II
en sommes. Je n'aurai jamais la patience de Tattendre ici. Je vais m'habiller et passer chez lui. Tant pis, si je le dérange.
Souscarrière, sans plus délibérer, procéda à sa toilette qu'il ne négligeait jamais. Un long séjour aux champs ne F avait pas désaccoutumé de prendre soin de sa personne, et s'il eût vécu du temps de Napoléon !•', il aurait fait*comme le général comte de Narbonne qui ne manqua pas une seule fois de se raser pendant la désastreuse retraite de Moscou.
Et, ce jour-là, il avait des raisons particulières pour se mettre dès l'aurore en état de se présenter partout, car il se proposait de voir bien des gens, M. Frédoc entre autres et peut-être d'Estelan, un ennemi par circonstance et un ami devenu presque suspect.
Il tenait à être sous les armes pour les aborder, absolument comme s'il se fût agi d'aller sur le terrain.
En ce qui concernait la visite au gendre de Maugars, il n'avait pas encore reçu l'avis de se rendre an Parqaet ou à la Préfecture et ce retard l'étonnait un peu, mais il était très résolu à prendre les devants et à demander aux magistrats l'autorisation de s'expliquer avec ce prévenu dont les mésaventures judiciaires troublaient le repos d'un homme honorable.
L'ex-colonel de l'armée territoriale achevait d'endosser une redingote noire qui le serrait un peu, mais qui lui allait fort bien, lorsqu'on frappa rudement à sa porte.
— Qui diable vient me déranger de si bonne heure ? grommelait-il en allant ouvrir ; si c'était Guy, il entrerait tout de ^0.
Ce n'était pas Guy et l'oncle se trouva en face d'un monsieur qu'il ne reconnut pas tout d'abord, et qu'il se mit à examiner de la tète aux pieds sans lui livrer pas-^ sage.
— * Je suis M. Aubijoux, dit ce personnage; vous m'avez
fait tout récemment rhonneur d'assister à un bal que j'ai donné chez moi, et je...
— Parfaitement, monsieur, répondit Souscarrière en s'inclinant ; je suis charmé de vous recevoir à mon tour, quoiqiïe cette chambre d'auberge ne vaille pas à beaucoup près votre palais du boulevard Montmorency.
Et il s'effaça poliment en faisant le geste d'introduction consacré par l'usage.
A vrai dire, cette visite le surprenait au dernier point et l'inquiétait même un peu. 11 se demandait si par hasard ce millionnaire marié aurait eu vent de l'excursion que sa femme s'était permise un matin dans les parages illicites de la rue Auber.
— >SM1 venait réclamer contre la conduite de mon neveu, pensait l'onde, il tomberait bien mal. Nous n'avons pas besoin en ce moment de complications conjugales. Bah 1 je prendrais l'affaire à mon compte et j'enverrais promener ce jaloux. De quoi s'aviserait-il de me porter plainte? C'était à lui de garder sa poule, et non pas à moi de garder mon coq.
Tout en ruminant ce cas épineux, il offrait un siège au négociant qui y prit place et débuta par le préambule suivant :
— Monsieur, nous nous connaissons fort peu et vous devez être étonné de me voir ici. Vous le serez davantage quand je vous aurai dit pourquoi j'y viens.
Souscarrière resta muet et attentif comme un duelliste qui tient à ne pas attaquer, mais qui se prépare à se défendre.
— Le motif qui m'amène est des plus graves, reprit M. Aubijoux, et je ne me serais pas cru autorisé à vous demander un entretien, si nous n'avions un ami commun...
— Je l'ignorais, interrompit Souscarrière.
Ilpensait:
L*ÉOUIPAGE DU DIABLE
— OÙ veut-il en venir avec ses précautions oratoires?
— J'aurais dû dire : j'ai un ami qui m'inspire une confiance absolue et qui m'a parlé de vous dans de tels termes que je me suis décidé à recourir à vous dans une circonstance où mon honneur est en jeu.
— J*avais deviné, se dit l'oncle.
— Cet ami qui a pu apprécier votre caractère et qui vous tient en très haute estime, c'est M. Frédoc.
— - Frédoc I répéta Souscarrière, tout à fait désorienté.
— Oui, Frédoc qui m'aurait accompagné ici, si j'avais pu attendre une heure plus convenable pour me présenter chez vous. Mais j'étais pressé ; je me suis souvenu d'un entretien que nous avons eu tous les trois dans mon parc, je me suis dit que je n*étais pas un étranger pour vous, et j'ai résolu de tenter seul une démarche délicate.
— Je veux être fusillé, si je comprends un mot à ce galimatias.
C'était ainsi que l'ami du comte de Maugars commentait in petto les paroles embarrassées de M. Âubijoux. Il y vit bientôt plus clair.
— Je viens vous prier de me rendre un service qu'on ne rend d'ordinaire qu'à ses intimes, continua le négociant, de m'assister dans une affaire qui doit être menée très secrètement et qui, je l'espère, se terminera les armes à la main.
— Ah 1 ça, est-ce qu'il va me proposer de lui servir de témoin contre mon neveu, pensait Souscarrière.
— Monsieur, dit-il froidement, Je ne puis rien vous répondre, avant de savoir de quoi il s'agit.
— Je vais vous l'apprendre, reprit M. Aubijoux. Ma femme me trompe...
— Aye 1 nous y voilà, murmura l'oncle.
— Ma femme a un amant. Je les ai surpris ensemble^
lisse sont enfuis... ils m'ont échappé. Je les aurais tués sur la place. Je n'ai pu que blesser d'un coup de pistolet le misérable lâche qui m'a outragé.
Souscarriôre respira. Il ne s'agissait pas de Bautru, à moins que le fait ne se fût passé depuis douze heures, puisque la veille au soir Bautru était encore au Vésinet.
— Oui, appuya le mari qui s'animait peu à peu, pendant la nuit d'avant'hier, au moment où je rentrais chez moi, j'ai vu cet homme aux pieds de ma femme... j'étais en voyage et elle ignorait mon retour.
— Avant-hier, se dit Souscarrière, c'était le jour de la première de Zaîrette. Maintenant, je suis fixé. La dame était aux Fantaisies-Comiques, et Busserolles est allé la rejoindre dans une avant-scène. Elle Taura emmené à Auteuil.
— Elle s'est réfugiée chez son père et je l'y laisserai. Je ne lui ai pas pardonné, je ne veux pas la revoir... mais je lui fais grâce de la vie.Je ne fais pas grâce à son complice, et je le poursuivrai jusqu'à ce que je Taie tué... ^
— En duel, je suppose? demanda l'ancien chasseur à cheval, qui avait repris tout son aplomb.
— Oui, en duel... un duel oii l'un de nous deux restera sur le carreau.
•^ Et vous me faites l'honneur de me choisir pour être un de vos témoins?
«- L'honneur sera pour moi si vous acceptez.
— Je ne refuse pas, seulement... je tiendrais à connaître d'abord le nom de votre adversaire.
— Son nom... je ne le sais pas encore.
