‹ L'équipage du diableChapitre 19 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

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— Parie, dit Maugars, et compte que je ne te cacherai irien. Après l'aveu que je viens de te faire, rien ne me

•coûtera.

Est*ce la suite de ma lamentable histoire que tu veux -savoir? Tu la connais déjà, car je te Tai racontée le lendemain du mariage de Madeleine. Peu de jours apr&s la mort de ma iille, je partis avec Louisa Yernon, Tenfant et la nourrice, pour mon habitation. Mon régisseur ne nons y suivit pas. Je Tavais chargé de renvoyer à M. Yvrande tout ce qui avait appartenu à sa femme et de lui faire parvenir les actes de décès.

— Et il s'acquitta de ces deux commisions ; Frédoc me Ta dit.

— Il avait ordre aussi de veiller à ce que le rôle que j'avais joué dans ce drame restât ignoré de tous. Je prévoyais que le mari ferait peut^tre le voyage, afin d'ouvrir lui-même une enquête sur la lugubre fin de sa femme et de son enfant.

-lira fait.

— Oui. Mais quand il est arrivé, j'étais à cent lieues de la Nouvelle-Orléans, et nul n'aurait pu lui dire que j'y avais passé quriques jours, car les gens de l'hôtel où Mme Yvrande était morte ne savaient pas mon véritable nom, et mon régisseur, lui aussi, avait été emporté par la fièvre jaune.

— Et M. Yvrande est revenu sans avoir rien appris. ^ais toi, comment as-tu appris qu'il était allé là-bas ?

— Par un journal du pays qui raconta alors, en la poétisant jusqu'à la dénaturer, l'histoire d'un Français •débarqué à la Louisiane, où il espérait retrouver sa femme et sa fille, et ne retrouvant même pas leur tombe.

— Frédoc en efiet prétend qu'il n'a pas pu savoir otk elles étaient enterrées.

-— Mon régisseur n'était plus là pour le lui dire et moi je ne pouvais pas le lui écrire.

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— Soos peine d'avoir à compter avec lui. Ta étais donc bien décidé à ne jamais lui rendre sa fille?

— J'exécutais la dernière volonté d'une femme que j'a^^ vais adorée, et je croyais fermement que l'en Tant payerait pour la mère, si je la livrais an mari offensé.

Et puis, je l'aimais déjà cette enfant... te l'avoueraî-je? Je l'aimais plus que je n'avais aimé la mienne. On parle de la voix du sang, on prétend que le sentiment paternel nepeut pas s'égarer... pas plus que le sentiment filial... on se trompe, j'en ai fait l'expérience. La fille de Lbuisa Vernon était à moi, je n'en pouvais douter, car elle me ressemblait, trait pour trait, mais je l'ai vue, pour la pre* miëre fois, le jour oh je suis arrivé à la Louisiane, et quelques jours après, je la perdais. L'autre, je venais dépasser deux mois près d'elle, sur un navire où elle était sans cesse sous mes yeux. Je m'y étais si profondément attaché que je me ferais fait tuer volontiers pour empêcher son père de me la reprendre.

— Et tu as observé aussi ce phénomène sur Louisa- Yemon, puisqu'elle a adopté etchéri l'enfant d'une rivale; tu pourrais même ajjouter^ue Madeleine a pour toi tout autant d'affection que si tu étais son père.

Il n'en est pas moins vrai qu'elle ne t'appartient pas et qu'en lui donnant ton nom tu as agi comme les gens peu^ scrupuleux qui s'emparent du bien d'autrui.

— Je ne le nie pas et je reconnais que j'ai mérité toutes les afflictions que Dieu m'a envoyées. Je ne plains qu& Madeleine.

— Qui est en vérité fort à plaindre. Nous parlerons d'elle tout à l'heure. Continue ton récit.

— Mon récit? mais je n'ai plus rien à te dire que tu ne saches ou que tu n'aies deviné. Je m'étais réfugié dans mon habitation qui se trouvait placée en dehors du théâtre des opérations militaires. Mes nègres ne s'étaient pas révoltéset mes plantations n'eurent pas à souffrir de la guerre.

