‹ L'équipage du diableChapitre 29 sur 30 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'oncle Souscarrière avait fait un heureux voyage. Tout lui avait réussi dans cette expédition improvisée qu'il avait menée tambour battant.

Les braconniers, qui le craignaient comme le feu, s'étaient terrés dans leurs tanières. Les gardes, encouragés par sa présence, avaient saisi quelques délinquants et dressé une demi-douzaine de procès -verbaux.

La vieille tour, solidement étançonnée, pouvait maintenant défier les orages, en attendant qu'un architecte d'Angers vînt fermer ses lézardes et consolider ses fondations.

Les comptes fort embrouillés de Guy de Bautru avec les notaires et les prêteurs du canton étaient réglés.

Si bien que, le huitième jour, Souscarrière put reprendre le train de Paris, sans laisser rien d'inachevé.

Il lui avait suffi de se montrer pour que tout rentrât dans Tordre, et il revenait complètement débarrassé de ces soucis qpi troublent si souvent la vie des propriétaires fonciers.

Il est vrai qu'il en avait d'autres, et de plus graves.

Pendant le voyage de retour, ce n'était pas à La Bretôche qu'il pensait, quoiqu'il lui tardât d'y reprendre 'définitivement sa paisil^^xistence d'autrefois. II pensait

à son ami Maugars et à Madeleine qu'il avait quittés au moment le plus critique d'une crise inquiétante. Il pensait surtout à son neveu.

Depuis son départ, il avait reçu une courte lettre du comte qui lui apprenait que la situation était toujours la même, que d'Estelan ne donnait pas signe de vie et que Frédoc continuait à faire le mort.

M. de Maugars se plaignait de rester dans de poignantes incertitudes et ne dissimulait pas au colonel qu'il regrettait d'avoir, pour suivre son conseil, consenti à retarder son embarquement. L'inaction lui pesait et lui semblait dangereuse. Il prévoyait de nouveaux malheurs et il adjurait son ami de revenir au plus vite, afin d'aviser avec lui à sortir de ces pénibles expectatives.

Madeleine Tinquiétait, disait-il. Madeleine se renfermait dans un mutisme inexplicable. Elle ne s'informait de rien. Elle avait pris une attitude passive qui l'exaspérait. Il aurait voulu qu'elle se prononçât énergiquement contre son indigne père et contre son fâcheux mari, et elle se taisait. Elle attendait, triste et résignée, que son sort se décidât.

M. de Maugars ajoutait qu'il était sans nouvelles de Guy de Bautru et qu'il avait cru devoir s'abstenir de passer chez lui, parce qu'il comprenait les motifs de celte réserve, un peu exagérée, à son avis.

' Souscarrière non plus n'avait pas reçu de nouvelles de son neveu, mais il ne s'étonnait pas trop de son silence, et iLne s'en affligeait pas du tout. Si Guy n'écrivait pas, ' c'est qu'aucun incident ne s'était produit. D'ailleurs, la correspondance entre eux n'avait jamais été bien active. Bans leur famille, on n'était pas prodigue de lettres, et le colonel, qui se servait plus volontiers d'un sabre que d'une plume, s'était dispensé de dater de la Bretèche une épltre qui lui aurait pris trop de temps.

11 n'avait môme pas répondu à M. de Maugars, n'ayant

rien d'intéressant à lui dire et jugeant inutile de rédiger en beau style des phrases réconfortantes. Il aimait bien mieux le consoler et l'encourager, parlant à sa personne.

Souscarrière, %n arrivant à cinq heures du matin, débarquait en plein ii\connu, et quoiqu'il n'eût pas sujet ûe se tourmenter de la situation de ses amis, il avait hâte de les revoir.

Le cocher de fiacre qui le conduisit de la gare Montparnasse au Grand-Hôtel fut vertement rabroué en chemin par ce voyageur pressé, toutes les fois qu'il se permit de laisser ses deux rosses trotter sous elles au lieu de filer bon train.

Un royal pourboire le dédommagea et le colonel reprit possession de sa chambre au quatrième étage, sans passer par l'ascenseur.

Ses longues jambes allaient plus vite que tous les mécanismes de nouvelle invention.

Il consacra deux heures à sa toilette, sachant bien que Guy se levait tard, et comptant arriver encore assez tôt pour le surprendre au lit.

Son neveu avait bien droit à sa première visite et il se proposait d'aller, après avoir pris langue a^ec lui, déjeuner chez M. de Maugars.

L'air de la campagne l'avait rassénéré. Jamais il ne s'était senti plus dispos et plus lucide. Sè^ idées, en s'éclaircissant, s'étaient même un peu modifiées. Il commençait à penser que la trêve accordée à d'Estelan était trop longue et qu'il était temps d'en finir avec les deux hommes qui menaçaient la tranquillité de Madeleine.

Il revenait à peu près décidé à risquer des démarches qu'il avait renvoyées à d'autres temps par esprit de conciliation.

Il pensait à aller trouver Prédoc pour le mettre en demeure de se prononcer, pour obtenir de lui un traité de paix ou une déclaration de guerre, pour arrêter avec lui

un modus vivendi qui vaudrait toujours mieux, quel quHl fût, que l'état provisoire.

. Et il avait résolu aussi de s'adresser carrément à M. Aubijoux qui, après tout, n'était pas*un ennemi, et de le prendre pour intermédiaire auprès de d'Estelan. M. Aubijoux, s'il refusait de se charger de cette mission délicate, ne pouvait pas refuser de dire où était le mari de Madeleine.

Ainsi préparé à rentrer en campagne, Souscarrière sortit pour exécuter son nouveau programme, en commençant par une conversation amicale avec Guy de Bautru.

— Pauvre garçon! se disait-il en mettant le pied sur l'asphalte du boulevard. Il a dû broyer du noir depuis mon départ. S'abstenir de mettre les pieds chez Maugars, par point d'honneur, pour tenir une parole donnée, c'est héroïque. A son âge et dans sa situation, je n'aurais peutêtre pas eu tant de fermeté. Et je ferai bien, je crois, d'abréger l'épreuve, car elle est dure. Si je réussis à museler Frédoc et à dompter d'Estelan, Maugars n'aura plus besoin de moi. J'emmènerai Guy en Algérie avant l'époque réglementaire. Une fois au régiment, il se guérira vite. La camaraderie et le service, c'est souverain pour faire passer le mal d'amour.

Ce monologue avait conduit le colonel sur la place de 1 Opéra. Il revit avec plaisir la rue Auber et il y entra au pas accéléré.

Après avoir traversé la rue Scribe, à cent pas de la maison qu'habitait son neveu, il aperçut devant le comptoir d'un liquoriste une figure de connaissance : Marins Guénégaud, absorbé par une occupation matinale, chère à tous ses pareils, une occupation qui consiste à tuer le ver, en avalant à jeun une mixture fortement absinthée.

La rencontre arrivait à point, et l'occasion de se renseigner était trop belle pour que Souscarrière la manquât.

Il se planta devant la porte, tenant sa canne au port dV^^^ ^^ frisant sa moustache.

'Guénégaud le reconnut aussitôt et s'empressa de sortir.

— Salut, mon colonel, dit-il en portant la main à son chapeau mou. Oserai-je tous demander comment vous Yous portez, depuis que j'eus l'honneur d'exécuter vos ordres, sur la route nationale de Bougival à Paris ?

— Je me porte bien, répondit Souscarrière, mais que diable êtes -vous devenu après l'expédition oti vous avez si bien manœuvré? Je vous avais dit de venir me voir au Grand-Hôtel. Je voulais vous remercier... et vous récompenser.

— Inutile, mon colonel. Je ne mérite pas de remercieiïiehts pour vous avoir aidé à faire empoigner un coquin et quant à la récompense... je n'ai besoin de rien. M. Aubijoux m'a trouvé une situation.

— J'en suis ravi, mais...

— Oui, une place qui me va comme un gant, car j'ai toujours aimé le^ voyages. Il m'emmène au Mexique*

— Ah ! il quitte la France?

— Pour longtemps. Il va fonder une grosse maison làbas, avec un de ses amis, et il m'a attaché à la personne de cet ami, en qualité de secrétaire.

— Je vous fais mon compliment, et si jamais je puis vous être utile, avant ou après votre départ, ne vous gê,nez pas, je vous prie.

Et en attendant, rendez-moi un service.

— Très volontiers, mon colonel.

— Puisque vous êtes si bien avec [M. Aubijouj, vous connaissez peut-être un monsieur qui le voit souvent... M. d'Estelan?

— Si je le connais! Mais, c*est justement lui qui devient mon patron.

— Comment, votre patron ?

— Parfaitement, puisqu'il me prend pour secrétaire.

— Quoi! il accompagne M. Aubijoux au Mexique?

— C'est-à-dire qu'il va s'y établir à demeure. Ils sont associés.

— Et vous partez bientôt?

— Dans trois jours, mon colonel.

— Fort bien^ dit Soascarrièce, qui ne se sentait pas d*aise. Je souhaite que les affaires de ces messieurs prospèrent en Amérique, et je voudrais les féliciter de la résolution qu'ils ont prise. Je passerai tantôt au boulevard Montmorency ; mais pourrie^-vous me dire où demeure M. d'Estelan?

— Toujours au même endroit, mon colonel, rue de Rome, 99.

— Dans cet appartement où. . .

— Où il était déjà quand il s'est marié. Il paraît même que le mariage ne lui a pas réussi.

— Et il est à Paris, en ce moment?

— Il n'en a pas bougé, depuis qu'il est sorti de prison... grâce à vous, mon colonel.

— Merci du renseignement, mon garçon. Vous savez mon adresse. Venez donc me voir avant de partir et ne me refusez pas le plaisir de faire quelque chose pour vous. Je suis deux fois votre obligé.

Mais il faut que je vous quille. On m'attend. Rappelez- . moi au souvenir de M. Aubijoux, dit Souscarrière, pour ♦• Qlore l'entretien.

Et il reprit le pas gymnastique^ en exécutant avec sa <:anne un joyeux moulinet.

. SQUscarrière bénissait ce Marseillais, qui venait de le délivrer d'une grosse inquiétude.

— D'Estelan part, disait-il tout bas, d'Eslelan s'embarque avec Aubijoux^ Donc d'Estelan a renoncé à Madeleine. Et il est probable qu'il va disparaître sans la revoir. Allons I décidément, les choses tournent mieux que je ne l'espérais. Mon cher neveu ne gagnera pas grand'chose à

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cet arangement, car Madeleine n'est pas délivrée. Mais, du moins, il n'aura pas le crève-cœur d'apprendre qu'elle a été forcée deréintégrer le domicile conjugal... Et puis... c'est très malsain, le Mexique, ce refuge des maris malheureux. Si d'Estelan venait à... non, c'est une vilaine pensée qui me vient là. D'Estelan est un très galant homme et je me reprocherais de souhaiter sa mort.

