II
— M. d'Esielan ? Oui, mais plus tard. La première fois qu'on a essayé de le prendre, il s'est échappé.
— Alors, il y est... en prison?
— Non. Il a été relâché. On a reconnu qu'il était innocent.
Pourquoi me demandez-vous tout cela, mjadame Jérémie?
— Parce que je veux le savoir, répondit brusquement la sorcière. Et ce jeune homme qui était là, comment s'appelle-t-il?
— Guy de Bautru. Son oncle est Tarai de M. de Maugars.
— Guy de Bautru, répéta madame Jérémie qui était dans un état d'agition extraordinaire. Oui... il me semble que. Tannée dernière, Madeleine a prononcé ce nom-là devant moi.
— Madeleine, c'est mademoiselle de Maugars, je crois. On avait dit que Guy allait Tépouser, mais...
— Et ce Frédoc qui leur a fait du mal à tous... comment est-il?
— C'est un homme âgé qui était Tarai de Bautru... le mien... et j'ai bien de la peine à croire qu'il se soit conduit comrae Guy le prétend. S'il vient, je vais lui demander...
— Pourquoi en veut-il au comte? murmura la devineresse en se parlant à elle-mêrae.
— Je le saurai. Frédoc a confiance en raoi. 11 ne me cachera rien.
— Et vous me direz tout?
— Vous l'entendrez.
— Il va venir?
— Peut-être. Mais, ma bonne madame Jérémie, je n'en puis plus, et je vous prie de finir... le grand jeu. J'y crois, raoi, aux cartes.
— Vous avez raison d'y croire. Les cartes ne mentent jamais. Elles m'ont dit que je le reverrais et je Tai revu.
l'équipage bu diable 327
Plus tard elles m'ont dit que je le reverrais encore...
— Qui? Ah! mes yeux se troublent. Je n'y vois presque plus. Madame Jérémie, relevez les rideaux, je vous prie. "
La sorcière obéit. Elle s'achemina lentement vers la fenêtre. C'était une négresse, courbée par Tâge, presque pliée en deux. Elle marchait en s'appuyant sur un bâton, comme ces vieilles fées qui persécutent les héroïnes des féeries.
— Et puis revenez aux cartes, ma chère madame Jérémie; je voudrais savoir si je vais mourir, gérait Antonia.
— Madame, dit la femme de chambre, en ouvrant la porte, voici M. Frédoc.
La Cigale se souleva à demi et dit d'une voix éteinte :
— Entrez, mon ami. Ahl j'étais sûre que vous viendriez.
C'était bien Frédoc qui s'avançait à pas lents et discrets vers le lit de la malade, Frédoc souriant comme toujours, quoique sa figure eût beaucoup changé depuis sa dernière entrevue avec Antonia.
Son teint avait pâli, ses traits s'étaient allongés, l'orbite de ses yeux s'était creusé. Il avait maigri et ses cheveux, déjà grisonnants, avaient pris sur les tempes une teinte plus argentée.
Mais l'expression de sa physionomie était la même qu'autrefois, douce, avenante et ouverte.
La Cigale, en l'apercevant, avait trouvé la force de se mettre sur son séant et elle lui tendait les bras.
C'était son habitude, lorsqu'elle voyait son cher vieux^ comme elle l'appelait, de lui sauter au cou et de le presser contre son cœur, et Frédoc l'avait accoutumée à recevoir sur le. front un baiser paternel.
11 l'aimait assez, d'abord parce qu'elle était gaie, franche et un peu sotte; ensuite, et surtout, parce qu'elle ^vait inconsciemment servi ses^esseins.
S28 l'équipage du diable
Ces façons familières convenaient d'ailleurs fort bien au rôle qu'il jouait depuis quelques années. Il tenait à se poser en ami des femmes, afin de mieux cacher les secrètes pensées qui l'occupaient tout entier. Qui donc eût soupçonné ce sexagénaire bon garçon de conspirer contre M. de Maugars et de ruminer des vengeances à Titalienne ?
