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CHAPITRE VIII

Antonia avait de la chance, comme disent ces dame» du quart de monde.

Antonia, après des commencements pénibles dont elle n'aimait pas à se souvenir, était parvenue de bonne heure à réaliser le rêve de toutes les couturières ambitieuses ; elle avait pu exhiber ses charmes sur un théâtre.

Débuter à Carcassonne, cfrn*estpas le Pérou; mais une femme, en montait sur les planches, ne désespère jamais d'y conquérir, un jour ou l'autre, cinquante mille francs de rente. Antonia, dès ses plus jeunes ans, ne doutait pas de son étoile. Elle avait fini par arriver à Paris en passaut par Carpentras et par Pont-à-Mousson. Tout chemin înène à Tinscription au Grand -Livre.

Après quelques traverses et beaucoup de cascades, Antonia avait trouvé Prunevaux. Et, comme au tir aux pigeons, le premier oiseau est le plus difficile à toucher, Antonia, qui s'était fait la main sur un notaire, n'avait eu aucune peine à remplacer ce notaire par un richissime Brésilien.

Antonia était la plus heureuse des pigales ; mais, en ce bas monde, il n'y a pas de bonheur parfait : Antonia avait sa mère.

Antonia devait le jour à madame Moucheron, veuve

très consolée d'un pauvre commis de l'octroi qu'elle avait ruiné, trompé et finalement planté là pour suivre un professeur de martingale qui courait les villes étrangères où fleurit la roulette.

Antonia avait passé son enfance dans les kursaals d'Allemagne et son adolescence au casino de Saxon. A l'âge où les flilettes apprennent le catéchisme, elle apprenait la langue des croupiers.

Et depuis qu'elle s'était séparée de cette mère qui la battait quand la mo^T^e infaillible n'avait pas réussi, c'està-dire à peu près tous les soirs, Antonia, en fille pieuse, n'avait presque jamais cessé d'envoyer à la veuve Moucheron des subsides qui allaient s'engloutir dans la caisse du fermier des jeux d'une principauté quelconque.

Le chiffre de ces allocations variait naturellement comme la fortune de la Cigale. Sous le règne de Prunevaux, il était devenu imposant. Ce n'étaient plus des billets de cent francs qui prenaient le chemin de Monaco, c'étaient des billets de mille^ Mais la vieille joueuse avait beau perfectionner la martingale léguée par son ami le professeur, qui était mort à la peine, ses masses sautaient toujours, et quoique les munitions fussent beaucoup plus abondantes , toutes les attaques finissaient par une déroute.

Si bien qu'un beau matin, madame Moucheron, plus connue dans la capitale du Trente et quarante sous le nom de la mère Olympe, était débarquée dans le bel appartement de l'avenue de Messine où sa fille unique ne l'attendait pas du tout. .

Elle arrivait sans argent et sans bagages, le logeur de La Gondamine ayant eu l'indélicatesse de retenir sa malle ; mais elle était riche d'espérance et confiante en l'inépuisable bonté de son Antonia chérie.

C'était précisément le lendemain de cette promenade à fiougival où don Manoël de Rio-Tinto avait pris avec la

Cigale des engagements à long terme, sauf résiliation par cas de force majeure.

Madame Moucheron ^tombait donc assez mal, Ifans la vie des demoiselles à la mode, les transitions doivent toujours être menées avec un soin particulier. Les protecteurs se suivent et ne se ressemblent pas. Il faut étudier l'art de plaire au nouveau, et rexpérience acquise avec Tancien ne sert presque jamais à rien pour y réussir. Antonia était en pleine crise.

D'autant que don Manoel était beaucoup moins malléable que le doux Prunevaux. Le notaire donnait sans compter, mais le Brésilien paraisssait disposé à se défendre. Le gentilhomme d'outre-mer savait parfaitement jusqu'où il voulait aller. Il était homme à se faire une moyenne, et avec lui il ne fallait pas compter sur l'imprévu:

Gâtée par le dissipateur en cravate blanche qu'elle avait envoyé pleurer ses péchés en Belgique, la Cigale s'accommodait assez mal du régime auquel M. de tlio-Tinto voulait la mettre, mais elle prenait patience.

