fera bien de s'adresser au commissaire de police. Je n'attendais pas de vous un autre avis.
Et je suppose que M. d'Estelan le suivra. Nous sommes prévenus. C'est à nous maintenant d'empêcher ce scandale, si nous pouvons.
Je me retire, monsieur, et ce n'est pas ici que nous nous reverrons. Je vais de ce pas chez M. le comte de Maugarsetjelui répéterai fidèlement tout ce que vous m'avez dit.
Il décidera de la conduite que nous tiendrons vis-à-vis devons, car sa cause est la mienne, et je vous informerai de sa décision.
— Je Tattendrai, dit Frédoc avec calme.
Souscarrière lui tourna le dos, et s'en alla en refermant
la porte derrière lui avec une violence qui fit tressauter Brigitte, assise dans l'antichambre.
L'oncle de Bautru lança un regard furieux à cette gouvernante trop dévouée et se précipita dans l'escalier en murmurant :
— Frédoc est un monstre, mais Maugars ne m'avait dit qu'une partie de la vérité. Enlever la femme et l'enfant, c'est inouï... Pauvre Madeleine, qui pâtit des folies de son père ! Que le diable emporte les hommes à bonnes fortunes I
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