II
ogg l'équipage DU DIABLE
La sienne venait de mourir.
Vous ne me croyez pas ? Interrogez le comte, interro- «ez son ami, le colonel Souscarrière. Ils savent bien, eux, aue c'est 1^ vérité. Madeleine aussi le sait, depuis cinq Jours. Elle était avec le comte quand elle a rencontré son
^ Et elle a suivi ce misérable qui l'a persécutée, qui nous a tous réduits au désespoir? ,„.».,
Quand il l'a persécutée, il ne savait pas qu elle était sa fille Et maintenant, lui aussi, il est désespéré. Madeleine lui a dit qu'elle ne quitterait jamais le comte de
Maugars.
— . Elle a bien fait.
Tous l'approuvez?
— Oui je l'approuve. Frédoc est un monstre. Et je ne comprends pas encore pourquoi il vous envoie ici. Il ne s'imagine pas, je suppose, que je vais prendre son parti contre M. de Maugars?
— Il m'a envoyée pour vous dire que, s il guérit, il ne se battra jamais avec le mari de Madeleine.
— Je refuserais de me battre avec lui s'il m'était prouvé qu'il est son père. L'impossibilité d'un pareil duel est trop bien démontrée. U était inutUe de mêla faire remarquer.
Votre visite a un autre but.
— Oui. 11 veut savoir si vous êtes décidé à reprendre
Madeleine.
— Que lui importe?
C'est sa fille. Elle est votre femme et elle ne vous aime pas. Si vous la forcez à revenir avec vous, elle souffrira toute sa vie, et son père a bien le droit de connaître
le sort qui l'attend.
— Il ose me demander cela, à moi qu'il a indignement calomnié, dénoncé, à moi qui lui dois tous mesmalheurs?
— II se repent de ce qu'il a fait, et il ne compte plus nue sur vous.
— Pour rendre sa fille heureuse ? demanda ironiquement Louis Vallouris.
— Oui, répondit Aurore, sans sourciller, pour la rendre heureuse, en vous séparant d'elle.
Cette négresse montrait une assurance extraordinaire, et sa franchise ressemblait beaucoup à de l'impudence. D'Estelan, qui l'observait, fut frappé de la rudesse de ses réponses. On eût dit à l'entendre qu'elle apportait un ultimatum, une sommation de se rendre sous peine d'être passé par les armes.
Et, à son air exalté, on aurait pu la prendre pour une Judith noire, adjurant Holopherne, avant de lui couper la tête.
Aurore avait maintenant des allures inspirées et le ton d'une prédicante fanatique. L'humble tireuse de cartes, qui allait donner des consultations en ville, était transfigurée. Antonia ne l'aurait pas reconnue.
La fréquentation de Frédoc avait opéré ce miracle. L'esclave afl'ranchie vivait depuis quelques jours dans un contact perpétuel avec son ancien maître, et pour se faire pardonner le passé, elle en était venue à épouser ses haines et à s'associer à ses desseins.
Frédoc n'espérait plus que Madeleine consentît à quitter M. de Maugars. Frédoc avait renoncé à intenter à M. de Maugars un procès dont l'éclat déshonorant aurait rejailli sur sa fille. Frédoc ne pensait plus qu'à réparer ses torts envers l'enfant qu'il adorait. Et pour y parvenir, il n'avait rien trouvé de mieux que de la délivrer d'un mari qu'elle n'aimait pas.
Le tuer en duel, c'était, comme le prévoyait Souscarrière, la première idée qui lui était venue, et il se préparait à appeler d'Estelan, qui ne demandait pas mieux que de se battre contre un ennemi exécré, car il ignorait encore que cet ennemi fût son beau-père.
Mais, au moment môme oîi il allait faire savoir à d'Es-
telan qu'il se tenait à sa disposition, Frédoc avait senti les premières atteintes d'un mal étrange, et ce mal s'était si rapidement aggravé, que Frédoc était hors d'état de bouger.
Son médecin ne lui avait pas caché qu'il y allait de sa vie et que la moindre imprudence pouvait le tuer.
Alors, Frédoc était revenu à des sentiments plus humains. Pour la première fois, il avait pensé à s'humilier devant l'homme qu'il avait tant fait souffrir, à intercéder auprès de lui pour Madeleine, à invoquer sa pitié, à en appeler à ses sentiments généreux.
