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CHAPITRE Vil

M. Aubijoux était bien décidé k aller s'établir au Mexique. Il avait annoncé à d'Estelan cette grave résolution et il nie loi restait plus qu'à rezécuter. Mais quand on gouverne une grande maison de oommerce, on ne part pas pour le Nouveau-Monde au pied levé comme un gommeux part pour Trouville> en sortant de dîner au café Anglais.

Jean Aubijonz était pourtant un homme expéditif, et autrefois, lorsqu'il s'embarquait à l'improviste, ses préparatifs de voyage ne lui prenaient pas beaucoup de temps ; mais alors il savait que son s^bsence aurait un terme, et il ne songeait pas à cesser déônitivenaent ses vastes entreprises.

Maintenant, il allait quitter la. France sans esprit de retour, et une année lui eût à peine suffi pour liquider ses affaires à Paris. Aussi avait-il renoncé à les liquider lui-môme.

Depuis ses malheurs conjugaux, les questions d'argent lui étaient devenues indifférentes. Peu lui importait de perdre un ou deux millions pourvu qu'il partit vite.

Il avait confié à l'ami Le Pailleur le soin de diriger cette délicate opération, ne se réservant que les mesures

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à prendre pour régler définitivement la situation de madame Aubijoiix.

En répousant, il lui avait reconnu six ^ent mille francs de dot que, bien entendu, elle ne possédait pas. Il tenait à lui remettre ce capital, afin de n'avoir plus jamais à compter avec elle, mais il ne voulait pas qu'elle héritât de sa fortune et, pour la lui enlever, il était obligé de refaire son testament, car il là lui avait léguée tout entière par un acte en bonne forme déposé dans l'étude de M® Prunevaux, notaire.

•Et il n'avait pas de temps à perdre pour prendre ses précautions en vue d'une mort subite, car, après bien des pourparlers, son duel avec Busserolles était enfin arrêté.

La blessure faite par le revolver du mari était guérie; le séducteur était sur pi^d, l'heure et le lieu de la rencontre étaient fixés.

On devait se battre dans le parc de la villa du boulevard Montmorency, afin de donner le moins de retentissement possible à ce duel, soin bien inutile, puisque l'histoire était coilnue d'une foule de gens, et cet arrangement bizarre avait été concerté entre Le Pailleur et Girac, témoins fort inexpérimentés que les deux adversaires Tenaient de constituer, faute d'en avoir trouver d'autres.

Du côté de Busserolles, Bautru s'était retiré, dès les premiers jours, et personne n'avait consenti à le rempla- <^er, personne, excepté l'iiisouciant Girac qui aurait volontiers assisté le premier venu sans s'inquiéter de savoir «*il avait tort ou raison.

Aubijoux, qui comptait sur Frédoc et sur d'Estelan, s'était vu oMigé de ise pourvoir ailleurs, par suite d'un événement très grave et très imprévu. Les aveux de Frédoc, transmis par Souscarrière à d'Estelan, avaient créé à tous une situation nouvelle.

Frédoc était devenu l'ennemi commun, Aubijoux, informé de ses méfaits par d'Estelan , le méprisait autant

qu'il restimait. jadis. D'Estelan voulait Tamener sur le terrain et le tuer. D'Estelan, qui allait se battra, n'était plus libre. Il ne restait à Aubijoux que Le Pailleur qui ne lui avait pas refusé son concours, quoiqu'il ne se fût jamais trouvé à pareille fête.

Et il eût été difficile de dire lequel de ces trois amis, que les derniers incidents n'avaient pas désunis, était le plus affairé.

D'Estelan courait après Frédoc, et n'avait pas encore réussi à le rencontrer, Frédoc ayant fermé sa porte à tout le monde depuis l'orageuse visite de Souscarrière.

Le Pailleur allait de chez Girac, domicilié rue Boissyd*Anglas, au fond du Marais, oii madame Aubijoux s'était retirée dans la maison de son père.

Il n'avait pas condamné sans appel la femme de son ami, ce brave Le Pailleur. Il la voyait souvent, à l'insu d'Aubijoux; il écoutait ce qu'elle disait pour se justifier, et il ne désespérait pas encore d'amener une réconciliation entre les époux violemment séparés.

Aubijoux, qui ne courait après personne, passait toutes ses journées dans son cabinet, à régler des affaires contentieuses qu'il était seul en état dô débrouiller et qu'il ne voulait pas laisser eiî litige, s'il venait h succomber dans, son duel avec Busserolles.

Le lendemain de ce jour qui avait été rempli par des •explications décisives entre les principaux acteurs d'un drame de famille, Aubijoux était arrivé de très bonne heure à sa maison du boulevard Poissonnière.

Il y venait pour donner audience à une foule de gens qui avaient affaire à lui personnellement. Il y avait reçu déjà une demi-douzaine de négociants, trois commis d'agents de change et le principal clerc de M"* Prunevaux, successeur désigné de ce notaire en déconfiture, lorsque le garçon de bureau préposé à la garde de son

cabinet vint lui dire qu'un M. Marins Guénégaud demandait à lui parler.

M. f^ubijoux, Tavait un peu oublié ce ci-devant commis de l'usurier Rangouze. Il s'était borné à lui envoyer un billet de mille francs, prix convenu de l'important service rendu par ce compatriote de Louis Vallouris. Et il lui avait promis autre chose : une bonne place dans une compagnie maritime. Marins y avait droit puisque son coquin de patron était arrêté, et Aubijbux donna Tordre de le faire entrer.

— Je suis bien aise de vous voir, commença-t-il, en lui montrant un siège. Dites-moi ce que je puis faire pour vous, mais dites-le vite, car mes instants sont précieux.