Ah! Guy va être bien content de la nouvelle que je lui apporte.. . et que j'ai ramassée enroute. Si M. Guénégaud ne fréquentait pas les liquoristes, j'en serais encore à trembler pour l'avenir de notre chère Madeleine.

Le colonel était arrivé devant la maison de Bautru. Il y entra, sans parler au portier, il grimpa précipitamment à l'entresol et il s'annonça par un vigoureux coup de sonnette. ' J^

Une femme vint lui ouvrir„u.ne grosse femme d'aspect assez rébarbatif, qui lui dit en grommelant : . — Vous auriez pu sonner moins fort. Vous savez bien qu'il y a un malade ici.

— Un malade 1 s'écria Souscarrière ; mon neveu est malade?

— Comment I c'est votre neveu, ce jeune homme? Je me disais aussi : ce n'est pas possible qu'un monsieur si bien n'ait pas de parents... qu'il en soit à se faire veiller par un ami... C'est vrai qu'il a été bien soigné tout de même, puisque son ami a eu l'esprit de me faire appeler.

— C'est bon... c'est bop... rangez-vous^ ma brave femme, pour me laisser passer... je veux Ic^voir^

— Mais, monsieur, on ne le voit pas comme ça^.. Le docteur m'a bien défendu de recevoir personne.

— Je me moque des recommandations du docteur^ dit Souscarrière en écartant la garde- malade. •

— Tenez, le voilà, le docteur, dit-elle d'un air maussade. Expliquez-vous avec lui. Ça ne me regarde plus et je retourne auprès de monsieur.

, Le colonel n'avait que faire de cette femrne. Il la laissa partir et il alla droit au médecin qui s'avançait, un jeune médecin à la mode, celui que Guy avait rencontré chez Antonia.

— Je suis l'oncle de M. deBautru, dit Souscarrière très ému ; j'arrive de la campagne et j'apprends qu'il est malade. Ce n'est pas grave, je suppose?

— Très grave, au contraire, répondit le docteur. M. de Bautru a la petite vérole. .

— Ah! mon Dieu ! mais... on en meurt?

— Il n'en mourra pas j'espère. Il va beaucoup mieux depuis ce matin. Mais hier encore, je n'étais pas rassuré. La maladie avait eu un très mauvais début. Et si je ne l'avais pas prise à temps...

— Venez avec moi, monsieur, je vais...

— N'entrez pas dans sa chambre. Il dort et il a grand besoin de repos. Et puis, il faut qu'il évite les émotions,, et comme il ne vous attend pas... .

— Comment se fait-il que je n'aie pas été prévenu?

— C'est lui qui n'a pas voulu qu'on vous avertit. Je lui ai demandé votre adresse... il a obstinément refusé de çae la donner... il ne voulait voir personne, et il n'aurait vu personne, si un de ses amis n'avait pris sur lui de m'envôyéi* chercher.

— Mais il voulait donc mourir, ce malheureux enfant ! . . . Je n'y comprends rien... Quand j'ai quitté Paris, la semaine dernière, il se portait à merveille.

— ^ Il a été pris tout d'un coup. C'est sa faute. Il est entré, nialgré moi, chez Antonia Cigale, qui avait une superbe variole. Elle n'en reviendra pas, la pauvre fille et elle a, sans le vouloir, empoisonné deux de ses amis, qui ont commis l'imprudence d'aller la voir... Bautru, et un M. Prédoc que vous connaissez peut-être. Ah ! c'est un beau cas de contagion.

^ Frédoc ! s'écria SouscarrièrCr

— Mon Dieu ! oui. Il se meurt, m'â-t-on dit. Je ne suis pas son médecin. Ah! votre neveu a eu de la chance... Il a été admirablement soigné... par moi d'abord... et aussi par son ami qui ne Ta pas quitté. Et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cet ami est arrivi': chez lui au moment où tout le monde l'avait abandonné. Le valet de chambre s'était sauvé, sous prétexte qu'il n'était pas vacciné. Ce pauvre Bautru avait le délire et son concierge l'aurait parfaitement laissé mourir. C'est l'ami providentiel qui a tout fait. Il venait voir votre tieveu et il ne savait pas qu'il était malade. Dès qu'il l'a appris, il a foi-cé ce coquin de portier à l'introduire dans l'appartement et il s'y est établi à demeure. Ah ! il pourra se vanter d'avoir sauvé M. de Bautru.

—Le nom de cet ami?

— Oh! il doit être aussi le vôtre. II s'appelle M. d"Estelan.

— D'Estelan ! s'écria Sousoarrière, qui était dans un état d'agitation inexprimable. Vous avez dit : d'Estelan ?

— Mais, oui, répondit le docteur. Est-ce que vous ne le connaissez pas ?

— C'est impossible ! Vous devez vous tromper.

— Je ne crois pas... à moins que ce monsieur n'ait pris un nom qui n'est pas le sien. C'est lui qui est venu me chercher, le premier jour... et il m'a fait passer sa carte sur laquelle j'ai parfaitement lu: Louis d'Estelan. Je me rappelle même son adresse : rue de Rome, 99.

— Et vous dites qu'il a vu mon neveu ?

— Vu ? oh! oui, et touché, car il l'a soigné comme un père soignerait son enfant. Par exemple, je ne répondrais pas qu'il lui ait parlé. Comme je viens de vous le raconter, lorsqu'il est arrivé, M. de Bautru avait le délire et ne reconnaissait plus personne. Il est tombé ensuite dans un état de somnolence comateuse qui pe lui permettait pas de faire la conversation.

Mais, M. d'Estelan ne s'est pas découragé. Il s'est adjoint une garde-malade... pour la forme, car je vous jure qu'il aurait pu s'en passer. Je n'ai jamais rencontré dans les hôpitaux un infirmier qui le valût.

Ah ! monsieur, les amis comme lui sont rares.

— Les amis! répéta Souscarrière, abasourdi.

— Neuf fois sur dix, on reste seul quand on est en <langer et qu'on n'a que des camarades. La famille, mon cher monsieur, la famille I il n'y a que ça. Mais je ne vais pas vous lâcher une tirade sur l'égoïsme. Nous vivons dans un monde où il est parfaitement accepté. Chacun pour soi, c'est la devise à la mode.

— Pardon, monsieur, interrompit Souscarrière, qui trouvait assez intempestives les réflexions philosophiques du docteur ; pourriez-vous me dire si M. d'Ëstelan viendra aujourd'hui ?

— Gomment, s'il viendra I mais il est venu. Il arrive tous les matins de très bonne heure et il ne s'en va que très tard. Les premiers jours, il passait même les nuits.

— Et... il est parti?

— Pas du tout. Il est là.

Souscarrière fit un pas vers la porte du salon, qui tenait à la chambre à coucher de son neveu, mais il n'en fit pas deux. Souscarrière était très ému, et il fallait qu'il le fût beaucoup, car il n'avait pas coutume d'hésiter dans les circonstances graves.

Son premier mouvement avait été de courir à sonneveu, et cependant il s'était arrêté, à la prière du médecin, qui Jui demandait de ne pas troubler le repos du malade.

Cette fois encore, il s'arrêtait au moment d'aborder ce généreux d'Ëstelan qui s'était dévoué pour sauver son

rival.

Souscarrière ne s'y reconnaissait plus. L'ennemi n'était plus Tennemi . Que lui dire ? Comment le remercier? Et n. 24

surtout, comment lui exprimer sa reconnaissance près du lit où sommeillait Guy de Bautru ?

Le docteur vint à son secours. Il ne manquait pas de tact, et sa spécialité de médecin des demoiselles l'avait accoutumé aux situations compliquées. Il devina qu'il avait affaire à un cas social tout particulier.

— M. d'Estelan est à son poste, dit-il, mais votre neveu n'a pas besoin de lui en ce moment, puisqu'il dort. D'ailleurs, la femme qui vous a reçu peut le remplacer. Vous désirez sans doute lui parler?

— Il le faut, murmura Souscarrière.

— Voulez-vous que je l'appelle ?

— Vous m'obligeriez infiniment. Je vais l'attendre dans la salle à manger.

' Ce colloque se tenait dans l'antichambre de l'appartement de garçon où Guy de Bautru avait longtemps mené joyeuse vie, et dont son oncle connaissait les détours comme il connaissait le manoir de La Bretôche. ' Cet oncle bien avisé avait choisi pour s'y aboucheravec Louis d'Estelan la pièce la plus éloignée de la chamibre à coucher. 11 ne voulait pas que Guy, s'il venait à se réveiller, entendît et reconnût sa voix, et certes il lui en coûtait de retarder le moment où il pourrait embrasser son cher malade. Mais le docteur avait dit que toute émotion serait funeste, et Souscarrière contenait son impatience.

— Je le verrai tout à Theure, pensait-i], quand d'Estelan m'aura cédé la place.

Il entra dans la salle à manger. La trompe de chasse qui lui avait servi à sonner la retraite de madame Aubijoux pendait à la muraille et lui rappela un passé moins triste que le présent. Que de changements depuis cette matinée où il lançait une fanfare en revenant du bois de Boulogne l fCe jour-là, il croyait à la mort de d'Estelan^

et maintenant d'Eslelan ressuscité veillait au chevet de Bautru mourant.

Ce souvenir revint à l'esprit du colonel, qui ne s'y arrêta qu'un instant. L'entrevue qu'il attendait le préoccupait bien davantage.

Le médecin reparut et lui annonça d'un ton discret que son neveu dormait toujours et que M. d'Estelan allait venir.

Il ajouta que Bautru était décidément hors de danger, qu'il en répondait et que la convalescence ne serait pas très longue.

Souscarrière le remercia chaleureusement pendant qu'il prenait congé, et l'aimable docteur n'était pas encore dans l'escalier, lorsque le mari de Madeleine entra.

Il était très pâle, mais il ne paraissait ni troublé, ni étonné. Evidemment, le médecin l'avait prévenu qu'il allait se trouver en face de l'oncle de Guy.

Et cet oncle était beaucoup plus embarrassé que lui, car il balbutia, pour entrer en matière, quelques phrases banales où ilétait question de service rendu, de gratitude, et pas du tout de l'étrangeté de la situation.

-— Monsieur, lui dit froidement Louis Vallouris, vous ne me devez rien. J'ai fait ce que M. de Bautru aurait fait pour moi si je m'étais trouvé dans son cas et lui dans le mien. Et je vous prie de croire que je n'ai pas prémédité de lui donner des soins ; nous n'étions pas amis, loin de là. Rien ne m'appelait auprès de lui. J'y suis venu pour lui notifier une résolution que j'ai prise.