Depuis quelques jours, il n'avait plus besoin de dissimuler, puisqu'il avait jeté le masque, mais ce n'était pas une raison pour montrer moins d'empressement à Antonia qui pouvait encore lui être utile, car il lui importait que Prunevaux, coulé à fond, ne revînt pas sur l'eau.
Aussi n'avâit-il pas hésité à se rendre à l'invitation de la Cigale, qui dans sa lettre lui promettait de le renseigner sur ce notaire disparu, et ne fit-il en entrant aucune difficulté pour l'embrasser tendrement.
Il y mit tant d'ardeur qu'il ne prit pas garde tout d'abord à la sorcière qui relevait les rideaux des fenêtres et que celte opération obligeait à lui tourner le dos.
— Ah! mon pauvre ami, soupira la ci-devant Zaïreile, vous me voyez bien malade.
— Vous n'en avez pas l'air, chère petite, dit FrédoG. Avec ce peignoir rose, vous êtes plus jolie que jamais. On vous donnerait dix-huit ans.
— Mais regardez donc ma peau. Je suis mouchetée comme une panthère.
— La panthère brune, quel joli titre de drame romantique !
— Ne vous moquez pas de moi ; je suis dans un triste état. Mes yeux sont gonflés. Je ne peux plus les ouvrir. Et c'était ce que j'avais de mieux dans la figure. Où est le temps où je chantais mon grand air aux Fantaisies^Comiques? C'est pourtant ce maudit théâtre qui m'a porté malheur...
— Et à Prunevaux aussi, interrompit Frédoc, qui ne
perdait pas de vue le but de sa visite. Vous avez reçu de ses nouvelles ?
— Trop î Mon cher, c'est navrant. Sa famille Ta complètement lâché ; et un de ces jours, il en sera réduit à ouvrir un cabinet d'affaires à Bruxelles.
— Je le plains, et je plains aussi les clients qu'il aura, dit Frédoc, soulagé d'une grosse inquiétude.
— Mais, reprit Antonia, ce n'est pas pour vous parler de lui que je vous ai prié de venir me voir. Je voulais vous consulter sur... une idée que j'avais.
— Allez, mon enfant I
— Non, maintenant, c'est inutile. Je sais d'avance ce que vous me répondriez. Bautru qui sort d'ici me l'a dit.
— Bautru 1 quoi I vous l'avez appelé ? Et... il était là?
— Oui, il n'y a pas dix minutes.
— Et vous lui avez dit que vous m'attendiez ?
— J'ai eu tort, car il est parti comme un furieux. Que voulez-vous? Je ne savais pas que vous étiez brouillés. Il m'a raconté de vous des choses...
— Que vous n'avez pas crues, j'espère? M. de Bautru m'en veut, parce que je me suis pris de querelle avec un de ses amis...
— Le comte de Maugars.
— Gomment I il vous a dit?...
— Je n'y ai rien compris à ce qu'il m'a dit. Et ça n'empêche pas que vous ne soyez un brave homme... et que je ne vous aime de tout mon cœur. Ce n'est pas votre faute si ce gros toqué de Prunevaux a fait des bêtises.
En parlant ainsi, Antonia tenait toujours les deux mains de Frédoc dans les siennes et l'attirait à elle pour le forcer à s'asseoir sur le bord de ce lit de parade où elle donnait ses audiences comme une grande dame du grand siècle.
— Tenez ! reprit-elle; quand vous êtes arrivé, j'allais me faire tirer les cartes pour savoir si j'en réchapperais...
il I - Il I I ■ I
après, je me les ferai tirer pour vous... pour savoir si tous avez des ennemis... si vous serez heureux. Je parlais de vous... demandez plutôt à madame Jérémie.
— Qu'est-ce que c'est que madame Jérémie ?
— Vous ne Tavez donc pas remarquée en arrivant. Elle est là... au pied du lit... derrière vous.
Et Antonia ajouta, en s' adressant à la sorcière noire :
— Qu'est-ce que vous avez donc, ma bonne madame ? On dirait que vous ne vous sentez pas bien. Vous trouvez peut-être qu'il fait trop chaud ici ? Le docteur n'a pas défendu d'ouvrir les croisées.