Frédoc avait conçu le projet presque insensé d'obtenir par ses prières que d'Estelan renonçât à sa femme, qu'il poussât l'abnégation jusqu'à s'expatrier, et le désintéressement jusqu'à la laisser libre de disposer de son cœur. Frédoc rêvait que d'Estelan consentirait à aller courir au Mexique de périlleuses aventures où il trouverait peutêtre la mort; il rêvait qu'on rétablirait le divorce et que Madeleine profiterait de la loi nouvelle pour épouser Guy de Bautru, deux suppositions aussi chimériques Tune que l'autre.
Et, si d'Estelan voulait bien l'entendre, venir s'asseoir à son chevet, il ne désespérait pas de lui arracher la promesse d'exaucer le dernier vœu d'un mourant.
C'était dans cette pensée qu'il avait écrit la lettre que d'Estelan venait de lire, et qu'il avait chargé Aurore de la porter.
Il devait choisir Aurore de préférence à Brigitte qui, n'ayant pas été mêlée au passé de son mâîlre, n'avait été que l'instrument passif de ses vengeances.
Brigitte écrivait les lettres anonymes sous sa dictée : elle allait les jeter à la poste ou dans la boîte d'un journal, mais elle n'était pas au courant des noirs desseins de Frédoc, et elle se renfermait dans ses attributions de dispensatrice des aumônes.
Aurore, au contraire, avait embrassé avec une sombre ardeur le parti de Thomme qu'elle avait trahi autrefois. Elle croyait servir Madeleine en le servant, et peu lui importait de déplaire à M. de Maugars qu'elle n'aimait guère. D'Estelan ne l'intéressait pas davantage; elle était disposée à le traiter en ennemi. Et, si elle avait accepté avec enthousiasme la difficile mission que Frédoc lui confiait, ce n'était pas qu'elle comptât employer les moyens de persuasion, sur lesquels il fondait ses espérances.
Cette étrange. créature était pourtant très capable d'exprimer avec feu et môme avec une certaine éloquence la . pensée de son maître. Le métier de sorcière qu'elle exerçait depuis dix ans lui avait délié la langue et affiné l'esprit. En d'autres occasions, elle aurait pu être une ambassadrice excellente. Mais les péripéties qui venaient de la jeter brusquement hors de sa voie avaient surchaufl'é sa cervelle et réveillé ses instincts sauvages.
Elle était entrée chez d'Estelan, comme Monsieur de Paris entre dans la cellule d'un condamné, et non pas comme le prêtre qui vient essayer de le convertir.
— Ainsi, reprit le mari de Madeleine, en se croisant les bras, vous m'êtes envoyée pour me mettre en demeure d'abandonner mes droits sur ma femme?
— Non, répliqua la négresse ; pour savoir si vous êtes disposé à les abandonner.
— Eh I bien, allez dire à votre maître que je refuse de lui répondre.
— Convenez donc que vous avez résolu de forcer Madeleine à vous suivre?
— Quoi que j'aie résolu, je n'ai rien à vous dire. Je vais écrire à M. Frédoc. En lui remettant ma lettre, vous pouvez lui déclarer de ma part que je ne veux plus avoir aucune espèce de communication avec lui.
D'Estelan allait rédiger dans ce sens un billet concis et expressif, lorsqu'on sonna à la porte de l'appartement.
— Entrez là, dit-il à Aurore en la poussant dans la chambre à coucher qui était ouverte. Dans un instant, vous pourrez partir et je compte que vous ne reviendrez jamais ici.
La négresse se laissa faire docilement, et attendit, debout près d'une console.
C'était M. Aubijoux qui sonnait. D'Ëstelan, ravi de le voir, ramena dans le cabinet et lui dit :
— Permettez-moi d'écrire quelques lignes. On vient de m'apporter une lettre et on attend la réponse.
— Cette femme? demanda M. Aubijoux qui tournait le dos à la chambre à coucher, mais qui voyait Aurore dans une glace.
— Oui, murmura Louis Yallouris en s'asseyant à sa table de travail. Elle m'est adressée par M. Frédoc.
— Quoi! il a osé...?
— Il ose tout, mais je vais en finir avec cet homme. Aubijoux se tut. Il suivait dans la glace les mouvements
de la négresse qui ne se doutait pas qu'on l'observait, car elle n'avait pas pris garde au grand miroir de Venise, placé juste en face de l'entrée de la chambre.