— Je la connais, interrompit Souscarrière, amplement informé par Marius Guénégaud ; elle vous honore autant que votre dévouement, et je...

— Je ne vous demande pas de l'apprécier. Je me serais même abstenu de vous voir, si je n'étais obligé de vous dire ce que je n'ai pas pu dire à M. de Bautru. Lorsque je

me suis présenté chez lui, il était déjà hors d'état de me comprendre et même de m'entendre.

— Un autre se serait retiré ; tous, vous êtes resté. .

— Je suis resté, parce que j'ai vu M. de Bautru abandonné par ses gens et réduit à un isolement dont il pouvait mourir, faute de soins. Il y avait là une question d'humanité. J'aurais voulu le remettre entre vos mains, mais vous aviez quitté Paris et je ne savais pas où vous étiez allé. Le docteur le lui a demandé et M. de Bautru n'a pas pu ou n'a pas voulu répondre.

Je pensais que votre absence ne se prolongerait pas et j'ai pris le parti d'attendre ici votre retour. Je supposais que vous y viendriez en arrivant et je tenais à vous parler. C'est uniquement pour ce motif que vous m'y avez trouvé. ^

— Vous cherchez à diminuer le mérite de votre conduite. Vous ne m'empêcherez pas de penser et de proclamer qu'elle est héroïque.

— Libre à vous, monsieur. Je ne vous demande pas de me louer; je vous demande seulement de ne pas me soupçonner d'avoir fait un calcul en veillant sob M. de Bautru, d'avoir préparé une espèce de coup de théâtre en le confisquant, pour ainsi dire, alors qu'il m'eût été facile d'avertir M. de Maugars, qui avait beaucoup plus de raisons que moi pour venir à son secours.

Si je ne l'ai pas averti, c'est que j'étais certain qu'il serait venu et qu'il m'eût été extrêmement pénible de me rencontrer avec lui et surtout avec une autre personne...

— Vous vous trompiez, monsieur. Cette autre personne ne serait pas entrée ici... pas plus que mon neveu n*est allé chez«elle, depuis qu'il sait qu'elle n'est pas veuve. Ils ont promis tous les deux de ne jamais se revoir et ils tiendront leur parole. Si M. de Bautru eût été capable d'y manquer, l'occasion était belle, quand il a été atteint d'une maladie dont il pouvait mourir.

Et il n'a pas envoyé prévenir M. de Maugars.

. — Je le sais, monsieur, et je vous crois. Mais je tenais à n'avoir affaire qu*à vous... à vous seul.

Ma première pensée avait été de m'adresser à M. de Bautru ; et le choix que j'avais fait de lui prouve que j'estime son caractère et que je me fie à sa loyauté.

11 me semblait naturel de l'informer de mon projet et de le charger d'en faire part à tous ceux qu'il intéresse.

J'espère qu'à défaut de M. de Bautru, vous voudrez bien m'écouter, et accepter une mission qu'il aurait fidèlement remplie, je n'en doute pas...

— Et que je remplirai aussi bien que lui, mais à regret, je vous le jure. Je connais votre projet, et je n'ai pas qualité pour l'approuver, mais je déclare que vous êtes un noble cœur.

— Alors, demanda d'Estelan sans laisser paraître que cet éloge sincère le touchât, vous savez que je vais retourner au Mexique et m'y fixer?

— Avec M. Aubijoux. Je viens de rencontrer Marius Guénégaud qui me l'a dit.

— J'ai retardé mon départ pour vous attendre, mais je puis vous affirmer maintenant que, dans trois jours, j'aurai quitté Paris.

Assurez celle qui porte mon nom qu'elle n'a plus rien à craindre de moi. J'aurais voulu pouvoir lui rendre la liberté, la délivrer d'un lien qui lui pèse, mais elle sait que la loi s'y oppose et elle ne m'imputera pas un malheur dont je supporterai ma part. Nous vivrons loin l'un de l'autre, et sans communications d'aucune sorte. La nQort de l'un de nous deux mettra fin à ce triste compromis.

Je souhaite que ce soit la mienne et qu'elle ne se fasse pas attendre.

Adieu, monsieur. Nous ne nous reverrons plus.

Louis d'Estelan, ayant dit, se préparait à sortir. Souscarrière l'arrêta d'un geste.

— Vous ne laimez donc plus? dit-il d'une voix émue.

— Que vous importe de le savoir? demanda froidement le mari de Madeleine.

— Je comprends, s'écria le colonel, oui... je comprends toute la grandeur du sacrifice que vous vous imposez... et je vous admire autant que je vous plains. Tous auriez pu être heureux... nous aurions pu être amis... Maudit soit l'homme qui vous a séparé de Madeleine par ses indignes manœuvres, et qui nous a désunis, vous et moi.

— Il va mourir, murmura d'Ëstelan. Je lui pardonne.

— Vous êtes plus généreux que moi... Mais enfin Dieu Ta puni et je puis bien oublier ses crimes.

Ce que je n'oublierai jamais, monsieur, c'est ce qoe vous faites en vous condamnant à l'exil. J'espère que vous ne vous souviendrez pas de moi comme on se souvient d'un ennemi, et je vous prie de me permettre de vous serrer la main.

D'Ëstelan tressaillit, mais il ne refusa pas, et l'étreinte fut cordiale de part et d'autre.

Souscarrière l'aurait volontiers embrassé, et il lui ea coûta de le laisser sortir sans dire tout ce qu'il pensait, «ans protester encore de la sympathie qu'il lui inspirait, sans le remercier encore d'avoir sauvé Guy.

— Gredin de Frédoc! dit-il entre ses dents.

Et il se précipita dans la chambre où son neveu était couché.

Le pauvre garçon dormait d'un sommeil assez calme, et la garde-malade fit signe à l'oncle de ne pas le réveiller.

Cet oncle qui était entré comme un ouragan s'approcba du lit sur la pointe du pied, et les larmes lui vinrent aux yeux quand il vit le visage de Bautru couvert de croûtes grisâtres qui formaient comme on masque et qui l'empêchaient d'ouvrir les yeux.

Il eut bien de la peine à se retenir de l'appeler et même

de se jeter sur lui pour lui donner une chaude accolade.

La grosse femme s'interposa judicieusement et se permit même de le tirer par la manche pour l'emmener dans le saloB. .

Souscarrière ne fit pas de résistance. Il se rappelait les prescriptions du docteur et il comprenait que ce n'était pas le moment de déranger le malade par des caresses, encore moins par des questions.

— Ah! ça, dit-il, dès que l'infirmière eut refermé la porte, vous m'en répondez maintenant.

-r*; Sur ma tète, monsieur, répliqua-t-elle d'un air solennel. A condition, bien entendu, que vous ne me renverrez pas, car si je n'étais plus là...

— Vous resterez jasqu'à ce qu'il soit sur pied et même encore après, si le cœur vous en dit. ... et je payerai double.

— Monsieur est bien bon... Alors, l'autre ne reviendra pas?...

— Quel autre?

-^ Ce jeune homme... son ami... qui le soignait.

— Non. Je suis là. Nous n'aurons pas besoin de lui. -— Tant mieux; parce que, voyez-vous, j'ai dans l'idée

que cet ami-là ne lui plaisait pas. Dès le premier jour qu'il est venu, le malade n'avait déjà plus sa tête à lui, et pourtant il le regardait si drôlement..., on aurait dit qu'il lui f2[isait les gros yeux...

— Il ne les lui fera plus, interrompit Souscarrière, qui n'avait pas de temps à perdre en bavardages. Maintenant, écoutez la consigne. Je m'en vais, mais je reviendrai bientôt. Si mon neveu se réveille, vous lui direz tout dou« cernent que je suis arrivé à Paris. Cela le préparera à me voir.

— Monsieur peut être tranquille. Tout ira bien. Je peux même lui promettre que le jeune homme ne sera pas marqué. Ça serait dommage... un si joli garçon... mais

j'ai une manière à moi... on perce chaque bouton avec une aiguille, et ensuite...

— Ensuite, faites-moi le plaisir, la mère, d^aller reprendre votre faction. Je serai là dans une heure ou deux, et je vous relèverai de garde.

Sur cette déclaration, Souscarrière tourna les talons et descendit Tescalier vivement.

Une fois dans la rue, il mit le cap sur la place de la Trinité, et il y arriva plus vite que ne Taurait fait un cheval de fiacre. ^

— Quelle nouvelle! quelle nouvelle! murmurait-il, en franchissant la porte cochère de la maison du comte.

Maugars va être ravi; Madeleine va être contente... elle ne peut pas ne pas l'être... et pourtant, M. d'Ëstelanvaut bien qu'on le regrette. Elle aurait eu en sa personne un mari comme on n'en voit guère... et si elle devenait veuve, elle n'en retrouverait pas un pareil. Enfin!... c'était écrit.

Gredia de Frédoc ! voilà un refrain qui esten situation.

Souscarrière ne prit pas la peine de demander au domestique qui vint lui ouvrir si M. de Maugars était visible. Il entra dans l'appartement comme il serait entré dans sa chambre du Grand«Hôtel, et il brocha à travers toutes les pièces, comme un sanglier lancé, poussant les portes à coups de poing et les refermant avec fracas.

Il fiait par trouver son ami fumant un cigare à la fenêtre du salon, cette même fenêtre que Louis Yallouris avait franchie pour échapper au commissaire.

— Victoire ! lui cria-t-il : d'Estelan abandonne la partie! d*£stelan s'en va au Mexique et n'en reviendra jamais! Nous sommes débarrassés de lui. Madeleine est libre... Il est vrai qu'elle n'est pas veuve, mais...

— Explique-toi plus clairement, dit le comte, très ému. Et d'abord, d'où viens-tu?

— De la Brelêche, parbleu !

— Quand es-tu donc arrivé?

— Ce malin à quatre heures trente.

— Et c'est maintenant seulement que... ^

— Ma foi ! mon cher, j'avais très envie de te voir, nrais j'étais encore phis pressé de voir mon neveu... et j'ai commencé par lui.

Bien m'en a pris d'ailleurs, car...

Souscarrière n'acheva pas sa phrase. Madeleine venait d'entrebâiller la porte, et voyant que c'était l'oncle de Bautru qui causait avec son père, elle courut à lui.

— Tu arrives bien, lui dit le colonel, en l'embrassant sur les deux joues. J'apporte des nouvelles, de grosses nouvelles, que j'étais en train de donnera ton père, et qui t'intéressent tout particulièrement.

— Un nouveau malheur, peut-être? murmura la jeune femme.

— Pas le moins du monde. Mes nouvelles sont excellentes... c'est-à-dire, non.., pas toutes, car Guy est malade.

— Ah! mon Dieu!... et nous ne le savions pas !