Madame Jérémie, en eifet, avait pris depuis quelques instants une attitude bizarre. Elle s'était approchée tout doucement et elle se tenait debout, accrochée d'une main à une des colonnes du baldaquin, le cou tendu en avant, Toreille au guet.
On eût dit que la voix de Frédoc l'attirait, comme la musique attire une araignée.
Ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir ses dents blanches, et elle roulait des yeux effarés.
Frédoc, en se retournant brusquement, se trouva face à face avec elle. Alors, elle jeta un cri rauque et elle recula d'un bond jusqu'à la fenêtre.
— Lui ! c'est lui I grommelait-elle en se tordant les mains. J'aurais dû prévoir qu'il allait venir. Le roi de pique était sorti premier, trois fois de suite.
Frédoc n'était pas moins curieux à observer que la négresse. En découvrant tout à coup cette figure étrange, il s'était dégagé de l'étreinte un peu trop prolongée d'Antonia et il avait fait un pas vers le pied du lit, afin de voir Tapparition de plus près.
Quand le fantôme parla, il tressaillit comme s'il eût reconnu cette voix, et il avança encore.
Madame Jérémie s'adossa à la tapisserie qui garnissait Tembrasure, étendit les bras pour le repousser, et resta
clouée à la muraille par l'effroi qui paralysait ses mouvements.
Elle avait, quelques instants auparavant, écarté les rideaux, et la lumière crue d'un ciel de juillet éclairait en plein son visage.
Frédoc la touchait presque. Il la reconnut, et pâlissant de surprise :
— Aurore! murmura-t-il.
— Grâce, maître! murmura la négresse en tombant à genoux.
— Misérable I je te retrouve donc enfin.
— Mon ami, criait Antonia de son lit, je vous en prie... vous vous trompez... c'est madame Jérémie, la meilleure femme de la terre.
— Qu'as-tu fait de ma fille? vociférait Frédoc. Tu Tas tuée en me la volant.
Et comme la malheureuse Aurore, prosternée, frappait ^e son front le tapis, il la saisit par le cou, l'enleva comme une plume et l'emporta, en jetant à Antonia effarée ces mots peu rassurants :
— Ne bougez pas! je vous défends de me suivre. Cette femme est une scélérate, et je vais la traiter comme elle le mérite.
Eh même temps, il ouvrait la porte d'un coup d'épaule et il se précipitait, sans lâcher sa proie, dans le salon où le râteau de don Manoël avait raclé naguère les derniers billets de mille francs du notaire.
Frédoc jeta la négresse sur un divan et revint fermer au verrou la porte par laquelle il était entré. Le salon en avait quatre, comme il convient à un salon qui se respecte. Frédoc courut ensuite aux trois autres et les verrouilla comme la première. Il tenait essentiellement à ne pas être dérangé pendant l'exécution à laquelle iLvoulait procéder.'
Pendant au'il prenait ces précautions inquiétantes,
Aurore le regardait, terrifiée, mais elle n*essaya pas de fuir. Elle se sentait perdue. Quand son ancien maître revint à elle, après s'être barricadé pour se préserver des interventions, elle fit mine de retomber à genoux, mais il la prit par le bras et il la força à se lever.
— Debout! lui cria-t-il, debout et réponds-moi. Si tu refuses de parler ou si tu mens, je t'écraserai sous mes bottes comme j'écraserais une vipère.
S'ils avaient pu voir Frédoc, en ce moment, les pontes du cercle et les demoiselles du tour du lac auraient certainement cru qu'il venait d'être frappé d'aliénation mentale.
Ce placide qui consolait si doucement les décavés du baccarat, ce philosophe aimable qui excusait si gaiement les bons tours des belles-petites, ce parfait gentleman affectait maintenant des poses de traître de mélodrame, et sa bouche, habituée à sourire, lançait des imprécations et des menaces.
