‹ L'équipage du diableChapitre 5 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

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il savait qu'elle habitait une maison de campagne au delà de Saint-Germain-en-Laye et assez loin de toute voie fer^ rée. U fallait deux heures et demie pour y aller et autant pour en revenir. G*était presque un voyage, et toutes ré* flexions faite, Souscarrière jugea qu*il valait mieux 1ère» mettre au lendemain. '

Rien ne pressait de ce côté-là. Madame Prunevaux n*at lait assurément pas disparaître comme son mari, et tout présageait que les négociations pour l'amener à payer les dettes de la charge seraient longues et difficiles. Ce n'était pas une affaire à traiter au pied levé, et l'ami de M. de Maugars pouvait employer plus utilement le reste de sa journée sans sortir de Paris.

Il fuma quelques cigares en rêvant àtoutes les entreprises qu'il voulait mener de fi*ont, et il était une heure passée quand il prit un fiacre pour se faire conduire rue de la Bienfaisance, chez M. Frédoc.

Il était tout à fait revenu des idées qui l'avaient préoccupé un instant et il ne soupçonnait plus cet aimable célibataire, mais il pensait qu'une conversation avec lui ne serait pas inutile à bien des points de vue.

Frédoc avait été môle à l'incident du bois de Boulogne et Frédoc savait tant de choses 1

Souscarrière d'ailleurs n'était pas encore allé che£ lui et il lui devait bien une visite de politesse.

Il fut reçu par la gouvernante Brigitte qui lui apprit , que son maître était sérieusement indisposé, qu'il gar*^ dait le lit depuis la veille et que, le médecin ayant prescrit un repos absolu, le malade ne pouvait recevoir personne.

Souscarrière dut battre en retraite, médiocrement surpris, car M. Aubijoux l'avait prévenu, mais assez contrarié.

Il se rabattit sur Ântonia qui pouvait, mieux encore que Frédoc, lui indiquer l'obligeant personnage auquel elle devait d'avoir fait la connaissance de Prunevaux.

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Avenue de Messine, nouveau contre-temps. Antonia, par extraordinaire, était sortie à midi. Elle' devait dîner à la campagne et rentrer fort tard, ^ut-être môme ne rentrer que le lendemain.

Souscarrière, de plus en plus déçu, se transporta rue Auber. Son neveu n'y était pas, mais il résolut de l'y attendre et il renvoya sa voiture.

UFattendit inutilement. Â cinq heures, Bautru n'était pas encore revenu. Il était sans doute retenu près de son ami Busserolles, et l'oncle ne se souciait pas d'aller le rejoindre chez ce Monsieur qui l'intéressait peu.

Décidément sa journée était manquée, et de guerre las, il prit le parti de se rendre au Vésinet, oii Maugars ne l'attendait pas. Il voulait lui raconter, faute de mieux, sa conversation avec le commissaire, et il s'achemina sans plus tarder vers la gare Saint-Lazare.

Il venait de passer son après-midi à chercher des gens et à ne pas les trouver. Cette fois, il rencontra quelqu'un qu'il ne cherchait pas.

Souscarri^e, en arrivant à la gare, la trouva encombrée comme le sont les Champs-Elysées un soir de feu d'artifice. *

Le hasard l'avait amené là pour le train de cinq heures trente-cinq, celui qui emporte tous les soirs des centaines de Parisiens des deux sexes et les sème à toutes les stations de la ligne de Saint-Germain.

Les voitures entraient à fond de train dans la cour et versaient au bas du perron des boursiers empressés de regagner leur résidence d'été, des bourgeois affamés de verdure, des artistes en partance pour un canotage du soir, des couples amoureux qui s'en allaient dîner sous les arbres et des demoiselles plâtrées cherchant aventure.

On faisait queue aux guichets, les hommes avec des paquets et des journaux sous le bras, les femmes embar-

• ràssées de leurs ombrelles et fouillant dans leurs sacs gonflés d'emplettes pour y prendre leurs porte-monnaie.

Ce tableau bruyant et mouvant n'était pas nouveau pour Souscarrière, mais il le surprenait toujours. Il ne se lassait pas de le contempler avec une curiosité ironique et d'admirer cette rage qui pousse les boulevardiers les plus endurcis à s*empiler dans une boîte roulante pour s'en aller avaler de la poussière dans la banlieue.