— C'est la faute de cet animal-là. Figure-toi qu'il a été pris le lendemain de mon départ et qu'il ne m'a pas écrit... probablement pour ne pas m'effrayer. Pour vous, mes amis, c'est autre chose. Il pensait que vous alliez accourir chez lui, et il avait promis de ne pas revoir Madeleine ; il a mieux aimé rester seul comme un chien que de manquer à sa parole.

Âh ! je lui dirai ce que je pense de sa conduite... je le lui dirai, dès qu'il sera çn état de m'entendre.

— Quoi I il est donc...

— Absorbé, accablé, incapable de soutenir une conversation. Le médecin appelle ça un état comateux. Le fait est qu'il dort jour et nuit et que je n'ai pas voulu le réveiller.

— Enfin, qu'est-ce qu'il a? demanda M. de Maugars.

430 l'éouipage du diable

— La petite vérole, mon cher.

Oh! rassure-toi, Madeleine, il n'en mourra pas. Le docteur m'en répond. Et j'espère même qu'il ne sera pas marqué au visage. J'en suis ravi, car je tiens à ce que mon neveu soit un joli soldat.

— Mais il a été en danger, murmura Madeleine, et il nous l'a caché. C'est mal.

— Je viens de te dire pourquoi il s'est privé de vous voir. Mais je n'approuve pas du tout sa discrétion. Il n'y a pas de serment qui tienne dans un cas comme le sien. Il a failli mourir et il serait mort très probablement, s'il eût été moins bien soigné.

— Par qui? Par des gens à gages... alors qu'il pouvait nous avoir près de lui?

— En fait de gens à gages, j'ai trouvé rue Auber une garde-malade. Son valet de chambre a pris peur dès le premier jour. Il s'est sauvé et il court encore. Le portier se préparait à faire transporter Guy dans une maison de santé, sous prétexte que ses autres locataires redoutent les maladies contagieuses.

— Et il ne s'est pas trouvé là un ami pour le défendre.., pour veiller sur lui?

— Les amis de mon cher neveu sont tous des messieurs qui ne fréquentent que les camarades bien portants.

— Et cependant, il n'était pas seul?

— Non. Il s'est trouvé quelqu'un qui ne l'a pas quitté depuis le premier jour, quelqu'un qui n'avait de sa vie mis les pieds chez lui avant ce jour-là, et que je ne m'attendais guère à y rencontrer.

— Qui donc?

— Devine. Ou plutôt, non, j'aime mieux te le nonomer, car tu ne devinerais jamais.

C'est M. d'Estelan, ton mari.

— Lui?

— Oui, mes amis, lui-même.

— Que venait-il donc faire chez ton neveu? demanda M. de Maugars.

— Mon cher, prépare-toi à tomher des nues, car ce que je vais te raconter est prodigieux.

M. d'Estelan a pris, comme je te le disais lorsque Madeleine est entrée, la résolution de quitter la France pour toujours. Il renonce volontairement à faire valoir ses droits sur sa femme et il regrette de ne pas pouvoir lui rendre sa liberté pleine et entière en rompant son mariage.

C'est d'autant plus généreux de sa part que ses sentiments pour elle n'ont pas changé. 11 l'aime encore et il ne se consolera jamais de la perdre.

En un mot, il se sacrifie et il s'en remet à elle du soin de garder intact son honneur de femme, pendant qu'il ira chercher la mort au Mexique.

C'est de la chevalerie toute pure, et j'avoue que j'adn[iire sincèrement ce brave garçon,., que je ne chérissais guère lorsque je suis parti pour l'Anjou.

Qu'en dis-tu, Maugars ?

— Je dis... je dis que tout cela ne m'explique pas comment tu l'as trouvé chez ton neveu.

— Voilà. C'est encore plus beau et plus extraordinaire. D'Estelan avait à te notifier sa décision, qu'il a mûrie

longuement et qui l'honore beaucoup. Pour des raisons que tu comprends, il ne voulait voir ni toi, ni ta fille... et il ne voulait pas non plus vous écrire. Il a cru que son rival était un galant homme dans toute la force du terme, et certes il ne se trompait pas.

— Quoi! il voulait s'adresser à ton neveu pour...

. — Parfaitement. L'idée est originale, mais elle ne manque pas de grandeur. Il s'est dit que Guy se chargerait de TOUS apprendre son départ héroïque et il est allé droit rue Auber.

Le hasard a fait qu'il y est arrivé juste au moment oh

ce pauvre Guy venait de s'aliter. Tout était en désarroi dans son entresol. Le portier a pris M. d'Ëstelan pour un ami du malade et il s'est empressé de l'introduire auprès de lui.

Et c'est alors que ce brave garçon, qui a souffert tant d'injustices, a montré ce qu'il valait. Croiriez-vous qu'il s'est établi en permanence chez mon neveu, qu'ill'a veillé la nuit, soigné avec un dévouement qui ne s'est pas démenti une minute. Il a été lui-même chercher le médecin, et ce médecin vient de me déclarer que, si on ne l'avait pas appelé à temps, Guy ne se serait pas relevé.

Ne pleure pas, Madeleine. Il est sauvé maintenant... grâce à M. d'Ëstelan.

Madeleine essuya ses larmes, sans répondre. Elle était dans un état d'émotion indicible.

— C'est très beau, dit M. de Maugars sans aucun enthousiasme ; trop beau même, car ce n'est pas naturel. Mais enfin, je suppose que M. d'Ëstelan s'est décidé à quitter la maison de ton neveu.

— Oui, après m'avoir expliqué ses intentions en me priant de vous les faire connaître. Et je n'ai pas perdu de temps, comme tu vois.

M. d'Ëstelan est retourné à son domicile de la rue de

Rome.

— Comment, c'est là quïl demeure encore ? s'écria le comte.

— Mon Dieul oui. Je le cherchais partout et il habitait tout près de toi. Mais il n'y restera pas longtemps ; il va partir.

— Quand? demanda vivement Madeleine..

— Dans trois jours, à ce qu'il m'a dit. Et c'est la vérité, car j'ai rencontré un homme qu'il emmène au Mexique et qui m'a dit la même chose. D'ailleurs, M. d'Ëstelan est incapable de mentir.

Et je vous annonce que je me propose de me présenter

l'équipage du diable A33

chez lui, pas plus tard que demain, pour lui dire encore une fois tout ce que je pense de sa conduite et pour le remercier mieux que je n'ai pu le faire pendant la courte entrevue que nous venons d'avoir ensemble.

Tu m'approuves, n'est-ce pas, Madeleine?

— De tout mon cœur, répondit-elle, d'une voix étouffée.

— J'en étais sûr. Et je suis sûr aussi que tu me permettras de lui dire que tu es touchée de tant d'abnégation. Tu ne l'aimes pas, tu ne peux pas l'ain^r, mais, en vériVé, il était digne de toi, et sans la fatalité qui...

Tu. nous quittes? Où vas-tu donc?

— Pèirdonnez-moi de me retirer.. • Je suis si troublée... — ^ Ya^t mon enfant, dit M. de Maugars. Aussi bien, j'ai

à causeï^ sérieusement avec Souscarrière.

Madeleine était pâle, mais ses yeux brillaient d'un éclat singuÛer. Elle tendit son front à M. de Maugars qui y mit un baiser, et elle sortit lentement du salon,

-f^ Pauvre petite! murmura Souscarrière, la générosité dite d'Estelan ne lui rendra pas le bonheur qu'elle a perdu.

— Tu as assez célébré la générosité de cet homme, dit le comte avec humeur.

— Elle mérite qu'on la loue. Est-ce que tu la contestes ?

— Je crois qu'elle cache un calcul.

— Quel calcul?

— Gomment I ne vois-tu pas que ce d'Estelan savait bien qu'en soignant ton neveu il ne perdrait pas son temps ?J1 ne m'est pas prouvé qu'il ait l'intention de partir. Je suis même très persuadé qu'il ne partira qu'en désespoir de cause, quand il aura épuisé tous les moyens de reconquérir Madeleine qui lui échappe.

— Le plus simple et le plus efficace était à sa disposition et il a eu la délicatesse de ne pas en user.

— Tu veux dire qu'il n'a pas fait prendre sa femme par

434 L ÉQUIPAGE DU DUBLE

les gendarmes? Le beau mérite! Il savait bien que la violence ne lui aurait servi à rien qu'à le faire dA^f^^^tnr p Madeleine. Il savait bien aussi que nous Taurion - i . ? contre ses entreprises.

Il a trouvé plus habile d'essayer de la touch .. < résignation et par un acte de dévouement.

— Mon cher, tu es injuste. Si on allait recho! \ sentiments qui font agir les hommes, on découd ita jours qu'un intérêt les a poussés à se bien condu :; * . aurait plus de belles actions.

Et quand cela serait ? quand d'Ëstelan n*^^ * perdu tout espoir de ramener à lui sa femme? M . n'aurais pas le courage de Ten blimer.

— Il n*y réussira pas. Mais il a pris ses préeauti

le cas où il serait obligé d'y renoncer. Il se défie . < '. > de ton neveu. U ne croit pas au serment qu'ils on ^ < . c ne pas se revoir; mais il croit àThonnêteté de C-K^y <'»- Bautru. En s'adressant àlui et surtout en lui don .u> { soins» il Ta placé dans une situation qui ne lu. ^^ plus de songer à Madeleine.

*- D* accord ; mais c'est de bonne guerre, et . nous serions mal fondés à le luireprocher. Je pei ."^ q': leurs que tu te trompes et que d'Ëstelan ne l'a -^^^^ 1»^^ exprès. Quand il s'est présenté chez Guy, il ne savait pas qu'il le trouverait gravement malade et abandonné par tout le monde.

Au surplus, peu nous importe ce qu'il avait projeté. Il suffit qu'il parte, et je te réponds qu'il va partir. J'en conclus que, toi, tu peux fort bien rester. Pourquoi irais-ta t'enfouir à la Louisiane avec Madeleine, quand son mari aura passé les mers? Guy s'en ira en Afrique dès qu'il sera guéri. Rien ne t'oblige à quitter Paris.

— Tu oublies M. Frédoc? dit amèrement le comte.

— Frédoc, il se meurt I

— Que dis-tu?

l'équipase du diable 433

— Oui, mon ami : il se meurt de la petite vérole. Le médecin qui soigne Guy vient de m'apprendre cette nouvelle... qui ne m'afQigepas trop. Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il a pris cette peste à la même source que mon neveu. Ils ont fait tous les deux la sottise d'aller voir An* tonia qui l'avait attrapée je ne sais où, et qui se meurt aussi, dit-on.

— Antonia! la maîtresse de ce coquin de Prunevaux? Bautru est allé chez cette fille ?

