‹ L'équipage du diableChapitre 16 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Madeleine avait failli mourir du CQup qu'elle avait reçu.

Elle était restée plus d'une heure sans reprendre connaissance et on n'avait pu la transporter chez son père que le soir de cette fatale journée.

M. de Maugars et Souscarriëre avaient passé la nnit près d'elle et s'étaient efforcés à qui mieux mieux de la consoler et surtout de la calmer.

Ils n'y avaient pas réussi. La pauvre enfant ne voulait rien entendre et appelait la mort à grands cris.

Si bien que le lendemain matin, alors qu'elle venait de l'endormir, cédant à cet accablement physique qui suit toujours les grandes crises morales, le comte et son vieux camarade Savaient quittée pour aller tenir conseil entre eux.

La situation était affreuse, et ils n'y voyaient pas de remède.

La veille encore, ils espéraient s'en tirer par un départ précipité.

Ils étaient convenus d'aller avec Madeleine attendre à La Bretêche le premier départ du transatlantique de Saint-Nazaire.

Bautru, qui ne devait pas être du voyage, se préparait,

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en broyant da noir, à signer son engagement aux chasseurs d'Afrique, et il avait eu le courage de ne pas chercher à revoir celle que la fatalité rivait pour toujours à un mari qu'elle n'aimait plus.

Madeleine s'était inquiétée, puis affligée de son absence, et Souscarrière avait eu bien de la peine à expliquer cette absence par des raisons plausibles. Il avait parlé d'une affaire qui retenait Guy loin de Paris, et comme Madeleine ne se payait qu'à moitié de cette défaite, il en était venu à lui laisser entendre qu'on lui ménageait une surprise et que Guy viendrait les rejoindre en Anjou ou au port d'embarquement.

Le plan qu'avaient arrêté d'un commun accord Maugars et Souscarrière en apprenant que d'Estelan allait reparaître, ce plan scabreux consistait à laisser Madeleine dans l'ignoi^ance d'un événement qui devait bouleverser sa vie, à lui persuader qu'il fallait quitter la France et à lui apprendre la vérité plus tard.

On ne pouvait pas la lui cacher éternellement, et M.' de Maugars se promettait bien de tout lui dire lorsque le navire qui allait les porter à la Louisiane serait en mer. Les deux amis s'étaient flattés aussi de gagner de vitesse ce mari qui ne manquerait pas de se présenter chez sa femme dès qu'il serait remis en liberté.

Souscarrière s'était renseigné et il savait de bonne source que les auditions des témoins et les confrontations avec Rangouze prendraient un certain temps, que la justice ne lâche les prévenus qu'à bon escient, et que d'Estelan ne sortirait pas de sa prison avant quatre ou cinq jours, peut-être sept ou huit.

Avant l'expiration de ce délai, M. de Maugars et sa fille pouvaient être rendus à la Bretêche ; Souscarrière, resté à Paris, se serait chargé de tenir tête à d'Estelan, de lui faire entendre raison et au besoin de l'envoyer chercher sa femme là où elle n'était pas.

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A ces fins, M. de Maugars avait quitté le Yésinet pour rentrer dans son appartement de la place de la Trinité, que Souscarrière devait occuper, pour un temps, après le départ de son ami.

Et ce départ était fixé au lendemain du jour funeste où Madeleine avait vu son mari, qu'elle croyait mort, se dresser tout à coup devant elle au fond d*une des salles à manger particulières du Grand-H6tel.

Le déjeuner que cette apparition avait empêché était un déjeuner d'adieux, et Bautru n'y était pas invité.

La résurrection prématurée de Louis d'Estelan venait de déranger toutes ces combinaisons qui péchaient, à vrai dire, en plus d'un point.

Impossible maintenant de retarder le moment oh il faudrait raconter à Madeleine ce qui s'était passé depuis son mariage à l'église. Impossible aussi de partir sans régler avec d'Estelan un compte fort embrouillé.

M. de Maugars et son ami ne purent délibérer sur ces difficultés à peu près inextricables, que vingt-quatre heures après le premier évanouissement de Madeleine, qu'ils n'avaient pas pu quitter jusqu'à ce qu'elle reposât

Souscarrière entama la conférence en racontant sa conversation, ou plutôt son altercation avec d'Estelan, et il ne cacha pas au comte la concession finale qu'il avait été obligé de faire à ce mari trop bien armé par la loi pour qu'on pût lui refuser de voir sa femme.