«- Diable! cela devient très embarrassant. Je ne puis pas m'engager au hasard. Il faut que je sache à qui vous avez affaire et môme qui sera votre autre témoin.
— Veuillez m'écouter, monsieur. Je n'ignore pas que je procède en dehors de tous les usages reçus et que vous seriez parfaitement fondé à vous récuser. Mais vous êtes
6 L^éQUIPAGB DU DIABLK
un homme de cœur et vous ne voudrez pas me désespérer.
En deux mots, voici ma situation et ce que j'attends de vous.
J'adorais cette femme. Elle m'a trahi odieusement. Elle a brisé mon existence; je suis résigné à souffrir, mais je veux empêcher que sa honte devienne publique. La scène qui s'est passée dans mon parc doit rester ignorée. Deux hommes y ont assisté. L'un des deux est mon meilleur ami; je suis assuré de sa discrétion, et je forcerai l'autre à se taire.
Quant à l'infâme qui m'a volé mon bonheur, je le cherche et je le trouverai infailliblement, car il doit appartenir au monde où nous vivons et il a reçu au moins une des balles de mon revolver. On saura qu'il est blessé, on se demandera comment il l'a été. On parlera de lui dans les cercles et je finirai bien par connaître son nom.
— J'espère que vous ne comptez pas sur moi pour vous renseigner.
— Non, certes. Mais quand je saurai à qui m'en prendre, j'aurai besoin d'un homme qui comprenne l'affaire et qui la dirige avec autorité et avec prudence. Mon but est d'obtenir la satisfaction qui m'est due et en môme temps d'éviter un éclat. Il faudra donc décider mon adversaire à se battre sous un prétexte plausible, un prétexte qui couvre la véritable cause de notre rencontre.
Or, pour mener à bien une négociation de ce genre, l'expérience est indispensable, l'expérience et le tact. L'ami que je vous citais tout à l'heure est novice en ces matières. Moi, je me suis battu autrefois, comme on se bat quand on est jeune, pour des causes toutes simples et sans y attacher d'importance. Si je me trouvais en présence de ce drôle, je ne serais plus maître de moi... et d'ailleurs ce n'est pas la coutume que l'offensé aille en personne demander réparation, il faut des intermé*
VÈQVlVkQE m DIABLR
diaires. G* est absurde, mais c'est .ainsi. Voilà pourquoi je me suis permis de venir à six heures du matin frapper à votre porte.
Vous avez été militaire, vous saurez régler les conditions du combat et, quelles qu'elles soient, comptez que je ne vous ferai pas honte sur le terrain.
J'aurais pu m'adresser au premier sous-offlcier que j'aurais rencontré. J'y ai môme songé un instant, car il m'en coûtait de commettre une grosse indiscrétion en m'imposant à vous, pour ainsi dire. Mais il me répugnait encore davantage d'avouer à un inconnu le triste cas où m'a mis une femme indigne et de lui remettre le soin de me ménager une vengeance sans m'exposer aux bavardages parisidïis.
Tout ce que je sais de vous m'a fait croire que ma demande ne vous choquerait pas, si insolite qu'elle soit, et que vous ne la repousseriez pas. Me suis-je trompé?
Souscarrière ne se hâta point de répondre. Il était fort perplexe.
D'un côté, il ne se souciait guère de s'engager dans une affaire difficile et d'y consacrer un temps précieux. Les malheurs de M. de Maugars le touchaient beaucoup plus que les infortunes matrimoniales de M. Aubijoux et réclamaient tous ses instants.
Mais, d'autre part, il tenait à se concilier le millionnaire du boulevard Montmorency. Aubijoux était très lié avecFrédocet d'Estelan, et l'oncle de Guy espérait tirer de lui des renseignements utiles sur ces deux personnages.
— Monsieur, dit-il après une assez longue pause. Je suis on ne peut plus touché de la confiance que vous me témoignez, et je m'efforcerai de la mériter. Je n^ai pas besoin de vous assurer que, dans tous les cas, ce que ^ous venez de m'apprendre restera entre nous; Mais avant de me charger de la mission que vous me proposez, je dois vous poser diverses questions.
8 l'équipage du dublb
— Parlez, monsieur.
— Je voudrais savoir avant tout pourquoi vous n'avez pas eu d* abord recours à une personne dont vous avez prononcé le nom au début de notre entretien... à M. Prédoc?
— Parce que Frédoc, en ce moment, n'est pas en état de me rendre un service de cette nature. Frédoc est très souffrant.
— Vous l'avez vu?
— Oui, et je puis bien vous le dire, c'est lui qui m'a conseillé de m'adresser à vous.
— Vraiment? Je suis très flatté qu'il m'ait jugé capable de vous servir. Vous le connaissez depuis très longtemps, je suppose?
— Depuis dix ans, et je le connais à fond. C'est le plus honnête homme que j'aie jamais rencontré.
— Puis-je vous demander s'il était en relations avec ce M. d'Estelan que...
— Qui a épousé la fille de votre ami M. le comte de Maugars. Non, monsieur. C'est moi qui étais, et qui suis encore l'ami de d'Estelan.
— Savez-vous ce qui vient de lui arriver à votre ami?
— J'ai appris qu'il avait été arrêté avant-hier, et je me suis occupé de lui immédiatement. Au milieu de mes préoccupations personnelles, j'ai trouvé le temps d'aller voir hier les magistrats chargés d'instruire son affaire, et j'ai été assez heureux pour leur démontrer qu'il est innocent. D'Estelan sera mis en liberté demain ou après-demain.
Vous pouvez, monsieur, dès à présent annoncer cette nouvelle à M. de Maugars.
—D'Estelan serait relâché demain I s'écria Souscarrière. Ce n'est pas possible. Mon ami Maugars a reçu, hier, la visite du commissaire de police qui a fait arrêter son gendre, et ce commissaire ne lui a rien dit de pareil.
— A quelle heure a-t-il vu M. de Maugars ? demanda Âubijouz.
— Mais... je ne sais trop. Dans la matinée, je suppose. Maugars m'a raconté Taffaire en dînant avec moi.
— Tout s'explique. D'Estelan a été arrêté avant-hier soir, conduit au Dépôt de la Préfecture et interrogé immédiatement. Lorsque le commissaire s'est présenté chez voire ami, il n'avait connaissance que de ce premier interrogatoire.
— Et il en avait gardé une mauvaise)impression, car il n'a pas caché à Maugars que, selon toutes les probabi* lités, l'affaire aboutirait à la cour d'assises.
•— Dans l'après-midi^ elle a changé de face. D'Estelan a pu me faire prévenir de ce qui se passait. Je ne l'avais pas vu depuis dix jours. J'étais en voyage... un voyage que j'avais entrepris pour le tirer de peine. Heureusement, j'avais rapporté de Marseille des preuves complètes. J'étais prêt. J'ai couru au Palais. J'ai vu le juge d'instruction. J'ai produit des témoins irrécusables que j'avais rassemblés et qui n'attendaient qu'un mot de moi pour déposer en faveur d'un innocent. Le magistrat est convaincu maintenant que d'Estelan a été victime d'une erreur et il a à cœur de réparer cette erreur le plus tôt possible.