— Il a eu tort et il en est bien puni. Elle lui avait écrit qu^elle voulait lui parlei^ du notaire. Il a cru qu'il s'agissait d'un remboursement, et il s'est rendu à l'invitation, par sollicitude pour tes intérêts. Figure-toi que cette Cigale avait imaginé de te laisser par testament tout ce qu'elle possède! Guy l'a détournée de ce projet ridicule.

— Je lui en sais gré et je n'ai pas besoin de te dire que je n'aurais pas accepté une restitution de ce genre. Mais je suis ruiné à fond et je ne puis plus habiter Paris.

— Eh! bien, tu habiteras La Bretèche. C'était convenu. Nous reviendrons à ce premier arrangement, qui vaut mieux que tous les autres.

Il y eut un silence. M. de Maugars réfléchissait.

— J'ai aussi une nouvelle à t'annoncer, dit-il brusquement. Aurore est morte.

— La nourrice de Madeleine? Est-ce qu'elle aurait pris la maladie de Frédoc ?

— Non. Elle est morte presque subitement, dans des douleurs atroces. Elle m'a fait appeler. J'y suis allé... mais je suis arrivé trop tard.

— C'est singulier, murmura Souscarrière. On dirait que Dieu frappe tous ceux qui t'ont fait du mal. Il est vrai qu'il a frappé aussi mon neveu... mais mon neveu s'en tirera. Tu penses bien que maintenant, je vais me mettre de planton auprès de son lit... et tu m'excuseras de ne pas déjeuner avec toi. Je retourne rueAuber.

Le comte ne chercha point à retenir son ami, et Souscarrière, après lui avoir serré la main plus fort que de coutume, s* en alla, comme il était venu, au pas de course.

Au bas de Vescalier, en mettant le pied dans le vestibule, il aperçut une femme qui passait la porte cochère pour sortir et qu'il reconnut à sa tournure.

C'était Madeleine.

Elle ne se retourna point et elle ne vit pas qu*il ét^it derrière elle.

— Du diable si je me serais douté que la fantaisie lui prendrait d'aller se promener ce matin, dit-il entre ses dents.

Et ce qu'il y a de plus singulier encore, c'est qu'elle a quitté ses habits de deuil.

— Où va-t-elle?se demandait Souscarrière, en voyant Madeleine tourner à gauche, après avoir passé la porte cochère. Et quelle idée la pousse à sortir, au lieu de tenir compagnie à ce pauvre Maugars qui est tout désorienté ?

Elle marchait vite et elle avait déjà une jolie avance quand il déboucha sur le trottoir de la place de la Trinité. Elle filait le long de la rue Saint-Lazare, en rasant les maisons.

— C'est probablement la première fois de sa vie qu'elle court dans Paris toute seule, murmura Toncle de Bautru ; et je croîs que je ferai bien de la suivre de loin, car il pourrait lui arriver des aventures qu'assurément elle ne prévoit pas. Elle est Jolie comme un cœur, et avec son inexpérience...

Il la suivit, en manœuvrant de son mieux pour éviter d'être aperçu, au cas où elle viendrait à se retourner. Mais elle n'y songeait guère. Elle allait droit devant elle, comme une femme qui sait parfaitement où elle va; elle ne regardait pas les passants qui la croisaient, et elle s'occupait encore moins de ce qui se passait derrière elle.

— Elle est pressée, pensait le colonel, tout en ayant

isoin de garder sa distance, très pressée, ma foi I Car elle n*a pas mis vingt minutes à changer de toilette. Tout à rheure, quand elle est sortie du salon, elle était en grand deuil de la tête aux pieds et la voilà habillée comme une élégante qui va visiter les magasins à la mode. C'est fort extraordinaire.

Pas plus extraordinaire, après tout, que Tidée qu'elle avait de porter des robes de laine noire, quoiqu'elle sût fort bien qu'elle n'était pas veuve. Elle Test presque maintenant, puisque d'Ëstelan part et ne reviendra jamais. Et c'est le moment qu'elle choisit pour arborer des nuances gaies ! Encore, si elle était coquette, je m'expliquerais le changement... ou si elle était femme à profiter de sa liberté poqr s'émanciper. Mais elle est honnête jusqu'au bout des ongles. Elle ne fêterait pas le départ de son mari, comme on a fêté la libération du territoire, et elle ne pense guère à faire des conquêtes.

Ma parole d'honneur, je n'y comprends rien.

Madeleine marchait toujours. Plus d'un flâneur s'arrêtait après qu'elle était passée et restait planté sur ses jambes à admirer sa taille charmante. Quelques-uns môme faisaient mine de la suivre, mais ils y renonçaient vite, découragés par son air et par son allure.

Il n'y a pas moyen de confondre une femme qui n'a que d'innocentes intentions avec une femme qui cherche des rencontres. Les vieux Parisiens ne s'y trompent jamais et ils ne s'amusent pas à perdre leur temps à des pourchas inutiles.

Cependant, les malotrus ne sont pas rares et Souscarrières était médiocrement rassuré sur les incidents que pourrait amener la bizarre promenade de sa chère Madeleine.

' — Si je l'abordais, tout simplement? se disait-il. Car •enfin, c'est ridicule ce que je fais là. Je trotte derrière «lie, comme un vieux galantin qui se prépare à accoster

438 l'équipage du diablb

une modiste en rupture d*atelier. Si Madeleine m'apercevait, elle se fâcherait, et elle aurait bien raison. Je ferais beaucoup mieux de la rejoindre et de lui demander où elle va.

Et le bon colonel se mit à allonger le pas.

Mais il le ralentit bientôt ; à la troisième enjambée, il avait déjà eu ]e temps de réfléchir, et il pensait :

--* Décidément, non, je n'ai pas le droit de me mêler de ses affaires, et elle aurait le droit, elle, de ne pas me répondre. Je ne suis pas son père, après tout ; et elle n'a pas de comptes à me rendre^ D'ailleurs, Madeleine n*est plus une petite fille. Elle est mariée. Elle peut bien circuler dans les rues sans gouvernante, et trouver mauvab que je la surveille. J'ai envie de tourner bride et de ne plus m'occuper d'elle... d'autant qu'il me tarde de revoir mon neveu. Depuis que M. d'Estelan l'a quitté, il est seul avec sa garde-malade et cette mercenaire ne m'inspire qu'une confiance modérée.

Souscarrière s'arrêta, et il allait revenir sur ses pas, lorsqu'il vit la jeune femme obliquer à gauche et entrer dans la rue Caumarlin.

>— Tiens 1 tiens! se dit-il; lùais je n'ai pas besoin de changer de direction pour aller chez Guy. La rue Gaomartin aboutit à la rue Auber... elle tombe juste en face de la maison oii il demeure. Autant ce cbemin*li qu'un autre.

Et il se remit en marche.

Lorsqu'il eut dépassé l'angle qui lui cachait Madeleine, il la revit, filant toujours tout droit, et il murmura en se frappant le front.

— J'y suis, parbleu 1 Elle va faire une visite à notre malade. Où diable avais-je l'esprit pour ne pas avoir deviné ça? Elle m'a entendu parler du danger qu'il a couru... et elle veut lui témoigner sa sympathie. C'est tout naturel* ^t pourtant... elle aurait mieux fait^e me d^oîander de

Vj accompagner. C'eût été plus correct. Mais, bah I quand on aime et qu'on a ringt ans, on n*y regarde pas de si près.

Et d'ailleurs, c'est une visite qui ne la compromettra pas. La vieille infirmière ne la laissera pas approcher ,de mon neveu et, alors môme que Madeleine le verrait, le pauvre garçon n'est pas en état de lui dire des dou«ceurs.

Souscarrière arpentait le trottoir en se tenant à luimême ce langage rassurant, et Madeleine continuait à avancer, sans se douter que son vieil ami la surveillait.

Elle avait déjà passé la rue Joubert et la rue de Provence. Elle atteignit le boulevard Haussmann et elle ne s'y arrêta point.

Pour Toncle, plus de doute. Elle allait chez Bautru.

Et il ne se trompait pas, car, cinq minutes après, il la vit traverser la rue Auber et se diriger vers une porte qu'il connaissait bien.

Il eut là un instant d'hésitation. Il avait bien envie d'entrer avec elle, mais il pensa qu'en l'abordant sous le vestibule ou dans l'escalier, il Teifaroucherait. Mieux valait attendre qu'elle montât et arriver à l'entresol pendant qu'elle parlementerait avec la garde-malade. Il était tout naturel qu'il vînt retrouver son neveu. Madeleine ne s'étonnerait pas de le rencontrer là et il ne serait pas obligé de loi avouer qu'il l'avait suivie.

11 se proposait même de profiter de Toccasion pour lui faire un peu de morale paternelle et pour l'engager à rentrer chez elle sans exiger qu'il la conduisît auprès da lit d'un malade qui ne reconnaissait personne.

Il prit donc position sur le trottoir, afin de ne pas la perdre de vue.

La jeune femme s'arrêta devant la loge, le portier se montra et elle lui remit une lettre.

— Bon! se dit Souscarrière, elle est plus raisonnable que je ne pensais. Elle se contente de lui écrire... Des

adieux probablement. C'est bien ! c'est très bien ! Son mari lui-même n'y pourrait trouver à redire.

Et moi qui m'imaginais qu'elle s'était faite belle pour sa dernière entrevue avec mon neveu! Non, non, ma petite Madeleine n'a pas de ces coquetteries-là. Elle n'est pas de ces femmes qui cherchent à laisser des regrets à l'amoureux qu'elles quittent.

Guy la regrettera bien assez quand il lira le message qu'elle lui apporte. Un message pour prendre congé, c'est de l'huile sur le feu.

Ces réflexions avaient fait oublier à l'oncle que Madeleine allait évidemment sortir, après un court colloque avec le concierge, et, avant qu'il eût eu le temps de se dérober, il fut pris en flagrant délit d'espionnage.

Madeleine le vit et vint à lui.

Il n'avait plus de motif pour l'éviter et il lui épargna la moitié du chemin.

— Vous m'avez donc suivie? lui demanda-t-elle en rougissant un peu.

— Mon Dieu I oui ; depuis la place de la Trinité, répondit gaiement l'oncle. J'ai eu cette indiscrétion.

— Ohl je ne vous en veux pas... et je n'ai rien à vous cacher.

— Non, puisque tu es sortie pour donner de tes nouvelles à mon neveu. Tu aurais pu m'en charger et tu n'aurais pas mal fait d'avertir Maugars. Mais n'importe I Je me suis douté du reste que tu allais rue Auber et je n'y ai pas mis obstacle. Si je me suis permis de marcher sur tes traces, à distance respectueuse, c'est en qualité de garde-du-corps. Une jeune et jolie femme, qui sort seule, s'expose à être abordée par un insolent. Je me tenais à portée de te secourir.