G*est comme ui; accès de fièvre qui les prend à heure i> fixe et qui ne se guérit qu'au delà des fortifications.

Le châtelain delà Bretèche, accoutumé à des forêts sérieuses, riait des ombrages artificiels plantés autour des maisonnettes qui ont l'air d'avoir été fabriquées à Nuremberg, et se demandait quel plaisir tous ces gens-là pouvaient prendre à faire trois ou quatre lieues pour s'asseoir sur un banc acheté à la Ménagère, et pour regarder les étoiles en écoutant les glous-glous d'un jet d'eau asthmatique.

11 aimait la campagne, la vraie, celle où n'arrive pas Fodeur des villes et le bruit des guinguettes. Il y passait sa vie, mais, quand il venait à Paris, il ne tenait pas à en Sortir sous prétexte de respirer un air plus pur.

Si son ami Maugars n'avait pas habité momentanément

le Yésinet, l'oncle de Guy se serait contenté très bien de

galoper le matin au Bois de Boulogne, et de circuler à

- pied le soir entre la place de l'Etoile et la place de

l'Opéra.

Mais il n'était pas homme à abandonner un camarade malheureux, et, ce jour-là surtout, il aurait affronté tous les désagréments du monde pour aller lui porter des consolations et des encouragements, à défaut de bonnes nouvelles.

Il se mit donc bravement à la queue pour prendre son billet, et il se trouva bientôt enclavé entre une jeune per-

sonne en toilette claire, qui se retournait à chaque instant pour lui sourire, et une grosse dame qui portait une langouste attachée au bout d'une ficelle.

On avançait lentement et on piétinait sur place pendant les temps d*arrôt qui se produisaient à chaque instant. L'ex-chasseur à cheval que ce défilé n'amusait pas se consolait en examinant les voyageurs qui tourbillonnaient d'un air affairé dans la salle, et les voyageuses plus calmes qui attendaient le retour d'un mari chargé de prendre les billets.

Ses yeux tombèrent bientôt sur une grande et svelte personne en tenue d'excursion, robe de mousseline de l'Inde brodée de fleurettes de laine, souliers Montespan en cuir verni, laissant voir un bas de soie rouge à coins, ombrelle en satin bleu doublée de rouge et grand chapeau nid de mousse orné de fleurs des champs.

La dame lui tournait le dos, mais* elle s'agitait beaucoup ; elle allait et venait, dévisageant les autres femmes et riant au nez des messieurs qui la regardaient. A la première conversion qu'elle exécuta, en pirouettant sur ses hauts talons, Souscarrière reconnut Antonia.

Elle Taperçut et elle lui envoya un salut amical accompagné d'un jeu de physionomie qui signifiait: Je voudrais bien vous parler, mais je ne suis pas seule.

En effet, un monsieur se détacha de la file en brandissant deux tickets qu'il venait de conquérir au guichet et rejoignit la Cigale.

— Tiens ! se dit Souscarrière, c'est le Brésilien du souper. Elle a eu tôt fait de remplacer Prunevaux. Je regrette qu'elle soit escortée par ce seigneur d'outre-mer. L'occasion eût été bonne pour lui demander le nom du monsieur qui lui a fait faii^ autrefois la connaissance du notaire. Mais devant don Manoel, ce serait assez délicat. Et d'ailleurs, elle vient de me faire comprendre d'un coupd'œil qu'elle ne tenait pas à voyager dans le même com-

partiment que moi. Je n'y tiens pas non plus. Son rastacouer me déplaît. Avec ses breloques et ses boutons de chemises en diamants, il a l'air d'un opérateur en plein vent.

Pendant qu'il se livrait à ce monologue, son tour de payer au bureau arriva et, quand ce fut fait, la Cigale et son nouvel amant avaient disparu au tournant de l'escalier qui conduit aux salles d'attente.

Le colonel ne chercha pas à les rattraper; il s'attarda même exprès, afin de se perdre dans la foule, et quand il entra dans cette antichambre vitrée où on parque les voyageurs, il ne les retrouva pas.

On venait d'ouvrir la cage, et le flot des partants rou« lait déjà sur le quai d'embarquement.

Les voitures étaient prises d'assaut; on escaladait les impériales, et Souscarrière qui n'aimait pas à courir ne put se caser qu'à l'extrémité du train, tout près de la locomotive.

