‹ L'équipage du diableChapitre 18 sur 30 · III- — ^^^ ' 'I I II · texte numérisé non relu

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cun de nous, car il a souflert, lui, dans son honneur. Mon devoir était de l'informer de ce que je viens d'apprendre. On vient de me dire qu'il était dans ce salon. Je suis en* trésans savoir qu'il y était avec toi, et tu ne peux pas nà'en vouloir d'avoir abrégé une entrevue désagréable. Ce ne sera pas la dernière, malheureusement, car M. d'Estelan ne me paraît pas disposé à entendre raison... il reviendra... à moins quc.mais il ne s'agit pas décela, et je perds un temps précieux.

Où est ton père ?

— Dans son cabinet, et je vais...

La porte du cabinet s'ouvrit, et le comte parut.

— Comment, c'est toi? dit-il à Souscarrière. Que se passe-t-il donc? /

— J'ai à te parler.

— Et... lui? demandaM.de Maugars, en regardant sa fille.

— D'Estelan ? répondit Souscarière, il vient de partir.

— Tu l'as chassé ?

— Non. Il a couru où il devait aller. Je vais t'explique r tout cela... quand nous serons seuls.

Madeleine n'a pas besoin d'entendre ce que j'ai à te raconter.

M. de Maugars vint à elle, lui prit les mains, et lui demanda en la regardant fixement:

— Que t'a dit cet homme?

— Que sa volonté était que je le suivisse, murmura Madeleine.

-^ Et tu ne m'as pas appelé pour te protéger?

— Il ne me menaçait pas, mon père.

— Mais au moins tu lui as répondu que tu ne te soumettrais pas à sa tyrannie ?. . . que, si tu n'avais pas le courage de résister, je résisterais, moi?

— J'ai répondu que j'obéirais, dit Madeleine avec effort. ■ '

S58 l'équipage du diable

— Malheureuse enfant ! tu veux me désespérer.

— Maugars t Vécria Souscarrière; tu ne vois donc pas qu'elle' pleure? Pas un mot de plus ou je me fâche avec toî..;Sacrebleu I le moment serait mal choisi^ car nous avons plus besoin que jamais de marcher d'accord contre l'ennemi commun.

— L'ennemi commun ! répéta machinalement le comte.

— Je te dis encore une fois que j'ai à te parler. Quand tu m'auras entendu, tu reconnaîtras que nous avons mieux à faire que de tourmenter ta fille.

Embrasse ton père, ma chère Madeleine, et laissenous.

Madeleine, émue jusqu'aux larmes, mais grave et recueillie, tendit son front à son père qui y mit un baiser, serra la? main de Souscarrière et sortit.

— Ah I ça, dit M. de Maugars, dès qu'elle fut partie, m'expliqueras-tu ?. . .

— Tout, mon ami, mais je ne pouvais pas parler devant elle, puisqu'il s*agit de tes fredaines d'autrefois.

— Souscarrière I s'écria le comte irrité.

— De tes amours avec cette femme mariée... la femme que tu as enlevée et dont le mari t'a déclaré une vendetta qui dure depuis dix-huit ans.

— Et à quel propos viens-tu remettre sur le tapis cette histoire que je t'ai racontée moi-même, il n'y a pas huit jours?

— Eh! parbleu! parce que je le connais enfin, cet eijnemi que nous cherchions et que nous désespérions de trouver jamais.

— Moi aussi je le connais, ou du moins je connais son nom. Ne t'ai-je pas dit qu'il s'appelait Yvrande?

— Parfaitement. Mais il s'appelle maintenant Frédoc.

— Frédoc I Quoi I Ce Frédoc que tu me vantais, qui est l'ami de ton neveu.. . presque le tien ?

—Lui-même. Tu Favais soupçonné un instant. Tes pressentiments ne te trompaient pas. C'est bien Frédoc qui, en 1862, habitait Paris ayec sa jeune femme, beaucoup plus jeune que lui et que toi, car il a ton âge... soixante ans, ou peu s'en faut.

— Qui t'a dit cela ?

— Frédoc lui-même.

— Mais il ment. Ne t'es-tu pas assuré que les lettres anonymes ne sont pas de son écriture ?

-^ C'est sa gouvernante qui les a écrites sous sa dictée, et c'est par cette femme que je suis arrivé jusqu'à lui. Elle a commis l'imprudence d'apporter elle-même une note au journal de Métel...un garçon que mon neveu connaît/ et qui a eu l'heureuse idée de suivre la porteuse d'avis... je l'ai rencontré pendant qu'il lui donnait la chasse... il m'a mis au courant... je me suis chargé de la poursuite... et la gouvernante, qui ne se doutait pas que j'étais sur ses talons, m'a mené tout droit au domicile de son maître.... rue de la Bienfaisance^

Je doutais encore qu'il fût l'auteur de ces infamies. Je me* demandais même si cette créature n'était pas une de tes anciennes maîtresses, agissant pour son propre compte.