Mais il n'y avait personne pour assister à ses fureurs. Antonia, stupéfaite, avait essayé del'arrêler par des appels à sa pitié et à raison, mais elle n'était pas en état de le poursuivre. Elle avait dû se contenter de sonner sa femme de chambre, qui ne se pressait pas d'arriver.
La négresse, éperdue, gémissait etgrommelait des mots inarticulés.
A travers la mince cloison qui touchait au divan contre lequel Frédoc la bloquait, perçait un murmure de voix et parfois un bruit sec et caractéristique ; le bruit d'une bille d'ivoire heurtant des parois de cuivre.
A deux pas de là, dans le boudoir jaune où elle tenait ses assises, la veuve Moucheron manœuvrait le cylindre de sa roulette, sous les yeux exercés de ses vieilles amies, et chaque coup était savamment commenté.
— Parleras-tu? reprit Frédoc, en secouant violemment le bras de la sorcière.
— Interrogez-moi, maître, je vous dirai tout, réponditelle d'une voix lamentable.
— Depuis combien de temps es-tu à Paris ?
— Depuis douze ans.
— Tu mens. Je t'aurais rencontrée.
— Je ne sors jamais... elle viennent chez moi. C'est parce que madame Antonîa était malade que je me suis rendue ici.
— Où étais-tu avant d'arriver à Paris?
— Là-bas... de l'autre côté de la mer...
— A Maurice? tu avais eu l'audace d'y retourner?
— Non... non... jamais. Quand maîtresse a été morte, je suis restée.
— A la Nouvelle-Orléans? avec lui?
— Oui, aveclui... avec eux... sur l'habitation... loin, bien loin de la ville... au bord d'une grande rivière.
— Tu l'as suivi?
— Il le fallait bien.
— Malheureuse que tu es ! si tu étais revenue à moi, j'aurais pu te pardonner, car tu m'aurais dit où était la tombe. Je veux le savoir. Tu Stais là quand on l'a portée au cimetière? . •
— Maîtresse?.., oui, j'étais là quand on Ta enterrée.
— Tu étais là aussi quand elle s'est enfuie de chez moi en me volant ma fille. Tu savais qu'elle allait partir avélr son amant. Pourquoi île m'as-tu pas averti? Ils t'ont payée pour te taire, n'est-ce pas? Je t'aurais faite riche, moi, si tu les avais empêchés de commettre un crime.
— Non... ce n'est pas l'argent... j'aimais maîtresse... j'avais été son esclave... je ne pouvais pas lui résister... et puis, je ne voulais pas quitter Clara.
— Je te défends de prononcer ce nom.
. — C'était mon enfant, puisque je l'avais nourrie.
— As-tu nourri aussi l'enfant de cet homme qui l'a as-
sassînée en la train aut dans le pays maudit où la fièvre ra tuée?
— Non, maître, non, je vous le jure.
— Tu l'as suivi, pourtant. 11 a fait jeter le pauvre petit corps de ma fille à la fosse commune et il t'a emmenée pour servir l'enfant qui lui était née... et tu l'as servi fidèlement... tu es rentrée en France avec elle.
— Ah! maître, si vous saviez...
— N'essaye pas de te justifier. Tu es une infâme créature. Les chiennes ont plus de cœur que toi. Us t'ont chassée. Us ont bien fait.
— Non, maître, ils ne m'ont pas chassée. C'est moi qui les ai quittés, en arrivant à Paris. J'avais peur.
— De qui?
— De vous. Je craignais de vous rencontrer.
— Tu savais donc que j'étais vivant?
— Oui... les cartes me l'avaient dit. Ils demeuraient dans un beau quartier, où il passe beaucoup de monde... et je me figurais que vous deviez y demeurer aussi... je suis allée me cacher dans une pauvre maison, tout en haut de Montmartre... ^.
— Et tu n'as plus revu cet homme?
— Si, maître, Je le voyais tous les ans deux fois... et dernièrement, quand elle s'est mariée...
— Eh ! bien?
— J'étais dans l'église.
— Tu mens. J'y étais moi aussi.
— Je le sais. Je vous ai vu... et vous n'avez pas pu me voir. J'étais loin de vous, de l'autre côté de la nef... et je suis sortie avant la fin...