Et au grand étonnement de Souscarrière, le comte ne s'était pas récrié ; il n'avait pas contesté le droit qu'avait son gendre de.réclamer cette entrevue.

Il s'était fait un changement dans les idées de M. Mau' gars depuis qu'il ne pouvait plus douter de l'innocence de d'Estelan. A la haine farouche qu'il portait à ce mal' heureux avaient succédé des sentiments plus justes*

11 reconnaissait ses torts, il regrettait de s'être laissé aller à l'accès de colère qui avait poussé d'Estelan à

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sauter par la fenêtre, et il n'était pas éloigné de convenir qu'il devait s'en prendre surtout à lui-même des malheurs dont cette scène avait été le point de départ.

Cependant, il ne se résignait pas encore à sacrifier Madeleine» Il déplorait qu'elle aimât Guy de Bautru qu'elle ne pouvait plus épouser, mais il lui répugnait de la livrer à Louis d'Estelan.

Il se trouva donc d'accord avec Souscarrière pour persister dans le projet de partir, après avoir loyalement tenu l'engagement pris par l'ex-colonel de la territoriale. Les deux amis convinrent que d'Estelan serait reçu par Madeleine et qu'après l'avoir vu, elle choisirait son sort.

Si, comme ils l'espéraient, elle préférait l'expatriation, Souscarrière se chargerait d'assurer le départ de Maugars et de sa fille, avec ou sans la permission de d'Estelan.

Si, au contraire, Madeleine se soumettait, ce serait à elle de régler, comme il lui plairait, la triste existence qu'allait lui fairé'ce mariage forcé.

Et il était de l'intérêt de tous de sortir le plus tôt possible d'une incertitude intolérable.

Sans consulter Madeleine qui dormait, mais du consentement de Maugars, Souscarrière écrivit à d'Estelan qu'il pourrait se présenter chez sa femme dans l'aprèsmidi, et envoya la lettre par un messager sûr.

Après quoi, il proposa à son ami de s'acquitter à sa place d'une mission désagréable.

La marquise de Puygarrault était restée à la campagne.

M. de Maugars n'avait pas jugé à propos de la tenir au courant des nouveaux événements qui venaient de bouleverser tous ses projets. 11 connaissait le caractère de sa chère cousine, et il tenait à éviter des scènes pénibles et des récriminations inutiles.

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Elle a?ait déjà pris la mouche, quand Souscarrièra lui avait annoncé qu*il allait emmener tout le monde à La Bretêche. Elle Tavait même traité de vieux lou. Elle pré* tendait que lui et Maugars changeaient d*avis tous les matins, et elle déclarait que rien au monde ne la déci* derait à quitter sa villégiature des environs de Paris pour s'enfouir au fond de l'Anjou dans un manoir propre à loger des hiboux.

L*ex-officier de chasseurs d'Afrique était bon cheval de trompette. Il ne s'effrayait pas du bruit et les objurgations le laissaient froid. Nul ne savait comme lui soutenir les assauts de l'irascible douairière, et il ne reculait pas devant la corvée de lui dire à quelles extrémités ses proches en étaient réduits»

Il s'offrit donc à lui porter ces mauvaises nouvelles^ et le comte accepta ses services avec empressement.

En suite de quoi, Souscarrière était parti après soa déjeuner, pour le Yésinet, laissant à M. de Maugars le soin de préparer sa fille à une entrevue douloureuse.

Souscarrière ne se doutait pas qu'eâ revenant de ce voyage entrepris pour calmer une parente difficile et pour la prier d'occuper, tant qu'il lui plairait, la villa louée par son cousin, il ne se doutait pas, ce brave colonel, que le hasard allait lui livrer l'homme qu'il cherchait depuis si longtemps, le dénonciateur anonyme^ l'ennemi invisible.

Et M. de Maugars prévoyait encore moins ce dénoue-^ ment du drame intime où il jouait un rôle bien lourd âi porter. Il n*y songeait même plus : il avait oublié que tous ses malheurs étaient dûs à ce personnage inconnu qui le poursuivait de sa vengeance.