D'Estelan écrivait d'une main fiévreuse, et dans le profond silence de cet appartement où les tentures amortitissaient les bruits du dehors, on n'entendait que le grincement de sa plume courant sur le papier.
Un cri lui fit lever la tête. En se retournant, il vit le financier se précipiter dans la chambre et saisir le bras d'Aurore.
Il y courut.
— Malheureuse! dit Aubijoux; je t'ai vue... qu'as-tu jeté dans ce verre?... du poison?...
La négresse tenait encore à la main une petite boîte dont elle venait de vider le contenu dans un verre d'eau qu'elle avait trouvé tout préparé sur la console.
— Moi! rien, dit-elle d'une voix rauque.
L ÉQUIPAGE DU DIABLK 403
— Tu mens! cette poudre blanche au fond du verre, c'est derarsenic. Ton maître t*a payée pour empoisonner mon ami.
Aurore se dégagea par un mouvement brusque et s'écria :
— Je vous défends d'accuser mon maître. Je jure devant Dieu qu'il ne m*a pas commandé de délivrer Madeleine en tuant son mari. Et je ne voudrais pas mentir dans un pareil moment. C'est moi qui vais mourir. Les cartes me l'ont prédit... mon maître aussi va mourir... et il vivra, lui... pour le malheur de Madeleine... c'était écrit!
— Cette femme est folle, murmura d'Estelan.
— C'est vous qui êtes fou, dit la négresse; vous prenez du sucre en poudre pour de l'asenic. Croyez -vous donc que je boirais cette eau, si j'y avais mis du poison.
D'un geste rapide comme un éclair, elle prit le verre et elle le vida d'un trait.
— Où est la lettre? reprit-elle avec un calme effrayant. Donnez-la vite. Je n'ai plus le temps d'attendre.
— La lettre! s'écria d'Estelan. Il n'y a pas de lettre. Je n'ai rien à écrire à votre maître.
— C'est bien, murmura la négresse, je lui dirai ce que j'ai entendu et ce que j'ai fait. Adieu. Je m'en vais mourir.
Et elle sortit d'un pas ferme.
Aubijoux et d'Estelan la laissèrent partir. Il leur tardait d'échanger leurs pensées.
— Elle voulait vous empoisonner, dit Aubijoux. Cette poudre est de l'arsenic. Elle a compris que je l'avais vue... que je la dénoncerais... et pour échapper au châtiment qui lui était bien dû, elle a bu le poison qu'elle vous destinait.
— J'ai peine à croire qu'elle ait eu tant de courage, murmura d'Estelan.
— Moi, je n'en doute pas. Je connais les noirs. J'en ai vu qui s'étranglaient en avalant leur langue, pour jouer un mauvais tour à leur maître, et d'autres qui se
saient bravement tuer pour lui.
Cette femme a dû être autrefois l'esclave de Frédoc. Il n'a eu qu'à lui dire qu'il souhaitait votre mort. Elle a pris cela pour un ordre et elle a essayé de vous tuer.
— Oui... peut-être... Frédoc doit en effet souhaiter ma mort...
— Qui l'aurait dispensé de risquer sa vie... Vous le cherchiez pour le forcer à se battre... il le savait, et...
— Vous vous trompez, mon ami. Cet homme n'avait qu'un mot à dire pour motiver son refus de me rendre raison. Madeleine est sa Ûlle.
— Comment? Quel conte me faites-vous là?
— Je vous répète ce que sa messagère vient de m'apprendre. Je n'ai pas eu le temps de lui demander des explications. Mais elle m'a juré que M. de Maugars, qui avait enlevé la femme et l'enfant de Frédoc, a substitué la fille de ce Frédoc à la sienne qui était morte...
— Là-bas... à la Louisiane?
— Probablement. Et c'est un véritable crime que M. de Maugars a commis... un crime qu'il a payé cher, et qui m'a coûté cher aussi, à moi qui en étais innocent... aussi innocent que du vol dont j'ai été accusé. Frédoc, pour se venger, a accumulé infamies sur infamies. Et quand il a su que Madeleine était sa fille, il a résolu de les racheter en la débarrassant de moi, car il sait qu'elle ne m'aime pas, qu'elle en aime un autre. C'est pour cela qu'il désire que je meure, et je suppose que, s'il était en état de tenir une épée, je n'aurais pas de peine à l'amener sur le terrain...