Marins s'était assis timidement et tournait son chapeau entre ses doigts d'un air embarrassé. Il ne se sentait plus sur son terrain comme jadis au café du Commejxe^ alor« qu'il croyait avoir affaire à Jean Tiboulen, second du Cazamance. Il se trouvait mal à Taise dans ce cabinet sévère, oîi il n'était plus question de faire du punch, et la majesté du financier l'intimidait considérablement.

— Je sais que je suis votre obligé, reprit M. Aubijoux, et je tiendrai ma parole. Seulement, je vous avais parlé d'une direction dans un port et je vais donner ma démission d'administrateur de la compagnie qui vous aurait employé à ma recommandation. Il me serait plus facile de vous récompenser autrement. Voulez-vous une somme qui vous mettra à même d'entreprendre un commerce honnête ?

— Ohl dit Guénégaud qui se remettait peu à peu, je ne tiens pas à la place. D'abord, la vie de bureau ne me convient pas. ,Et puis, je comprends que vous y regardiez à deux fois avant d'accorder un poste de confiance à un homme qui a eu le malheur de tremper dans les tripotages de ce coquin de Rascaillon.

J'accepterai tout ce qu'il vous plaira de m'offrir. II. 17

Aubijoux mit la main à sa poche pour y prendre so» portefeuille.

— Mais, reprit Marius, en Tarrêtant d'un geste, âe n'est pas pour vous rappeler votre promesse que je suis venu. Vous m'avez fait remettre mille francs ; je suis largement

payé.

Aubijoux ne s'attendait pas à tant de désintéressement, et il se mit à regarder le Provençal avec intérêt.

— Je ne me considère pas comme étant quitte avec vous, dit-il lentement. Louis Vallouris, mon ami, vous doit sa mise en liberté.

— Le fait est que, sans moi, il serait peut-être encore sous les verrous... sans moi et sans le colonel Souscarrière, qui a pincé Rascaillon filant avec le sac. A nous deux, nous l'avons coffré.

Mais je vous dois bien davantage: je vous dois de ne plus faire un vilain métier qui m'aurait mené à Mazas un jour ou l'autre ; je vous dois d'avoir payé mes detfes criardes et d'avoir vécu comme un millionnaire pendant quinze jours.

C'est encore moi .qui suis en reste avec vous, et je ne voudrais plus l'être. Je viens m' acquitter.

— Expliquez-vous. Je ne comprends pas très bien.

— M'expliquer, voilà le diable. J'ai peur de vous fâcher en cherchant à vous être agréable.

— Je comprends de moins en moins, dit sèchement Aubijoux, que ces précautions oratoires mettaient en défiance.

— C'est qu'il s'agit d'une chose très délicate, reprit avec hésitation Guénégaud. Vous allez probablement trouver que je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Mais j'ai entendu des choses que je voudrais vous répéter... dans votre intérêt. Si elles vous déplaisent, vous me retirerez la parole et vous me mettrez à la porte. Tant pis pour moi I J'aurai fait mon devoir.

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— Parlez donc !

— Voilà. Il faut vous dire d'abord que, depuis que je suis rentier, grâce à vous, je me suis donné du bon temps. J'ai beaucoup flâné dans Paris et même à la campagne. J'ai rencontré un tas de gens.

Aubijoux eut un mouvement d'impatience.

— Ce que je vous raconte là, c'est pour vous expliquer comment j'ai su que depuis huit jours, vous avez eu des ennuis.

— Quels ennuis ?

— Dame I on dit que vous vous êtes séparé de madame Aubijoux... que vous allez vous battre à cause d'elle...

— Qui dit cela? demanda Aubijoux, pâle de colère.

— Mais... M. Busserolles, par exemple.

— Ah ! ça, est-ce que vous êtes venu ici pour vous moquer de moi ? s'écria le financier, en se levant brusquement.

— Moi I dit Marins, sans trop s'émouvoir, mais je vous respecte plus que si vous étiez mon père et je me jetterais au feu pour vous. Je ne suis qu'un pauvre diable et je n'ai pas toujours marché droit... Que voulez-vous? Je crevais de faim... mais je veux que le tonnerre m'écrase si je ne crois pas vous rendre service en vous rapportant une conversation que j'ai entendue hier.

Et la preuve, c'est que je sais fort bien que, si vous prenez mal ma démarche, je perdrai votre protection.

Ce fut dit avec un accent de sincérité qui décida Aubijoux à se rasseoir et à attendre la fin.

—2 Ça vous étonne que je connaisse M. Busserolles, reprit Guénégaud. Ce n'est pas que j'aie eu affaire à lui. C'est un garçon rangé, à ce qu'il paraît, et il n'a jamais besoin des usuriers. Mais Rascaillon, du temps que j'étais son homme de paille, me l'a montré une fois dans un théâtre. Rascaillon le guignait pour lui prêter de l'argent à vingt-cinq pour cent, et Rascaillon me donnait

^2 l'équipage du diâfj^

quelquefois des billets de spectacle... pas pour me faire plaisir, le gredin. Il me louait une baignoire ; il s'y glissait ; il se cachait dans le fond et il m'indiquait les gens de son cercle qui se trouvaient dans la salle. Il me disait : celui-là vaut tant... avec celui-ci, tu pourras aller jusqu'à cinquante mille... une revue d'emprunteurs, quoi! histoire de me faire connaître la figure de ses futures pratiques.

— Abrégez, morbleu !

— J'arrive au fait. Hier donc, sur le coup de sept heures, j'étais assis aux Champs-Elysées, et je fumais mon cigare en attendant l'ouverture d'un café-concert où je voulais finir ma soirée, quand j[ai vu arriver ce M. Busserolles, un bras en écharpe. Il y avait avec lui un autre gommeux, nommé Girac, que Rascaillon m'avait montré aussi, en me recommandant de ne jamais rien conclure avec lui s'il venait chez moi. Rascaillon avait comme ça des amis auxquels il n'aurait pas prêté cent francs et qu'il m'adressait pour avoir Tair de les obliger.

