CHAPITRE II
En congédiant son neveu, Souscarrière se promettait de bien employer sa journée. Il s'était tracé un programme, il lui tardait de le remplir, et comme ce programme était très chargé, il tenait à ne pas perdre de temps. Il avait donc coupé court à un entretien qu'il lui semblait inutile de prolonger.
Guy de Bautru en savait bien assez. Le pauvre garçon était parti désespéré. Il n'avait pas besoin de connsdtre tous les projets de son oncle, ni les soupçons qui s'étaient portés un instant sur Frédoç, soupçons que lés renseignements fournis par M. Aubijoux avaient réduits à leur juste valeur, ni l'histoire de Rangouze qui se trouvait mêlée d'une façon si imprévue à celle de d'Estelan. A quoi bon raviver de cruelles blessures en l'initiant à tous les détails de cette lamentable aventure?
Le sage Souscarrière jugeait qu'il vallait mieux laisser Guy tout à sa douleur. L'expérience lui avait appris que la solitude et la réflexion sont des remèdes efficaces dans les grandes crises de la vie, que le temps adoucit les peines, presque aussi vite qu'il émousse les jouissances, et que les souffrances les plus vives finissent par user la sensibilité du patient, lorsqu'elles sont continues.
Depuis qu'il vivait aux champs, il n'avait plus de chagrins, mais en Afrique et à Paris, il lui était arrivé plus
d'une fois de subir des injjistices, des passe-droits, des déceptions amoureuses. Dans ces cas-là, il ne manquait jamais de s'enfermer pendant un nombre de jours proportionné à l'intensité de sa mauvaise humeur, et il reparaissait ensuite parfaitement consolé.
11 appelait cela : ruminer ses contrariétés, et il croyait que tout le monde était construit comme lui, en quoi il se trompait assurément.
Et puis, il s'était mis en tôte d'opérer tout seul le sauvetage de ses amis. On eût dit qu'il l'avait pris à- forfait et qu'il redoutait d'avoir des associés.
Bautru lui-même l'aurait gêné dans, cette entreprise compliquée qui consistait à essayer tout à la fois de mettre d'Estelan dans l'impossibilité de nuire, de découvrir l'ennemi caché, l'auteur inconnu de tant de désastres, de rendre au comte de Maugars sa fortune engloutie dans le naufrage de Prunevaux, enfin d'assurer à Madeleine et à Guy un sort à peu près supportable.
La tâche était ardue, mais elle n'effrayait pas le ci-de- Vânt chasseur à cheval. Il avait maintenant l'avantage de voir nettepient dans la situation. Le repos, le bonheur, la vie de tous ceux qu'il aimait dépendaient du dénouement de l'affaire d'Estelan et des agissements du dénonciateur anonyme. Les négociation avec la femme du notaire infidèle ne venaient qu'en seconde ligne.
Souscarrière, en conséquence, avait conçu un plan divisé en trois parties, dont deux étaient étroitement liées l'une à l'autre. Il voulait se renseigner auprès de qui de droit sur la suite probable de l'arrestation du gendre de H. Maugars ; voir môme, si c'était possible, ce gendre malencontreux, et lui demander des explications catégoriques ; ouvrir ensuite une enquête' qu'il comptait mener vivement pour savoir qui avaitjprésenté Prunevaux à la Cigale; — l'ennemi du comte, dans sa déclaration de guerre, se vantait d'avoir été cet introducteur, et il ne de-
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yait pas être difficile d'apprendre son nom en le demandant à Antonja; — et finalement, aborder madame Prunevaux, l'attendrir sur la ruine de M. de Maugars, l'effrayer au besoin sur les suites d'une escapade qui pouvait aboutir à une condamnation infamante et amener cette dame à une restitution totale ou partielle.
Frédoc ne tenait plus dans ses préoccupations qu'une très petite place. Frédoc n'avait jamais été marié, Frédoc n'avait pas écrit les lettres anonymes. Gela résultait des réponses de M. Aubijoux. Frédoc, en revanche, pouvait peut-être fournir des indications utiles, notamment sur l'origine des relations du notaire avec la diva des Fantaisies-Comiques.
Souscarrière pensait à l'aller voir et à l'entendre, à titre de renseignements, comme on dit au Palais. Mais cette visite n'était pas urgente, d'autant moins urgente que Frédoc, malade depuis deux jours, au dire de son ami Aubijoux, ne recevait absolument personne. Souscarrière la renvoya au lendemain et se dirigea, pour commencer a journée, vers la Préfecture de police.
Il y arriva avant l'ouverture des bureaux .et il eut tou le temps d'admirer les nouveaux bâtiments qui entou rent le Dépôt, où d'Estelan devait se trouver encore. En fin, l'heure sonna. En causant avec Maugars, il avait ap pris et retenu le nom du commissaire aux délégations qui était allé la veille au Vésinet; il s'enquit des moyens de le voir et un sergent de ville auquel il déclina sa qualité d'ancien officier s'empressa de le conduire jusqu'à la porte du cabinet où ce magistrat donnait audience. Là, il lui fallut attendre son tour dans une pièce où se trouvaient des gens dont la mine lui déplut. Sa carte qu'il fit passer ne l'exempta pas de l'obligation de faire antichambre, et comme il n'avait pas l'habitude de ces sortes de corvées, n'ayant jamais rien sollicité de sa vie, il ne tarda guère à prendre de l'humeur.
Peu s'en fallut môme qu'il ne décampât, mais par dévouement pour son ami Maugars, il se résigna à ronger son frein jusqu'au moment où, après une faction beaucoup trop prolongée, il futadmis en présence du commissaire, qui l'accueillit. froidement.