— Vous me stupéfiez et, en vérité , je n'y comprends plus rien. Gomment la justice a-t-elle pu se déjuger du jour au lendemain? Et comment d'Ëstelan a-t-il attendu si longtemps pour faire éclater son innocence? Quoi! on vient l'arrêter en sortant de l'église otiil s'était marié; il s'échappe, comme s'il n'avait rien de mieux à faire. A la rigueur, on peut encore s'expliquer qu'il ait pris la fuite tout d'abord pour éviter le désagrément de coucher en prison. Mais, ensuite, son premier devoir était de se justifier, quand ce n'eût été que pour mettre un terme aux angoisses d'une famille désolée. Pas du tout ; il se
cache comme un voleur, il rôde dans Tombre... finalement, il se laisse prendre et à peine est-il pris qu'on découvre qu'il est blanc comme neige.
Convenez, Monsieur, que tout cela est fort étrange.
— Pour ceux qui comme vous ne savent pas ce qui s*est passé après le premier incident de cette déplorable histoire. Permettez-moi de vous l'apprendre.
D*Estelan, après avoir sauté parla fenêtre, au risque de se tuer dix fois, est accouru chez moi.
— Vous me Tavez dit lorsque j'ai eu Thonnenr de vous être présenté dans votre parc. Vous l'avez reçu?
— A bras ouverts. Il m'avait rendu au Mexique un de ces services qu'on n'oublie pas, et je le savais incapable d'une mauvaise action. Il m'a raconté son cas. Nous l'avons examiné ensemble, et nous avons arrêté de concert un plan que nous avons exécuté de 'point en point.
— Singulier plan, dont le premier résultat a été de laisser dans le deuil une jeune femme charmante!
— Je réponds d'abord à ce reproche. D'Estelan adore sa femme, et il espère qu'elle lui rend toute l'affection qu'il a pour elle. Son plus cher désir était de la revoir, et s'il n'eût tenu qu'à lui, elle ne serait pas restée un seul jour dans l'inquiétude. Mais vous n'ignorez pas que M. le comte de Maugars avait ajouté foi aux odieuses accusations portées contre son gendre, qu'il l'a mis en demeure de se brûler la cervelle séance tenante, qu'il n'a même pas voulu lui laisser le temps de confondre'ses calomniateurs, ni admettre qu'une justification différée pût réparer le mal.
Si d'Estelan eût osé se présenter chez M. de Maugars avant d'avoir réglé ses comptes avec la justice, comment aurait-il été reçu, je vous le demande à vous-même?
— Fort mal, je l'avoue. Mais c'est précisément cette situation que je lui reproche d'avoir prolongée.
— Ce n'est pas sa faute, je vous le jure. Le vol qu'on lui
l'ÉQUIPAat: DU DIABLE li
imputait avait été commis à Marieille, il y a dix ans. Pour découvrir le ^rai coupable, 11 fallait le chercher et oe n'était pas facile. Je puis même dire que, sans moi, d'Es* telan ne serait pas parvenu à le trouver. Orâce aux ressources et aux relations dont je dispose, je n*ai pas désespéré d'y réussir. Je lui ai ofTert et il a aeoepté mon concours. Mais que devait-il faire, en attendant le résultat de mes démarches ? Se livrer à la police, c'e&t été provoquer un éclat que le comte de Maugars ne lui aurait pas pardonné. Revoir sa fbmme, c'eût été s'eiposer à des scènes douloureuses. D'Estelan n'avait qu'un parti à prendre et il l'a pris. Il s'est caché, pendant que je dirigeais l'enquête qui devait aboutir à le sauver.
•^11 s'est caché... toujours chez vous?
— Non. Ma maison n'était pas pour lui un asile sur. J'aurais été obligé de mettre trop de gens dans la confidence... mes domestiques... ma femme, dit M. Aubijouz d'une voix altérée.
J'ai un ami qui m'est dévoué comme un frère et qui possède dans un des faubourgs do Paris un pavillon isolé gardé par un homme sûr. C'est là que d'Estelan s'est réfugié après avoir profité seulement vingt-quatre heures de l'abri que je lui avais donné.
Il avait été convenu entre nous qu'il s'abstiendrait de se montrer, jusqu'au jour où j'aurais obtenu une ordonnance de non-lieu, et que ce jour-là il reparaîtrait la tête haute, fort de son innocence légalement établie.
Nous comptions que tout se passerait sans bruit et que M. de Maugars, rassuré sur les conséquences de cette triste aventure, ne tiendrait pas rigueur à un gendre qui avait souffert autant que lui.
Et tojut ce que nous espérons serait arrivé, si d'Estelan avait eu le courage de ne pas tenter de revoir sa femme, car la police ne se serait pas avisée, d aller le surprendre dans la maisonnette dont mon vieil ami Le pailleur Ir
avait abandonné Tusage, et c'est en prenant son billet pour le Yésinet qu'il s'est maladroitement fait arrêter à la gare de l'Ouest.
— Je m'en doutais. Peu s'en est fallu, la semaine dernière, que nous n'ayons mis la main sur lui, un soir qu'il courait les bois autour de là villa de Maugars. Et je regrette bien que nous ne l'ayons pas attrapé, car je l'aurais forcé à s'expliquer... j'aurais obtenu qu'il quittât la France et le scandale de l'arrestation d'avant-hier eût été évité. Maintenant, alors même qu'on le lâcherait, tout Paris saura...
--* Rien, monsieur, ou du moins fort peu de chose. On saura que le véritable voleur a été pris, et que d'Estelan n'a jamais eu rien à se reprocher : on ne saura pas qu'il a été en prison. Le chef du Parquet me l'a promis.
— Ah I ça, vous le tenez donc, le véritable voleur ?
— Non, pas encore. Il a pu se dérober, grâce à un concours de circonstances que je déplore... pour plus d'une raison... mais ilestsignalé, on le recherche activement et il sera certainement arrêté d'ici à deux ou trois jours. Il sait que c'est moi qui l'ai dénoncé, et il se vengera en me diffamant... je vous expliquerai cela, plus tard, si vous voulez bien consentir àme servir de témoin... mais jefais passer l'intérêt de d'Estelan avant le mien... il est encore plus malheureux que moi.
— Et vous dites qu'on n'attend que cette arrestation pour le mettre eniiberté.
— Absolument; j'espère que l'ordonnance de non-lieu sera rendue, alors même que par impossible ce misérable Rangouze échapperait aux agents.
-^Rangouze, dites-vous? S'agirait-il d'un garçon que mon neveu connaît.. .et que je connais aussi, parbleu !
— Justement.
— Mais il était à votre bal, ce Rangouze... et je l'ai vu îtvant-hierau $peçtaclçl
l'équipage du dublb 13
— Moi aussi, je Vy ai vu. Je Tai fait appeler dans ma loge et je Tai emmené chez moi...