Elle n'avait pas jugé à propos de lui notifier l'installation de madame sa mère qui venait de prendre possession d'une chambre et d'un boudoir, tout au fond de l'appartement, et qui s'était empressée d'y installer la roulette portative dont le cylindre avait emporté les dernières ressources de Prunevaux.

La respectable veuve y passait ses jours et ses nuits à expérimenter son fameux système avec des haricots en guise de louis d'or, et elle ne gênait pas sa fille, occupée à parachever la conquête du Brésil.

Mais un malheur n'arrive jamais seul. Huit jours après sa nouvelle union de la^nfain gauche, Antonia était tombée malade. La joyeuse fille ne chantait plus et ne riait guère. Elle avait perdu la gaieté en môme temps que l'appétit. Des migraines atroces la clouaient, du matin au II. 18

soir, sar une chaise-longue, et cette indisposition, qu*elle n'avait pas d 'abord prise au sérieux, commençait à Tinquiéler.

Son médecin ne se prononçait pas encore, mais ses hochements de tète après chaque visite n'étaient pas très rassurai^s. Il avait prescrit le repos le plus absolu, et cette ordonnance n'était pas du goût de la Cigale, quF n'avait jamais tant éprouvé le besoin d'user du pouvoir de ses charmes.

Rester enfermée dans sa chambre pendant que ses camarades préparaient leurs toilettes pour aller à Trouville, c'était le plus cruel des supplices. Et, pour comble, d'infortune, elle ne pouvait pas exiger que don Manoêl se Ht garde-malade pour lui tenir compagnie. Ce noble étranger était venu en France pour s'amuser, et sa liaison avec Antonia n'avait rien de sentimental. Il pensait, comme tous ses pareils, qu'une jolie femme est faite pour se montrer au Bois, au théâtre et aux bains de mer; qu'il est inutile de dépenser beaucoup d'argent pour une maîtresse que personne ne voit, et qu'on ne doit à une malade que des égards.

Les égards, il n'en était point avare. Il venait tous les soirs avenue de Messine, entre le dîner et la partie du cercle. Il envoyait des fleurs et des primeurs : des fleurs qui augmentaient la migraine d'Antonia ; des pèches de Montreuil et du raisin de Fontainebleau qu'elle ne pouvait pas manger. Et c'était tout. Il esquivait les conversations sérieuses que d'ailleurs la pauvre fille n'était pas en état d'aborder, quoiqu'elle en eût bien envie, car les soucis d'argent ne lui manquaient pas. Prunevaux lui avait laissé une maison magnifiquement montée, des chevaux, des voitures et des bijoux superbes^ mais le joli coffre-fort incrusté d'écaillé oii elle logeait ses économies ne contenait pas mille livres en espèces sonnantes.

Et peu à peu la solitude se faisait autour d'elle. Escan-

decat ne se montrait plus depuis la chute de Zaïrette. Il craignait que la prima donna ne lui demandât des comptes. Les autres convives de la première s'abstenaient, les. uns par discrétion, les autres par prudence. Le bruit commençait à se répandre que la Cigale était gravement atteinte et qu'elle n'ouvrirait plus jamais ses ailes.

Métel était venu une fois, et il l'avait égayée un instant, à force de lui raconter des histoires scandaleuses ; mais il n'avait plus reparu. Zélie, la fidèle Zélie elle-même, s'était éclipsée sous prétexte d'un engagement qui l'appelait à chanter pendant la saison au théâtre national de Dieppe. Rosine se contentait d'envoyer de temps en temps prendre des nouvelles de sa jeune amie. La brillante Antoni£^ en était réduite à la compagnie de sa femme de chambre.