M. de Maugars, accablé par des catastrophes répétées, n'était plus le hautain gentilhomme d'autrefois. Tant de désastres avaient abattu sa fierté, et détrempé son caractère. Il n'essayait plus de lutter et il n'espérait

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plus rien; Il se laissait aller au cours des événements.

La conviction, lentement acquise, de ses torts envers d'Estelan était pour beaucoup dans cette détente d'une volonté jusqu'alors indomptée, dans ce retour à la modération.

Après le départ de Souscarrière, resté seul dans ce cabinet oîi il avait reçu naguère la visite du commissaire délégué pour arrêter son gendre, Maugars refit son examen de conscience. 11 se repentit de ses violences, il plaignit d'Estelan, il se dit qu'il lui devait une réparation et il se promit de ne pas chercher à influencer la décision de Madeleine.

Il était pourtant obligé de la préparer à cette entrevue avec son mari. D'Estelan, averti par la lettre que Souscarrière lui avait fait porter le matin, n'allait pas manquer de venir. Le comte, qui connaissait bien Madeleine, était sûr qu'elle ne refuserait pas de le voir.

Et Madeleine ne savait rien. Depuis le coup de foudre qui l'avait frappée au Grand-Hôtel, ses heures s'étaient passées à souffrir et à pleurer. Ni son père, ni Souscarrière n'avaient eu le courage d'aborder des questions déchirantes. Ils s'en étaient tenus aux bonnes paroles, aux condoléances vagues. Et elle ne les avait pas interrogés. On eût dit qu'elle devinait la vérité et qu'elle tremblait de l'apprendre de leur bouche.

— Quel réveil je lui ai ménagé, pensait Maugars, accoudé sur une console. et tenant sa tête à deux mains. Et comment lui avouer que c'est mon emportement qui a causé tout le mal?

Il y avait bien longtemps qu'il s'interrogeait ainsi. La journée s'avançait et il en était encore à se demander ce qu'il allait faire pour adoucir l'épreuve qui attendait sa fille. •

Un bruit léger lui fit tourner la tête. Madeleine était devant lui, pâle, mais calme. Elle n'avait pas quitté le

deuil et elle avait eu la force de s'habiller, comme si elle eût prévu qu'elle allait se trouver en présence de d'Estelan.

Elle se jeta dans les bras de son père et 41s confondirent leurs larmes. Mais elle reprit bientôt possession d'elle-même et ce fut elle qui parla, alors que M. de Hangars pleurait encore.

— Pourquoi vous désoler, mon père? dit-elle doucement. Croyez-vous donc que je ne saurai pas faire mon devoir?

— Ton devoir, malheureuse enfant I s'écria le comte Mais tu ne comprends donc pas à quels sacrifices tu te condamnes? Ton mari a le droit de t* enlever à tous ceux que tu aimes. Et ce droit, il en usera.

— Il n'exigera pas que je me sépare de vous.

— Tu te trompes. Il me hait et il a raison de me haïr.

— Vous haïr, lui? c'est impossible vous, si bon, si tendre, vous qui l'aviez choisi parce que vous croyiez qu'il me rendrait heureuse.

— Tu ne sais pas... tu ne peux pas savoir... Écoutemoi, Madeleine, et prépare toi à soufTrir plus que tu n'as souffert encore.

Ton mari a été accusé d'avoir volé.

— Que dites-vous?

— La vérité. On est venu ici pour l'arrêter au moment où vous rentriez de l'église. C'est moi qui ai reçu le commissaire... il m'a montré un mandat d'amener... il m'a exposé des faits qui remontaient à dix ans... J'ai cru que d*Estelan était coupable... Je lui ai présenté un pistolet et je l'ai sommé de se brûler la cervelle.

*— Quoi! sans l'entendre?... sans lui demander?...

— Sels explications ne m'ont -pas convaincu de son innocence. Je lui ai reproché ce qu'il avait fait. J'ai été dur et injuste. Alors, il s'est précipité par cette fenêtre oii tu courais, quand je t'ai retenue... je venais de le

voir gisant sur le sol, ensanglanté... je pensais qu'il était mort et je voulais t'épargner un horrible spectacle... Quelques heures plus tard, j'apprenais qu'il avait survécu à sa chute... je ne te l'ai pas dit... il aurait fallu te dire aussi que l'homme dont tu portais le nom était poursuivi pour vol.