— Pour aller dire à M. de Maugars que tu m'avais reconnu?
— Non, maître, je ne lui ai rien dit. Je n'ai pas mis les pieds chez lui depuis le jour du mariage. Il ne sait rien.
— Il sait tout. Je ne me suis pas montré tant que ma
vengeance n'a pas été complète. Elle Test maintenant. Je me suis fait connaître à lui. Et j'attends qu'il se décide à se battre. Je veux le tuer.
— C'est donc vrai, maître, que vous vous êtes vengé? demanda Aurore en relevant la tête.
— Qui te l'a dit?
— A moi, personne. Mais il y avait là tout à l'heure un jeane homme que madame Antonia avait ^it venir... il a parlé de vous....
— Oui, je me suis vengé et je me vengerai encore.
— De lui, maître, c'est bien, murmura la négresse. Mais... d'elle?
— Ellel s'écria Frédoc. Je ne lui en voulais pas. Mais je ne pouvais frapper le père qu'en frappant la fille.
— Ah! maître, qu'avez-vous fait? soupira la' négresse.
— J'ai fait justice. J'ai rendu le mal pour le mal. L'en* fant payera pour le père.
— Ainsi, ce jeune homme qui était là n'a pas menti? Elle est malheureuse... et malheureuse par vous?
— Et son malheur ne finira qu'avec sa vie. Son mari a été accusé d'avoir volé. Il n'étwt pas coupable non plus, celui-là. Et pourtant, je l'ai dénoncé. C'est moi qui suis cause qu'on l'a jeté en prison comme un coquin. 11 en est sorti, mais elle ne l'aime plus. Elle en mourra de chagrin, et son père soufi'rira tout ce que j'ai souffert.
La complice du comte de Maugars est morte misérablement. Elle a expié son crime. Il expiera le sien. Il ne me reste plus qu'à te punir, toi qui les a aidés.
— Tuez-moi, maître, mais épargnez-la !
— Qui? La fille de ce scélérat? Il n'a pas eu pitié de la mienne; pourquoi aurais-je pitié d'elle? L'épargner, distu? il est trop tard. Je voudrais lui faire grâce que je ne le pourrais plus. Son sort est décidé depuis le jour oti elle a épousé ce d'Estelan. Elle est rivée à lui pour toujours.
— S'il mourait, pourtant 1...
— Elle serait libre. Ëh ! bien, fais-le mourir. Ta dois avoir des poisons de ton pays. Yerse-les lui : cette Madeleine que tu as élevée t'en saura gré, et j'aurai la joie de vous livrer toutes les deux au Juge qui vous enverra au bagne ou à l'échafaud, dit Frédoc emporté par une colère furieuse.
Aurore qui le regardait fixement ne baissa pas les yeux.
— Maître, dit-elle lentement, me croirez -vous si je vous jure que vous devriez pleurer au lieu de vous réjouir des douleurs d'une innocente ?
— Moi, te croire? Me repentir d'avoir poursuivi jusque dams sa race le lâche qui m'a pris tout ce que j'aimais? Je te méprise autant que je l'exècre, et tous les mensonges que tu pourrais inventer ne m'attendriraient pas sur la destinée d'une femme qui a dans les veines du sang de Maugars.
— Si je vous disais, maître, qu'elle n'est pas à lui, cette enfant que vous persécutez?
— Tu mentirais, comme tu mentais tout à l'heure ea disant que tu avais aimé ma fille. Combien t'a-t-on payée pour inventer je ne sais quelle imposture qui m'apitoyerait, si je m'y laissais prendre?
— Et si je vous prouvais que Madeleine n'est pas la fille du comte?
— Tu veux dire qu'il l'a volée quelque part. Ce n'est pas vrai, quoique cet homme soit capable 'de tcms les crimes. Mais quand ce serait vrai, je ne l'en aurais pas moins atteint au cœur, car il s'est attaché à cette enfant qui ne l'a jamais quitté.
— Il l'adore.