. Mais Frédoc, quand il s'est trouvé en face de moi, n'a pas hésité à se déclarer. Je suis même obligé de convenir qu'il y amis une certaine... comment dirais-je? une certaine crânerie.

Il m'a nettement signifié qu'il ne se repentait pas de ce qu'il a fait, qu'il se considérait comme étant oITensé et qu'il n'aspirait qu'à se couper la gorge avec toi.

En un mot, son attitude et son langage ont été conformes aux intentions exprimées dans le manifeste qu'il t'a adressé et que nous avons lu ensemble dans un cabinet de restaurant, sur la place du Havre.

— Ainsi, il avoue qu'il a dénoncé mon gendre, qu'il a

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attendu pour le dénoncer la célébration du mariage, qu'il a écrit ce billet trouvé dans le bois de Boulogne?...

— 11 avoue tout. Bien mieux, il s'en vante.

— .Et il prétend justifier sa conduite en alléguant que j*ai été autrefois Tamantde sa femme?

— U allègue cela et autre cbose encore.

— Quoi donc? demanda le comte ^qui pâlissait à vue d'œil.

— Il prétend que tu la lui as enlevée et que tu t*es enfui avec elle en Aipérique.^Je me suis récrié, car tu ne m*avais pas dit un mot de cela. Mais il a persisté et il est devenu tellement affirmatif...

— C'est vrai. Sa femme m'a suivi à la Louisiane.

— Et elle est morte en arrivant ?

— Ce n'est pas moi qui Fai tuée, dit brusquement M. de Maugars.

— Non; elle a été emportée par la fièvre jaune. Mais«.. elle n'était pas partie seule.

— Elle est partie avec moi, tu le sais bien, puisque je viens de te l'apprendre.

— Voyons, Maugars, pas d'équivoque. Tu as jugé à propos, il y a huit jours, de me cacher une partie de la vérité... je ne sais pas pourquoi, par exemple... mais Frédoc me l'a dite tout entière.

— Que t'a-t-il dit? balbutia le père de Madeleine.

— Que tu avais emmené non-seulement sa femme, mais son enfant... un enfant au maillot... et une nourrice par dessus le marché.

Du diable si je t'aurais cru capable d'une pareille extravagance... car c'en était une, et des mieux conditionnées.

Tu étais donc bien amoureux de cette femme?

— J'étais fou... Mais... l'enfant?

— Eh bieni l'enfant était une fille, à ce qu'il paraît.

— Et Prédoc sait-il ce qu'elle est devenue?

— Il sajt qu'elle est morte presque en môme temps que sa mère. Et c'est surtout cette mort qu'il te reproche. Il se serait consolé sans trop de peine d'avoir perdu son infidèle, mais il ne t'a pas pardonné de l'avoir privé d*uQ:e petite fille qu'il adorait.

Tout cela est dans la nature, il faut le reconnaître^ et il prétend, non sans raison, que l'enfant aurait vécu, situ ne l'avais pas emmenée dans un pays qui est périodiquement ravagé par des épidémies meurtrières.

— Et c'est uniquement parce qu'il Ta perdue que ce furibond me persécute?

— Pas pour un autre motif. Il a oublié sa femme, et il ne pense qu'à venger la mort de son enfant.

C'est même afin de t'appliquer la peine du talion qu'il t'a frappé dans la personne de Madeleine. Le bonheur de ta fille l'exaspérait. Il a trouvé des paroles presque éloquentes pour exprimer ce qu'il souffrait, par comparaison, lorsqu'il la voyait si belle, si aimée, si heureuse. Il pensait à celle qu'on lui avait prise, aux joies dont tu l'avais frustré.

M. de Maugars baissait la tête et se taisait, à: la grande surprise de Souscarrière, qui s'attendait à entendre son ami se justifier avec emportement.

L'attitude du comte était bien faite pour l'étonner, lui qui connaissait le caractère violent de ce soldat accoutumé à commander et à ne jamais céder, même quand il avait tort.

M. de Maugars écoutait, courbé comme un coupable, les reproches amers de Frédoc, traduit, par un camarade aussi sincère que dévoué.

Evidemment, il reconnaissait que ces reproches, il les avait mérités ; mais, phénomène beaucoup plus surprenant, il ne récriminait pas contre l'atrocité des ven^ geances exercées tardivement par un trop rancuneux mari.

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Et Souscarrière se disait: •

— Il y a dans cette affaire qaelqae chose qai m'échappe» Maugars ne serait pas si abattu, si humble, tranchons le mot, s'il n'avait sur la conscience que TenlèTement d'une femme, qui ne demandait sans doute qu'à se laisser enlever.

Mais il faut que je le confesse à fond, car il s'agit de décider la conduite que nous allons tenir tous à rencontre de M. Frédoc, ci- devant M. Yvrande.