Pardonne-moi, Madeleine, pardonne-moi d'avoir manqué de courage.

— C'est moi qui en ai manqué, mon père. J'aurais dû m'arracher de vos bras... vous supplier de me conduire près de ce corps que la vie n'avait pas encore abandonné.... je n'ai su que pleurer el m' évanouir... j'ai été lâche comme je l'ai été encore hier quand j'ai vu m'apparaitre celui que j'avais trop vite oublié.

— Ne t'accuse pas, Madeleine, Qui donc aurait reçu sans faiblir ces coups effroyables? Accuse-moi plutôt d'avoir douté de toi. J'aurais dû ne te rien cacher... Rapprendre que ton mari vivait, mais qu'il était sous le coup d'une accusation infamante... et t'emmener en Amérique.

-— Vous m'avez proposé de partir et j'ai accepté. J'aurais refusé si j'avais su que je n'étais pas veuve. Je n'aurais pas abandonné mon mari injustement soupçonné.

— Oui, injustement. La lumière s'est faite. Le coupable a été découvert. D'Estelan est réhabilité... il est libre maintenant.

— II était donc en prison?... et je l'ignorais!

— Il n'y est resté qu'un très petit nombre de jours, et il était trop tard alors pour te l'apprendre. Nous avons été accablés par des fatalités inouïes. Peu de temps après la disparition de d'Estelan, on a trouvé dans le bois de Boulogne un homme qui venait de se suicider et on a cru que c'était lui. Je l'ai cru aussi... je le croyais encore lorsque je rêvais pour toi le bonheur dans un autre mariage, lorsque je t'encourageais à aimer Guy de Bautru

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— Mon père, je vous en conjure, ne prononcez pas ce nom, murmura Madeleine.

— Et je n'y ai que trop bien réussi, reprit amèrement M. de Maugars, car tu Taimes et tu n*as plus le droit de Taimer.

Comprends-tu maintenant mon désespoir? Comprendstu que je me maudisse, moi qui ai causé ton malheur, moi qui t'ai jetée dans la situation la plus horrible où puisse se trouver une femme ?

Te demandes-tu quel vertige m'a poussé à écarter Guy de Bautru pour te donner à un homme que je connaissais à peine, et plus tard, alors que tu avais accepté ce d'Ëstelan, à réveiller dans ton cœur un amour que j'avais tout fait autrefois pour éteindre ?

Je t'adorais, Madeleine, et j'ai été ton bourreau.

— Vous, mon pèrel Ahl je vous le jure, je n'ai pour vous que de la reconnaissance. J'étais une enfant et je m'en remettais à vous du soin de diriger ma vie. Savaisje seulement "si le sentiment que m'inspirait Guy de Bautru était de l'amour ? Hélas I je le sais maintenant^ mais À Dieu ne plaise, que je vous reproche d'avoir plus tard approuvé cet amour. Je vous ai dû de goûter des joies qui ne reviendront plus.

Soyez béni, mon père, et promettez-moi que nous ne nous quitterons jamais.

— Jamais, si tu le veux^ Madeleine. Il dépend de toi de retrouver les jours heureux de ton enfance... de revoir la Louisiane où tu es née et où je possède encore un coin de terre... une habitation où nous pourrons vivre tous les deux, où nul ne viendra nous chercher, ou le passé ne sera plus pour nous qu'un mauvais rêve. Notre ami Souscarrière a tout préparé pour que nous puissions partir sans que personne sache où nous allons.

Dis un mot, et dans quelques jours nous serons en .mer.

— Partir, murmura Madeleine, partir... sansmon mari?

— Il refuserait de nous suivre. Je te dis qu'il me hait et qu'il ne me pardonnera jamais le mal que je lui ai fait. Là où je serai, d'Estelan ne peut pa» être.

Entre lui et moi, il faut choisir.

Madeleine baissa la tête et ne répondit pas. Elle pleurait.