— Je vous en remercie, mon ami, et je vous jure que j'aurais été plus rassurée, si j'avais su que vous étiez là... car j'ai eu un peu peur, je l'avoue.

— Alors, tu vas me permettre de t'escorter encore au retour. Seulement, cette fois tu me donneras le bras.

Madeleine eut un mouvement de surprise et d'hésita- 4ion, mais, après un court silence, elle répondit :

— Je serais heureuse d'avoir avec moi un protecteur -comme vous; seulement...

— Quoi donc? As-tu peur que je ne te compromette? dit en riant le colonel.

— Non, mais... c'est que... je ne rentre pas à la mai- 8Qn.

— Où vas-tu donc?

— Vous le verrez, mon ami, si vous me faites la grâce de m'accompagner.

— Un mystère? Très bien. Je ne m'en effraye pas. Tu ne peux avoir que des mystères convenables. Mais tu piques ma curiosité et je te préviens que je ne te lâcherai pas en route. Je veux le mot de l'énigme.

— Vous l'aurez tout à l'heure.

— Alors, nous n'allons pas loin?

— Nous serons arrivés dans un quart d'heure.

— C'est parfait. Passe ton bras sous le mien et en route... pour une destination inconnue. Je me laisse •conduire, attendu que je ne sais pas où tu me mènes.

' Madeleine, appuyée sur le robuste bras du colonel, remonta la rue Auber jusqu'au carrefour qu'elle forme avec la rue Tronchet et prit la rue du Havre.

Souscarrière n'avait pas la plus légère idée de l'endroit -où finirait cette course, mais il n'était pas inquiet. Il croyait à une enfantine fantaisie de la jeune femme.

— Sais-tu, ma chère Madeleine, lui dit-il en se rengorgeant, sais-tu que j'ai vraiment l'air d'être en bonne fortune? Tous les gens qui passent t'admirent, et je crois bien -qu'ils se moquent de moi. Ils n'ont pas tort. Un troupier ^gris-pommelé ne devrait jamais se produire en public AUX côtés d'une fleur de jeunesse et de beauté... Je net'"'

4^ l'équipa6e du mABte

jamais vae si jolie... et pour mieux coutraster avec ton vieil ami, qui s'habille à la mode de la Bretêche, tu as choisi une toilette ravissante.

— C'est celle que je portais le jour de mon mariage^ murmura Madeleine.

— Gomment ça? Tu ne la portais pas à Téglise, je suppose?

— Non... je Tai mise après... et je ne Tai pas portâe longtemps.

— En effet... le soir même, tu as pris le deuil... que tu viens de quitter. Vilain souvenir. Parions d'autre chose, veux-tu ? Je ne t'ai pas encore dit que Maugars s'entête à vouloir partir pour la Louisiane. C'est absurde, puisque personne ne menace plus son repos, et j'espère bien que tu m'aideras à lui 6ter cette idée-là.

— l'y ferai tous mes efforts, mais moi, quoi qu'il arrive, je ne reverrai pas le pays oii j'ai passé mon enfance.

— A la bonne heure! tu es de mon parti, et nous aurons le dessus, car Maugars ne voudra pas se séparer de toi. Je vous enlèverai tous les deux et je vous internerai à La Bretêche.

Tiens I nous voilà arrivés au bas de la rue du Rocher. Nous devons approcher de ton mystère.

-» Oui, murmura Madeleine, qui paraissait plus soucieuse qu'au moment où Souscarrière l'avait abordée.

La conversation tomba tout à coup.

Souscarrière venait d'être pris d'un soupçon, en reconnaissant l'entrée de cette voie montueuse, qu'il avait suivie un jour où une grosse femme marchait devant lui, une grosse femme qui portait un melon et qui Tavait conduit rue de la Bienfaisance.

— Est-ce que par hasard Madeleine irait de ce pas cheit son vrai père? se demandait-il. Elle vient de me dire qu'elle ne reverrait jamais la Louisiane. Serait-ce qu'elle

l'éqdipagb dd diable 443

a l'intention de vivre près de M. Frédoc? Gela ne l'engagerait pas beaucoup puisqu'il se meurt, à ce que pr6« tend Maugars. Et qui sait si elle ne s*est pas mis en tète d'aller lai fermer les yeux?

Je ne verrais pas grand inconvénient à ce qu'elle adouctt ses derniers moments... à condition pourtant q^'il n'en réchappera pas, car s'il s'en tirait, il voudrût la garder et elle n'aurait peut-être pas l'énergie de se dérober à la tendresse de ce père coupable. Serait-ce l'ap^ proche de cette entrevue in extremis qui l'attriste?... Je lis dans ses yeux qu'elle est inquiète... Mais non, au fait, ce n'est pas cela. Elle ignore que Frédoc est malade, puisque je viens d'apprendre cette nouvelle à Maugars, qui n'a pas vu Madeleine depuis qu'il la. sait.

A ce moment, la jeune femme, laissant à gauche la rue da Rocher, fit prendre à l'onde de Bautru un chemin presque aussi escarpé, mais plus rapproché du chemin de fer.

Souscarrière ne songea point à regarder la plaque où était inscrit le nom de cette autre rue. Peu loi importait que Madeleine allât ici ou là, pourvu qu elle n'allât pas chez Frédoc.

Il observa pourtant que son doux visage s'assombrissait de plus en plus.

On eût dit qu'elle marchait au supplice et que cette côte était son calvaire.

— Ma chère enfant, dit le colonel, qui sentait le bras de Madeleine trembler sous le sien, tu me parais fatiguée... et même quelque chose de plus. Je ne sais pas où tu vas, mais je sais que si nous continuons à grimper dans cette direction, nous finirons par aboutir aux fortifications, et tu n'es certainement pas de force à fournir une si longue étape. Si tu remettais ta course à un autre jour?

— Non, répondit-elle avec effort. Je n'ai déjà que trop tardé.

444 l'équipage du duble

— C'est donc bien sérieux? Que viens-tu faire dans ce quartier perdu ?

— Mon devoir.

— Ton devoir I voilà un bien gros mot. Mais ta l'as toujours fait ton devoir. Tu t'es toujours sacrifiée pour les autres. Tu as un cœur d'or. Voyons, Madeleine, aie confiance en moi. J'ai fait ce que tu as voulu en te conduisant jusqu'ici. Dis-moi ce que' tu veux faire, avaut que nous n'arrivions. Si je juge que c'est une folie, je te donnerai un bon conseil.

— Nous sommes arrivés.

— Vraiment? où sommes-nous donc ici? dit le colonel en cherchant des yeux une indication. Ah ! rue de Rome. Mais c'est là que..,

— Voici la maison où je vais.

— Comment celle-ci? N° 99... quoi! tu vas chez d'Estelan ?

— Je rentre chez moi. Je suis mariée et le domicile de mon mari est le mien, dit Madeleine d'un ton ferme.

— Mais tu n'y penses pas I s'écria Souscarrière, Comment ! ton mari te rend ta liberté et tu viens reprendre volontairement une chaîne qu'il a brisée? C'est de la folie I

— Non, murmura Madeleine, c'est mon devoir, je vous l'ai déjà dit.

— Ton devoir I ton devoir I Je comprendrais cela si d'Estelan exigeait ta soumission ; mais il a renoncé à toi.

— Je le sais.

— Eh I bien, alors?

— Moi, je n'ai pas renoncé à lui.

— Et tu veux le forcer à te recevoir ? Allons I allons I ma chère enfant, tu n'as pas suffisamment réfléchi avant de faire ce coup de tête... et il est fort heureux que je me trouve là pour t'arrôter à temps.

— Ma résolution est prise. Elle Tétait déjà quand je ^ous ai revu après huit jours d'absence. Et je l'aurais exé-

cutée, si j'avais su où était mon mari. Vous me Tavez ap-; pris, je suis partie.

— Il ne te recevra pas. II... je vais être grossier, mais il faut bien que je t'éclaire sur ta situation... il ne veut pas de toi.

— Vous m'avez dit qu'il m'aimait encore.

— Oui. Mais il espère bien se guérir de cet amour-là, et c'est pour t'oublier qu'il s'en va au Mexique avec M. Aubijoux... et avec Mme Aubijoux, ajouta l'oncle de; Bautru, en appuyant sur le mot «madame».

Il lui était venu une mauvaise pensée, à cet oncle trop dévoué aux intérêts de son neveu. .

Il lui déplaisait, pour plus d'une raison, que MadeleiQerentrât, de son plein gré, sous l'autorité maritale, et il se disait qu'en éveillant chez elle un sentiment de défiance jalouse, il réussirait peut-être à la faire changer d'avis.

Mais il avait affaire à une nature droite,et il connaissait mal les jeunes filles.

A cet âge, si rapproché de l'enfance, oîi son cœur commence à parler, une femme raisonne peu et se trompe souvent, mais elle se trompe toujours de bonne foi. Elle ignore les calculs prudents et elle ne s'accommode ni des compromissions, ni des demi-mesures. Les impressions qu'elle reçoit influent directement sur ses actes. Elle agit comme elle sent.

Madeleine, que sa première inclination entraînait vers Guy de Bautru, s'était autrefois attachée à Louis d'Ëstelan parce qu'elle avait cru que Guy de Bautru s'éloignait d'elle. 11 y avait eu là un malentendu.

Plus tard, croyant être veuve, elle était révenue à Guy, tout aussi sincèrement.

Maii^ depuis les derniers événements, depuis qu'elle connaissait enfin la vérité, depuis qu'elle savait tout ce que son mari avait souffert, et souffert injustement, elle avait fait un retour sur elle-même. Elle se reprochait de l'avoir

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oublié trop vite et elle ne s'était pas mise do parti de ceux qui le repoussaient après sa résurrection. Elle trouvait que M. de Maugars et son ami Souscarrière auraient dû mieux accueillir un homme qu'ils avaient durement traité, et si elle eût été maîtresse de ses actions, peut-être que d'Eïstelan n'aurait pas eu besoin de la réclamer pour qu'elle le suivit.

Tout l'y conviait. Le devoir, d'abord, le devoir dont elle avait le sentiment profond ; puis, l'horreur des situa* tiens fausses,- et il n'en existe pas de plus fausse que celle qu'on voulait lui créer, en la poussant à fuir avec le comte de Maugars. Vivre séparée tout à la fois de son mari et de Bautru qu'elle avait aimé ; en être réduite à souhaiter la mort de ce malheureux d'Esteian qui l'adorait : cet av^ùrlà n'était vraiment pas fait pour la tenter.

Mais Madeleine n'était pas libre. Elle croyait encore être la fille de M. de Maugars, et la reconnaissance rattachait à lui autant que l'amour filial. Il lui en eût horriblement coûté de l'abandonner.