Il y avait bien sa mère qui n'était pas loin et qui lui prodiguait tous les matins des démonstrations de te&dresse assaisonnées de sages conseils. Mais Antonia, qui craignait qu'elle ne se rencontrât avec don Manoêl, ne cherchait pas à l'attirer près d'elle. Et, de son côté, la veuve Moucheron préférait occuper ses loisirs en démontrant les avantages de son système à quelques vieilles joueuses qu'elle avait racolées sur le pavé de Paris. Elle tenait cercle dans le boudoir jaune. On voyait là des baronnes décavées et des mathématiciennes sans ouvrage, dont les toilettes indescriptibles auraient tenté le pinceau d'un réaliste.

Et la pauvre Cigale n'allait pas mieux ; au contraire, elle était abominablement courbaturée. Sa peau se marbrait de rougeurs; il lui semblait, par moments, que son visage se gonflait, et que sa tête pesait centlivres.

Il lui venait des bouffées de remords et des visions lugubres. Elle qui n'avait jamais pensé au lendemain, elle pensait à la mort. Il lui était arrivé de demander à sa camériste si on a droit à un convoi en blanc quand on n'est

pas mariée et qu'on a jeté son bonnet par dessus les moulins.

Un jour pourtant, n'y tenant plus, elle s'avisa qu'elle ne guérirait jamais si elle continuait à ne voir personne et à suivre les ordonnances d'un médecin gradué par la faculté. De là à consulter une somnambule et à inviter ses amis à déjeuner, il n'y avait qu'un pas.

Elle commença par envoyer chercher une personne de son sexe, mais non pas de son monde, une praticienne non patentée, et pour cause, qui lui avait donné d'excellents avis dans des cas difficiles. Ensuite, elle écrivit deux lettres, inspirées toutes deux parla même préoccupation, par une idée fixe qui s'était emparée de son esprit et qui contribuait fort à troubler son repos, une idée méritoire que bien d'autres demoiselles n'auraient pas eue.

Elle avait beaucoup réfléchi depuis qu'elle était malade, et ses réflexions tournaient de plus en plus au repentir. Elle n'en était pas encore à regretter d'avoir mené joyeuse vie, mais elle se reprochait d'avoir poussé à sa perte un malheureux qui ne lui avait fait que du bien. Elle se rappelait la conversation qu'elle avait eue avec Souscarrière devant le café de la Paix; elle pensait à ce comte de Maugars ruiné par Prunevaux, c'est-à-dire par elle, puisque les six cent mille francs avaient servi à payer son luxe ; et elle se disait que, si elle mourait. Dieu lui tiendrait compte de les avoir rendus, au moins en partie, avant de s'en aller de ce monde.

Ce n'était encore qu'une velléité, mais une velléité qu'elle voulait soumettre à un homme qui lui inspirait de la confiance, à Frédoc qu'elle tenait en estime particulière.

Un ami désintéressé celui-là. Elle lui devait sa nouvelle fortune et il n'avait jamais cherché à lui faire la cour. Elle le voyait rarement, mais elle le trouvait toujours quand elle avait besoin de lui.

La première lettre était donc adressée à Frédoc, pour le prier de venir le plus tôt possible. Afin de le décider, elle lui disait qu'elle voulait lui parler de Prunevaux, et, assurément, elle ne se doutait pas que c'était le plus sûr moyen de l'attirer chez elle.

Frédoc, tout à sa haine, tenait beaucoup à ce que Prunevaux ou ses ayant-cause, ne rendissent pas la fortune du comte de Maugars, et il n'avait garde de négliger une occasion de se renseigner sur la tournure que prenaient les affaires de ce notaire en déconfiture. Il devait croire que, si elles étaient en voie d'arrangement, il en avait informé sa chère Cigale.