— Oui, reprit le comte avec une émotion qui faisait trembler sa voix, entre lui et moi, car Guy de Baulru n'est plus en cause. Entre ton amour et ton devoir, tu ne peux pas hésiter, et tu n'hésites pas.

Bautru a pris son parti en homme de cœur. Il va s'en- .gager et il ira se faire tuer en Afrique.

Mais c'est assez de résignation. Tu as sacrifié ton amour. Ton devoir n'exige pas que tu sacrifies ton père à ce d'Estelan qui a souffert injustement, je le reconnais, mais qui est responsable aussi de nos désastres. Il était innocent; que ne venait-il se faire juger, au lieu de se cacher? Que ne t'écrivait-il qu'il vivait, au lieu de te laisser sans nouvelles?

En parlant ainsi, M. de Maugars oubliait, volontairement peut-être, que son gendre était venu souvent errer autour de la villa du Vésinet pour jeter un bouquet à Madeleine.

Mais M. de Maugars avait bien des raisons pour ne pas être impartial.

— Peut-être ignorait-il que je le croyais mort, murmura Madeleine. .

— Tu prends sa défense 1 s'écria le comte. Ne vas-tu pas aussi trouver tout naturel qu'après t'avoïr abandonnée, alors qu'il craignait de se montrer, il vienne, maintenant qu'il a réglé ses comptes avec la justice, parler en maître qui réclame son esclave?

— Sait-il que j'aime M. de Bautru/ demanda la jeune femme avec effort.

— Il le sait. Souscarriëre le lui a dit et Souscarrière lui a déclaré aussi que son neveu avait cessé de te voir, qu'il allait se faire sol4at en Algérie pour ne plus te rencontrer. Un galant homme, à la place de d'Estelan, n'aurait pas voulu être en reste de générosité. Il n'aurait pas cherché à reprendre de force un cœur qui ne lui appartenait plus. Il ne se serait pas présenté la loi à la main.

— Est-ce donc là ce qu'il a fait?

— C'est ce qu'il va faire. Quand tu es tombée mourante à ses pieds, il a bien voulu avoir pitié de toi et attendre, pour user de son droit, que tu fusses en état de le recevoir. Mais il veut te voir; il l'exige impérieusement. Notre ami a dû lui jurer que je ne m'y opposerais pas. Et j'y ai consenti.

— Ainsi, il viendra ? interrogea Madeleine, frémissante.

— Il va venir.

— Aujoqrd'hui?

— Dans une heure... dans un instant, peut-être. Souscarrière lui a écrit ce matin que ma maison allait lui être ouverte. Et, depuis ce matin, je ne vis plus, car je me demande si tu auras le courage de supporter l'entrevue que nous avons eu la faiblesse de promettre»

— Il le faut, dit Madeleine d'un ton ferme. Je désire même que personne n'assiste à cette entrevue.

— C'est bien ainsi qu'il l'entend. Et j'aime autant ne pas le voir, car je ne répondrais pas de rester maître de moi.

Tu le verras donc seule. Que lui diras-tu? J'espère que tu ne vas pas t'humilier devant cet homme que tu as honoré en acceptant de porter son nom. Souviens-toi que tu es ma fille et que c'est à M. Louis Yallouris de te demander pardon.

«— Qu'ai-je donc à lui pardonner, mon père ?

-* De n'avoir pas prévu qu'on l'accuserait, injustement

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je le sais, mais n'importe... le mari de mademoiselle de Maugars ne devait pas exposer sa femme à de telles aventures.

Madeleine, que la douleur n'égarait pas, comme la colère égarait M. de Maugars, ne se sentait pas de force à reprocher au malheureux d*Estelan une négligence qu'il avait payée si cher. Elle avait un sentiment plus juste de la situation; elle se proposait de s'adresser au cœur de son mari, et de le prendre pour juge.

Elle se tut cependant, car elle voyait bien que son père ne transigerait pas sur le point qui le touchait le plus, sur la séparation, sur le départ pour la Louisiane, •et elle désespérait d'amener d'Estelan à céder aux volontés du comte de Maugars.

Il allait insister, ce terrible père, qui s'était juré de prêcher la conciliation à sa fille et qui, depuis le début de l'entretien, faisait tout le contraire, mais son valet de chambre entra dans le cabinet et lui remit la carte de Louis d'Estelan.