—Gomment! vous étiez aux Fantaisies-Comiques/
— Oui, je savais que Rangouze devait s'y trouver et j'y étais venu pour l'interroger avant de le livrer à la justice. Je tenais à lui faire avouer son crime, et j'y ai réussi. Il m'a échappé ce soir-là, mais il sera bientôt repris, jugé, condamné..
— Je m'y perds. Le vol a été commis à Marseille, et ce Rangouze...
— A été employé avec d'Ëstelan chez le négociant qu'on a volé. Il a changé de nom depuis...
— Toujours comme d'Ëstelan, dit tout bas Souscarrière.
— Et il est venu à Paris faire l'usure.
— Quoi I mon neveu était lié avec un usurier.
— Oh I Rangouze avait un agent qui opérait pour lui et tous ses amis de cercle le prenaient pour un galant homme. Us ne savaient pas que c'était, lui qui leur prêtait de l'argent à trente pour cent. M. de' Bautru y a été pris comme les autres. Il a emprunté dernièrement trente mille francs pour trente-trois mille, sans se douter qu'il les empruntait à ce drôle.
— C'est bien fait, grommela l'oncle, et quant àM.Rangouze, je ne suis pas très surpris de ce que vous m'apprenez, car il m'a toujours considérablement déplu.
Mais revenons, s'il vous plaît, à M. d'Ëstelan, et permettez-moi de vous adresser une question.
— Je me ferai un devoir d'y répondre.
Ce li'était pas précisément à d'Ëstelan que Souscarrière voulait revenir. Il commençait à croire que ce malencontreux gendre du comte de Maugars était innocent et qu'il allait rentrer en scène. Il se consolait même de cedénouementinattenduen«e disant que d'Ëstelan libre était moins dangereux poui" son ami Maugars que d'Ëstelan prison-
i4 l'équipagb du diabib
nier, puisque, lui, Souscarrière, il pourrait lui chercher noise et l'amener sur le terrain, & seule fin de Texpédier dans un monde meilleur.
Mais il pensait à Frédocet il espérait qu'Aubijoux pourrait fixer définitivement son opinion sur ce personnage.
-— Avez-vous su, demanda-t*il, que d'Ëstelan a passé pour mort ?
— On m*a appris hier au Palais cette histoire bisarre, répondiMe négociant. Je l'ignorais complètement. D'Ëstelan l'ignorait aussi. Du reste, elle n'a plus d'importance.
— Elle en a une très grande, malheureusement. Maugars a cru qu'il était débarrassé de son gendre. Sa fille a cru qu'elle était veuve... et il est résulté de cette méprise des choses très fâcheuses....
Frédoc vous avait-il parlé de ce suicide du bols de Boulogne ?
— Jamais.
— Même quand vous l'ayez vu hier ?
— Pas davantage.
-— Mais vous lui en avez parlé, vous ?
— Non. Je suis allé chez Frédoc, le matin, et je n*ai connu le fait que plus tard, dans l'après-midi.
-*- 11 est étonnant qu'il ne vous ait rien dit de l'aventure car il y a été mêlé... très directement. Il y a même jouô un rôle.
— Gomment cela ?
— Il passait à cheval dans une allée du Bois quand l'homme qu'on a pris pour d'Ëstelan s'est tué. La lettre qui a causé l'erreur a été trouvée par lui.
— Oui, je me souviens maintenant que le juge a cité son nom, à propos de cette circonstance. Il me semble môme qu'il a cité aussi le vôtre.
— C'est problable, car j'étais avec Frédoc au moment
l'ÉQtJIPAGB DU DIABLB 15
OÙ le coup est parti. Je m'attends môme à être appelé au Palais et à être interrogé sur cette trouvaille extraordininaire.
— Vous ne le serez pas. On -ne s'en préoccupe plus plus depuis qu'on a la preuve que d'Estelan vit.
Souscarrière, voyant qu'il n'arrivait à rien, dirigea ses investigations d'un autre côté.
— Vous m'avez dit, reprit-il, que vous connaissiez M. Frédoc depuis dix ans.
— Oui, au moins. Nous sommes entrés en relations d'afiaires la dernière année de l'empire, et nous n'avons par tardé à nous lier davantage.
— Vous devez savoir ce qu'il faisait avant l'époque où vous l'avez connu.
— > Il a toujours vécu comme il vit h présent, de ses revenus . 11 aune fortune assez ronde qui lui vient de son père et qu'il gouverne sagement, quoiqu'il soit très généreux. Il donne beaucoup aux pauvres.
— Vous a-t-il dit qu'il ait habité la province ?
~ Non. Je suis môme à peu près sûr qu'il n'a jamais quitté Paris où il est né et où il finira paisiblement une existence des plus honorables.
— Il e^t veuf, je crois ? demanda insidieusement Souscarrière,
-— Lui ! oh ! non. Il ne s'est pas marié et il ne se mariera pas. 11 a sur ce point des idées arrêtées. Il tient à sa liberté et il estime les femmes à leur juste valeur. Si je l'avais connu plus tôt, jèn'aurais peut-ôtrepas faitunefolie que je regrette amèrement. Je serais resté garçon, et je i^'en serais pas réduit à jouer ma vie contre celle d'un misérable qui m'a volé mon bonheur. Frédoc m'aurait retenu sur la pente fatale où je me suis engagé. Et lïiême, depuis, si j'avais écouté les conseils qu'il me donlïait parfois... avec trop de réserve... j'aurais été moins confiant. Il me disait cela hier matin pendant que je lu'
racontais mon malheur... et tenez! hier soir, quelques heures après m'avoirvu, il me récrivait encore.
— Ah I il vous a écrit ?
— Ouiy pour m'engager de nouveau à me présenter chQz vous ce matin. Et, en insistant sur l'utilité de cette visite, il a ajouté...
— Avez-vous sa lettre sur vous?
— La voici, répondit M. Aubijoux en tirant son portefeuille.
Lisez-la, Monsieur; vous apprécierez le caractère de cet excellent homme, et vous .comprendrez que je me sois décidé à m*adresser à vous.
Les conseils d'un ami comme celui-là sont de ceux qu'on peut suivre sans craindre de se tromper, et il parle de vous dans de tels termes que je n'ai plus hésité.
— Vous m'embarrassez beaucoup, répondit l'oncle de Bautru. J'étais curieux de voir la lettre de M. Frédoc parce que j'ai l'innocente manie de penser qu'on peut deviner ce que valent les gens en ^examinant leur écriture. Mais... lire mon propre éloge... non, mon jugement ne serait pas impartial.
— Lisez, monsieur, je vous en prie. Je tiens à vous montrer que notre ami approuve la démarche que je fais en ce moment.
Souscarrière n'hésitait que pour la forme, car il n'avait garde de manquer la précieuse occasion qui s'offrait à lui de vérifier si la déclaration de guôrre adressée à M. de Maugars n'était pas de la main de Frédoc.
Il tenait d'autant plus à se livrer à ce travail de comparaison qu'au fond il souhaitait vivement que l'épreuve tournât à la décharge d'un homme qu'il lui en coûtait de soupçonner.
