‹ L'équipage du diableChapitre 23 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Guy de Bautru, en quittant la pauvre Antonia, était rentré chez lui tout droit. Depuis quelques jours, il n'en sortait guère, quoiqu'il eût beaucoup d'aOaires à régler au dehors.

Bautru avait à liquider sa vie de garçon, en vue de son départ pour l'Algérie, et ce n'est pas peu de chose qu'une liquidation définitive quan-d on mène depuis quatre ans une existence désordonnée et qu'on n'a qu'un mois à soi avant d'endosser l'uniforme de simple soldat.

L'engagement au i^' chasseurs d'Afrique était signé, le jour de l'embarquement à Marseille était fixé, et les autorités militaires né plaisantent pas avec les retardataires.

Le cavalier volontaire n'avait aucune envie de manquer le bateau et ne regrettait pas le parti qu'il venait de prendre. Mais il était fort triste et il aimait mieux se confiner dans son entresol de la rue Auber que de courir la ville pour se divertir.

S'il avait définitivement rompu avec le passé, il n'était pas guéri de son amour, et la solitude lui était devenue chère parce qu'elle lui permettait de penser à' Madeleine.

Il s'était abstenu de la revoir, pour tenir sa parole

mais il restait des journées entières en tôte-à-tôte avec son souvenir, et ce n'était pas le 'moyen de se consoler.

Ce n'était pas non plus le moyen d'accélérer le règlement d'une foule de comptes embrouillés qu'il ne pouvait cependant pas laisser derrière lui en quittant Paris.

Guy devait de l'argent à ses fournisseurs et quelquesuns de ses amis lui en devaient. Il avait à se défaire de son appartement, de son mobilier et de ses chevaux. Il lui fallait avec le produit de ces ventes rembouser des sommes prêtées sur première hypothèque par des capitalistes angevins, car il tenait à conserver les terres qui lui restaient.

Toutes ces opérations lui auraient pris beaucoup plus de temps qu'il n'en avait à leur consacrer.

C'eût été bien pis, s'il avait eu des liaisons à rompre, une maîtresse à congédier. Mais de ce côté là du moins, Bautru était déchargé de tout souci. Son amour pour Madeleine l'avait détaché de toutes les relations mauvaises. •

Et, heureusement, l'oncle Souscarrière s'était offert à l'aider de sa personne et de sa bourse.

Il avait convoqué au Grand-Hôtel les créanciers de son neveu, à seule fin de les payer de ses deniers. Il avait écrit à son notaire pour qu'il dégrevât par anticipation les domaines engagés, estimant que ses économies à lui, Souscarrière, ne pouvaient être mieux employées, et que Guy ne serait pas fâché de garder pour les cas imprévus les quelques milliers de francs qu'il pourrait tirer de ses objets d'art.

Ce brave oncle s'était même arrangé au prix coûtant de l'alezan qu'il avait monté presque tous les jours depuis son arrivée. Il se serait fait un cas de conscience de laisser Bautru l'envoyer au Tatlersal où il eût été fort mal vendu, car les chevauchées du gigantesque co-

lonel avaient considérablement fatigué cette jolie bête.

Par exemple, Soascarrière n*avait pas voulu acheter] les curiosités, quoique son neveu lui eût représenté que I les panoplies décoreraient admirablement la grande salle basse du manoir de la Bretèche. Souscarrière était inac- 1 cessible au bibelot. Il se contentait fort bien pour orner ' les murs intérieurs de son castel de quelques douzaines de bois de cerf et de têtes de sanglier fort mal préparées | par un empailleur du village voisin. I

Et il prétendait que la fameuse armure du temps de Henri II lui attirerait les quolibets de toute la province, s*il s'avisait de la planter sur un socle au milieu de son vestibule.

D'ailleurs, Souscarrière songeait moins que jamais à parer son logis patrimonial.

Le projet d'installation qu'il avait caressé un instant était à vau-l'eau. De quelque façon que tournassent les événements, ses amis ne pouvaient plus venir s'établir au fond de l'Anjou. Le sort de Madeleine dépendait de d'Ëstelan, et le parti que M augars allait prendre était subordonné au sort qui serait fait à Madeleine. Ppur le père aussi bien que pour la fille, l'expatriation était presque forcée.

Souscarrière avait fait un beau rêve, mais le réveil était venu trop tôt, et il se trouvait maintenant aux prises avec des réalités fâcheuses.

Plus de mariage pour Guy, plus de petits neveux à faire sauter sur ses genoux. Guy ne pourrait pas décemment quitter le service sans être capifaine, et, au train ordinaire de l'avancement, l'ex-colonel de la territoriale avait dix fois le temps de passer dans un monde meilleur avant que son neveu fût en mesure de prendre femme.

Souscarrière, pour le moment, pensait à l'accompagner jusqu'à Alger, afin de le présentera quelques anciens

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camarades restés au service et pourvus de commandements dans Farinée d'Afrique.

Depuis quelques jours, il était moins occupé des affaires de M. de Maugars qui touchaient à une solution, et il venait souvent chez son neveu pour le réconforter et l'entretenir dans ses bonnes résolutions.