Souscarrière manquait de patience et de diplomatie. Cette réception, succédant aux ennuis de l'attente, mit le comble à l'agacement qu'il éprouvait, et il le prit assez haut. Mais il avait affaire à un homme qu'on n'intimidait pas facilement, et qui d'ailleurs était assez mal disposé, n'ayant eu que des désagréments administratifs depuis ses premières relations avec le comte de Maugars. Le magistrat lui demanda tout d'abord quel était le but de sa visite, et quand il sut que le ci-devant colonel territorial venait réclamer l'autorisation de visiter, au parloir du Dépôt, l'inculpé arrêté l'avant-veille, il déclara nettement que c'était impossible. -
La chose regardait exclusivement le juge d'instruction, lequel serait sans doute peu disposé à accorder cette faveur à un homme que d'Ëstelan ne connaissait pas et qui avait joué dans cette affaire un rôle encore inexpliqué.
Cette dernière partie de la réponse irrita Souscarrière, au point de le mettre hors des gonds. Il oublia complètement qu'il parlait à un représentant de l'autorité judiciaire, il s'emporta et il finit par dire que la police avait agi avec une légèreté incroyable, depuis le commencement jusqu'à la fin de cette sotte histoire, qu'elle s'était laissé mener par un dénonciateur anonyme qui se moquait d'elle, et qu'il n'était pas permis déjouer de lasorte avec le repos des honnêtes gens.
A quoi, le commissaire, très justement blessé, répliqua que les iionnêtes gens dont il était question ne devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes de ce qui leur arrivait, que M. le comte de Maugars avait, par ses violences intempestives, forcé son gendre à s'échapper, alors que ce gendre
aurait pu se justifier et en être quitte pour quelques jours de prévention, que Terreur commise à propos du suicide du bois de Boulogne ne pouvait être imputée qu'aux amis du mftme comte de Maugars, lesquels amis avaient remis aux agents la lettre trouvée près du cadavre et insisté pour qu*on établit le plus t6t possible un acte de décès qui se serait trouvé faux, si on avait eu la faiblesse de les écouter; enfin, qM le moins coupable en cette affaire, c'était probablement Louis Vallouris, dit d'Estelan.
Cette conclusion rappela au colonel remercié que la colère lui faisait perdre de vue le véritable but de sa visite. Il sentit que, s'il continuait sur ce ton, il n'apprendrait pas ce qu'il voulait savoir, et il se calma. Il convint spontanément qu'il avait été trop vif et il fit valoir, pour s'excuser, l'intérêt qu'il prenait à la triste situation de son meilleur ami. Il eut même l'adresse d'ajouter qu'en sa qualité de vieux soldat il n'était pas tenu de supporter patiemment un reproche qui touchait presque à sonhonneur, et qu'il avait voulu seulement expliquer ce rôle inexpliqué qu'on l'accusait d'avoir joué.
Le commissaire, qui avait servi, fut touché de cet allument et se radoucit aussitôt. Il protesta qu'il n'avait pas eu l'intention d'offenser un ancien officier et qu'il sounaitait que tout s'arrange&t à la satisfaction générale.
Souscarrière, le voyant plus traitable, le pria très poliment de lui dire ce qu'il pensait du cas de d'Estelan, et le brave magistrat voulut bien lui confier que, depuis la veille, l'instruction tournait en faveur de ce jeune homme. Un honorable négociant avait à peu près démontré l'innocence de Louis Yallouris ; on connaissait maintenant le coupable; on était à sa recherche, et son arrestation allait avoir très probablement pour conséquence la mise en liberté immédiate du mari de Mademoiselle de Maugars. Le comte et ses amis auraient donc bientôt à re-
mercier les fonctionnaires éclairés qu'ils taxaient d*étourderie et de négligence.
L'oncle de Guy ne crut pas nécessaire de répondre que ni M. de Maugars, ni lui ne se réjouiraient de revoir d'Estelan, mais il pria le commissaire de préciser et de lui dire si l'ordonnance de non-lieu serait rendue, quoi qu'il arrivât, ou si on attendrait, pour relâcher le prisonnier du Dépôt, que Rangouze fût sous Iqs verrous.
Et quand il sut que le juge ne paraissait pas disposé à élargir Yallouris avant de tenir Rascaillon, il n'insista plus, car il venait d'éclaircir le seul point qui lui parût douteux.
11 se borna à demander qu'on voulût bien informer d'Estelan qu'un ami intime de son beau-pèrQ, le colonel Souscarrière, logé au Grand-Hôtel, désirait le voir le jour où il sortirait du Dépôt pour l'entretenir de sa nouvelle situation, et l'accompagner ensuite au Yésinet.
Le commissaire promit que la commission serait faite, et ils se séparèrent dans les meilleurs termes.
Souscarrière s'en alla satisfait de n'avoir pas perdu sa matinée. Il savait maintenant que la rentrée dans le monde du mari de Madeleine était subordonnée à l'arrestatipn de Rangouze et il comptait bien que ce mari, ignorant ce qui s'était passé depuis sa disparition, viendrait prendre langue au Grand-Hôtel, avant de se présenter chez Maugars.
Souscarrière avait donc quelques heures, peut-être quelques jours pour se préparer à cette entrevue désagréable, et il restait le maître d'en user comme il lui conviendrait avec l'homme qui faisait obstacle au bonheur de son neveu.
Il déjeuna de bon appétit dans un café du boulevard du Palais et, au dessert, il demanda un indicateur des chemins de fer pour voir comment il pourrait arranger sa visite à la femme du notaire.
Il s'était renseigné la veille auprès du maître clerc et