Je vais tâcher dé m'y prendre adroitement.

Et s'asseyant à côté du comte, qui s'était jeté sur un canapé, il commença ainsi,, de sa voix la plus douce :

— Mon vieux Maugars, j'espère que tu ne te méprends pas sur mes sentiments. Tu te tromperais fort, si tu t'imaginais qae j'ai passé à l'ennemi. Mon devoir était de t'exposer les griefs de l'homme qui te poursuit de sa haine, mais je trouve qu'il a excédé de beaucoup la mesure des représailles permises. Tu as eu des torts au début, mais en se vengeant comme il l'avait fait, il s'est mis, en quelque so.rte, hoTs la loi. Nous aurions vraiment le droit de lui courir sus comme à une bête fauve.

Inutile d'ajouter que je ne suis pas d'avis d'en venir à ce moyen-là. Jouer du couteau ou du revolver pour se débarrasser d'un enragé, c'est bon pour des sauvages. Nous ne sommes pas ici en Amérique.

M. Frédoc est ce que l'on nomme dans les pays civilisés un gentleman^ et on peut, sans se compromettre, lui faire l'honneur de le rencontrer les armes à la main.

Cette longue et triste histoire ne peut finir que par un duel, et ce duel il le désire; il m'a môme chargé de te l'offrir.

A ces mots, le comte tressaillit de la tête ai;i pieds. Son visage, déjà très pâle, se décomposa.

— C'est inouï, pensait Souscarrière, qui ne le perdait

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pas de Yue ; en vérité, si je ne le connaissais pas, je croirais qu'il a peur.

Et il reprit :

— Mon cher, si je n'avais consulté que mes préférences, j'aurais pris raffaireà mon compte. J'aurais souffleté, pour commencer, ce M. Frédoc qui a rendu mon neveu si malheureux. Il a passé sa colère sur Guy qui ne Tavait point offensé. J'aurais passé la mienne sur lui. C'était dans Tordre.

Mais j'ai (jensé qu'en bonne justice, c'était à toi que devait revenir le plaisir de lui donner un coup d'épée, car ce qu'il nous a fait n'est rien à côté des amertumes dont il t'a abreuvé.

J'ai donc réservé ton droit de priorité. M. Frédoc ne l'a pas contesté. Tu te battras avec ce féroce personnage quand tu voudras.

— Jamais I dit sourdement M. de Maugars.

— Gomment I tu refuses ce duel que je t'ai ménagé et qui terminerait tout à notre satisfaction, car je suis certain que notre ennemi resterait sur le carreau ?

— Je ne puis pas tuer cet homme... ni même croiser le fer avec lui.

— Pourquoi?

— Parce qu'il est sacré pour moi, répondit le comte après un silence.

— Sacré ? Je veux êtes pendu si je devine ce que tu veux dire. Mais enfin, si tu as, pour éviter cette rencontre, des raisons que je ne connais pas, n'en parlons plus.

Je dirai à M. Frédoc que tu ne veux pas accepter pour adversaire un dénonciateur anonyme, et il faudra bien qu'il se contente de cette fin de non-recevoir. Tes preuves sontfailes d'ailleurs, et personne ne t'accusera d'avoir re^ culé par prudence. •

Seulement, si tu refuses ce duel, moi je n'en donne pas ma part. J'ai pris mes précautions à cet effet. J'ai retenu

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mon tour après toi, et M. Frédoc m'a inscrit d'assez bonne grâce sur sa liste.

Puisque tu me cèdes ta place, je passerai le premier.

— Pas plus que moi, tu ne peux te battre contre lui.

— Oh 1 oh ! Toilà qui est bizarre. Pour quel motif m'estil interdit de toucher à ce personnage?

— Pour le même motif qui m'empêche de répondre à sa provocation.

— Je te préviens que je ne me contenterai pas d'une réponse si évasive. Mais, en admettant que M. Frédoc soit sacré pour moi aussi, ce qui me paraît un peu fort^ reste mon neveu dont ce monsieur s'est outrageusement moqué, dont il a fait son jouet, en lui tendant un piège abominable. Sans les machinations de Frédoc, Guy ne se serait pas épris de ta fille, et aujourd'hui il ne serait pas désespéré.

Guy est donc parfaitement fondé à demander une réparation.

— Ton neveu non plus ne peut pas s'exposer à tuer Frédoc.

— De plus en plus .fort. Eh I bien, etd'Estelan? Cet infortuné d'Estelan qui a été odieusement calomnié par lui, jeté en prison sur un avis donné à la police par ce traître.

— D'Estelan fera ce qui lui plaira, dit le comte avec humeur. Et si Frédoc le tuait, il délivrerait Madeleine d'un mari que j'abhorre. Mais si d'Estelan connaissait la vérité, il ne se battrait pas.