Ce valet de chambre n'avait pas la figure de circonstance que prennent les domestiques pour annoncer quelqu'un, lorsqu'ils supposent que l'arrivée de ce visiteur va contrarier leur maître.

En prévision d'un prochain départ pour de lointains pays, le comte avait renvoyé tous ses gens, excepté Julie, la femme de chambre de sa fille. Le valet de chambre n'était à son service que depuis trois jours.

La rentrée de d'Estelan dans une maison d'où il était sorti par la fenêtre ne pouvait donc surprendre que le portier.

— Priez ce monsieur d'attendre, dit M. de Maugars, et ne recevez plus personne, excepté M. Souscarrière.

Et quand le domestique fut sorti :

— Il est là, reprit-il, en montrant à sa fille la porte du cabinet qui s'ouvrait sur le salon.

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Madeleine pâlit, mais elle répondit sans hésiter :

— J'y vais.

— Jure-moi que tu ne céderas pas s'il essaye de t* arracher à ton père, dit le comte d'une voix sourde.

— Je jure que je vaus aime plus que tout au monde, et que je vous aimerai toujours, quoi qu'il arrive, répondit Madeleine.

Et elle entra dans le salon où son mari l'attendait.

M. de Maugars était violemment tenté de l'y suivre, mais il se rappela que d'Estelan avait sa parole par procuration, Souscarrière ayant promis que Fentrevue serait un tête-à-tàte, et il eut assez de puissance sur lui-môme pour ne pas bouger.

D'Estelan était debout, grave et froid comme un justicier.

Les conseils de Frédoc avaient porté leurs fruits.

La veille, quand d'Ëstelan avait vu Madeleine évanouie dans les bras du comte de Maugars, il s'était précipité pour la secourir, et si Souscarrière n'avait pas arrêté ee premier élan, peut-être serait-il tombé aux pieds de sa femme, peut-être même la scène aurait-elle fini, sinon par une réconciliation, du moins par un accord.

Et le soir, après avoir consulté M. Aubijoux, d*Estelan penchait encore pour le pardon, pour l'oubli du passé. Il inclinait à se montrer généreux et indulgent, à attendre que Madeleine, calmée, se guérit d'une passion qui n'avait pas pu pousser de bien profondes racines dans son jeune cœur, à suivre la voie indiquée par Souscarrière, qui avait fait luire à ses yeux l'espoir de reconquérir avec le temps ce cœur fourvoyé.

Il reconnaissait ses propres torts et il excusait ceux de Madeleine.

Mais Frédoc était venu, Frédoc avait parlé, et ses aphorismes sur les femmes étaient entrés comme des flèches dans l'âme ulcérée de d'Estelan. Elles n'aiment que ceux

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qui les domptent, disait ce philosophe amer ; fou qui leur cède ; plus fou qui les implore. ËUes ignorent la reconnaissance ; elles n'adorent que la force. Prédoc sous-entendait évidemment : si vous renoncer à exercer vos droits, la vôtre rira de vous avec son amant.

Et d*Ëstelan arrivait chez le comte de Maugars fermement résolu à mettre en pratique les théories tranehantes d'un vieillard désabusé.

— Je ne viens pas vous demander de m'expliquer votre conduite, commença-t-il durement, et je compte que vous n'allez pas me demander de vous expliquer la mienne. Votre père et ses amis ont dû vous renseigner.

Je viens vous chercher, madame.

— Je suis prête à vous suivre, répondit Madeleine sans hésiter.

D'Estelan tressaillit. Il ne s'attendait pas à la trouver si calme et si résignée, et la soumission de la fille du comte de Hangars le touchait encore plus qu'elle ne l'étonnait. Peu s'en fallut qu'il ne changeât de ton, mais il se raidit contre un sentiment qu'il prenait pour de la faiblesse et il reprit :

— Je croyais que vous aimiez M. de Bautru?

— Je l'ai aimé, et je l'aime encore ; je m'efforcerai de l'oublier.

-^ Mais vous n'êtes pas sûre d'y parvenir?

— Je suis sûre de remplir mon devoir, et mon devoir est de vous obéir.