Frédoc lui était sympathique, et il eut la satisfaction de constater dès le premier regard qu'il jeta sur la lettre
reçue par M. Aubijoux, que Frédoc qui avait écrit celle-là n'avait pas écrit Tautre.
Les caractères ne se ressemblaient pas entre eux.
Souscarrière, pour mieux jouer son rôle de curieux innocent, s'amusa un instant à disserter sur les indices qu'on pouvait tirer de l'écriture qu'il avait sous les yeux,
— Vous ne croyez peut être pas à la science qu'on a intitulée : la graphologie, dit-il gaiment. Moi, j'y crois et je vais vous prouver que je n'ai pas tort d'y croire. Tenez I voici des traits qui indiquent la bonté, la sensibilité, ja générosité... et vous savez comme moi que M. Frédoc est le meilleur des hommes. En voici d'autres qui dénotent chez lui une grande énergie , une force de volonté peu commune... par exemple, la façon nette de barrer les T.. . et cette ligne horizontale qui termine la signature... elle fait penser à un coup de sabre.
— Votre diagnostic est juste, répliqua vivement M. Aubijoux. Frédoc a un cœur d'or et en même temps beaucoup de fermeté. 11 ne transige jamais ni avec l'honneur, ni avec ses convictions.
— C'est un mériteassez rare par le temps qui court, un mérite que j'apprécie tout particulièrement. Aussi, je me permettrai de vous demander si votre ami est convaincu de l'innocence de d'Ëstelan ?
— Je vous avouerai que je n'en sais rien. Je lui ai fort peu parlé de l'affaire de ce brave garçon et je n'ai pas pris» son avis pour agir.
— Il me souvient cependant que, dans votre parc, la nuit de votre bal, nous nous sommes entretenus devant Frédoc du gendre de M. de Maugars et qu'après vous avoir quitté, Fréboc m'a laissé entendre qu'il le croyait coupable.
— Gela se peut. II se trompait ; il s'en rapportait aux apparences comme tant d'autres. Et depuis, je n'ai pas cherché à l'éclairer. Tout ce j'ai fait pour d'Ëstelan, je
18 L'éomPÀfiK ou DIABIB
l'ai fait avec le seul aide de mon ami Le Pailleur Frédoc n'en a rien su.
— Pas même hier, lorsque vous Taves vu ?
— Pas même hier. Je suis allé chez lui uniquemeat pour le consulter sur le malheur qui me frappait. 11 n*a été question entre nous que de cela.
— Cependant, Frédoc connaissait ce d'Estelan ?
— 11 Ta rencontré une fois chez moi, il y a huit ou dix mois. Je les ai présentés Tun à l'autre. Mais leurs relations n'ont pas été plus loin. Je crois môme qu'ils ne se sont jamais revus.
«—Alors, Frédoc n'avait auun motif pour en vouloir à d'Estelan ?
— Aucun, et je n'ai jamais pensé qu'il eût contre lui des sentiments hostiles. Mais... oserais-je vous prier de me dire dans quel but vous m'interrogez sur un homme que nous estimons tous les deux ?
— Vous devez, en effet, être un peu surpris de la persistance que j'y mets, répondit Soucarrière, après avoir réfléchi un instant, et je vais vous dire très franchement pourquoi je vous presse de questions que vous avez le droit de trouver indiscrètes.
Cette affaire de d'Estelan a des cfttésmystérieuxque je voudrais éclaircir. Vous ètes-vous jamais demandé qui avait dénoncé Louis Yallouris à la police?... et comment ce dénonciateur avait découvert, que Yallouris était devenu d'Estelan?
— Oui, souvent, et j'avoue que je n'ai pas trouvé de réponse satisfaisante. Depuis que j'ai découvert le vrai coupable, j'ai bien soupçonné que c'était lui qui avait fait cela, mais je ne me suis pas arrêté à cette supposi' tion.
~ — Il n'y avait pas lieu de s'y arrêter. Rangouze avait tout intérêt à ne pas réveiller le souvenir du vol de Mar* seille. La prescription allait lui être acquise et il lui im-
l'équifagb du diable 19
portait fort peu que d'Estelan épousât ou non mademoiselle Maugras.
— Je suis certain, d'ailleurs, qu'ils ne s'étaient jamais rencontrés à Paris. Si d'Estelan s'était trouvé en face de son ancien camarade Rascaillon, — c'est le véritable nom de ce drôle., — il l'aurait reconnu, il lui aurait même problablement parlé, car il ne se défiait pas de lui, et il m^aurait raconté cet incident.
— Et aujourd'hui qu'il sait à quoi s'en tenir, puisque vous Favez mis au courant, qui accuse-t-il de l'avoir trahi ?
— Un ennemi ignoré... un rival peut-être... Son mariage a dû faire des jaloux.
— Un rival n'aurait pas attendu que d'Estelan îùi marié à la mairie.
Mais... dites-moi, d'Estelan n'a jamais supposé que cet ennemi inconnu fût... M. Frédoc?
— Jamais. Est-ce que vous auriez eu cette idée ?
— Je tie l'ai plus, depuis que j'ai causé avec vous, mais j'avoue qu'elle m'était venue. Vous allez me répondre qu'elle n'avait pas le sens commun. Que voulezvous I Quand on cherche au hasard, on se lance dans toutes sortes de conjectures. M. de Maugars, depuis ce fatal mariage, est assailli par des malheurs inouïs. Il se débat au milieu de pièges tendus par des mains invisibles. Un homme veut se venger de lui, nous en sommes certains, nous nous demandons quel est cet homme, et nous avions songé un instant à M. Frédoc.
— Lui ! mais il m'a dit cent fois qu'il ne connaissait pas M. de Maugars.
— C'est vrai ; et dans ces derniers temps, il n'eût tenu qu'à lui de le connaître. Mais maintenant je ne Taccuse plus, et il ne me reste qu'à vous demander si vous avez appris que le notaire Prunevaux vient de prendre la fuite.
— Non, mais celte nouvelle ne me surprend pas. Prunevaux a essayé, il n'y a pas trois semaines, de m*emprun« ter une grosse somme.
— Je le sais. J'y étais... Eh bien! il emporte toute la fortune du comte de Maugars.
— Ahl mon Dieu! s*éeria M. Aubijoux, sincèrement ému, c'est en vérité trop de malechance. Heureusement, d'Ëstelan n'est pas ruiné... il possède un capital assez important.. . et d'ailleurs, je suis tout prêt à lui venir en aide, si ce capital était insuffisant pour...
— Je vous remercie, monsieur, interrompit Souscarrière, Maugars ne restera pas sans ressources, alors même que madame Prunevaux refuserait de payer les dettes de son mari.
M. Frédoc pourra peut-être me renseigner sur ce désas^ treux notaire et sur sa famille. Il le voyait beaucoup, je crois?
— Pas que je sache. Frédoc est très répandu. Il a pu le rencontrer dans le monde ou ailleurs, mais il n'avait pas bonne opinion de lui, et il l'évitait tant qu'il pouvait.