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Je passai six mois dans un isolement farouche, qui s'accordait avec l'état de mon Ame déchirée. Je me promettais de ne jamais revoir l'Europe, et. même de ne jamais rentrer dans la vie civilisée. Du reste, en gardant avec moi cette pauvre enfant dont 'je n'étais pas le père, je m'étais condamné à l'exil, pour de longues années, peut-être pour toujours, car si j'avais ramené en France Madeleine et sa nourrice, M. Yvrande aurait pu les rencontrer et les reconnaître.

— Tu y es revenu pourtant?

— Ouï, beaucoup plus tard, alors que Madeleine avait grandi et changé à ce point qu'il n'y avait plus de danger.

En 1863, je t'écrivis que je venais de me marier. J'avais épousé Louisa Yernon et légitimé l'enfant par mon mariage. Je leur devais bien à toutes les deux cette réparation, et elles m'ont largement payé de ce que j'ai fait pour elles. Louisa m'a donné six années de bonheur qui me firent oublier les acres plaisirs de ma vie passée et les chagrins amers que mes passions avaient semés. Je n'avais jamais été si heureux et je le serais encore si la charmaUtB femme que j'aimais ne. m'avait pas été enlevée trop tôt. Nous habitions une contrée insalubre. Le climat la tua et peu s'en fallut qu'il ne tuât aussi Madeleine.

C'est alors que je pris la résolution de rentrer à Paris. Je n'avais plus que cette enfant; je ne voulais pas la perdre et je l'aurais perdue si j'étais resté.

Et puis, je me souvenais de notre vieille amitié. Je savais que je retrouverais en toi un frère. J'espérais que tu ne persisterais pas à te confiner au fond de l'Anjou.

— Mon cher, la Bretèche n'est pas un séjour gai, mais on y est à l'abri des orages et des catastrophes. Tu aurais beaucoup mieux fait de t'établir dans le voisinage démon manoir que de te replonger dans la vie parisienne, au risque de te trouver fajce à face avec un homme qui avait de gros comptes à te demander.

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T*es-tu inquiété de lui en arrivant?

— Oui. J*ai fait prendre secrètement des infornDatîons à Thôtel Meurice, et j'ai su qu'il avait quitté Paris depuis longtemps. On ignorait ce qu*il était devenu.

— Il était retourné à Tile Maurice et de là il était allé aux Indes oti il a fait un long séjour.Il n'est rentré à Paris qu'après la guerre de 70.

— Sous le nom de Frédoc, sans doute?

— Oui. Et il s'y est établi à demeure, dans Tappartement qu'il occupe encore.

— . Ainsi, il vivait tout près de moi. J'ai pu le rencontrer.

— Il étai^dans l'église, le jour du mariage...

— Dans l'église, dis-tu? C'est étrange... il y avait là quelqu'un qui connaissait son vrai nom et que, lui, il aurait pu reconnaître.

—^ Qui donc?

— La nourrice de Madeleine.

— Gomment! elle vit encore?., et elle est à Paris?

-^ J'ai oublié de te dire qu'après la mort de Mme Yvrande, j'emmenai cette nourrice avec moi. Je ne pouvais pas l'abandonner. Elle adorait l'enfant qu'elle avait nourrie deson lait. Btd' ailleurs, sije l'avais renvoyée en France, elle serait retombée sous la main du mari qui, par elle, aurait appris où j'étais.

— Alors, pourquoi l'y as-tu ramenée?

— Je l'y ai ramenée malgré moi. J'aurais voulu la laisser sur l'habitation. Mais elle refusa obstinément. Elle était attachée à Madeleine, à ce point qu'elle n'aurait pas survécu à une séparation.

— Mais, puisqu'elle est ici, comment se fait-il que je ne l'aie jamais vue?