Mais Antonia voulait aussi se renseigner ailleurs, avant de restituer. Elle se demandait si M. de Maugars accepterait un remboursement des mains d'une femme comme elle. Il lui semblait môme que le colonel lui avait énergiquement afflrmé le contraire. La pauvre fille n'avait que des notions très incomplètes sur ce que doit et peut faire un gentilhomme en pareil cas. Elle avait pensé d'abord à s'adresser à Souscarrière lui-même, niais elle doutait qu'il consentît à lui faire une visite. Et puis, Sous» carrière l'effrayait un peu. Ses façons brusques Tintimidaient. Elle se sentait mal à l'aise quand il la regardait avec ses grands yeux clairs qui savaient lire les arrièrepensées que les femmes cachent sous une physionomie rieuse. •

Guy de Bautru était moins raide d'aspect et plus commode que son oncle. Il avait toujours vécu à Paris et il savait comprendre toutes les faiblesses des pauvres âmes tombées. Il excusait leurs chutes et il était toujours prêt à leur tendre la main quand elles essayaient de se relever. ILl'avait tendue plus d'une fois à la Cigale, quoiqu'il n'eût jamais été que son ami, et quoiqu'elle lui plût médiocrement. Il ne refuserait pas de l'entendre et de la tfonseiller. On disait bien qu'il allait se marier, mais ce

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n^était qu'âne noayelle en l'air, et Antonia lui avait écrit comme elle avait écrit à Frédoc, pour lui dire qu'elle lui serait très reconnaissante de passer chez elle.

L'invitation venait à point. Dix jours auparavant, alors que tout le monde croyait encore à la mort ded'Estelan, Guy ne se serait certes pas dérangé pour porter des coasolations à une créature dont le père de Madeleine n'avait pas à se louer. Mais les choses étaient bien changées : Guy avait renoncé volontairement à revoir l'adorable Jeune femme qu'il ne pouvait plus épouser. Guy v^oiait de s'engager comme simple soldat. Avant (Je partir pour TAfrique, il pouvait bien donner un quart d'heure à Antonia, qui lui annonçait une communication relative à Prunevaux.

Aussi, dès le lendemain, vers midi, le brave garçon se présentait chez elle. 11 rencontra le médecin dans Taiitichambre, im médecin à la mode qui soignait de préférence les demi-mondaines et que tous les viveurs connaissaient.

— Que diable venez-vous faire ici, mon cher? demanda-t-il à Bautru, en le tirant à l'écart pour que la femme de chambre n'entendît pas ce qu'il avait à lui dire.

— Mais, répondit le jeune homme assez surpris, Antonia m'a écrit. Elle m'a prié de passer chez elle ce matig^ 11 paraît qu'elle est souffrante.

— Souffrante ! Le mot vous paraîtrait drôle si vous saviez ce qu'elle a. La malheureuse ne se doute pas du danger qu'elle court. Elle a traîné quelques jours. Je croyais à une indisposition légère ; aujourd'hui le mal esl déclaré. C'est une variole de la variété la plus grave. Le moins qui puisse lui arriver, ce sera de rester défigurée, mais je crains bien qu'elle n'en revienne pas.

— Quoi! Si jeune!

— La jeunese n'y fait rien, et si vous m'en croyez, vous n'entrerez pas. C'est contagieux, vous savez.

l'équifagb du diable 319

— N'importe; puisque je suis venu...

— Gomme vo«s voudrez, cher ami ; mais, je vous en prie, abrégez votre visite et surtout ne la renouvelez pas. Du reste, ce serait bien inutile. Demain, la tête se prendra... les yeux ne pourront plus s'ouvrir... la pauvre fille ne TOUS reconnaîtrait plus... et comme elle aura le délire...

— Mais... maintenant...

— Maintenant, elle n'a qu'une très forte fièvre, et elle parle à tort et à travers. Si elle a quelque chose à vous dire, elle vous le dira très bien. Seulement, je vous le répète, abrégez. Ce serait très bête d'attraper sa maladie pour le plaisir de bavarder avec elle. Sans compter que l'agitation ne lui vaut rien. Adieu, mon cher. Je suis horriblement pressé.

Bautru laissa partir ce docteur Tant-pis et interrogea la soubrette qui lui parut beaucoup moins inquiète que le médecin, et qui lui dit :

— Ah I monsieur, madame va être bien contente de vous voir. Elle est avec la vieille sorcière noire, mais ça ne vous fait rien, n'est-ce pas ?

— Quelle sôrtièrè noire? demanda Bautru.