Il y eut un silence. Souscarrière, édifié par les réponses nettes de M. Aubijoux, se disait que décidément il faisait fausse route en suspectant la loyauté de Frédoc et se pro-« posait d'arrêter là ses investigations.
Il songeait aussi à la conduite qu'il allait tenir avec le millionnaire qui venait lui demander assistance. Le mo«ment était venu de s'expliquer catégoriquement, car depuis une demi-heure, ce mari outragé oubliait ses griefs pour répondre au colonel entêté qui le promenait d'interrogatoires en interrogatoires.
Son cas n'était que trop clair et Souscarrière aurait pu lui épargner la peine de chercher l'amant de sa femme, car Souscarrière avait vu les manèges de Busseroles, pendant qu'on représentait Zatrette.
Mais Souscarrière ne tenait pas du tout à précipiter un
l'ÉOtTIPAGE DU DIABLE 24
déQoueipent tragique qu'on pouvait peut-ôtre reculer indéfiniment et il n'était pas éloigné d'accepter en principe les fonctions de témoin que M. Aubijoux voulait lui confier, sauf à s'arranger pour que le blessé restftt introu* vable.
Il cherchait un exorde au discours conciliant qu'il méditait, lorsque Guy de Bautru entra comme un ouragan.
M. Aubijoux, surpris par cette brusque invasion, se leva et attendit. 11 avait vu Guy au bal du boulevard Flandrin, mais il ne le reconnaissait pas, et Guy, au premier abord» ne le reconnut pas davantage.
Peut-être même le prit-il pour un fournisseur, car ce prince de la finance n'avait pas l'air d'un gentilhommci et sa contenance intimidée prêtait à la confusion.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Guy de Bautru se conduisit en étourdi et même en garçon mal élevé, car il coupa la parole au colonel qui ouvrait la bouche pour le présenter.
— Bonjour, mon oncle, dit-il avec une vivacité qui ne laissa pas à Souscarriëre le temps de l'interrompre. Je vous ai écrit hier que je passerais chez vous ce matin de bonne heure. Vous ne devineriez jamais ce que je viens TOUS apprendre. Cet animal de BusseroUes est blessé. •• il a reçu une balle de revolver dans le dos.,, joli débutd'une bonne fortune I...
•^ Mais sacrebleu I cria <Souscarrière, tu ne vois donc P&s que je nesiïis pas seul. Qu'est-ce que c'est que ces façons-là et pourquoi te permets-tu d'envahir mon domicile sans saluer monsieur qui m'a fait l'honnenr de monter mes quatre étages ?
Guy, tout interloqué de cette réception, s'arrêta et s'aperçut enfin que son oncle lui faisait des yeux furibonds.
— Où as-tu la tête? reprit sévèrement cet oncle qui sentait le danger de la situation. Faut-il donc que je te nomme M. Aubijoux pour que tu te décides à être poli?
83 L'ÉQuiPAas ou eUBLB
Pour le coup, Bautru comprit qu'il venait de lâcher des paroles imprudentes. Il avait vu BusseroUes la veille, il savait toute rhistoire, et il découvrait un peu trop tard qu'il était tombé justement sur le mari.
— Excusez-moi, monsieur, balbutia-t-il en saluant assez gauchement. Je ne vous avais pas reconnu ao premier abord... vous étiee placé à contre-jour. ••
-^ Je eroi«, en effet, que vous ne m'aviez pas reconnu, dit lentement M. Aubijoux qui pâlissait i vue d'œil. Si vous m'aviez reconnu, voua n'auriez pas parlé devant moi de la blessure de M. BusseroUes.
-r Pardon, monsieur, répondit Rautru en essayant de payer d'audace, je ne devine pas en quoi j'ai pu vous être désagréable. BusseroUes, en jouant avec un revolver, a eu le jpalheur de se blesser...
— Dans le dos, interrompit avec une ironie froide le mari offensé. Convenez que c'est bien étrange.
— Mais non... l'arme est tombée, et...
— Epargnez-vous la peine d'inventer des explications ridicules. Votre ami a été blessé par un homme qui a tiré sur lui pendant qu'il se sauvait, et qui regrette de ne pas avoir visé plus just^.
Cet homme, c'est moi, vous le savez fort bien. J'étais venu ici pour demander à monsieur votre oncle de m'assister lorsque j'aurais découvert le fat qui m'a déshonoré. Je le cherchais et je vous remercie de m'avoir appris son nom. Il ne me reste plus qu^à le tuer.
L'oncle vint en aide au neveu qui faisait assez sotie figure.
— Monsieur, dit-il, d'un ton peiné, je déplore sincèrement ce malentendu et je me porte garant des intentions de M. de Bautru. Il n'a pas pu avoir la pensée de vous offenser.
— J'en suis persuadé et ce n'est pas à lui que j'ai af-* faire. Je conçois môme très bien que vous refusiez d'être
t'ÈQVlMAW DU BUBLM 33
mon témoin, car il se peutqu&M. de Bautru goit celui de cet homme. Je le prie seulement de me dire dans combien de temps son ami sera en état de se battre.
Oh I ne chercher pas à nier» reprit M» Aubyoux pour répondre à un geste de Guy ; ce serait indigne de vous et déplue ce serait parfaitement inutile. Je sais tout. J'étais avant-hier au théâtre àesPêniaisiei- Comiques.
Veuillez prévenir M. fiusseroUes que je n'admettrai aucune explication» et qu'il ait à désigner dès à présent deux de ses amis pour se mettre en rapport avec deux des miens.
Adieu, monsieur, ajouta le mari trompé, en s'adressant à Souscarrière. Je tous sais gré de Taecueil que vous m'avez fait et je me félicite d'avoir pu vous renseigner sur des sujets qui vous intéressaient»
Souscarrière, assez ému, lai tendit la main et Aubijoux la prit, cette main loyale que le vieux soldat n'oifrait pas à tout le monde, Aubijoux sortit la tête haute et Bautru le laissa partir, sans chercher de nouvelles défaites,
— Parbleu, lui cria son oncle en rentrant, tu viens de faire une bellebesogne. Par ton inqualifiable légèreté, tu seras cause que ton camarade BusseroUes sera.obligé de se couper la gorge avec ce brave homme.
— C'est une fatalité 1 murmura Guy, je n'ai pas reconnu en entrant M. Aubijoux.
— Il fallait le reconnaître, dit l'oncle avec humeur. Tu es d'autant plus impardonnable que tu avais causé avec lui dans son parc, il n'y a pas longtemps.
— Oui, mais il était déguisé en Bourgeois gentilhomme^ et nous étions éclairés à la lumière électrique. Aujour* d'hui, je l'ai pris pour votre tailleur.
— Ce n'était pas une raison pour parier à tort et à travers. Mon tailleur n'avait pas besoin d'apprendre la mésaventure de ton ami BusseroUes. Décidément, tu n'es qu'un étourneau.
24 * l'équipage du diaëlë
— J'ai eu tort, j'en conviens. Mais j'espère que ce négociant ne poussera pas les choses aussi loin qu'il le dit.