Ma chaise était sur le bord de la chaussée, tout contre un gros arbre. Busserolles et Girac ont pris des fauteuils adossés au même arbre, mais de l'autre côté. Ils ne me connaissaient pas et ils ne se doutaient pas que je les connaissais. Ça fait qu'ils ne se sont pas gênés pour parler de leurs affaires.

— Et ils ont prononcé mon nom ?

— Oh I dès les premiers mots. M. Busserolles a dit : Me battre avec cet Aubijoux, parce que j'ai ramené sa femme du théâtre, c'est raide pourtant.

Après avoir lâché cette phrase significative, Marins s'arrêta et ses yeux interrogèrent le vissage de M. Aubijoux pour savoir s'il devait en rester là.

— Continuez I articula péniblement le financier. Et Marins, rassuré, reprit :

— Girac a fait observer à son ami qu'il n'y avait plus

moyen de reculer, maintenant que les conditions du duel étaient arrêtées. Et là-dessus, le Busserolles s*est écrié: Encore si j'avais eu les bénéfices de l'aventure ! Mais, rien! Je n'en ai eu que le ridicule, sanacomptervla balle qui m'a caressé l'épaule. Le mari m'a surpris au moment où je venais de tomber comme un sot aux genoux de sa femme qui se moquait de moi. Elle ne m'a pas seulement permis de lui baiser le bout des doigts.

A quoi, l'autre a répondu : personne ne te croirait si tu racontais ça, et le mari moins que personne. Tu as passé une heure -dans la loge de madame Aubijoux. Tu l'as reconduite en voiture.

Et Busserolles a repris...

Me permettez-vous, monsieur, de répéter textuellement ses paroles?

— J'exige même que vous les répétiez.

— Eh ! bien, il a dit: mon cher, cette femme est une folle qui cherche des distractions, des émotions, si tu veux, mais elle n'a jamais eu la moindre envie de me prendre pour amant. Elle était venue aux- Fanlaisies- Comnques par désœuvrement. Elle s'ennuyait dans sa loge ; elle m'a appelé. Je me croyais en bonne fortune. Ah ! bien, ooil elle m'a parlé de son mari, de la Cigale et de ses fausses notes, de Bautru qui était dans la salle, de tout, excepté de moi. Quand j'essayais de faire du sentiment ou de la passion, elle me riait au nez. En désespoir de cause, je lui ai proposé de la ramener à sa villa. Elle m'a répondu : Pourquoi pas? Est-ce que vous croyez que j'ai peur d'être seule avec vous ? D'ailleurs, j'ai renvoyé ma voiture et nous reviendrons en fiacre découvert. Ce sera charmant.

Elle venait de me prouver qu'elle n'avait rien à craindre, puisqu'elle me faisait poser depuis une heure. Mais j'ai été assez bête pour ne pas me décourager.

En roule, nouvelle représentation de la grande co-

quelle, pièce en trois actes. Je risque des phrases sur la beaulé de la nuit, sur les charmes d'une promenade au ^ clair de la lune. Nous arrivons au boulevard Montmorency. Elle me dit tranquillement : Venez que je vous montre mon parc.

Ce calme m'étonnait, mais j'espérais toujours que Tétoile du berger allait se lever. Elle avait la clef d'une petite porte ; nous entrons; elle me conduit à un banc au milieu d'une pelouse et elle se met à me faire admirer un çffet de lumière sur la cime des arbres. Agacé, je veux brusquer .les choses. Je risque une déclaration... à deux genoux... Il n'y avait pas trente secondés que j'étais dans cette posture humiliante, lorsque le mari a surgi tout à coup. •

M. Aubijoux écoutait avec une attention fiévreuse, et Texpression de son visage disait assez que ce singulier récit le troublait profondément.

' Il aurait donné dix ans de sa vie pour qu'il fût vrai et il se demandait s'il fallait y croire.

Marins Guénégaud ne lui^ inspirait qu'une confiance médiocre, et pourtant Marins n'avait pas l'air d'un homme qui ment. Il parlait de source; une phrase n'attendait pas l'autre, parce qu'il n'inventait rien. Il ne faisait que répéter mot pour mot une conversation saisie au vol et photographiée dans sa mémoire. On ne pouvait guère supposer qu'il eût assez d'imagination pour tirer de sa propre cervelle ce dialogue plein de couleur. Où ce canotier marseillais auraif-il appris à parler le langage des gomnieux? Et dans quel but aurait-il joué cette comédie ? Elle ne pouvait pas le faire bien venir de M. Aubijoux, qu'il avait tout intérêt à ménager. Il était très invraisemblable qu'elle lui eût été soufflée par Busserolles ou par madame Aubijoux.

Marins pensa sans dente que ce soupçon pourrait venir au financier qui lui faisait l'honneur de l'entendre, car il

interrompit sa narration, pour ouvrir une parenthèse.

— Monsieur, dit-il simplement, vous devez vous demander si je ne suis pas un farceur ou si on ne -m'a pas payé pour vous faire avaler un conte. Je trouve tout naturel, que vous ne preniez pas mes paroles pour des paroles d'Evangile. J'ai fait longtemps un vilain métier et je n'ai pas le droit de me fâcher quand on suspecte mes intentions.

— Je ne les suspecte pas, répondit M. Aubijoux après un silence, mais je m'étonne que Tidée vous soit venue de me rapporter des propos auxquels vous ne deviez pas attacher une grande importance.