Aussi avait-elle refusé de choisir entre son père et son mari. Elle s'était renfermée dans un rôle passif, s'en re» mettant à Dieu, qui éclaire les consciences et qui relèive les affligés.

L'entrevue qu'elle avait ese avec Louis d'Esteian ne l'avait pas découragée de la résignation, quoiqu'il ne l'eût pas ménagée. Au fond de son cmur, elle pensait qu'il avait raison de commander, et elle lui pardonnait de revendiquer énergiquement son droit, car elle voyait bien que ses exigences s'appuyaient sur un amour passionné.

Ses menaces, Louis d'Esteian ne les avait pas mises à exécution. Il se cachait, et moins il se montrait, plus elle pensait à lui, plus elle le plaignait. Elle en était venue peu à peu à ne plus le craindre et presque à le désirer.

Et c'était à ce moment psychologique, à rheure des tristesses et des regrets, que la jeune femme avait appris

L'É(HnPAGK DO DtUNtK 44T

brusquement le secret de sa naissance. Certes, elle n'avait pas hésité entre Frédoe, persécuteur de tous ceux qu'elle chérissait, et M. de Maugars à qui elle devait tout Mais le lien sacré qui l'enchaînait était rompu. Le comte n'était plus son père, et Louis d'Ëstelan était toujours son mari» Gomment n'aurait-elle pas pensé à se rallier au seul homme qui n'eût* rien à se reprocher, à celui qui n'était pas mêlé à une fatale histoire où d'autres avaient laissé des lambeaux de leur honneur, déchiré par les griffes des passions mauvasies?

lyEstelan n'avait pas calomnié ses ennemis ; il n'avait trompé personne. D'Estelan n'avait fait que du bien.

Mais d'Ëstelan avait disparu, et Madeleine, abandonnée^ ne pouvait plus que souhaiter en silence qu'il vint lui tendre les bras, comme un blessé oublié sur le champ de bataille attend qu'on vienne le secourir*

Et voilà que tout à coup Souscarrière lui annonçait que d'Ëstelan signalait son existence en se sacrifiant pour elle et en risquant sa vie pour sauver celle de son rival» la générosité, l'héroïque dévouement, l'abnégation, tout ce qui grandit, un homme ; que fallait-il de plus pour la ramener à lui ?

' Guy de Bautru était hors de danger. Madeleine, qui ne redoutait plus d'avoir à le pleurer, se sentait le courage de lui apprendre que tout était fini, que le passé ne reviendrait jamais, et que désormais elle appartenait tout entière à Son mari.

Elle l'avait fait ; elle lui avait écrit une lettre touchante et grave. Cette lettre, elle venait de la remettre à son a.dresse. Maintenant, le sort en était jeté. Madeleine de Maugars était pour toujours la femme aimante et repen* tante de Louis d'Ëstelan.

Souscarrière, qui se cabrait encore contre cette idée, lui fournit, en cherchant à l'en détourner, l'occasion de déclarer que sa résolution était inébranlable.

448 l'équipage du diablg

— Mon mari est le maître, dit-elle sans s*émouvoir de l'insinuation que le colonel venait de glisser dans une phrase assez brutale. S'il lui platt d'aller au 'Mexique, je l'y suivrai. S'ir reste à Paris, j'y resterai avec lui.

— Pas sans sa permission ? dit vivement Souscarrière.

— Il ne me repoussera pas, car il m'aime.

— Et toi, tu l'aimes donc?

— Oui. Je crois même que je n'ai jamais aimé que lui.

— Tu aurais bien fait de t'en apercevoir plus tôt. Ce pauvre Guy n'en serait pas où il en est.

— Je le prie de ne pas me maudire, et je suis certaine qu'il a l'âme assez haute pour m'approuver.

— Tu as réponse à tout, dit l'oncle avec humeur. Si jamais on me reprend à compter sur une femme pour mon neveu, je veux qu'il reste brigadier toute sa vie.

Enfin, tu es décidée à entrer là, n'est-ce pas? demandat-il, en montrant la maison où demeurait d'Estelan.

Ils s'en étaient rapprochés, tout en causant, et ils étaient arrivés tout près de la porte cochère.

— Oui, répondit nettement Madeleine.

— Vas-y donc, puisque je ne puis pas t'en empêcher. Seulement, comme il pourrait arriver que ton mari te fermât sa porte, tu me permettras bien de t'attendreici quelques minutes.

D'ailleurs, il n'est pas bien sûr qu'il soit chez lui, et j'espère que tu ne pousseras pas l'humilité jusqu'à t*asseoir sur une des marches de son escalier, à seule fin de Timplorer quand il rentrera.

Si tu ne le trouves pas, reviens. Je te ramènerai chez Maugars. Tu te confesseras à lui et il sera toujours temps pour toi de courber la tête sous le joug conjugal.

Madeleine ne répondit pas, mais elle regarda Souscarrière. Il disait tout, ce regard : tout ce qu'elle voulait, tout ce qu'elle regrettait, tout ce qu'elle souffrait ea affligeant son vieil ami, et d'autres plus chers encore.

Ii'ÉQUIPAGE DU DIABLE 449

rtH*

Puis, elle le quitta et elle franchit, sans détourner la tête, ce seuil qu'elle avait déjà passé une fois, au bras du comte de Maugars, la veille de son mariage.

Ce jour-là, elle venait toute joyeuse visiter l'appartement de son fiancé, cet appartement qu'elle n'avait jamais habité et où elle allait maintenant se présenter en suppliante.

Souscarrière resta sur le trottoir, frappant du pied et jurant à plein gosier, jurant contre d'Estelan et ses dévouements, contres les jeunes filles dont le cœur tourne comme une girouette, contre Frédoc, contre Maugars, voire môme contre Guy de Bautru, qui n'en pouvait naais.

Il était mécontent de tout le monde, et il aurait pu l'être de lui-même , car ses intempérances de conduite étaient bien pour quelque chose dans le malheur de ses amis.

•-!- Que le diable les emporte tous I grommelait-il en piétinant sur l'asphalte. J'avais bien besoin de quitter La Bretêche pour me fourrer dans un tas de guêpiers parisiens ! Je n'ai rien de mieux à faire que de m'y enfermer après que j'aurai conduit mon pauvre neveu à Alger, et à moins que le feu n'y prenne, je n'en sortirai plus. Maugars y viendra finir ses jours si le cœur lui en dit, mais je né me mêlerai plus de rien... que de mes coupes de bois, de mon écurie et de mon chenil.

Maugars! en voilà un qui paye cher ses fredaines de jeunesse I Nous allons voir comment il va prendre le revirement de Madeleine. J'ai bien peur que, pour lui, ce ne soit le coup de grâce.

Il est vrai qu'il a pour se consoler la satisfaction d'être débarrassé de M. Frédoc.

Il n'avait pas plus tôt murmuré ce nom qu'il aperçut, à quinze pas de lui, une femme de forte corpulence dont il reconnut aussitôt la tournure .et les traits.

C'était celle qu'il avait suivie naguère avec tant d'ardeur, c'était Brigitte, la gouvernante de Frédoc, et cette appa-

450 l'éooipagb du dublb

rUion de la servante, aa moment où 11 parlait du maître^ confirmait on proverbe bien connu.

Souscarrière, très surpris de la voir, fut encore ïàen plus étonné quand elle Taborda.

Elle avait la figure décomposée et elle lui dit, sans au* tre préambule : '

— Il se meurt.

— Qui? votre monsieur Frédoc?

— Oui... et il veut vous voir.

— Pourquoi ?

-— Pour vous demander pardon avant de mourir.

— Je Ten dispense. Mais il ne vous a pas dit de venir me chercher sur le pavé de la rue de Rome? Il sait bien qne je n'y demeure pas.

— - Non. Il m*a envoyée chez M. d*Estelan, chez M. de Maugars, cher M. deBautru;il veut les voir tous... et surtout, il veut voir..«

— Sa fille, n'est-ce pas?

-« Oui, sa fille. Et puisque je vous rencontre ici, je vous demande en grâce de joindre vos prières aux mien* nés... Il craint qu'elle ne refuse ou qu'on ne la retienne» '

— J'ignore ce qu'elle fera, mais vous avez été bien inspirée en commençant par M. d'Esielan vos visites d'invitation.

«— La rue de la Bienfaisance est près d'ici.. . j'y suis venue d'abord... j'irai ensuite place de la Trinité, chez M« de Maugars, puis...

— Chez moi ? C'est parfaitement inutile, puisque me voilà. Mon neveu est malade et, d'ailleurs, il n'a rien à pardonner à votre maître. Je doute que M. de Maugars consente à...

— Qu'il refuse, pourvu que...

— Pourvu que Madeleine vienne ; c'est elle surtout que M. Frédoc demande? Bh I bien, elle est là.

— Gomment?

L'ÉOUIPAGE DU DIABLR 451

— Oui, chez M. d'Estelan, son mari. Montez-y, et parlez-lui à elle-même.

— Sans vous ?

— Sans moi. Je n'ai pas qualité pour lui donner dû» conseils dans une circonstance comme celle-ci. Elle ne consultera que son cœur et elle fera bien.

— J'y vais, dit simplement Brigitte.

— Très bien. Je vous attends.

Ce colloque ne dura pas en tout trente secondes. La gouvernante y coupa court en se précipitant dans la maison, et Souscarriëre reprit sa promenade, plus agité que jamais et même beaucoup plus ému.

La nature l'avait créé violent ; eUe ne Tavait pas créé impitoyable. En apprenant que Frédoc était à l'agonie^ il s'était senti remué.

' — Triste fin d'un vilain drame, disait-ii entre ses dents, n va peut-être mourir sans revoir sa fille. Et la punition ne serait pas trop forte après tout ce qu'il a fait. Voilà ce que c'est que de sortir du droit chemin pour se venger. L'épée ou le sabre, il n'y a que ça. Qui frappe dans l'ombre est un coquin. M. Frédoc a mérité son sort.

Et pourtant cet homme a du cœur. Quand il m'a parié de son enfant que Maugars lui avait pris, il avait un accent!... j'ai failli pleurer.

Si Madeleine me demandait mon avis, je lui dirais d'aller voir le mourant. C'est son père, que -diaUe !

Mais elle ne me le demandera pas. Elle s'en rapportera à son seigneur et maître d'Eslelan... car il était chez lui^ et il l'a reçue, puisqu'elle ne revient pas.

La gouvernante va déranger leur réconciliation. Et qui sait comment tout cela va tourner? Je ne peux pourtant pas attendre Madeleine indéfiniment, et il me semble que je joue ici un personnage assex set. J'ai envie de leslaisser tous s'arranger comme ils l'entendront.

Souscarrière avait bien le droit de quitter la place*.

Madeleine ne l'avail pas prié d'attendre, et il se souciait fort peu de Brigitte.