— C'est que moi-même je la vois le moins souvent possible. Cette femme est une créature bizarre. Elle a pour Madeleine une tendresse mêlée d'une sorte de féti-

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chisme. Superstitieuse à l'excès, elle rê^e sortilèges, pré- -{ destination et autres absurdités. Ainsi, elle se figure qu'elle mourrait, si Madeleine venait à retrouver son véritable père. C'est même à cause de cela, je croi»,^ qu'elle a gardé fidèlement le secret de la naissance de cette pauvre enfant.

— En effet, elle aurait pu dire à ta fille. .^

— Je suis certain qu'elle ne lui a jamais rien dit. Mais j'ai toujours redouté qu'il ne lui passât par la tMe une lubie d'indiscrétion. D'autant que, par moments, elle regrette ce qu'elle a fait. Elle est poursuivie par l'idée que si son ancien maître la rencontrait, il pourrait renvoyer aux galères.

— Il lui ferait tout au moins passer Un mauvais quart d'heure. Je m'étonne même que, dé^puis tantôt dix ans qu'il est ici, Frédoc ne se soit pas trouvé nez à nez ave© elle dans la rue.

— Oh I j'ai eu soin de la reléguer à Montmartre. Elle habite là un petit logement que je lui ai loué et je crois bien qu'elle y dit la bonne aventure aux cuisinières. Elle pourrait se passer d'exercer ce sot métier, car, bien enten<ki, je lui sers une pension qui suffit à ses besoins. Elle ne sort presque jamais et nous ne la voyons que deux fois par an, à la fête de Madeleine et à l'anniversaire de sa naissance*

— Mais tu viens de me dire qu'elle était à la messe de mariage?

— Oui, Madeleine l'a voulu, quoiqu'elle n'aime pa» beaucoup cette vieille folle qui l'effraie par ses démonstrations de tendresse exagérées. Je regrette maintenant d'avoir permis qu'elle vînt à l'église, puisque Frédoc s'y trouvait. Evidemment elle ne l'a pas vu, car elle aurait couru ici pour me le dire, et elle n'y a pas mis les pieds depuis le mois de décembre dernier. Elle y viendra le jour de sainte Madeleine, le 22 juillet, mais elle ne nous y trouvera pas, je l'espère.

*«^ N'importe. Lia présence à Paris de cette femme est un danger, car elle peut rencontrer M. Yvrande, et tu ne désires pas^ je suppose, qu*il apprenne de sa bouche...

— Non, car il voudrait me reprendre sa fille et j'aimerais mieux mourir que de la lui rendre. Mais j'ai oublié de te demander comment il avait su que j'ai enlevé sa femme ?

•^ Par des lettres d'elle qu'il a trouvées dans le doublefond d'un coffret.

-— Des lettres qu'elle m'avait redemandées après une brouille qui ne fut suivie que trop tôt d'un raccommodement. Le coffret, c'est mon régisseur qui le lui avait renvoyé.

— Les femmes devraient toujours brûler leurs correspondances. Mais ne nous occupons plus du passé. Quelle conduite vas-tu tenir vis-à-vis de Frédoc. Je comprends fort bien que tu ne puisses pas t'exposer à tuer le père de Madeleine, et tu as raison de dire qu'il est sacré aussi pour moi, pour mon neveu et même pour ton gendre. Seulement, il faut sortir promptement de la situation où tu te trouves.

— Et le seul moyen d'en sortir, c'est de fuir avec Madeleine.

— 11 y en aurait bien un autre... plus bardi, plus périlleux peut-être, mais aussi plus... pourquoi ne me servirais-je pas du mot propre? plus loyal. Ce serait de dire la vérité à Frédoc.

M. de Maugars tressaillit et baissa la tête.

— Il rougirait de ce qu'il a fait, reprit Souscarrière, et il n'aurait plus qu'à tomber aux genoux de la pauvre eur faut qu'il a persécutée.

— Il exigerait qu'elle le suivît... non, non, jamais I

— Tu oublies qu'il n'a plus aucun droit sur elle. D'abord, elle est madame d'Estelan, et son mari nelacéderait pas plus à Frédoc qu'il n'a envie de te la céder à toi.