— Pardonnez-moi^ monsieur; je ne suis pas plus bête qu'un autre et je me suis dit tout de suite : Marins, mon bon, ton bienfaiteur va se battre avec un polisson qui ne le vaut pas, parce qu'il a surpris ce polisson aux pieds de sa femme. Peut-être que ton bienfaiteur ne risquerait pa&. sa peau contre celle d'un Busserolles^ s'il savait que dans toute cette histoire-là, il n'y a pas de quoi fouetter un <îhat. Ya Iqi faire ton rapport. 11 te croira peut-être, et si l'affaire s'arrange, tu pourras te flatter d'avoir rendu un rude service à un brave homme.

— Achevez le récit, murmura le financier, frappé de la netteté des réponses de Marius.

— Mon récit? Mais il est fini. Le Busserolles a continué isur le même ton pendant un quart d'heure, jurant toujours qu'il en avait été pour ses frais de galanterie et pour un^balle dans l'épaule, se plaignant de madame Aubijoux qui l'avait attiré chez elle dans l'intention de se moquer de lui, répétant que c'était bien dur de se battre pour une folle, contre un enragé... vous voyez que je ne déguise pas les mots. ^

Sur quoi, le Gira^ l'a blagué ; il lui a dit que c'était de sa faute, que ça lui apprendrait à faire le joli cœur, que le vin étant tiré, il faut le boire. Et il a ajouté pour le

consoler qu'un duel avec vous le poserait dans le monde, que le beau rôle sérail pour lui et que toutes les femmes prendraient son parti.

Busserolles ne paraissait pas convaincu. Je crois qu'i! n'est pas brave ce grand blond. Mais finalement^ il n'a plus rien dit.

Et je vous réponds qu'ils ne parlaient pas pour la galerie, car ils ne faisaient pas plus attention à moi qu'à un chien. Ils m'avaient bien vu en arrivant, mais il ne me connaissaient pas et ils ont dû me prendre pour un provincial qui ne s'intéresse pas aux histoires de Paris.

Et puis, il y avait l'arbre qui nous séparait. Ils se figuraient que je ne les entendais pas. Mais j'ai Toreille fine et j'avais trouvé un truc pour les écouter en me balançant sur ma chaise, sans en avoir l'air.

Busserolles, tout en causant avec son ami, saluait les cocottes qui passaient en voiture... celle qui a ruiné le notaire, entre autres... il étalait son bras en échappe pour se rendre intéressant... et il s'en sert parfaitement de son bras. Au bout de trois quarts d'heure, ils ont décampé. J'en avais assez d'eux.

Marius allait toujours et M. Anbijoux en était encore à chercher ce qu'il allait répondre à ces ouvertures fort inattendues, lorsque le garçon de bureau entra pour lui dire que M. Le Pailleur demandait à le voir.

Cette diversion arrivait à propos pour fournir au financier l'occasion de renvoyer Guénégaud sans se prononcer sur le cas qu'il faisait de ses confidences.

— Revenez demain à pareille heure, lui dit-il, en lui indiquant d'un geste que l'audience était finie. Quoi qu'il arrive, vous pouve^ompter sur ce que je vous ai promis, ou sur l'équivalent.

Le Provençal ne parut pas déconcerté d'être congédié si lestement. Il salua assez bas, mais il se rengorgea ensuite pour gagner la porte.

Ce fut la sortie d'un homme qui s'en va content de ce qu'il a fait. •

L'ami Le Pailleur se croisa avec lui sur le seuil du cabinet et ne prit pas garde à ce visiteur sans importance.

11 avait Tair soucieux et môme assez ému, cet excellent Le Pailleur, et les nouvelles qu'il apportait devaient être attendues avec impatience, car M. Aubijoux Taccueillit par cette interrogation concise :

— Eh ! bien?

— Eh! bien, mon ami, répondit le plus dévoué des camarades et le plus modeste des associés, je viens te dire que le duel ne peut plus avoir lieu dans ton jardin.

— Il ne s^agit pas dé cela. Mais pourquoi ne me battrais-je pas comme c'était convenu? Mon adversaire avait accepté ce terrain.

— ^"D'abord, d'Estelan, qui est venu me voir ce matin, m'a fait observer qu'en cas de mort ou de blessure grave, on blâmerait les témoins d'avoir autorisé une rencontre en dehors des conditions ordinaires. La justice interviendrait très probablement. Et rien que pour cette seule raison, mieux vaudrait, je crois, que le combat eût lieu en Belgique. Mais... il yen a une autre...

— Laqnelle? Est-ce que M. Busseroltes reculerait?

— Tu sais qu'il n'a consenti que très à.contre^cœur à se battre. Il prétendait qu'en tirant sur lui tu t'étais suffisamment vengé, etqu'il n'était pas tenu d'essuyer encore une fois ton feu. Cette argumentation, à vrai dire, ne manquait pas de logique. Mais, sur le conseil de ses amis> il a fini par y renoncer. ^

— Eh ! bien, alors?

-— Mon cher, le secret de nos arrangements n'a pas été gardé. Quelqu'un a prévenu par lettre une personne qui aurait dû rester en dehors de tout cela. On i'a avertie que rendez -vous était pris entre toi et RusseroUes pour

après-demain, à cinq heures du matin, au bout de Fallée des platanes, au fond de ton parc ^que ton adversaire et son témoin arriveraient par la petite porte.

— Mais à qui cette lettre a-t-«lle été adressée?...

— A ta femme.

— Tu Tas vue ? s'écria Aubijoux en se levant brusquement.

— Ta femme? oui. Je viens de la;i^oir... chez son père. Ne m'y avais-tu pas envoyé ? C'est elle qui m'a montré la lettre.

— Et elle ne sait pas qui la lui a écrite ?

— Absolument pas. Mais moi je ne doute pas que ce ne soit M. Busserolles.

— Ma femme doit savoir à quoi s'en tenir. Elle connaît bien récriture de son amant.

— Tu as tort de parler ainsi, dit doucement Le Pailleur. Ce jeune homme n'a jamais été l'amant de ta femme.