— Alors, qu'importe qu'elle ne soit pas à lui? J'ai touché juste. Tant pis pour elle I
— Et si cette enafnt avait un père .. un vrai.... et si
vous le connaissiez, ce père... s'il était votre ami?...
— Je n>ai plus d'amis. Ne cherche pas à me faire prend^ le change. Madame d'Estelan est la fille du comte de Maugars et elle restera madame d'Estelan toute sa vie. C'est moi qui l'ai condamnée, c'est moi qui lui ai infligé ce supplice. Il est atroce, mais M. de Maugars est désespéré.
Je ne regrette pas ce que j'ai fait.
A ce moment, on frappa à la porte qui communiquait avec la chambre à coucher et on essaya d'ouvrir... Une voix cria :
— Madame Jérémie! madame Jérémiel venez! madame Antonia voudrait vous voir.
C'était la soubrette qui appelait, et on devinait facilement ce qui venait de se passer dans la pièce voisine. Effrayée autant qu'ébahie de l'enlèvement exécuté sous ses yeux, la Cigale envoyait sa camériste au secours de la sorcière. La Cigale entendait les éclats de la colère de Frédoc, et elle se demandait comment cette scène étrange allait finir.
— Je te défends de répondre, dit le maître à l'esclave.
— Madame est très malade, reprit la voix.
— Permettez-moi d'y aller, supplia la négresse.
— Non. Tu ne bougeras pas.
— Vous voulez donc me tuer ici?
— Je veux que tu parles... je veux que tu me dises à quoi tu faisais allusion tout à l'heure... quand tu prétendais que Madeleine n'était pas la fille de cet homme.
— Vous commencez donc à croire que je ne mentais pas?
— Je crois que tu es d'accord avec Maugars... qu'il t'a payée pour me tromper... et je veux savoir jusqu'où tu pousserasTimprudence... quelle histoire tu as imaginée...
— Me promettez-vous que vous me ferez grâce , si j'avoue?
338 i/éouipage du diable
— Te faire grâce ! Est-ce que tu te figures que je vais te tordre le cou? Non, non. Nous sommes dans un pays où on me demanderait compte d'un acte de justice. Et il faut que je sois libre pour en finir avec mon ennemi. Je t'ai arrachée de la chambre de celte femme, parce qu'il né me plaisait pas qu'elle apprit qui tu es et qui je suis. Je partirai quand tu m'auras répondu, et ce ne sera pas en te tuant que je me vengerai de toi.
— Pourquoi me tueriez-vous? Je vais mourir. Les cartes m'ont dit que la mort me prendrait lorsque l'enfant aurait retrouvé son père. L'heure est venue. J'espérais qu'elle ne viendrait pas si vite... que vous ne me rencontreriez jamais... Je vous avais vu pourtant... j'aurais pu, j'aurais dû vous aborder... et j'ai fui, parce que je sentais bien que, si vous m'interrogiez, je trahirais malgré moi le secret que j'ai gardé dix-huit ans.
— Quel secret? t'expliqueras-tu enfin? vociféra Frédoc.
— Oui, maître, je vais m'expliquer. Après, vous ferez de moi ce que vous voudrez. On vous a écrit que votre fille avait été enlevée par la fièvre jaune. Vous êtes-vous jajnais demandé qui avait dicté cette lettre?
*— Dicté? L'homme qui l'a signée n'avait pas besoin qu'on la lui dictât.
— L'avez- vous vu cet homme?
— Non. Quand je suis arrivé à la Nouvelle-Orléans, je ne l'y ai pas trouvé. On venait de l'enterrer.
— Et on vous a dit que cet homme habitait la ville... qu'il y faisait le commerce. On ne vous a pas dit la vérité. Cet homme était le régisseur de l'habitation du comte de Maugars. En vous écrivant que votre fille était morte, il exécutait un ordre donné par son paître... qui lui avait commandé de mentir.
— De mentir! oserais-tu prétendre que?..
— C'est l'autre qui est morte.
— Quelle autre?
— Madeleine, Tenfant du comte et de Louisa Yernon qu'il a épousée quelques mois plus tard.