— Ainsi, c'est uniquement par devoir que vous consentez à être ma femme? Vous ne me teniez pas ce langage avant que la loi m'eût donné des droits sur vous. Personne ne vous a contrainte, et^'avais alors la simplicité de penser que vous m'épousiez parce que vous m'ai-

. mie2.

— Vous ne vous trompiez pas.

— Bt vos sentiments ont changé en moins de temps

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qu'il ne m'en avait fallu pour vous plaire? Peut-être changeront*ils encore. Un de vos défenseurs m*a fait en'trevoir hier cette consolante perspective.

De quelle cire est donc pétri 'Votre cœur où les impressions s'efiTacent comme la trace de vos pas sur le sable? Le vent qui emporte l'ancien amour vous apporte le germe d'un amour nouveau.

Et vous me parlez de devoirs I Croyez-vous donc que les vôtres se résument tous dans ce triste mot : l'obéissance?

— Ce mot, je ne l'aurais pas prononcé, si vous n'ayiez pas commencé par me dire : je veux.

— Fallait-il donc vous dire : je prie... me mettre à vos genoux pour obtenir ce que j'ai le droit d'exiger... moi que vous ayez trahi, moi qui ai été calomnié, honni, traqué? C'est pour votre père que j'ai souffert, car c'est lui qu'on voulait frapper en me dénonçant, et c'est votre père qai m'a chassé pour laisser le champ libre au neveu de son ami. Et je me présenterais ici en suppliant? Il y comptait peut-être... et sans doute vous lui aviez promis de me faire acheter votre pardon en m'obligeant à me soumettre à ses caprices.

— Je n'ai rien dit à mon père que je ne vous aie dit à vous-même.

•— Nierez-vous qu'il ait le projet de vous emmener à la Louisiane ?

— Il n'a jamais songé à m'y emmener malgré vous.

^— Mais si je vous permettais de l'y suivre, vous partiriez avec joie?

— Il n'y a plus de joie pour moi au monde. J'ai souffert et je souffre encore aiilant que vous.

— Vous souffrez d'être séparée de M. de Bautru ! dit d'Estelan avec amertume.

— J'ai souffert par vous, car je vous ai pleuré, et vous me laissiez pleurer. Votre silence m'a livrée sans défense

à un entraînement qui a été plus fort que ma volonté. Une lettre de vous m'aurait sauvée. Mais vous viviez et je ne le savais pas* Vous vous cachiez de moi, jicomme s» vous aviez craint que je fisse cause commune avec vos ennemis. .

— Interrogez votre père. S'il est sincère, il vous répondra que je n*ai pas cessé un instant de penser à vous. Il le s^it bien, car il n'ignore pas que j'ai été arrêté à la gare Saint- Lazare, au moment où je prenais mon billet pour le Yésinet. J'y venais tous les soirs, et je passais mes nuits à regarder la villa que vous habitiez. .

— Et vous n'entriez pas?

— Si j'étais entré, votre père m'aurait reçu comme il me recevrait encore si je m.'avisais de me présenter à lui... et vous... vous seriez tombée ep syncope... comme hier aa Grand-Hôtel.

- Non', je n'ai pas cherché à vous parler, car je n'imaginais pas qu'on vous irisait accroire que j'étais mort, eft j'avais la sottise de compter sur vous. Je me disais : le cœur ne se trompe pas. Son instinct de femme devinera l€is raisons qui m' empêchent. de me montrer. Et elle saura que je ne l'oublie pas, car elle trouvera chaque matin des fleurs sur le banc où elle vient s'asseoir.

— Quoi? ce bouquet?...

— C'était moi qui l'apportais. J'escaladais la grille do jardin à l'heure où vous dormiez. Et je restais dans le bois, jusqu'au jour, pour contempler vos fenêtres. J'étais bfen niais, n'est-ce pas? Quand il m'arrivait do. vous apercevoir de loin, j'emportais une provision de bonheur qui

" me consolait des affreux embarras où les violences de votre père m'avaient jeté. Tenez! un soir, pour vous épargner une scène pénible, j'ai fui devant un homme.

— C'était vous ? s'écria Madeleine. ,

— Oui, c'était moi ; je vous ai vue et vous m'avez vu. Vous marchiez à côté de cet homme qui m'a poursuivie

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