. — Brisons là-dessus. Où veux-tu en venir?

— A te dire que, selon moi, ton adversaire, qui n'a pas «envie de risquer sa vie contre la tienne, a prévenu ta femme, dans l'espoir qu'elle empêchera le duel.

— Tu vois bien qu'il est en relations avec elle, puisqu'il sait où elle est. Il lui écrit probablement tous les jours.

— Jamais. S'il s'était avisé de lui écrire et de signer, ses lettres lui auraient été renvoyées. Mais il n'y a pas pensé un seul instant, car la leçon qu'il a reçue l'a guéri pour toujours de sa prétention de troubler les ménages. Il n'aspire qu'au repos. Il se tient pour battu et content. <!3'est ce Girac qui l'a poussé à accepter tes conditions. Il les subira par amour-propre, de peur de passer pour «n poltron. Il aimerait bien mieux en rester là. Et la

^uve, c'est la démarche qu'il vient de faire.

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Tu t'étonnes qu'il sache où est ta femme ? Mais tout le inonde le sait. Cette ridicule aventure est connue de tout Paris. Personne n'ignore qu'à la suite d'une scène violente avec son mari, madame Aubijoux s'est réfugiée chez son père, qu'elle n'en est pas sortie, et qu'elle y vit dans une retraite absolue. Et même, je ne te cacherai pas qu'on approuve sa conduite, qui a été en effet des plus dignes.

— Ajoute qu'on me blâmé, ce sera complet, dit amèrement M. Aubijoux.

— C'est vrai. On te blâme.

— Mais, toi, tu ne me blâmes pas, j'espère ?

— Je t'excuse, parce que je. connais ton caractère emporté.

— Alors,, tu prends son parti? Si j'avais supposé 'Ceia. ...

— Tu aurais chargé un autre que moi de régler les conditions de la séparation que tu veux imposer à ta femme. Tu aurais eu grand tort.

Ecoute-moi, Jean. Ecoute-mol avec calme si tu peux. Je suis ton ami, je crois te l'avoir prouvé....

— Cent fois.

— Eh bien 1 puisque tu ne contestes pas moû dévouement, tu admettras bien que je ne cherche pas à te tromper et qu'en prenant la défense de ta £ei;nme, je parle suivant ma conscience. Permets-moi donc de te dire dans quelles dispositions j'ai trouvé celle que tu as répu- •diée dans un moment de colère.

— Soit I Dis-moi ce que tu voudras ; je croirai ce que je voudrai.

— Je ne t'apprendrai rien en te déclarant que son pèjre est hors d'état d'exercer sur elle une influence quelconque. Il a toujours été d'une nullité profonde et d'un légoïsme parfait. L'âge ne l'a pas rendu meilleur. Il a fort mal reçu sa fille et il ne voit dans tout ce qui se passée

que le danger dont il est menacé. personnellement. Il craint de perdre Taisance à laquelle il est habitué.

— Je t'ai donné carte blanche pour traiter les questions d'intérêt.

— Oui. J'y viendrai tout à l'heure. Je ne te parle du père que pour te faire remarquer que rien n'attirait ta femme chez lui et que, si elle avait été disposée à se mal conduire, elle aurait commencé par s'assurer l'indépendance du domicile, Peut-êfre même aurait-elle couru tout droit chez l'homme que tu avais surpris à ses pieds.

— Elle craignait qu'il ne la reçût pas. Elle l'avait bien jugé.

— Bon ! mais elle pouvait aller partout ailleurs. Tu lui as reconnu par contrat de mariage une fortune plus que suffisante pour mener joyeuse vie. Or, elle n'a pas pensé un seul instant à abuser de la situation que tu venais de lui faire en la chassant... car c'était bien la chasser que de la poursuivre, le revolver au poing. Elle n'a pensé qu'à se repentir et à expier sa légèreté, h mener une existence de recluse qui la mît à l'abri des calomnies qu'elle prévoyait.

— Je te le disais bien. Tu plaides pour elle.

— Non. J'expose les faits et je te prends pour juge.

• Sais-tu ce qu'elle a résolu, après avoir lu cette lettre qu'elle venait de recevoir au moment où je suis arrivé chez elle ? Elle a résolu de passer la nuit à la porte de ton parc, Si tes domestiques lui en refusent l'entrée. Elle veut t'empêcher de te battre.

— Parce qu'elle a peur que je ne tue ce misérable BusseroUes.

— Ce n'est pas pour lui qu'elle tremble, je te le jure. Elle le méprise et elle le hait. C'est pour toi.

— Pour moi?... Ah I oui, je suis riche et elle espère que je la reprendrai.

— Tu te lrompe% Elle n*espère rien. Elle renonce même à la dot que tu lui as constituée. Elle compte se retirer dans une communauté en Irlande. Elle a commencé des démarches pour s'y faire admettre. On y reçoit, à ce qu'il parait, des femmes mariées ou veuves, pourvu qu'elles puissent payer une pension très modique. Tout ce qu'elle attend de toi, tout ce qu'elle te demande, c'est de la mettre à même de finir ses jours dans Me couvent. .Du reste, elle se soumet d'avfince à toutes tes volontés. Si tu demandes contre elle la sépariation de corps, elle ne se défendra pas.

Je lui ai appris que tu allais quitter la France et te fixer en Amérique. Elle m'a dit, les larmes aux yeux, que, si elle osait te demander une faveur, elle te supplierait de lui permettre de te^ suivre... elle s'estimerait heureuse d'être ta servante, mais, si tu refusais de la voir, elle aurait du moins la consolation d'habiter le mêrxie pays que toi.

— En vérité, s'éc.ria Aubijoux, visiblement troublé, je crois rêver en écoutant les justifications que tu me répètes si bien.

La femme qui affiche de si beaux sentiments m'a indignement trompé. Les faits sont là. Comment veux-tu que je croie à ses protestations ?