Il y arriva dix minutes après lui, le jour de la visite à Ântonia, et il le trouva très agité.

Guy avait fort mal pris les ouvertures de la Cigale, et le nom de Frédoc qu'elle s'était sottement avisée de prononcer l'avait mis hor§ de lui.

11 savait que Frédoc était le persécuteur de Madeleine et il aurait voulu l'insulter publiquement pour le forcer à se battre. Mais son oncle, informé de ses intentions, l'avait fortement détourné de les mettre à exécution.

Souscarrière était allé jusqu'à enjoindre à Bautru de ne chercher querelle à cet homme sous aucun prétexte, et il n'avait appuyé cette injonction formelle d'aucune raison valable.

Il jugeait inutile d'augmenter les peines de son neveu en lui apprenant que Madeleine était la fille de leur ennemi commun, et, de plus, il avait promis de garder pour lui seul la confidence délicate que le comte de Maugars lui avait faitet

Le secret de son ami n'était pas le sien, et c'eût été en abuser que de le livrer à son neveu.

Mais l'oncle avait fort à faire pour se défendre. Bautru revenait à tout ifropos'sur ce sujet brûlant. L'idée dé se battre avec Frédoc était entrée dans sa cervelle le jour où il avait appris les méfaits de ce personnage ; elle s'y était incrustée, et elle n'en sortait plus. Elle était passée à l'état d'idée fixe.

Souscarrière évitait de son mieux la discussion, et quand il lui fallait la subir, il s'en tirait par des faux fuyants et par des, raisons banales. 11 alléguait que Fré-

doc avait été lié avec eux, que le monde s'étonnerait de ce duel entre d'anciens amis, qu'on en chercherait la cause, et que si on la découvrait, tous les scandales de rhistoire du mariage de Madeleine seraient remis sur le tapis des médisances.

Attaquer Frédoc, c'était frapper sur Maugars qui souhaitait ardemment qu'on ne parlât plus de lui.

Bautru écoutait celte argumentation avec une impatience mal déguisée el ne se déclarait pas convaincu.

Il n'osait pas transgresser la défense formulée par son oncle, mais il revenait à la charge toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion.

Et ce jour-là, il s'en présentait une qu'il ne manqua point.

— Savez-vous d'où je viens, mon oncle ? demanda-t-il à Souscarrière, sans lui laisser le temps de s'asseoir.

— Je suppose que tu ne viens pas de chez une demoiselle, dit tranquillement le vieux soldat.

— C'est ce qui vous trompe.

— Gomment! tu ferais la sottise de recommencer les frasques d'autrefois ? En vérité, tu choisis mal Ion moment.

— Il ne s'agit pas de cela. Je viens de voir Antonia.

— La Dalila de Prunevaux ! Que diable es-tu allé faire chez cette créature ?

— Elle m'avait écrit pour me prier de passer chez elle.

— Ce n'était pas une raison pour t'y rendre.

•^ Elle avait, disait-elle, à me parler de ce coquin de notaire. J'ai pensé qu'il voulait peut-être proposer un arrangement à ses créanciers.

— Par l'intermédiaire de cette fille? Ton idée n'avait pas le sens commun.

-^ Je l'ai bien vu, mais vous ne devineriez jamais sur quoi Antonia voulait me consulter.

— Sur son avenir dramatique?

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— Sur un projet qu'elle a formé. Elle a imaginé de faire son testament...

— Elle est donc malade ?

— Très malade. Son médecin m*a dit qu'elle avait la petite vérole.

— Oh ! oh ! tu sais que ça se gagne.

— Pas dans une visite qui dure dix minutes. Je ne me suis même pas assis et j'ai brusquement coupé court à l'entretien. J'étais furieux.

— Pourquoi? Est-ce qu'elle prétendait te dicter ses dernières volontés ?

— Ma foi, à peu près. Croiriez-vous qu'elle avait imaginé déléguer tout ce qu'elle possède à M. de Maugars, pour l'indemniser du tort que lui a causé Prunevaux?

— Eh! bien, mais ça prouve qu'elle a du cœur, celte Cigale, plus de cœur que la femme du susdit tabellion.

Ah ! ça, elle possède donc quelque chose?

— Son mobilier, ses chevaux...

— Oui, et puis le Brésilien. Mais celui-là, elle ne peut pas le léguer.

— Vous trouvez drôle l'idée d'Antonia? Moi, elle m'a nais en colère.

— Pour quelle raison ?

— C'est une insulte à M. de Maugars...

— La pauvre fille n'a pas pensé à cela. Elle ne s'est pas demandé si un galant homme pouvait décemment accepter sa succession.

— Mais, si, elle avait des doutes, et la preuve, c'est qu'elle m'a consulté.

— Eh ! bien, tu lui as dit que Maugars refuserait énergiquement.

— Oui. Vous m'approuvez, je pense?

— Parbleu î

— Malheureusement, elle n'a pas consulté que moi- Elle a fait appeler son ami, son conseiller intime.

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