— Décidément, je n'y comprends plus rien, et si tu continues à parler par énigmes, je m'en irai d'ici sans savoir ce que je aois répondre à Frédoc. Et cependant je lui ai promis de ne pas le laisser dans l'incertitude. Il faut que nous prenions un parti, et je ne te cacherai pas que si tu

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persistes à me taire je ne sais quel secret qui, à t'en tendre, rend cet homme inattaquable, moi j'irai de l'avant, et entre lai et moi les pourparlers ne seront pas longs.

Le comte resta muet.

. — Voyons, Maugars, reprit Souscarrière, je suis ton ami depuis trente-cinq ans I Tu ne peux pas te défier de moi. Ouvre-moi ton cœur et compte sur mon dévouement, quoi que tu me demandes... quoi que tu aies à m'apprendre.

Parle, mon ami. Explique-toi. Je m'étonne que tu hé^ sites à être franc, car enfin tu n'as à te reprocher que des torts très excusables, et à voir ton trouble, on dirait, ma parole d'honneur, que tu as commis un crime.

— Et si je te disais que j'en ai commis un ?

— Toi? Allons donc! Toi, le plus loyal de hommes, le plus rigide même, car je t'ai vu souvent juger tes propres fautes beaucoup trop sévèrement. Jamais tu ne me persuaderas que tu aies à te reprocher autre chose que des folies de jeunesse.

— Il j^a des folies criminelles, et je n'étais plus jeune, lorsque...

— Bon! je sais. Tu pourrais dire comme dans une comédie en vers que j'ai lue autrefois :

Et j* a vais quarante aos, quand cela m*arriva«

L'âge ne fait rien à l'affaire. Et je suis parfaitement sûr que, depuis que tu existes, tu n'as jamais manqué à Thonneur.

— Ecoute-moi... je vais tout te. dire... et je ne te demande pas d'indulgence... je ne me plaindrai pas si tu me condamnes.

Cet homme t'a dit qu'il habitait Paris en 1862? T- Oui. 11 a même précisé. Ildemeurait à l'hôtel Meurice, rue de Rivoli.

S66 l'équipage bu diable

— Eh bien ! j'étais reveau depuis dix-huit mois de mon premier voyage à la Louisiane.

— Où tu avais connu la personne que tu as épousée

plus tard ?

— Et à laquelle je tenais fort peu quand je quittai la Nouvelle-Orléans.

— Tu m as dit cela. Et c'est alors que, ne sachant que faire de ton cœur et de ton temps, tu t'engageas dans une intrigue qui t'a mené beaucoup "plus loin que tu ne voulais aller ?

— Et beaucoup plus loin que tu ne crois. Un jour, au commencement de Thiver, en décembre 61, je rencontrai aux Tuileries, une femme. .^

— Ah I ce fut aux Tuileries. Le domicile conjugal n'était pas loin. Et ce Georges Dandin de Frédoc qui ne sait pas encore, m'a-t-ii dit, où tu as fait la connaissance de sa femme !

— Tu ne t'attends pas à m'entendre te raconter les premiers incidents de cette liaison qui était néedu hasard et qui a empoisonné ma vie. Il suffit que tu saches que bientôt je devins amoureux fou.

— Voilà ce qui m'étonne le plus. Toi qui te vantais de priser les femmes à leur juste valeur, toi qui ne gardais jamais une maîtresse plus de trois mois!... ton cas prouve une fois déplus qu'il ne faut jurer de rien.

Et sans doute la dame te rendait bien Tamour qu'elle t'avait inspiré?

— Elle s'était prise pour moi d'une passion violente. J'essayai d'abord de la calmer. Puis, je me laissai entraîner. J en vins bientôt à lui promettre que nous ne nous quitterions jamais.

— Tu oubliais le mari ?

— Je rêvais de lui chercher querelle dans la rue, de le tuer en duel... C'était extravagant, car je n'avais, heurea»

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sèment, aucune relation avec lui... je ne le connaissais même pas de vue. *

— Ces choses-là ne se voient qu'à Paris, dit philosophiquement Souscarrière.

Et elle, est-ce qu'elle te poussait à provoquer son mari ?

— Non. C'était une nature étrange. Elle était créole et, à l'âge où en France une femme n'est encore qu'une enfant, elle avait épousé par amour... elle le croyait du moins... ce M. Yvrande qui était venu par hasard aille Maurice.

— Et plus tard, elle s'était aperçue qu'elle n'avait jamais vécu, avant de t'avoir rencontré. Tu lui avais ouvert des horizons nouveaux. C'est le roman de bien des femmes, un roman que je sais par cœur.

Tu p^x passer ces détails. Frédoc m'a conté l'histoire de son mariage.

— Clara l'avait pris en horreur.

— Ahl elle s'appelait Clara. Vilain nom ; je préfère celui de Madeleine, dit entre ses dents Souscarrière.