— Elle ne t'a pas trompé. Elle a été imprudente, rien de plus. ^ *

— Imprudente! Profiler de mon absence pour amener chez moi, au milieu de la nuit, un fat qui lui faisait la cour, tu appejles cela une imprudence? Oserais-tu me donner ta parole d'honneur que tu ne la crois pas coupable ?

— Je te la donne sans hésiter. Tu sais bien toi-même qu'elle n'a pas pu l'être. J'étais là quand tu as conduit au pavillon ce coquin d'usurier et j'ai très bien vu comment les choses ont dû se passer. Ta femme est arrivée

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avec ce Busserolles dans une voitiy^e découverte... une Victoria... elle avait une clef de la petite porte du parc... elle venait d'y entrer, et si Busserolles eût été son amant, elle ne se serait pas amusée à le promener à travers le jardin par un clair de lune superbe...

— Yas^tu me soutenir aussi que, si je ne m'étais pas trouvé là pour troubler leur tète-à-tète, M. Busserolles se serait en allé comme il était venu ?

— Je le soutiens énergiquement, et c'est réyidence même. Deux ou trois de tes domestiques étaient sur pied dans la villa. La femme de chambre attendait sa mattresse. Si madame Aubijouz avait eu l'intention de mal faire, ce n'est pas chez toi qu'elle aurait amené l'homme ^qu'elle voulait prendre pour amant.

Aubijoux tressaillit, frappé par cet argument.

— Explique-moi donc alors cette femme inexplicable, -s'écria-t-il. Est-ce une folle ou un monstre ?

— Tu me demandes si ta femme est une folle ou un monstre, dit lentement Jacques Le Pailleur. Non, mon ami. Elle a de l'intelligence et du cœur. Une intelligence très nette et un cœur excellent.

— Elle l'a bien prouvé en se déshonorant et en me réduisant au désespoir, dit avec amertume Jean Aubijoux.

— Elle ne prévoyait rien de tout cela.

— Et tu prétends qu'elle est intelligente?

— Elle Test trop. Elle a l'esprit trop vif, trop prompt à concevoir et à exécuter. Ce qui lui a manqué, c'est h réflexion... et autse chose encore^ «

— Oui, d'être honnête.

— 11 lui a manqué un homme qui la dirigeât.

— C'est un reproche que tu m'adresses?

~ Parfaitement. Quand tu as épousé, il y a dix ans, mademoiselle Léonie Chevry, elle en avait vingt. Sa mère ^tait morte beaucoup trop tôt, et le père qui lui restait

•était un incapable. Il s'imaginait l'avoir élevée parce qu'il Tavait placée dans un pensionnat, où on lui avait appris tout ce qu'elle n'avait pas besoin de savoir. Eile entrait dans le monde avec sa grâce et sa beauté pour toute for« tune, et on lui disait chaque jour que le bonheur est dans la richesse.

— Aussi m'a-t-elle pris pour mon argent. Si tu vois dans ce calcul une excuse...

— Ce calcul, elle ne l'a pas fait. Elle a trouvé tout na** turel d'épouser un millionnaire, qui ne lui déplaisait pas. Elle ne t'aurait probablement pas épousé, si tu avais été pauvre. Mais elle ne t'aurait pas épousé non plus, si ta personne lui eût été antipathique. Les trois quarts des mariages ne se font pas autrement. Avec l'éducation que reçoivent la plupart des jeunes filles, il est impossible <]u'elies songent à un homme qui n'a rien; il n'existe pas pour elleSi... pas plus qu'un nègre ou un Chinois.

— Soit! le monde est mal fait. Qu'en veux-tu ôonr dure ?

— Que le mari qui épouse dans ces conditions doit tâcher d'inspirer à sa femme un sentiment sérieux et durable, de la guider dans la voie droite et de la façonner à son image. Beaucoup y ont réussi, qui n'étaient pas aussi bien partagés que toi. J'ai vu de près Léonie dans les premiers temps. Elle avait tout ce qu'il fallait pour te rendre heureux.

— Oseras-tu dire que Je me suis conduit de façon à l'en empêcher?

— Oui, mon ami. Qu'as-tu fait pour elle? Tu l'as aimée, adorée, je le sais. Mais comment le lui as-tu prouvé ? Eki lui ouvrant ta caisse, en l'entourant d'un luxe insensé^ en la poussant à briller, en surexcitant chez elle les insti9ct(^^de coquetterie qui dorment au fond du cœur des plus honnêtes femmes.

— Je satisfaisais ses goûts. Avais-je donc tort?

— Tu agissais avec elle comme tu aurais agi avec une cocotte à ta solde. Passe-moi le mot, tu entretenais royalement ta femme. Ce n'était pas ainsi que tu aurais dû chercher à lui plaire.

— Est-ce ma faute si elle n'aimait que la dépense, le plaisir, les fôtes, l'éclat?

— Elle aimait ce qu'on lui avait appris dès son enfance à aimer. Il dépendait de toi de lui faire sentir le danger de cette existence vide, qui devait aboutir tôt ou tard à la déconsidération,- si elle n'amenait pas des catastrophes.

Au lieu de la retenir sur la pente où elle glissait, tu l'as encouragée. Tu as choisi dès le début le sot rôle de mari d'une cocodette. Toi, le moins vaniteux des hommes, tu t'es réjoui bêtement des triomphes mondains de ta femme. Tu étais fier de savoir qu'elle était à la mode, qu'on parlait partout de ses toilettes, de ses équipages et d% ses bals.

— Oui, j.' ai été niais; oui, j'ai été faible, mais" si je n'étais pas tombé sur une nature vicieuse, je n'en serais pas à...