— Et vous croyez à celte histoire?
— Je ne sais si elle est vraie ou fausse. J'incline à penser qu'elle est vraie. Celte femme est entrée dan« des
détails qu'elle aurait difficilement pu inventer et qu'il * me serait facile de vérifier. Elle affirme que Madeleine a rencontré Frédoc tout récemment. M. de Maugars était avec elle. Frédoc Ta interpellé et il n'a rien nié, à ce qu'il parait.
Mais quoi qu'il en soit, je suis las de l'existence qu'ils m'ont faite. Elle me pèse, elle m'écœure... et je me dis que mieux vaut cesser de lutter contre ma destinée. M. de Maugars, Frédoc, le colonel Souscarrière M. de Bautru, tous me haïssent. Madeleine doit me haïr aussi. Je n'ai plus au monde d'autre ami que vous... Et vous allez partir.
— Quoi I vous leur laisseriez le champ libre ? Vous renonceriez à votre femme ?
— Ne me l'avez-vous pas conseillé? Le soir du jour oîi j'ai été mis en liberté, nous étions assis dans votre parc ; ne m'avez vous pas dit : Imitez-moi. Oubliez l'infidèle.
Et déjà alors j'étais tenté de suivre votre avis. Vous en souvenez-vous?
— Je m'en souviens et je me souviens aussi que cet odieux Frédoc vous en a détourné.
— C'est vrai. Je crois entendre encore ses sarcasmes, ses aphorismes secs et tranchants.
— Et vous l'avez écouté. Il vous poussait à user de votre droit dans toute sa rigueur.
Il affirmait que la pitié est une duperie, que les femmes prennent la bonté pour de la faiblesse. Fou qui s'éprend d'elles, plus fou qui leur pardonne, s'écriait-il.
J'ai pardonné, moi, et je we regrette pas d'avoir pardonné.
— Croyez-vous donc que, moi aussi, je n'ai pas pardonné? Ah! Dieu m'est témoin que, si elle était revenue à moi, je ne lui aurais jamais reproché le passé.
— Elle n'a pas refusé de vous suivre?
— Non. Elle m'a parlé de son devoir et elle m'a promis de m'obéir. J'aurais mieux aimé qu'elle se révoltât. Sa résistance m'aurait donné le courage d'exiger, de commander en maître. Elle s'est soumise. A quoi bon la contraindre ? Frédoc avait ses raisons pour m'y engager. Il voulait qu'elle souffrît tout ce qu'on peut souffrir. J'ai été moins cruel que lui. J'ai accordé un sursis. Où en suis-je maintenant? Au comble du malheur. Les forces me manquent pour supporter tant de tortures. Je n'ai plus l'énergie qu'il faudrait pour combattre.
Une pensée me soutenait dans cette dernière épreuve. J'espérais punir le misérable qui avait fait tant de mal à elle, à moiy au comte de Maugars. Je rêvais de venir dire à Madeleine : je vous al vengée. Et voilà que cet homme est son père I Yoilà que je suis obligé de respecter son bourreau I
C'est trop, mon ami. Je m'avoue vaincu et j'abandonne le champ de bataille.
— Sans la revoir? sans lui faire savoir que vous vous sacrifiez ?
— Si je la revoyais... je ne serais pas sûr de moi, car.. . je l'aime plus que jamais... et c'est parce que je l'aime que je ne veux plus d'elle, malgré elle.
— Vous pourriez tenter de la reconquérir, dit M. Aubijoux.
— Je n'y réussirais pas^ murmura d'Ëstelan, et il m'en coûterait trop d'essayer. M. de Maugars veut l'emmener en Amérique ; je la laisserai partir.
— Poiirquoi ne partiriez vous pas, vous-même?
— Avec elle? Jamais I
— Avec moi. Vous y étiez presque décidé quand ce Frédoc est venu vous exciter à ne pas céder. J'étais alors aussi malheureux que vous. J'allais m'exiler... seul. Maintenant que j'ai pardonné, nous serons deux. Pourquoi ne serions-nous pas trois?
— Je ne sais si cet arrangement conviendrait à madame AubijouX) murmura d'Ëstelan.
— C'est elle-même qoi m'a chargé de vous le proposer.
— Quoil elle consentirait..?
— A tout pour venir au secours d'un des meilleurs et du plus malheureux de mes amis.