— Ell^ ne l'avait même jamais aimé, et depuis qu'elle y voyait clair dans son propre cœur, il lui répugnait horriblement de vivre avec un homme qu'elle trahissait. Elle était fière et elle ne s'accommodait pas de ce honteux compromis. Chaque jour, elle me suppliait de l'arracher à cette situation odieuse, de fuir avec elle.

Je résistais et je résistai longtemps. Je lui représentais sans cesse que dans le monde oti nous vivons une femme ne peut pas s'affranchir des devoirs sociaux... qu'elle était mariée et mère... que si elle était excusable de tromper son mari, elle n'avait pas le droit d'abandonner son enfant.

J'allai jusqu'à lui laisser entrevoir qu'en perdant volontairement sa situation régulière, elle se condamnerait au plus triste avenir... qu'une déclassée est fatalement des*

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tinée à finir malheureuse... que Tamour passe et qu'il reste la honte.

— Peste! je. ne te savais pas si moraliste.

— Je n'avais pas grand mérite à prêcher la sagesse, car je sentais que cette liaison me serait funeste, si je m'y laissais aller. Mais le courage me manquait pour la rompre, et .mes sermons s'adressaient à una exaltée qui ne voulait rien entendre. Les lois, elle s'en moquait ; les devoirs sociaux, elle refusait de les reconnaître. Elle n'obéissait qu'à ses passions.

Figure-loi une sauvagesse transplantée brusquement en pleine vie civilisée, quelque chose comme ces Tdîtiennes qui portent des robes de soie à la cour de la reine Pomaré, mais qui aimeraient mieux courir les bois sans aucune espèce de robe. •

— Et ce bourgeois qui se fait maintenant appeler Frédoc, ce modéré, ce pondéré, s'était épris d'une pareille folle !

On a raison de dire que l'amour vit de contrastes.

— Elle m'a bien fait tourner la tôte à moi qui n'en étais pas à ma première aventure ; elle m'a ensorcelé comme si j'avais eu encore -vingt ans.

— Ah! ça, mais... et renCant?Si je me souviens bien de ce que m'a dit Frédoc^ ii était au maillot lorsque tu as rencontré la mère? C'était un obstacle, que diable! Une nourrice, et un nourrisson... il y avait de quoi calmer tes ardeurs et retenir cette femme.

— L'enfant! je ne le voyais jamais et elle avait pour lui une tendresse... extravagante. Elle l'aimait comme les lionnes aiment leurs petits. Aussi a^t-elletenu à l'emporter quand elle s'est' sauvée du domicile conjugal.

— Et la perspective des embarras terribles où cet enlèvement allait te jeter ne t'a pas arrêté? Tu n'as pas songé que tu te mettais dans un très mauvais cas... et qu'en vérité... excuse ma franchise... tu t'associais à une a^ vilaine action?

— L'acte était blâmable, je le reconnais, mais je n'ai pas été consulté, et je n'ai pas pu l'empêcher. Qi^and j'eus la faiblesse de céder aux instances de madame Yvrande qui me menaçait de. faire un éclat si je refusais de remmener en Amérique, il fut convenu entre nous qu'elle partirait de Paris seule, et que je la retrouverais au Havre sur un navire où elle avait retenu; sous dé faux noms, mon passage et le sien.

Il n^avait pas été question entre nous de l'enfant, et j'étais persuadé qu'elle le laissait au père.

Par surcroît de précautions, nous avions. décidé que nous nous embarquerions séparément et qu'abord même nous n'aurions pas l'air de voyager comme mari et femme.

Tu comprends ce que je dus éprouver lorsque, le lendemain de notre départ du Havre, en pleine mer, je vis sur le pont la mère, jouant avec, une ravissante petite ûlle de deux ans, que surveillait une mulâtresse...

— Et je comprends aussi qu'il n'était plus temps de reculer. Cette endiablée t'avait forcé la main. Enlever son amant, car c'est elle qui' t'a enlevé, garder son epfant malgré cet amant, et planter là sonmari... je ne connais rien de plus fort dans l'bistoii^e de son sexe. Mais que Dieu lui fasse paix! Elle a été assez punie, puisqu'elle et sa malheureuse fille sont mortes en arrivant à la Louisiane.

— Sa fille vit, dit le comte de Maugars, si bas que Souscarrière l'entendit à peine.

— Gomment, sa fille vit! s'écria Souscarrière. Perdstu l'esprit, ou bien as-tu l'intention de te moquer de moi?

-^ Elle vit, te dis-je, reprit Maugars, en baissant la

tête.

— Mais Frédoc affirme qu'elle est morte. Il en est

bien sûr, puisqu'il a vu les actes de décès.

— On Ta trompé.

* — Qui Ta trompé?

Le comité ne répondit pas.

— Voyons. MaugarSy explique-toi, car je m'y perds. To prétends que la ûUe de cet homme n*est pas morte. Ta as donc la preuve qu'elle existe.

— Oui.

— Alors, tu sais où elle est?

— Je le sais.