— Je t'arrête. Te te trompes absolument. Quelle que soit la nature d'une femme, la fin de cette vie à outrance est fatale. Lis donc les journaux élégants où on citait le nom de madame Aubijoux. Tu y verras que l'amant est un personnage forcé de cette comédie du high-life^ comme ils disent. Il apparaît quelquefois sur le tard, mais il apparaît infailliblement. On ne change pas de toilette six fois par jour, on ne donne pas des raouts et des soupers, on ne court pas les premières représentations, on ne se montre pas au Bois dans un équipage à quatre chevaux pour charmer son mari.

Un événement aurait pu couper court à toutes qcs extravagances. Malheureusement, ta femme ne t'a pas donné d'enfant...

— Tu ne t'aperçois pas que tu la condamnes en cherchant à la défendre, interrompit Aubijoux. Tu viens de proclamer toi-même qu'elle devait nécessairement me tromper un jour ou l'autre. Donc, elle m'a trompé.

— Dis qu'elle t'aurait peut-être trompé, si vous n'aviez. pas reçu tous les deux un terrible avertissement. Mais laisse-moi achever. Je vais sortir des généralités pour en arriver aux faits.

Tu ne contestes pas que tu aies approuvé la .conduite de ta femme. Tu as fait mieux. Tu Tas abandonnée à elle-même. Ta passion pour les affaires t'a poussé à courir le monde, comme au temps où tu n'étais pas marié. Tu as oublié que tu avais charge d'âme, et* qu'en allant dans l'Inde pour.spéculer sur les indigos, tu exposais à toutes les tentations de la solitude celle qui portait ton nom et que tu aurais dû protéger.

Combien as-tu entrepris de grands voyages depuis que tu t'es marié? Huit ou dix. Eh! bien, cette femme; que tu laissais pendant de longs mois maîtresse de ses actions, a-t-elle jamais failli? Non.

— Je n'en sais ;cien.

— Non, te d)s*je. Madame Aubijoux était trop en vue pour tomber sans que sa chute eût un retentissement énorme dans ce monde parisien qui vit de scandales. Et jamais on he l'a accusée, ni m^me soupçonnée.

— '- Jusqu'au jour où elle s'est compromise avec un drôle que...

— Compromise? oui. Et je vais t' apprendre comment elle est arrivée à se compromettre. Elle était lasse de la vie qu'elle menait, et un sentiment de curiosité mal défini s'éveillait en elle... Elle avait des aspirations vagues... Je me sers du jargon en vogue. Ses amies, c'est-à-dire les femmes qu'elle invitait à ses fêtes et qui jalousaient sa fortune, ses amies affectaient de là plaindre et lui laissaient entendre qu'elle ignorait le grand secret des

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mondaines; qu'il dépendait d'elle d^ètre initiée à une espèce de franc- maçonnerie féminine dont toutes les adeptes se soutiennent entre elles et se liguent contre les maris. Ta femme a eu le tort de les écouter, mais elle n'a pas suivi leurs conseils perfides.

— Qui me le prouve?

— Ses légèretés môme. Si elle t'avait trompé, elle t'aurait trompé en secret. Rien ne lui était plus facile que de s'arranger une de ces liaisons discrètes que Paris tolère et favorise. Crois-tu, par exemple, que si M. Busserolles eût été. son amant, elle Taurait appelé dans sa loge pendant une représentation oii il y avait parmi

-les spectateurs vingt personnes qui la connaissaient? Crois-tu aussi que, si elle en avait eu un autre, elle «e serait affichée avec ce fat, qui ne demandait qu'à la porter à sa boutonnière comme une branche de gar^ dénia.

Crois-tu qu'elle serait montée avec lui dans une voiture découverte, à la porte du théâtre?

— Elle n'en est pas moins inexcusable; et ce que tn appelles sa légèreté passe tous les boi:nes. Peu s'en est fallu que je ne la rencontrasse. Que serait-il arrivé si en sortant de cette loge . . .

— Rien de pis assurément que ce qui est arrivé dans ton jardin. Mais je ne prétends pas justifier la' conduite de ta femme. Je me borne à l'expliquer. Elle était troublée, agitée, elle s'ennuyait. Elle s'est jetée dans Texceû-

tricité encore un mot à la mode. Des sottes lui ont

persuadé qu'il était de bon ton de s'affranchir des convenances et de se gouverner comme un garçon. On lui a cité les Anglaises, les Américaines, qui courent les champs, voire même les restaurants, escortées par des godelureaux qu'elles maintiennent dans les limites d'un platonisme invraisemblable. Madame Aubijoux a voulu faire <^omme elles.

Si je te disais qu'elle est allée un beau matin voir un. monsieur que tu as rencontré souvent?

*— Elle te Ta dit ! C'est le comble de Timpudence.

— Elle a tenu, à me faire une confession complète et elle m'a supplié de te la répéter. Elle veut que tu la juges et ne te rien cacher.

— Comment s'appelle cet homme?

— C'est M. Guy de Bautru, le neveu de ce colonel Souscarrière...

— Que j'ai prié de me servir de témoin contre Busserolles. Elle avait donc juré de faire de moi la risée de tous les gens qui me connaissent?

— M. de Bautru a dû dire à son oncle que la visite de madame Aubijoux était fort innocente. Elle n'a pris aucune précaution pour qu'elle restât secrète. Elle est venue dans son coupé, à elle, conduite par son cocher anglais et elle est entrée en plein jour dans la maison qu'habite M. de Bautru... rue Auber.

— Qu'y allait-elle faire ?

— Elle n'en savait rien elle-même. C'était une excentricité de plus à raconter aux bonnes amies qui la conseillaient si bien. Heureuseipent elle a eu affaire à un galant homme. Il n'a pas cherché à abuser de son imprudence. Il lui a fait comprendre qu'elle jouait un jeu dangereux en se mettant à sa discrétion, et comme elle regrettait déjà son escapade, l'entretien n'a pas duré longtemps.