Il resta cependant. Il resta, parce qu'il se serait reproché de partir avant d'être sûr que la réconciliation avait eu lieu et que Madeleine était redevenue pour toujours madame d'Ëstelan.

A vrai dire, il n'en doutait guère, car il savait bien que Louis d*Estelan n'avait jamais cessé d'aimer sa femme.

Mais il tenait à renseigner avec certitude son ami Maugars. C'était une grosse nouvelle qu'il allait lui apporter, une nouvelle qui allait modifier profondément les projets et l'existence môme du comte.

Souscarrière continua donc à se promener sur le trottoir de la rue de Rome, maugréant, gesticulant et s'arrètant parfois pour regarder les fenêtres de la maison.

Il ne savait même pas à quel étage demeurait d'Ëstelan, mais il espérait vaguement que Madeleine aurait l'idée de s'assurer que son vieil ami était encore là.

Et personne ne se montrait derrière les vitres. .

— La gouvernante ne reparaît pas, murmurait-il. Us l'ont reçue, c'est clair.. . et cela prouve bien qu'ils sont raccommodés.

Je ne peux pas leur en vouloir. C'était même ce qu'ils ■avaient de mieux à faire, je suis obligé d'en conyeuir... et pourtant...

Sacrebleul les voici, s'écria-t-il tout à coup.

Il venait d'apercevoir, sur le seuil de la porte cochère, Madeleine au bras de son mari.

— Allons, dit-il, entre ses dents, je suis fixé et je vais me replier en bon ordre.

Il se préparaît à exécuter ce mouvement qui a toujours été la dernière ressource et la consolation des vaincus, quand la défaite est honorable.

Mais les époux venaient à lui et il ne voulut pas avoir l'air de les fuir.

Brigitte les suivait.

Il les attendit de pied ferme.

Louis d'Ëstelan lui tendit la main et il ne refusa pas de la serrer.

— Il se meurt, dît Madeleine, sans prononcer le nom de Frédoc. Venez avec nous.

Souscarrière hésita un instant. Il savait gré à la jeune femme de lui épargner l'embarras d'entrer en explication avec son mari, mais l'idée d'aller recevoir les adieux d'un ennemi ne lui souriait guère.

— Je vous en prie, continua Madeleine, en l'implorant du regard.

— Tu le veux? dit-il brusquement. Eh ! bien, soit; mais je te jure que si ce n'était pas toi...

Madeleine coupa court à ses explications en s'acheminant vers la rue de la Bienfaisance, qui n'était pas loin.

Il ne s'agissait que de descendre jusqu'à la rue de Vienne, de la suivre, et de traverser la rue du Rocher.

Brigitte avait pris les devants, et c'était merveille de la voir courir, en dépit de son embonpoint.

Souscarrière formait l'arrière-garde.

Il se trouvait assez ridicule, mais il était décidé à tenir parole à Madeleine et il ne déserta point en route.

Le voyage fut rapide et silencieux.

Ils arrivèrent chez Frédoc, sans avoir échangé un seul mot, et ils rencontrèrent, dans l'anlichambre, le successeur tout récemment nommé de maître Prunevaux.

Ce jeune notaire sortait avec un portefeuille sous le bras et il arrêta au passage Souscarrière, qui ne se fit pas prier pour entamer un colloque avec lui, pendant que monsieur et madame d'Ëstelan, conduits par Brigitte, entraient dans la chambre du mourant.

— S'il veut absolument me voir, il me fera demander, dit-il à demi-voix.

— Je ne crois pas qu'il soit en état d'exprimer un

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désir, répondit sur le même ton Tofûcier ministériel. Le médecin qui est près de lui vient de me faire signe qu'il allait s'éteindre. L'effort qu'il a fait pour écrire ses dernières volontés Ta épuisé.

— Quoi! murmura Souscarrière, il a pensé à tester ?

— Oui, au dernier moment. J'ai été appelé en tonte Mte, et peu s'en est fallu que je n'arrivasse trop tard. Heureusement, il a pu tenir la plume, car s'il en avait été réduit à dicter, j'aurais été obligé de me faire assister par un de mes collègues et nous aurions perdu beaucoup de temps.

Je suis bien heureus: d'avoir reçu ce testament, gui répare un grand désastre... un malheur immérité.

— Quel désastre?

— M. Yvrande, dit Frédoc, laisse toute sa fortune à madame d'Estelan dont le père, M. le comte de Maugars, a été dépouillé de tout ee qu'il possédait par mon triste prédécesseur.

Il l'a instituée légataire universelle, à charge de servir à sa gouvernante une rente viagère.

— Ahl dit SouscarrièrQ, qui était très ému et qui voulait avoir l'air d'apprendre cette nouvelle avec indifférence.

— Cette disposition me paraissait d'abord assez singulière, mais en y réfléchissant mieux, j*en ai compris le motif.

M. Frédoc poussait la délicatesse jusqu'à l'excès. Il avait été, à ce qu'il paraît, le compagnon de plaisirs de M. Prune vaux. Au dernier moment, il se sera reproché d'avoir contribué, dans une bien faible mesure, à la raine de M. de Maugars, et comme il n'avait pas d'héritiers directs, il a légué son bien à la fille du comte.

— Ainsi, demanda le colonel, il a écrit de sa main le nom que porte sa légataire ?

— Madame Madeleine d'Estelan, née de Maugars. Sans

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âoute. Gomment pensiez-vous donc qu'il Tavait désignée?

— Je ne pensais rien du tout. Prenez que je n*ai rien dit. Reste à savoir si madame d'Estelan acceptera.

— Pourquoi donc n'accepterait-elle pas ?

— Oui, au fait, pourquoi? En vérité, mon cher monsieur, depuis un instant, je ne lâche que des sottises. Excusez-moi. Je connaissais beaucoup M. Frédoc et je YÎeBS d'apprendre tout à coup qu'il allait mourir. Cette nouvelle m'a troublé.

— C'est tout naturel. Il a pensé à vous. Il vous a envoyé chercher en même temps que la légataire universelle.

— J'espère bien qu'il ne m'a rien laissé ! s'écria le colonel.

— Non, non, rassurez-vous, monsieur, dit le notaire en souriant. Et permettez-moi de vous quitter.

Souscarrière le laissa partir assez volontiers.

— Décidément, pensait-il, il y avait du bon chez ce malheureux Frédoc. Il donne tout à Madeleine et il n'a dit à personne qu'elle était sa fille. C'est très beau... presque aussi beau que ce qu'a fait d'Estelan... et d'Ëstelan a été récompensé de sa générosité, tandis que ce pauvre diable va partir pour l'autre monde.

Madeleine entra, le visage inondé de larmes.

— Il vient de mourir en me bénissant, dit-elle d'une voix étouffée, en me bénissant et en demandant pardon à tous ceux qu'il a offensés.

— Il y a longtemps déjà que je lui ai pardonné, murmura Souscarrière.

Trois mois se sont écoulés.

Madeleine, qui a repris le deuil, voyage en Suisse avec son mari, et ils comptent passer l'hiver en Italie.

Ils finissent par où ils auraient pu commencer.

Et après tant de douloureuses épreuves, la vie à deux les console d'avoir tant souffert.

Le comte de Maagars s'est réconciliéf avec son gendre et il a bien voulu reconnaître ses torts.

Souscarrière ne s'y est pas épargné et il a eu beaucoup de peine à convaincre son vieil ami que c*était lui qui avait commencé et que d'Estelan avait été une victime innocente.

L'entêté gentilhomme commence à s'apercevoir que Madeleine a eu raison de revenir à son mari et que le bonheur est dans l'apaisement.

Il ne la blâme plus d'avoir accepté l'héritage de son père, et il ne songe plus à s'en aller finir ses jours à la Louisiane.

Il habite provisoirement La Bretèche et il compte se fixer en Anjou lorsque Madeleine y aura acheté une terre, pas trop éloignée du vieux castel de Souscarrière.

Guy de Bautru en sera quitte pour ne pas venir chez son oncle pendant quelques années. Il attendra que le temps ait guéri sa blessure, et pour hâter la guérison, il s'est jeté à corps perdu dans l'étude de son métier. Il travaille la théorie. Il apprend l'arabe et il s'est juré de ne pas quitter l'Algérie avant d'avoir décroché la grosse épaulette. .

Il est déjà brigadier.

La vieille marquise de Puygarrault n'a pas encore. pris son parti du mariage de sa petite cousine. Elle tenait pour Guy de Bautru, et elle a d'abord jeté feu et flamme quand elle a su que Madeleine faisait sa soummission à M. d'Estelan, qui venait d'avoir l'indélicatesse c!e ressusciter mal à propos.

Il a bien fallu lui dire que ce gendre plébéien n'était pas mort et qu'il s'était conduit en gentilhomme, mais on lui a caché le secret de la naissance de Madeleine, et elle en est encore à se demander pourquoi madame d'Estelan s'obstine à porter des robes noires en pleine lune de miel.

La revêche douairière s'est cantonnée au fond du fau-

bourg Saint-Germain et proteste qu'on ne la verra jamais à La Bretêche.

Madeleine espère Tapprovoiser et Vy amener Tété prochain.

M. et madame Aubijoux ont persévéré dans leur résolution. Ils sont allés s'établir au Mexique et il n'ont pas eu tort.

Il y a des cas oîi l'exil est salutaire.

Il ont emmené avec eux Marius Guén^|Lud, qui mourra certainement dans la peau d'un honn^B homme.

Rascaillon, dit Rangouze, va passer en cour d'assises à la prochaine session. Il s'attend à quelques années de réclusion, mais cette perspective ne l'effraye pas trop.

Il sait qu'à Paris on oublie vite, et il espère bien reprendre les affaires en 1885.

Prunevaux n'est pas encore rentré en France, mais il ne tardera guère à y revenir. Ses créanciers sont disposés à se contenter de trente pour cent et tout s'arrangera sans bruit.

Il ne commanditera plus de théâtres, mais il trouvera encore des Cigales qui chanteront pour lui à prix réduit. BusseroUes est plus fat que jamais. Il laisse entendre que madame Aubijoux ne lui a pas été cruelle et qu'il s'est battu avec le mari. Il insinue même qu'il l'a grièvement blessé.

Le brave Aubijoux n'est plus là pour le démentir, et Girac sert de compère à son digne camarade.

Girac, quand il n'est pas gris, jure que BusseroUes est un grand vainqueur et un foudre de guerre.

Don Manoëi de Rio Tinto continue, à tailler des banques heureuses. Il a gagné de grosses sommes à Trouville et à Dieppe. On dit qu'il est en marché pour acheter la villa du boulevard Montmorency.

S'il devient le seigneur de ce château superbe, la pauvre Antonia ne verra pas ses splendeurs.

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