— Et la mienne?
— La TÔtre est vivante.
— C'est impossible.
— Je le jure sur ma part de paradis.
— Misérable I Si ce n'était pas là une imposture que tu inventes, tu serais encore plus scélérate que je ne l'imaginais, Si ma fille vivait, tu saurais où elle est; et si le sachant tu me l'avais caché, tu mériterais d'être écartelée, brûlée à petit feu. Il n'y aurait pas de tortures assez cruelles pour toi.
— Torturez-moi, maître. Je sais où elle est, et si j'avai» su où vous étiez, vous, il y a longtemps que je vous l'aurais dit.
— Où j'étais? tu m'as vu le jour où mademoiselle de Maugars s'est mariée. Pourquoi ne m'as-tu pas parlé? Et si tu avais craint de me parler dans l'église, qui t'empêchait de venir chez moi? Tu n'avais qu'à me suivre.
— J'avais peur de vous.
-^ Et tu n'as pas peur, maintenant?
— Plus que jamais. Seulement, vous m'avez dit que que vous ne cesseriez pas de persécuter celle que vous devriez aimer, et je ne veux plus que vous la persécutiez.
-T- C'est la fiile du comte de Maugars que je poursuis de ma vengeance... et que je ne me lasserai jamais de poursuivre.
— C'est la vôtre. Clara Yvrande, que j'ai nourrie de mon lait^ s'appelle Madeleine de Maugars depuis que la vraie Madeleine est morte;
— Que dis-tu ?
-— Les deux enfants étaient du même âge. La ûlle de Louisa Vernon aurait vingt ans, si elle vivait encore.
— Et tu espères me faire accroire qu'elle est morte...
que sa mère s'est trompée.. • comme si les mères pouvaient prendre l'enfant d'une autre pour la leur...?
— La mère ne s*est pas trompée. C'est elle qui a demandé au comte de donner son nom à l'orpheline.
— Et il y a consenti ?
— Maîtresse aussi, avant de mourir, lui avait demandé de ne pas abandonner sa filie... elle lui avait fait jurer de ne pas la renvoyer en France.
— Et pour tenir sa parole, il aurait fait un faux? Une substitution d'enfant, c'est un faux, entends-tu? Et cet homme n'est pas, ne peut pas ôtre un faussaire. Il ne s'est pas fait scrupule de m'enlever ma femme et ma fille, mais il n'aurait pas commis un de ces crimes que le monde où il vit n'excuse pas.
— Je ne sais pas si c'est un crime puni par la loi, mais je vous jure encore une fois qu'il a fait passer votre fille pour la sienne, et que voiis êtes le père de Madeleine.
— Et elle le sait? s'écria Frédoc. Et elle se prête à cette odieuse supercherie ?
— Elle l'ignore. On lui a tout caché. Le comte m'a menacée des châtiments les plus terribles si je parlais. J'ai dû me taire. A qui aurais-je dit la vérité ià-bas? à Madeleine? Je n'ai pas eu le courage de la désoler. 11 aurait fallu lui apprendre ce qu'avait fait sa mère.
Plus tard, quand je suis revenue en France avec elle, j'ai eu des remords. Le secret m'étouffait. Je me promettais de tout lui dire quand elle serait mariée. Le comte qui se déGait de moi m'avait renvoyée et il ne me permettait plus de la voir que deux fois par an. Il ne m'avait même pas invitée au mariage. J'y suis allée sans son autorisation. Je devais aller chez Madeleine, c^ mois-ci... le jour de sa fêle... et j'aurais parlé... , . .
— Mais lui, ce Maugars, il savait bien qu'elle n'était pas sa fille... et il sait maintenant que je m'appelle Yvrande?Je me suis démasqué; je lui ai écrit pour lui
reprocher ses infamies... pour le provoquer en duel. — Et il a consenti à se battre avec vous ?
— Non. J'attends encore sa réponse.
— Vous ne la recevrez jamais. Il ne se battra pas... il ne peut pas s'exposer à tuer le père de Madeleine.