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Ensuite, elle est très légalement ta fille ; pour prouTOr qu'elle ne Test pas, il faudrait qu'il s'inscrivît en faux...

— Il n'hésiterait pas ; il me traînerait devant les tribunaux. Ce serait un scandale renouvelé d'un procès célèbre que Paris n'a pas encore oublié. Je serais déshonoré comme l'a été...

— Tu juges mal ce Prédoc qui t'a poursuivi avec tant d'acharnement. Je l'ai vu de près, moi ; j'ai reçu sa confession et je pourrais presque affirmer qu'il agirait tout autrement. Frédoc était exaspéré contre l'homme qui lui a pris sa fille. S'il la retrouvait, il ne méconnaîtrait pas ce que cet homme a fait pour elle. Il se garderait bien de l'accabler. . . je ne serais même pas étonné qu'il lui demandât pardon.

Mais tu n'es pas obligé de me croire et tu es le maître de tes résolutions. Quelles qu'elles soient,: tu peux compter sur moi pour t'aider à les exécuter. .

— Tu es donc encore mon ami? demanda M. de Maugars, très ému. '^

— Est-ce que tu t'imagines que je vais te renier parce que tu as commis une faute? J'ai aussi quelques sottises à me reprocher... pas de si grosses que les tiennes, mais qu'importe I Et que serait-ce que l'amitié, si elle ne se montrait pas dans les moments difficiles? Non, mon vieux Maugars, non, Je ne t'abandonnerai pas, je n'oublierai pas en un jour une camaraderie qui date de trente-cinq ans.

Le comte serra la main que Souscarrière lui tendait el se leva pour cacher les larmes qui lui venaient aux yeux.

— Merci, dit-il simplement. Je reprends courage puisque tu me restes. Et je m''en remets à toi. Ce que tu me conseilleras de faire, je le ferai.

-^ Alors, s'écria Souscarrière, je demande à réfléchir, caria solution du problème n'est pas facile à trouver.

Pour le moment, nous n'avons pas à nous occuper de M. Frédoc. Je l'ai quitté en lui signifiant qu'il recevrait des

témoins... les tiens, les miens ou ceux de Bautru. Il m'a répondu qu'il les attendrait. Et, en effet, ce n'est pas à lui de demander réparation. Ëh! bien, laissons-le attendre. Il ne bougera pas, car il a pleinement satisfait sa soif de vengeance, et il ne se doute pas que tu pourrais te venger d'un seul mot. Tu n'aurais qu'à lui dire : c'est votre fille que vous avez réduitejaù désespoir.

Mais laissons au repos cette arme qu'il te répugne d'employer et occupons-nous de Madeleine.

La voilà placée entre toi qu'elle chérit et son père qu'elle ne connaît pas, entre son mari qu'elle n'aime pas et mon neveu qu'elle aime. Comment sortira-t-«lle de ces terribles embarras? Mon avis est que ce n'est pas à nous de l'en tirer.

— Que veux tu dire ? Explique toi.

— Je veux dire que son cœur et son intelligence la guideront mieux que ne le feraient nos conseils. Elle vient d'avoir avec d'Bstelan un entretien que j'ai interrompu. Que s'est-il passé entre eux? Je l'ignore, mais tu le sauras bientôt.

Si j'étais à ta place, je laisserais Madeleine absolument libre. Qu'elle veuille partir avec toi ou qu'elle consente à suivre son mari, je respecterais sa volonté. Et si, à la suite de quelque incident que nous ne pouvons pas prévoir, M. Yvrande venait réclamer sa fille, j'appellerais Madeleine, je lui apprendrais tout, et je la prierais de choisir entre vous deux.

. Et comme M. de Maugars, troublé, ne répondait pas, Souscarrière ajouta, en prenant son chapeau :

— Prends ton temps pour méditer sur ma proposition. Moi, je cours chez mon neveu, pour savoir s'il a signé son engagement aujourd'hui. Le pauvre garçon n'a plus rien à faire ici, et il me tarde qu'il soit loin de Madeleine. Il est résigné à la perdre, mais je me défie de la résignation des amoureux.

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