— Si elle n'a pas laissé son honneur chez M. de Bau tru, elle y a laissé sa réputation.

Que doit-il penser d'elle et de moi? Il me prend pour un imbécile ou pour un mari complaisant.

Et tu veux que je pardonne à cette femme?

— Je ne veux rien, mon ami ; je n'ai pas le droit de Touloir. Tu es le maître d'agir comme bon te semblera. Mais mon devoir était de t'éclairer, même sur tes propres

torts. Je t'ai dit quelques vérités désagréables à entendre, et je ne regrette pas de te les avoir dites, car il importait que tu les connusses avant de prendre un parti définitif.

Ta femme non plus n'a pas la prétention de f arracher un pardon que personne ne te blâmerait de lui refuser. Elle attend son arrêt, résignée et repentante. C'est à toi de le prononcer.

En mon âme et conscience, je crois que tu t'es exagéré la portée de ses fautes ; mais je reconnais qu'elles sont graves, et que tu n'es pas obligé d'adinettre comme prouvées toutes les explications que je t'ai données.

Malheureusement, tu ne peux pas interroger des témoins qui les conflrmeraient, Il serait choquant que tu questionnasses M. de Bautru et M. BusseroUes sur leurs relations avec madame Aubijoux ; mais si c'était possible, je te jure que leurs réponses s'accorderaient à mon récit, et qu'elles ne te laisseraient aucun doute sur Texactitude de mes appréciations.

Ce dernier argument frappa M. Aubijoux plus que tous les raisonnements de son ami. Il la connaissait, la réponse de BusseroUes. Marius Guénégaud venait dé la lui rapporter, et soii rapport avait un caractère de vérité qui ne permettait pas qu'on l'accusât d'avoir inventé. Ce Provençal n'était certes pas capable d'imaginer une causerie entre deux messieurs d'un monde où il n'avait jamais eu ses entrées. Il avait dû reproduire textuellement le5 grotesques lamentations du ^ommewa^ déplorant la nécessité de risquer sa précieuse existence pour payer des faveurs qu'il n'avait jamais obtenues.

Et Marius n'avait pas pu s'entendre avec Jacques Le Pailleur qui racontait l'aventure absolument de la même façon que l'infortuné BusseroUes.

— N'importe, reprit le défenseur de madame Aubijoux. Tu es suffisamment éclairé. C'est à toi, à toi seul de décider du sort de ta femme.

— Que me conseilles-tu? demanda brusquement le mari.

— Est-ce pour le suivre que tu tjens à connaître mon avis... ou pour le combattre? Je te préviens qu'il ne me^ convient pas de discuter davantage sur un sujet si délicat. *

^- N'es-tu pas mon seul ami ? Ton avis sera le bon.

— Eh ! bien le voi^i. Moi, mon cher Jean, si j'étais à- ta * place, je ne reprendrais pas ma femme, comme si rien

ne s'était passé, mais je ne la bannirais pas à tout jamais de mon cœur et de ma maison. Je la soumettrais à une épreuve.

— Gomment?

— Gomme tu voudras. Tu as à choisir entre deux systèmes. Tu peux la laisser entrer dans ce couvent d'Irlande où elle est toute prête à se retirer et, plus tard,

quand tu croiras que Texpiation a assez duré mais

cette méthode n'est pas celle que je préférerais. Mettre ta femme en pénitence comme une écolière, cela ne t'éclaî-

* rerait pas sur la sincérité de sa conversion.

— Que ferais-tu donc ?

— Je partirais pour le Mexique, et... ne te récrie pas... j'emmènerais ma femme avec moi. L'épreuve serait complète et décisive. Je resterais un an, deux ans à l'étranger. Ma femme vivrait de ma vie, partagerait mes dangers, mes travaux, mes joies et mes chagrins. J'essayerais de lui apprendre que'Dieu ne nous a pas mis au

V monde pour faire la chasse au plaisir et que le bonheur est dans la sagesse. En un mot, je m'occuperais d'elle sérieusement, au lieu de l'adorer comme une idole. Tu as toujours fait le contraire, mais il est encore temps d'essayer.

— Et tu crois qu'elle s'accommoderait d'une pareille existence?

1 — Tu le verras bien. C'est un essai à tenter, Si la nos-

talgie de Paris la prend, si elle regrette les bals costumés, les courses de Chantilly et les robes de six mille francs... alors, il n'y aura plus rien à attendre d'elle, et il ne te restera qu'à la renvoyer en Europe.

Dans ce cas« tu te retrouverais juste au point où tu es maintenant.

Mais cela n'arrivera pas, j'en suis fermement convaTncu. Je l'ai vue, je l'ai entendue, j'ai vu couler ses larmes, j'ai entendu ses aveux. Et je réponds d'elle.

— Ah ! Jacques, si j'étais sûr que tu ne te trompes pas...

— Tu peux t'en assurer. C'est une expérience à tenter... une chance à courir... la chance de redevenir heureux !

Seulement, choisis vite. Si tu refuses de la revoir, ta femme est résolue à quitter la France pour se cloîtrer, et elle partira demain.

J'ai promis de lui rapporter ta réponse aujourd'hai.

— Chez son père?

— Non : beaucoup moins loin, mais elle m'attend avec anxiété.

— Où donc t'attend-elle ?

— Dans un fiacre... que j'ai laissé à ta porte.

— Elle est là et tu ne me le disais pas? s'écria Aubijoux que rémotion suffoquait. Viens! je veux la voir.* lui dire...

— Que tu vas partir avec elle pour l'Amérique, interrompit Le Pailleur. Ah! je savais bien que tu ne serais pas impitoyable, et je te jure que lu ne le repentiras pas i d'avoir pardonné.

l'équipage d.u diable 311

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