— Et tu as laissé Frédoc commettre un tas d'infamies pour se venger de toi, alors qu'il t'était facile de lui rendre son enfant?

— Tu oublies que je ne le connaissais pas pour ce qu'il est. Je ne pouvais pas deviner que M. Yvrande se faisait appeler M. Frédoc.

— Mais maintenant que tu le sais, qui t'empêche de la lui rendre? Rends-la lui, morbleu I et le plus tôt possible, ne fût-ce que pour lui prouver que sa conduite n'est plus excusable; et quand tu l'auras rendue, nous aurons beau jeu pour le traiter comme il le mérite.

Rien ne t'empêchera alors de te battre avec ce drôle I Il y eut encore un silence. M. de Maugars, pâle et nerveux, s'agitait comme un homme obsédé par un souvenir funeste.

— Je t'ai promis de ne te rien cacher, dit-il enfin. Je vais tenir ma promesse, quoi qu'il m'en coûte. Écoute ce qu'il me reste à t' apprendre et si, après avoir entendu l'aveu que je vais te faire, tu me retires ton amitié, je ne me plaindrai pas. Ce sera mon châtiment.

— Tu m'effraierais, en vérité, si je ne te connaissais pas. Parle sans crainte. Mon amitié est solide.

— Eh bien I je t'ai dit que je retrouvai la mère et la fille sur le navire. L'explication fut vive ; je reprochai h madame Yvrande de m'avoir trompé. Elle ne chercha même pas à se justifier. Elle me répondit que cela devait

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être ainsi, et que cela serait, parce que telle était sa volonté, ajoutant que plutôt que de retourner chez son mari, elle se tuerait avec son enfant. Et je savais qu'elle l'aurait fait.

— D'ailleurs, il eAt été difficile de revenir au Havre, dit ironiquement Souscarrière. Vous étiez en pleine mer et on ne descend pas d*un paquebot comme d'une diligence.

— Oui... le sort en était jeté... je suivis ma destinée. Pendant la traversée qui fut longue, car nous voyagions sur un bâtiment à voiles, ma terrible maltresse m'expliqua ses projets avec la même tranquillité que s'il s'était agi de la chose la plus naturelle et la plus simple.

Elle savait que je possédais une habitation et des terres à la Louisiane. Elle avait décidé que nous nous y établirions pour y finir nos jours, que sa fille passerait pour être à moi, que plus tard lorsqu'elle serait grande, on lui laisserait Ignorer le secret de sa naissance, qu'elle porterait mon nom, que nous la^marierions sous ce nomlà, qu'elle serait mon héritière...

— Décidément, cette femme n'avait sur le Gode civil que des notions très vagues. Mais toi, mon cher, tu savais à quoi t'en tenir sur les inipossibililés de l'ingénieux arrangement qu'elle rêvait.

— Sans doute, mais je me disais que nous allions nous fixer dans un pays perdu. La guerre de sécession venait de commencer. Les communications avec l'Eupope allaient être interrompues. J'espérais qu'on m'ou-

' blierait, que le mari ne chercherait pas sa femme, ou se lasserait de la chercher.

— Bref, tu eus la faiblesse de te prêter à des combinaisons absurdes. Il fallait que ton cœur et ta tête fussent bien pris, mon pauvre ami, car je t'ai toujours connu souple à peu près comme une barre de fer.

— J'étais fou, littéralement fou. Croirais-tu que celte

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enfant qui ne m'appartenait pas et dont la présence me rappelait à chaque instant les tristesses de la situation fausse où je m*étais jeté, croirais-tu que je ne tardai pas à me prendre pour elle d'une affection très vive ? Elle était à l'âge où l'intelligence s'éveille; elle balbutiait ses premières paroles, et sa mère lui apprenait à répéter mon nom...

— Tu te révèles à moi sous un aspect tout nouveau, mon cher, et maintenant, quoique tu me racontes, je ne m'étonnerai plus de rien.

Arrive au débarquement ; il me tarde de savoir comment il se fait que mademoiselle Yvrande existe... car c'est une demoiselle maintenant, puisqu'elle a dû naître vers 1860... comme ta fille.

— A la Nouvelle-Orléans, je ne voulus pas loger dans le même hôtel que sa mère, afin de mieux dépister le mari, si par hasard il parvenait à retrouver sa trace. Nous devions partir séparément pour mon habitation, qui était située à une centaine de lieues de la ville, au fond d'un véritable désert où personne ne se serait jamais avisé de venir nous chercher.

Clara avait besoin de quelques jours de repos, et moi j'avais à préparer notre installation sur une terre où je n'avais fait que passer à mon précédent voyage. Mon régisseur, que j'avais prévenu de ma prochaine arrivée, était venu m'attendre et m'indiqua, dans un faubourg, une auberge où il descendait habituellement et où je louai une chambre à côté de la sienne.