— Tu te trompes. M. Aubijouz est parfaitement résolu à se battre avec Tamant de sa femme, et je ne serais pas surpris qu'il le tu&t bel et bien... D'autant que ton Busserolles ne me fait pas l'effet d'un foudre de guerre. Crois-tu qu'il- soit solide sur le terrain, ce joli blond?
— Je ne l'y ai jamais vu, mais je ne doute pas de sa bravoure. Seulement, le duel n'aura pas lieu de sitôt. Busserolles a une balle dans l'épaule, et tant qu'on ne l 'aura pas extraite. . .
— Il ne sera pas en état de tenir une épée, c'est évident. Nous pourrons toujours gagner du temps. Pour ma part, je souhaite que l'affaire n'ait pas de suite, et je m'intéresse beaucoup à ce mari qu'une coquine a trompé... car sa femme est une coquine. Elle ne vaut pas mieux qu'Antonia. Elle vaut même moins ; elle est sans excuse, tandis que la Cigale qui est née de parents pauvres, mais malhonnêtes, pourrait plaider les circonstances atténuantes.
Ahl ça, elle s'est donc jetée à la tête de ce bellâtre, ta madame Aubijoux... comme elle s'était jetée à la tienne... le matin où je suis arrivé si à propos.
— Oui, c'est une folle. Elle s'imagine que le monde est fait comme le racontent les chroniqueurs de la vie élégante, et pour imiter leurs héroïnes, elle s'est mis en tête, d'avoir un amant du jour au lendemain. Elle a trouvé Busserolles qui a des idées de la même force et elle l'a enlevé tout simplement, l'autre soir, au théâtre.
Mais elle est moins coupable qu'elle n'en à l'air. Tout s'est borné à un flirtage accentué. Le mari est survenu au moment oti mon camarade tombait pour la première fois aux genoux de la dame, et il lui a appuyé une chasse avec accompagnement de coups de pistolet.. • un vrai feu
l'éouipagb du diable 2S
de peloton. Heureusement, Busserolles court bien et madame Âubijouz a trouvé moyen de filer par la porte du jardin qui était restée ouverte. Elle s'est réfugiée chez son son père et je crois qu'elle regrette amèrement ce qu'elle a fait.
— Aubijoux vient de me dire qu'il ne la reverrait jamais. C'est une façon de se venger que j'approuve très fort. Chasser la femme et tuer l'amant Je ne ferais pas autre chose si j'étais dans le même cas que ce millionnaire.
Tu l'as échappé belle, mon garçon, et si je t'avais laissé aller^ ta peau serait fort endommagée à l'heure qu'il est.
-* Oh I madame Aubijoux ne me plaisait guère et, de plus, j'avais le cœur pris. Je n'aurais pas eu de peine à me défendre contre ses séductions.
Mais il faut avouer que son mari a eu une singulière idée de venir vous prier de lui servir de témoin. Il vous connaît à peine.
— C'est Frédoc qui l'a engagé à s'adresser à moi.
— Frédoc I En vérité, je tombe de mon haut.
— Tu vas tomber de bien plus haut quand tu sauras ce que j'ai à t'apprendre. Prépare-toi, mon pauvre Guy, à recevoir un coup douloureux.
— Parlez-vous sérieusement?
— Très sérieusement, hélas! Tu n'as pas rencontré Maugars hier soir?
— Non. Lorsque j'ai quitté le Vésinet,il n'était pas encore rentré. Je pensais même qu'il coucherait à Paris.
— Il n'avait plus rien à y faire, après avoir entendu ce que je lui ai dit en dînant avec'lui. Je lui apportais une mauvaise nouvelle, et il m'en apportait une plus mauvaise encore.
— Expliquez- vous, mon cher oncle, vous me faites
mourir d'anxiété.
â6 l'équipage du duble
— D'abord, Prunevaux est en fuite. Il laisse plus d'un million de dettes. Maugars avait tont son argent chez lui. Maugars bst ruiné.
La figure de Bautru s'éclaira.
— N'est-ce que cela? dit-il; à votre air dé|olé, j'avais cru... "^
— C'est bien quelque chose. Maugars a soixante ans, et à cet âge on ne refait plus sa fortune. Yoilà sa fille sans ressources.
— Non, puisqu'elle sera ma femme. Et maintenant, on ne dira pas que je l'épouse pour sa dot.
— Malheureusement, tu ne peux plus l'épouser.
— Gomment I son père aurait changé d'avis I
— Ce n'est pas cela. Son mari est vivant.
— Vivant I quoi I ce suicide...
— On s'était trompé. L'homme qui s'est brûlé la servelle dans le bois de Boulogne ressemblait à d'Estelan ; ce n'était pas lui. D'Estelan a été arrêté avant-hier.
-T- Mais je suis donc maudit I s'écria Bautru.
— Je commence à croire que nous le sommes tous et que le diable se mêle de nos affaires. Nous touchions à la fin de nos peines, nous en étions déjà à voir l'avenir en rose, et voilà que tout s'effondre.
Fais appel à ton courage et tâche de supporter ce désastre en homme de cœur. Tu te retrouves dans la situation pu tu étais quand Madeleine s'est mariée. Résignetoi comme tu te résignais alors.
— Alors... je ne l'aimais pas; j'étais presque parvenu à l'oublier. Maintenant, je l'adore, je ne vis que pour elle et par elle. Et vous me parlez de me résigner! Non, je ne me résignerai pas... je n'abandonnerai pas Madeleine à ce misérable. Je le tuerai.
— Si tu le tuais, mon ami, tu rendrais un grand service à mademoiselle de Maugars, mais tu ne pourrais pas
L'iODIPAGE DU DIABLE 37
Irépouser, pas plus que si elle était encore mariée. Une femme n'épouse pas le meurtrier de son mari.
— Eh ! bien, je renoncerai à elle, mais du moins elle ne sera pas condamnée à vivre avec un voleur.
— Il n'est pas certain que cet homme soit un voleur.
— Allez- vous donc prendre sa défense?
— Je n'en ai nulle«envie, mais je te dois la vérité. M. Âubijoux vient de m'af Armer que d'Estelan a été victime d'une erreur judiciaire, que son innocence est établie, et qu'il va être mis en liberté demain ou après-demain.
— Et vous croyez aux affirmations de cet imbécile qui se laisse tromper par sa femme, et qui a ses raisons pour défendre un drôle dont il était Tamil
•^ Il m'a cité des faits et ces faits équivalent à des preuves. Il m'a désigné le coupable, l'homme qui a commis le vol dont d'Estelan a été accusé. Cet homme va être arrêté et dix témoins sont prêts à déposer contre lui. Dès qu'il sera pris, le juge fera relâcher le mari de Madeleine.
Tiens tout ce que je te dis là pour certain, ne te berce pas d'espérances vaines^ et avisons ensemble à ce que nous allons faire. Envisageons froidement la situation. Elle est déplorable, je le sais. Peut-être n'est-elle pas sans remède.
— En connaissez-vous un?