— Vous lui avez parlé de ma situation?
— Depuis que je l'ai retrouvée, nous ne parlons que de cela.
— Voulez-vous me permettre de vous demander ce qu'elle en pense?
— Elle vous plaint.
— Je n'en doute pas, mais..?
— Et elle ne désespère pas de vous voir heureux.
— Heureux ! c'est impossible, alors même que je parviendrais à oublier. L'oubli, ce n'est pas le bonheur.
— Aussi ne Tentend-elle pas ainsi. Elle est femme et elle a des idées qui ne sont peut-être pas les nôtres et qui sont diamétralement opposées à celles de ce Frédoc.
Elle prétend que mademoiselle de Maugars... je veux dire madame d'Estelan... se laissera certainement toucher par une action généreuse... Qu'en apprenant que vous renoncez à invoquer la loi qui la lie à vous, elle sentira que vous l'aimez pour elle-même et qu'elle vous reviendra.
— Non, puisque son cœur appartient à un autre.
— Au neveu du colonel Souscarrière, vous me l'avez dit, mais cet amour ne faisait que de naître quand elle a su que vous viviez encore. Il n'a pas eu le temps de jeter des racines bien profondes. Il ne résisterait pas à l'absence, et ce jeune homme va quitter la France.
Ah I si vous vous montriez tyrannique et brutal, mademoiselle de Maugars, en se soumettant par force à vos volontés, s'attacherait à cet amour qui la consolerait de vos rigueurs. Il grandirait chaque jour. L'éloignement
donnerait encore plus de prestige à M. de Baatru. Mais si, au contraire... c'est toujours ma femme qui parle... 3i vous abdiquiez Yolontairement cette autorité qui ne peut s'exercer que sur la personne, et qui est impuissante à contraindre les sentiments, alors, mon ami, vous apparaîtriez tel que vous êtes. Mademoiselle de Maugars reconnaîtrait que vous avez Tàme haute, que votre seul tort est de l'avoir épousée, qu'elle a cédé à un entraînement regrettable en s'attacbant à un homme qui ne vous vaut pas.
— Vous oubliez qu'il aura toujours le beau rôle. Lui aussi, il s'est sacrifié. Dès qu'il â su que cet abominable Frédoc l'avait trompé, que je n'étais pas mort, M. deBautru a cessé de venir dans la maison du comte de Maugars, et son oncle m'a déclaré qu'il allait s'engager dans un régiment.
— Oui, je sais qu'il s'est conduit honorablement. Mais il n'a fait, après tout, que ce qu'il deisait faire. Et il lui en a certes moins coûté qu'il ne vous en coûtera de renoncer à mademoiselle de Maugars. Il n'a pas vingt-cinq ans ; il n'avait jamais songé qu'à ses plaisirs; il aime sérieusement pour la première fois depuis qu'il est né, et il a la vie devant lui... les illusions, l'espoir, l'ambition... tous ces leurres qui ne vous séduisent plus, vous que dix années de travail et de peines ont désabusé ; vous qui avez à votre âge plus d'expérience et de raison que moi; vous qui, après tant de traverses, pensiez tenir le bonheur. Vous ne pouvez plus recommencer l'existence, et la sienne est à son début.
— Une femme n'est pas un juge qui pèse le pour et le contré et qui donne gain de cause au plus méritant, dît tristement Louis Vallouris. Qu'importe à mademoiselle de Maugars qu'en la perdant je perde plus que ne perd M. de Bautru ? Elle l'aime et elle ne m'aime pas.
— Elle vous a aimé, répliqua vivement M. Aubijoux, et
l'équipage ou diable 409
vous n'avez pas démérité, depuis que les événements l'ont éloignée de vous.
Non, les femmes ne sont pas des juges impartiaux, mais leur sympathie va toujours à ceux qui souffrent. La vôtre n'est pas restée insensible à vos malheurs, et elle n'ignore pas qu'ils vous sont venus d'elle. C'est parce que ce Frédoc la prenait pour la ÛUe du comte de Maugars que vous avez été calomnié, dénoncé, traîné en priàon. Si elle ne compatissait pas à ce martyre immérité, elle serait un monstre, et vous m'avez dit vous-même que c'était un ange de douceur et de bonté.
D'Ëstelan resta quelques instants sans répondre. Il était profondément ému, et on voyait bien que les discours de son ami avaient fait sur lui une impression très vive.'
— Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas, dit-il en secouant la tête, et que Madeleine me sache gré de ce que je vais faire, car je suis résolu à la laisser libre. En prenant ce parti, je ne compte pas qne ma façon d'agir avec elle l'attendrira sur mon sort. Je ne m'immole pas par calcul. Je cède à deux sentiments que vous comprendrez, j'en suis sûr... à l'amitié qui m'attire vers vous et à l'horreur que m'inspire Frédoc. S'il est vraiment le père de Madeleine, il sera forcément mêlé à sa vie et je ne veux pas respirer le même air que cet homme.
— Dites ce scélérat. Il vous a envoyé une empoisonneuse à gages. Les preuves du crime sont là... et si j'étais certain que vous m'approuviez, j'irais livrer à la justice l'iniâme créature qui sort d'ici.
— 'A quoi bon? si c'est du poison qu'elle averse, elle en mourra. Et si Frédoc est son complice, par pitié pour Madeleine, je ne le dénoncerais pas. Qu'il vive, exécré de M. de Maugars et méprisé par sa fille. Je l'abandonne à ses remords.
Nous partirons ensemble, mon ami, et j'aurai le cou-
rage de ne pas revoir Madeleine avant de partir. Il me suffira qu'elle soit informée de la résolution que je prends.
— Par une lettre que vous lui écrirez ?
— Non. Je ne pourriais pas exprimer ce que je ressens. Un autre s'en chargera.
— Un autre? Si vous songiez à moi pour remplir cette mission délicate, je serais obligé de me récuser. Se ne suis pas l'ambassadeur qu'il vous faut. J'ignore l'art des ménagements. Mais ma femme pourrait peut-être...
— J'aurais pleine confiance en elle, seulement... je craindrais qu'elle ne se laissât aller à plaider ma cause... et je ne veux pas avoir l'air d'implorer.
Je m'adresserai à un de mes adversaires... le plus intéressé à mon départ et le seul que j'estime.
— Qui donc?
— M. Guy de Bautru.
— Votre rival? Celui que votre femme préfère à vous? Yotre ennemi, par conséquent?
— Un ennemi loyal, qui comprendra le sens de ma démarche et qui n'en abusera pas.
«— Prenez garde!... c'est dangereux.
— Non, car M. de Bautru n'a pas attendu, pour se retirer, que je prisse une décision. II m'a donné l'exemple du renoncement, et il l'a fait sans arrière-pensée. Je n'ai rien à lui reprocher. Il ne me connaissait pas, et il croyait que Madeleine était veuve. Il pouvait l'aimer sans cesser pour cela d'ôtre un galant homme.
Et quand il m'entendra lui dire : je pars ; portez cette nouvelle à M. le comte de Maugars. Si je vous ai choisi pour la lui apprendre, c'est que j'ai foi en votre honneur, c'est que je vous crois incapable d'une action basse. Je compte que vous tiendrez la parole que vous avez donnée à votre oncle et que vous ne chercherez qu'à vous faire oublier de celle qui vous a aimé. Comptez que je tiendrai
la mienne et que je m'en irai finir mes jours loin de celle qui ne m'aime plus.
Quand je lui aurai dit tout cela, M. de Bautru ne refusera pas de répéter mes paroles à M. de Maugars, et je vous jure que M. de Bautru ira se faire tuer en Algérie pendant que j'achèverai de vivre au Mexique.
— Oui, murmura le mari de Léonie repentante, je crois bien qu'il a du cœur. Je ne l'ai jamais confondu avec les fats qui l'entouraient. Son oncle aussi a du cœur. Et pourtant... si j'étais à votre place, je ne sais si j'aurais le courage de le voir.
— 11 m'en faudra bien moins que pour revoir Madeleine, répondit d'Estelan. Je suis décidé, et afin de ne pas être tenté de revenir sur ma décision, je me présenterai aujourd'hui même chez M. de Bautru.
Demain, je m'appartiendrai tout entier et rien ne m'empêchera plus de partir avec vous.
— Alors, je vous approuve, s'écria M. Aubijoux; nous mettrons l'Océan entre nous et les gens qui nous ont fait tant de mal... Et j'espère que vous ne regretterez pas d'avoir secoué la poussière de vos souliers sur le vieux monde.
Tout chemin mène au bonheur. Vous y arriverez peutêtre en prenant le plus long.
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