— La tireuse de cartes... la négresse, répondit la femme de chambre. C'est vrai... vous ne la connaissez pas. Elle ne vient jamais chez madame que le matin.

Je vais vous annoncer, n'est-pas, monsieur? i

— Mais... c'est que... je ne tiens pas beaucoup à me rencontrer avec cette marchande de bonne aventure. Antonia aurait bien pu m'indiquér une autre heure... et ma foi I j'aime autant revenir quand eUe sera seule.

— Oh ! monsieur, /si vous vous en allez, madame me demandera qui était là, et elle se figurera que vous êtes parti parce que le médecin vo^us a dit qu'elle était perdue. Tous n'avez pas idée comme elle se tourmente... avec ça qu'elle a bien d'autres ennuis. Voilà deux jours que aoos

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n'avons vu le Brésilien. C'est inquiétant. Et la mère de madame- qui godaille pendant ce temps-là avec des comtesses de Monaco I Madame n*a plus que moi, et la visite de monsieur lui fera du bien.

Bautru hésitait, mais il se dit qu'il y aurait presque de la cruauté à priver la pauvre Cigale d'une distraction dans l'état où elle était, et malgré sa répugnance pour les sybilles de toutes les couleurs, il se décida à entrer dans la chambre de la malade.

Antonia, vaincue par le mal, s'était décidée à se coucher sur le grand lit à baldaquin et à tentures qui s'avançait en pointe au milieu de sa chambre. Sa tèle reposait sur une pile d'oreillers garnis de dentelles. Elle avait mis un peignoir de foulard rose, des bas de soie gris, une chemise de batiste à plastron brodé et des mules de satin blanc.

La Cigale avait une façon de s'aliter qui n'appartenait qu'à elle.

Les vitraux de couleur et les rideaux de guipure tamisaient la lumière aux fenêtres, de sorte qu'on y voyait à peine, et Bautru, en entrant, n'aperçut que vaguement une forme noire assise près du chevet devant un guéridon en laque sur lequel s'étalaient des tarots.

Comme il n'avait nulle envie de s'aboucher avec cette devineresse, il prit place de l'autre côté du lit et il eut soin de rester debout, pour faire comprendre à Autonia que sa visite serait courte.

La pauvre fille lui tendit une main qu'il n'qsa pas refuser et qu'il trouva brûlante.

— Vous êtes bien gentil d'être venu, lui dit-elle sans le tutoyer comme autrefois. 11 y en a tant d'autres qui ne viennent plus. Je suis bien changée, n'est-ce pas?

— Mais non... pas trop, murmura Bautru. Seulement, le docteur que j'ai rencontré à la porte dit qu'il te faut absolument du repos. Tu as grand tort de recevoir.

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— Oh I je ne vous retiendrai pas Iqpgtemps, mon ami» Je n'ai qu'une consultation à vous demander.

— Pardon, ma chère Antonia, tu n'es.pas seule, et je crains...

— De parler devant madame Jérémie? Ça ne fait rien. C'est une excellente femme et je n'ai pas de secrets pour elle. Et puis, elle ne nous écoute pas. Elle est occupée à me faire le grand jeu.

— Tu la consultes aussi, à ce que je vois ?

— Oh I pas pour la même chose. Je ne me fais tirer les cartes que pour connaître l'avenir. Elles m'ont annoncé Prunevaux quand j'étais dans la misère... et don Manoêl, la veille du jour où je l'ai vu la- première fois. Je voudrais savoir s'il restera avec moi... et cette bonne madame Jérémie va me dire ça... après que vous serez parti.

— J'espère que l'oracle te sera favorable; mais tu m'as écrit que tu désirais me parler précisément de ce notaire. Est-ce que tu as reçu de ses nouvelles?

— Oui... une lettre tous les deux jours. Il m'aime plus que jamais et il n'est pas heureux.

— Alors, il n'y a rien à attendre de lui? Il ne remboursera pas ses créanciers?

— Il ne demanderait pas mieux. Seulement, il n'a pasd'argent... C'est moi qui lui ai donné de quoi partir... et il est incapable d'en gagner. Pensez-vous que sa femme> qui est si riche...