— Avant de te répondre, je veux savoir si Madeleine devenant veuve, pour tout de bon cette fois, tu l'épouserais encore, malgré ce qui se passe et ce qui va se passer, malgré l'éclat qui résultera infailliblement de la réapparition de d'Estelan.
— Je l'épouserais, alors même qu'elle serait la femme divorcée d'un forçat.
— Le divorce n'est pas rétabli, et le cas de Madeleine sera beaucoup plus pénible que si elle pouvait bénéficier d'une loi dont les honnêtes femmes ne profitent pas volontiers.
Son mari, en sortant de prison, n'aura rien de plus pressé que de réclamer ses droits.
— Pourquoi ne les a-t-il pas réclamés pendant qu'il était libre?
— Tu oublies qu'il était sous le coup d'une accusation infamante. Il n'a pas été d'ailleurs sans chercher à revoir Madeleine. Il venait tous les soirs rôder autour de la villa de Maugars. C'est à lui que tu as donné la chasse une fois.
Bautru fit un geste qui traduisit énerglquement le regret qu'il éprouvait d'avoir laissé échapper son rival.
— Donc, reprit Souscarrière, d'Estelan, le jour où il sera libre, se présentera chez Maugars, cela n'est pas douteux, Maugars le recevra fort mal, ce n'est pas douteux non plus; je ne serais même pas étonné que Maugars ne le reçût pas du tout. Que fera alors d'Estelan ? Essaiera-t-il de ramener son beau-père par la persuasion et d'attendrir sa femme par le récit de ses infortunes imméritées, ou bien emploiera -i-il des moyens rigoureux? Ira-t-il jusqu'à requérir la force armée pour obliger mademoiselle de Maugars à réintégrer le domicile conjugal? Je ne sais; mais quoi qu'il fasse, il y aura un scandale épouvantable. Le monde s'occupera de nous, de toi, de moi, de Madeleine.
Si, dans ces circonstances, d'Estelan était tué en duel, te sentirais-tu de force à braver l'opinion en épousant sa veuve?
— Oui, mille fois oui, mais qui donc tuerait d'Estelan? Vous venez de me démontrer qu'en me battant avec lui je rendrais mon mariage impossible. .
— C'est incontestable, mais moi qui ne songe pas à me marier, je puis parfaitement forcer d'Estelan à me rendre raison du tort qu'il a causé à mon ami Maugars. Je ne suis ni le père, ni le fiancé de Madeleine, moi. Et ce monsieur aura beau dire qu'il n'a rien à se reprocher,
l'équipage du diable m
je lui prouverai qu'il me doit une réparation. Quand on a commencé p^r être commis chez un marchand d*huile&, on doit, avant d'épouser une jeune fille bien née, s'assurer qu'on n'a pas laissé derrière soi quelque fâcheuse histoire. Que n'est-il allé faire un tour à Marseille, lorsqu'il est revenu du Mexique? Il se serait trouvé là-bas des gens pour lui apprendre que la police le cherchait depuis dix ans. Il se serait justifié, je le veux bien ; mais après avoir eu des démêlés avec la justice, il n'aurait certes pas osé demander la main de mademoiselle de Maugars.
— Tous êtes mon oncle, dit tristement Guy de Bautru ; en admettant que cet homme accept&t un duel avec vous, ce dont je doute, on dirait que vous vous êtes battu pour moi, parce que je n'avais pas le courage d'aller sur le terrain.
Je vous supplie de renoncer à cette idée. Si vous y donniez suite, vous me feriez passer pour un lâche.
Souscarrière tressaillit. Dans son ardeur juvénile, il avait omis d'examiner ce côté de la question, et il ne pouvait pas s'empêcher de reconnaître que son neveu voyait juste.
Il se mit à se promener en jurant entre ses dents et en montrant le poing à des ennemis absents; puis, s'arrêtant brusquement.
— S'il en est ainsi, mon garçon, dit-il d'un ton bref, tu n'as plus d'autre parti à prendre que celui de t'engager. A Paris, pour toi, la vie n'est plus tenable. Il faut que tu disparaisses. En Afrique, tu parviendras peut-être à oublier.
— Oublier 1 c'est impossible; mais je suis résolu à partir.
— Maugars aussi va partir. Il est décidé à retourner à la Louisiane oti il lui reste une petite habitation. Là, du moins, Madeleiûe sera à Tabri des poursuites de d'Este-
30 l'équipaob du dublb
lan. Et je ne dis pas qa*nn jour je n'irai pas les y rejoindre. Je ne te proposerai pas de t'y emmjBner, tant qae cet homme Tivra. Tu sens bien toi«même que ta présence mettrait mademoiselle de Maugars dans une position très fausse. On ne manquerait pas de dire que tu es son amant.
Mais d'Estelan peut mourir, pendant que tu gagneras tes épaulettes en Algérie, et alors, si tu penses toujours de même, rien ne Vempdchera de donner ta démission, de prendre le paquebot transatlantique, et de te faire colon du Nouveau-Monde.
— C'est un rôve, dit amèrement Bautru.
— Qui sait? Tout arrive; nous ne le savons que trop. Maugars n'avait pas prévu qu'on accuserait de vol le gendre qu'il avait choisi, et si quelqu'un nous avait dit hier matin que ce gendre ressusciterait, nous lui aurions ri au nez. Espérons encore, espérons toujours.
— Je n'espère plus rien, et je ne mets qu'une condition à mon départ, c'est qu'avant de m'engager, j'aurai une dernière entrevue avec mademoiselle de Maugars.
— Son père ne s'y opposera pas. Mais tu feras bien de ne pas retourner au Yésinet avant que nous sachions définitivement à quoi nous en tenir sur le sort de d'Estçlan. Ce sort va se décider d'ici à deux jours, à ce que m^a assuré M. Aubijoux.
— Mademoiselle de Maugars sait-elle que son mari est vivant?
— J'ai conseillé à son père de ne pas le lui apprendre encore, et je pense qu'il aura suivi mon avis. Pourquoi la désoler avant l'heure? Mais cette situation ne peut pas se prolonger. Madeleine s'étonnerait de ne pas te voir. Demain, Maugars lui dira que tu es retenu ici auprès d'un ami malade. Nous avons donc quarante-huit heures à nous.
Emploie-les à te préparer aux déchirements d'une sépa-
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ration qui est devenue inévitable, je le crains bien. N'abandonne pas ton camarade blessé, mais ne t'engage pas à lui servir de témoin. Il ne convient pas que nous prenions parti contre M. Aubijoux. Nous aurons peut-être besoin de lui.
Moi, je vais mettre cette trêve à profit pour donner un coup d'épaule à mon ami Maugars. La femme de ce Prunevaux consentira peut-être à rembourser tout ou partie des sommes détournées par son mari. Elle est à la campagne. J'ai résolu d'aller l'y relancer aujourd'hui, et, dans cette ambassade, je n'emmènerai pas de secrétaire. Rentre chez toi, mon cher Guy, et tâche de reprendre le dessus. Rien n'est perdu, je te le répète. Je te reverrai tantêt, etje te rapporterai peut-être de bonnes nouvelles.
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