Frédoc tressaillit. Il y avait déjà bien des jours qu'il se demandait pourquoi M. de Maugars ne relevait pas la provocation que Souscarrière avait dû lui transmettre. Aurore venait de lui donner Vexplication du silence prudent que gardaient vis-à-vis de lui lé comte et ses amis.
Et pour la première fois depuis le commencement de son colloque avec la négresse, Frédoc se disait :
— Si c'était vrai pourtant !
— Interrogez-le, reprit Aurore. Je le connais. 11 a pu se taire, mais il est trop fier pour mentir. S'il essayait, dites -lui que je vous ai tout avoué, et obligez-le à m'appeler en témoignage.
— Tu viendrais ? Tu répéterais devant lui tout ce que tu m'as dit?
— Tout, maître. Et je consens à être damnée si le comte ose encore nier. Pourquoi nierait- il, d'ailleurs? Vous vous êtes vengé de lui. Il se vengera de vous en vous apprenant que vous avez fait le malheur de votre propre fille.
— Ses aveux, pas plus que les tiens, ne me prouveraient que Madeleine est à moi. Vous avez pu vous entendre pour me décider, en m'abusant ainsi, à défaire ce que j'ai fait.
— Vous oubliez, maître, que vous ne le pouvez plus : Madeleine est mariée. Vous oubliez aussi que je ne pouvais pas m'attendre à vous rencontrer ici. Comment me serais-je concertée avec le comte qui ne m'a pas reçue depuis six mois? J'ignorais même que Madeleine était malheureuse.
Si vous doutiez encore après avoir interrogé M. de Maugars, interrogez Madeleine.
342 l'kquipagb du diable
— Tu m'as dit qu'elle ignorait tout.
— Demandez-lui si elle se souvient d'avoir passé la mer avant de revenir en France. Elle avait deux ans à peine quand elle fit la première traversée, mais il y a des choses qui restent gravées dans la mémoire des enfants, si petits qu'ils soient.
Et si Madeleine était la fille de Louisa Yernon, elle n'aurait pas mis les pieds sur un navire avant de s'embarquer pour le Havre, puisque cette fille était née à la Nouvelle-Orléans, où elle est morte.
— Que croire, mon Dieu? murmura Frédoc.
— Venez, maître, et vous ne douterez plus, reprit Aurore.
— Venir où ? chez le comte? Il me fermera sa porte.
— Il me l'ouvrira, à moi, car il a peur que je ne le trahisse. Venez! je lui dirai que vous savez tout et alors... il faudra bien qu'il vous parle.
— Je ne veux pas que tu le vois seule.
— Nous entrerons ensemble.
• *— Soit I je tenterai cette épreuve. Mais si le comte ne nous reçoit pas, je ne te quitterai plus jusqu'à ce que nous l'ayons vu. Je ne veux pas que tu le préviennes... Tu seras prisonnière chez moi... gardée à vue...
— Marchons. Je -suis prête, dit la négresse.
Frédoc la poussa devant lui, tira un des verrous qu'il avait fermés, et trouva dans la salle à manger la femme de chambre d'Antonia conférant avec la veuve Moucheron.
Elles l'interpellèrent vivement, mais il ne daigna pas leur répondre et Aurore se laissa emmener par lui sans résistance.
— Il se passe ici des choses qui ne me vont pas, dit la soubrette quand ils furent partis. Je vais demander à madame de régler mon compte, il n'est que temps.
— Vous ne vous en irez pas. Ma fille a besoin de vous, s'écria la veuve.
— Yotre fille ! Elle n'aura bientôt plus besoin de personne. Elle se meurt et vous feriez bien d'aller la soigner. Moi, je n'ai pas été revaccinée et je n'ai pas envie d'attra* per sa maladie.
La porte du boudoir jaune s'entr'ouvrit et une voix éraillée, une voix de vieille femme, appela :
— Mère Olympe 1 Le zéro vient de sortir quatre fois de suite, et la baronne avait vingt sous dessus au premier coup. Votre banque a sauté. Voulez-vous arroser?
— J'y vais, cria la joueuse.