— Sa femme ne payera rien. Elle s'est expliquée catégoriquement sur ce point avec mon oncle.

— Le comte deMaugars perdra donc tout?

— Oui, six cent mille francs. Toute sa fortune ou peu s'en faut.

11 y eut un silence. Antonia s'agitait et pressait à deux mains son front endolori. Elle devait souffrir horriblement. Bautru ne la regardait pas. Il venait de voir briller de l'autre côté du lit deux yeux blancs. La sorcière.

•Mi^ l'équipage du diable

penchée snr ses tarq},s, avait levé la tète. Elle écoutait et Bautru examinait avec une certaine curiosité cette figure noire coiffée d'un madras rouge, une vraie tète de macaque.

— Eh bieni mon cher Guy, reprit avec effort la Cigale, moi, j*ai une idée. Si vous voulez que je vous la dise, promettez-moi de ne pas vous fâcher.

— Pourquoi me fâcherais-je?

— Mais... parce que... vous allez pe\it-ôtre me trouver bien hardie... je nesuisqu'une femmeentretenueetM.de Maugarsestun seigneur... un vrai... de la vieille roche... je ne sais pas s*il consentirait à accepter...

— Accepter... quoi? Je ne devine pas où tu veux en venir.*

— Ma foi ! tant pis ! je me risque. Prunevaux n'a plus le sou, c'est ^Tai. Il m'a tout donné... et, malheureusement, je n'ai pas tout gardé. Pour le moment, je n'ai pas cent louis devant moi, mais toutes mes dettes sont payées et il me reste mon mobilier, mes bibelots, mes trois voitures et mes deux paires de chevaux. Je ne sais pas au juste ce que ça vaut, mais ça vaut une somme...

— Ah 1 ça, est-ce que tu aurais l'intention d'offrir à M. de Maugars ce que tu possèdes? demanda en riant Bautru.

— Non. Ce serait mon devoir, et si je retombais rue Pigalle, dans le petit appartement de douze cent francs où Prunevaux m'a trouvée, je n'aurais pas encore à me plaindre. Mais je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis. Mon installation m'est indispensable. Si j'y renonçais, je serais dans la même position qu'un professeur de chant qui a vendu son piano. Je perdrais toutes mes leçons.

— Chère Cigale, je vois avec plaisir que tu es toujours gaie, mais...

— Mais, si je meurs, je n'aurai plus besoin de rien.

— Tu ne mourras pas, parbleu !

— Je n'en sais rien. J'espère même que non, quoique je me sente très malade. Seulement, je voudrais faire mon testament.

— Ça ne peut pas nuire ; mais, ma petite Antonia, je ne $uis pas notaire, moi. Je suis cavalier de deuxième classe... depuis hier; et puis, tu n'as qu'à écrire trois lignes sur une feuille de papier, dater et signer... ce sera comme si le successeur de Prunevaux y avait passé.

A quoi bon d'ailleurs? N'as-tu pas ta mère? Elle hériterait de toi sans testament.

— C'est justement ce que je ne veux pas, parce que ma mère jouerait tout; avant six mois, elle serait sur la paille... tandis que, si je lui laissais seulement une rente viagère...

— En effet, ça vaudrait mieux... si c'est possible. Je ne suis pas fort en droit. Mais il me semble que le code interdit aux enfants de déshériter leurs parents.

— Ohl je ne déshériterai pas maman. Mon idée, voyez-vous, mon cher Guy, ce serait de lui assurer trois ou quatre mille francs par an, tant qu'elle vivra... une petite pension qui lui serait servie par... par la personne à laquelle je laisserai tout ce que j'ai...

' .^ Je crois que c'est faisable. Je t'engage pourtant à te renseigner auprès d'un homme de loi.

— Et cette personne, c'est... M. le comte de Maugars.

— Est-tu folle?

— Non. Tout est à lui. Et je voudrais...