Ce régisseur était un brave homme très dévoué et très sûr. Je le mis au courant de mes projets. Je le chargeai de voir Clara chaque jour pendant le peu de temps que nous devions passer à la Nouvelle-Orléans et de la conduire, quand tout serait prêt pour le départ, à l'habitation. •

J'avais à régler, avant de me mettre en route, une si-

tuation que je m'étais créée, deux ans auparavant, et que je tenais beaucoup à cacher à madame Yvrande.

— Je devine. Il s'agissait de tes relations avec la mère de Madeleine... avec la jeune personne que tu avais séduite et que tu as fort bien fait d'épouser. '

— Je t'ai dit qu'une fille m'était née, en 1860, une fille que je n'avais jamais vue, et dont je m'étais fait un devoir d'assurer largement l'existence...

— Madeleine, parbleu !

— Je n'avais jamais pensé à légitimer cette enfant par un mariage : sa mère était de sang mêlé, et j'avais sur les races les mêmes idées que les créoles ; j'y pensais encore moins depuis que je m'étais engagé dans d'autres liens, mais je voulais constituer définitivement une dot à ma fille.

— C'était assurément le moins que tu pusses faire. Tu étais riche alors, beaucoup plus riche, hélas ! qu'à présent. Prunevatlx ne t'avait pas encore ruiné.

— Aussi m'étais-je mis en mesure de remettre à la mère une forte somme. J'allai la voir...

— Et elle te présenta la petite Madeleine.

— Oui, l'enfant s'appelait Madeleine. Elle était née au mois de décembre 1860. Elle avait donc un peu plus de deux ans. Elle me ressemblait beaucoup.

— Alors, elle a fortement changé en grandissant, car elle ne te ressemble plus du tout. Mais j'admire la Providence qui a si bien arrangé les choses. Madame Yvrande et sa fille sont mortes, c'est un malheur. Il n'en est pas moins vrai que si elles avaient vécu, notre chère Madeleine ne serait qu'une bâtarde, et qui sait quel eût été son sort I

Comment arriva l'événement qui a changé ta vie ?

— La fièvre jaune venait d'éclater dans la ville très peu de temps avant mon arrivée. Deux jours après, mon régisseur vint, très effrayé, m' annoncer que madame Yvrande

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était frappée et que son état laissait peu d'espoir. J*y courus...

Que Dieu te garde, mon ami, de Taffreux spectacle auquel j'asistai 1 la malheureuse femme se mourait. Elle me supplia tout d'abord d'epamener sa fille pour la soustraire à la contagion... précaution inutile, car le fléau qui ravage périodiquement la Louisiane épargne presque toujours les enfants. Je fis cependant ce qu'elle me demandait. Je conduisis hors de la maison infectée la petite Clara et sa nourrice. Oii les mener ? Je ne voulais pas qu'on les vit dans l'auberge où je logeais, car je me flattais encore que la mère échapperait à la mort.

Alors, il me Vint une idée qui te |paraltra singulière, mais que tu trouverais toute simple si tu avais connu la douce et charmante femme qui m'a donné cinq années de bonheur...

— Tu conduisis l'enfant chez la créole que tu as épousée quelque mois après ? C'était hardi, mais, après tout, elle était mère et les malheurs d'une autre mère devaient la toucher.

— Elle reçut à bras ouverts la fille de sa rivale. Elle habitait une maisonnette isolée. Une seule négresse la servait, et elle ne recevait personne. J'étais certain que mon secret serait bien gardé.

' Je retournai en toute hâte près de madame Yvrande que je trouvai à l'agonie. Elle sentait approcher sa fin et elle voyait venir la mort avec un courage extraordinaire. Elie n*avait qu'une pensée... soustraire sa fille aux recherches de son mari. La pauvre créature s'imaginait qu'il se vengerait sur l'enfant de la trahison de la mère. « Jurez-moi, me répétait-elle sans cesse, jurez-moi que vous la protégerez, que vous ne la quitterez jamais... jurez-moi que vous lui servirez de père... »

— C'estétrange, murmura Souscarrière, qui commençait à entrevoir la possibilité d'une révélation inattendue/

l'équipage du biablb 273

Mais ta n'as pas eu àdélibérer pour savoir si tu exécuterais les dernières volontés de madame Yvrande, puisque l'enfant qu'elle avait eu la singulière idée de te léguer mourut peu de jours après elle.

— La mère mourut après soixante heures de souffrances épouvantables, reprit Maugars, d'une voix que l'émotion faisait trembler. Je ne la quittai pas jusqu'au dernier instant. Les gens de l'hôtel me prenaient pour un passager que la malade avait connu à bord et qui s'intéressait à elle, sans être ni son parent, ni même son ami. Ils ne connaissaient pas mon véritable nom, et je leur aVais dit qu'appelé au Texas pour une affaire de commerce, je ne ferais à la Nouvelle-Orléans qu'un très court séjour. Ils ne s'étonnèrent donc point de ne pas me voir reparaître.

J'étais hors d'état de m'occuperdu soin des funérailles. J'étais accablé de douleur, anéanti, et d'ailleurs la mort de madame Yvrande me créait de graves embarras. Que faire de l'enfant ? Je ne pouvais pas la reconduire moimême à son père et je n'osais pas la lui renvoyer à travers l'Atlantique, sous la seule garde de la négresse qui l'avait nourrie.

J'avais exposé mes perplexités à la jeune femme qui avait bien voulu la recueillir. Elle avait le cœur aôsez bon et l'âme assez haute pour les comprendre et |)Our m'aider à trouver un moyen d^en sortir.

Hais le eroiras-tu?... le jour même où madame Yvrande expirait, ma fille à moi était prise d'un accès pernicieux. En arrivant à la case où j'avais conduit Tavant-veille l'enfant de la jnorte et sa nourrice, je trouvai Madeleine luttant contre un mal sans remède. Yingt^quatre heures après, elle expirait dans mes bras.

— Madeleine! s'écria Souscarrière. Madeleine, ta fille, ^st morte, dis-tu? EstH^e que tu deviens fou ?

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— Elle est morte le 13 février 1863. U y a dix-sept ans que je n'ai plus de fille;

— Mon Dieu I est-ce que je devinerais?.. Madeleine... l'autre... celle qui vit... celle que tu as élevée... ceUe que nous aimons tous... ce serait ?..

— C'est la fille de Frédoc» dit Maugars avec explosion, la fille de cet homme qui s'est si odieusement vengé...

— Sur elle... sur son enfant... Ahl le misérable... il y aune justice au ciel... Mais je m'y perds encore... comment cette substitution a-t-ellepu se produire ? Frédoc m'a dit. qu'il avait reçu l'acte de décès de sa fille... un acte en règle..,,

— Cet acte était faux... c'est-à-dire qu'au nom de Ma* deleine, fille de Louisa Yernon et de père inconnu» qui venait de mourir, on y avait inscrit le nom de Clara Yvrande.

— Mais, demanda Souscarrière, très ému, toi, Maugars, tu savais que la mention était fausse.

— Je le savais.

— Et tu ne t'es pas opposé à cette fraude... que je n'ose qualifier ?

— Non. Ce n'est pas moi qui en ai eu l'idée.

— Et qui donc ?

— Louisa Yernon, qui est devenue, six mois après, madame de Maugars.

— Quoi I la mère de ta fille à toi ?

— Sa première pensée fut de reporter sur la pauvre petite orpheline l'amour qu'elle portait à l'enfant qu'elle venait de perdre.

Elle me dit : «Laissez-la moi. Nous l'aimerons comme si elle était à nous. Que deviendrait-elle, si nous Tabandonnions? »

— J'aurais compris parbleu I qu'elle la gardât, mais

escamoter son état civil Diable 1 elle en prenait à son

aise avec la loi... et je me demande comment cette su-

percherie coupable a pu passer sans qu*oii la découvrît.

— Les deux enfants étaient du même âge, à deux mois près. Louisa Vernon, je te Tai dit, vivait très retirée. La négresse qui la servait lui était absolument dévouée. Et la maladie qui emporta ma fille fut si courte, que \é médecin arriva quand elle était morte. Nous en avions fait appeler plusieurs, mais il ne vinrent pas. L'épidémie qui sévissait alors dans la ville les occupait tous.

Tout conspirait d'ailleurs pour^nous assurer l'impunité.. Les gens de l'hôtel où madame Yvrande venait de mourir avaient vu partir une enfant. Ils apprirent que cette enfant avait été enlevée en quelques heures ; ils ne s'en étonnèrent pas et^ ils ne s'avisèrent pas d'ouvrir une enquête.

Mon régisseur y fut trompé comme les autres, car il n'avait jamais vu ma fille. Je le chargeai de remplir toutes lès formalités. Le décès de Clara Yvrande fut officiellenient constaté par un acte que notre consul légalisa. Mon régisseur accompagna ma fille au cimetière où elle fut enterrée près de madame Yvrande.

— Bon ! mais la nourrice qui était venue ■ de France avec la mere.de l'enfant savait à quoi s'en tenir?

— La nourrice redoutait la colère du mari, et je lui avais promis qu'elle ne nous quitterait jamais. Elle se prêta à tout ce que nous lui demandâmes.

Maintenant, j'ai tout dit. Tu peux me juger et, si lu me condamnes, je ne me plaindrai pas.

— Je ne puis pas t'absoudre, dit Soùscarrière. Tu as commis un acte dont tu rougis toi-même. Mais tu es si cruellement puni que je ne me sens pas le courage de te le reprocher. Mieux vaut que nous avisions ensemble à réparer les tristes conséquences de ta faute.

Et, à cet effet, j'ai encore quelques questions à t'adresser.

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