— C'est pour me dire ça que tu m'as fait venir 1 C'était bien inutile. Comment as-tu pu croire que M. de Maugars accepterait? Mais, ma pauvre enfant, Prunevaux en a dépouillé d'autres ; en supposant que tu sois tenue de restituer ce qu'il a pris, et tu n'y es pas obligée, ce n'est pas à M. de Maugars seul qu'il faudrait rendre. Rien que pour cette raison, il refuserait.

— Cette raison-là ce n'est pas la vraie. J'aime mieux que vous me parliez franchement. Dites plutôt qu'il refuserait parce qu'il ne veut rien dé moi, parce qu'un homme comme lui ne peut pas, sans déchoir, hériter de la Cigale.

Guy ne répondit pas, mais Antonia comprit ce que signifiait son silence, et les larmes lui vinrent aux

yeux.

La sorcière, accroupie, muette, immobile, regardait toujours Bautru avec une attention profonde.

— N'en parlons plus, reprit tristement la malade. J'aurais voulu réparer en partie le mal que j'ai fait. Je serais partie plus tranquille... sijepars, commej'en ai bien peur. Madame Jérémie vient d'amener trois fois le neuf de pique... avec la dame de cœur... et la dame de cœur, c'est moi.

Pardonnez-moi, mon cher Guy,' de vous avoir dérangé. .. et ennuyé de mes sottes idées. Vous disiez bien... j'étais folle... je voulais savoir si M. de Maugars ne me méprisait pas trop pour. me permettre de lui laisser... des choses mal acquises.'.: alors, j'ai écrit à deux amis... à vous. . . à ce brave Frédoc. ' ^

— A Frédoc?

..; — Je l'ai prié de venir ce matin. Jehe sais s'il viendra, . mais pourquoi lé coiisulterais-je maintenant? il me répondrait ce que vous nà'ayez répondu.

— Ecoute, Antonia, dit vivement Bautru, l'homme que tu viens de nommer est un misérable et je ne veux pa%* le rencontrer, car si je me trouvais en face de lui, je le souffletterais. Tu vas me promettre de ne pas lui dire un mot . de tes intentions de testament.

— Je ferai ce que vous voudrez, mon ami, murmura la Cigale. Mais....qu*a-t-il donc fait? Je croyais qu'il était votre ami.

— Ce qu'il a fait ? des infamies. II en voulait depuis

vingt ans à M. de Maugars, et il a attendu, pour se venger, que la ûlle de M. de Maugars fût mariée. Alors, il a dénoncé d'Estelan comme voleur, d'Estelan qu'elle venait d'épouser. Il voulait déshonorer le comte et le ruiner. Il a calomnié son gendre et il a poussé son notaire à se lier avec toi. C'est bien lui, n'est-ce pas, qui t'a présenté Prunevaux? Je te dis que ce Frédoc est une féroce canaille. Si tu lui parlais de léguer ta fortune au comte, il irait raconter partout que c'est fait et que le comte a «accepté. Mais j'espère que tu te tairas, car tu as du cœur, toi.

Je m'en vais pour ne pas céder à la tentation dé l'attendre et de le crosser; ça me soulagerait; mais j'ai promis à mon oncle de ne pas toucher à ce drôle.

Adieu! cria Bautru, en se précipitant vers la porte qu'il ouvrit et referma violemment derrière lui.

C'est à peine si, avant de sortir, il prit garde à la sorcière qui s'était levée toute droite et qui le dévorait des yeux.

Antonia avait laissé retomber sa tête sur l'oreiller. L'effort qu'elle venait de faire l'avait épuisée.

— Est-ce vrai ce qu'il a dit? lui demanda la tireuse de cartes.

-— Quoi, madame Jérémie? murmura la Cigale.

— Que le comte de Maugars est ruiné.

' — Oui.

77 Et que son gendre a été accusé d'avoir volé?

— Oui.

— Après son mariage?

— Le jour de son mariage. On est venu pour l'arrêter au moment où il sortait de l'église.

— C'est impossible. J'étais là et...

— Comment I vous étiez à la messe ? Tous connaissez 4onc 1£ comte de Maugars... son gendre peut-être...

— Je les connais tous... et... on l'a mis en prison?

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