11 eut la chance de trouver là une voiture vide, et il put y choisir sa place, touJt au fond, du côté de l'entre-voie; mais il n'y fut pas longtemps seul.

Les retardataires arrivaient un à un, essoufflés, rouges et s'essuyant le front; ils se hissaient péniblement sur le marche pied, et ils se jetaient lourdement sur les cous* sins de cuir.

Le dernier entra au moment où on entendait déjà sur toute la ligne le claquement des portières fermées parles employés, et il vint s'asseoir en face de Souscarrière, qui était fort occupé à choisir un cigare.

C'était un monsieur bien vêtu, mais trop couvert pour la saison. Il portait un pardessus d'été, et il tenait sur le bras un autre pardessus plus chaud. Un chapeau rond, à larges bords, abritait sa tête, et un sac de cuir, passé en sautoir, reposait sur ses genoux.

Souscarrière, penché sur son étui en cuir de Russie, ne

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voyait que la partie inférieure du personnage qui lui faisait vis-à-vis : ses souliers de cuir jaune, ses jambes empri" sonnées dans des guêtres, et ce sac & fermoirs d'acier, un sac d'une capacité extraordinaire, un sac bondé, boursoufQé, que son propriétaire tenait à deux mains.

Et le monsieur ne voyait que le haut du chapeau de Souscarrière.

Mais quand Souscarrière se redressa, et montra en plein sa figure aux traits acccentués, le monsieur se leva vivement, passa par dessus trois ou quatre paires de jambes et se précipita à l'autre portière pour l'ouvrir.

C'est, comme chacun sait, une opération assez compliquée. Il faut anancer au dehors la tète et le buste, étendre le bras, lever la clavette et tourner la poignée de cuivre.

Le monsieur qui venait d'être saisi d'une subite envie de changer de voiture s'y était pris trop tard pour décamper. Le coup de sifflet du départ avait averti le mécanicien, la locomotive commençait à lancer des souffles saccadés, les tampons des wagons attelés à la queue-leuleu venaient de s'entrechoquer et les roues tournaient déjà.

-^ Ne descendez pas. C'est défendu. Le train est en marche, cria un employé.

Et il accourut pour empêcher de sortir l'imprudent qu'un voisin officieux retenait par la taille et qui cherchait à se dégager.

Le Toyageur, reconnaissant qu'il n'était plus de temps de sauter, sous peine de se casser le cou, se décida fort à contre-cœur, à regagner sa place»

Souscarrière était en train d'allumer un superbe regalta. Il s'imagina que cette opératien avait mis en fuite son visà-vis, et il lui demanda poliment :

— Bst-ccque le tabac vous incommode?

— Pas du tout, grommela ce singulier individu, en se

renfonçant dans son encoignure et en rabattant son chapeau sur ses yeux.

— Tatit mieux, dit le colonel, car ça m'aurait diablement gôné de ne pas fumer, et j'avais cru que c'était moi qui vous chassais de ce compartiment.

Le voyageur ne répondit pas. Souscarrrière le prit pour un maniaque et, tout en lâchant de grosses bouffées, il se mît à Texaminer avec une certaine curiosité.

Le costume surtout l'intriguait. Cet homme était équipé comme un touriste qui va explorer les Alpes, et le train qu'il avait pris n'allait pas plus loin que Saint-Germain.

Il ne bougeait plus ; il dormait, ou il feignait de dormir, les mains croisées sur son sac de cuir.

Son visage, complètement rasé, était caché en partie par une paire d'énormes lunettes bleues, garnies d'abatjour sur les côtés, mais ce visage avait un trait saillant, un nez magistral, un nez proéminent, recourbé comme le bec d'un oiseau de proie, un nez inoubliable, et Souscarrière pensait :

— Il me semble que j'ai vu ce nez-là quelque part.

Le train roulait dans la tranchée profonde qui sépare les maisons-casernes de la rue Mosnier, des jardinets annexés aux maisons de la rue de Rome, et il s'engouffra bientôt sous le tunel des Batignolles.

L'obscurité se fit dans la voiture. Le cigare brillait comme une étoile rouge. Il jetait une petite lueur chaque fois queSouscarrière aspirait la fumée, et ses clartés intermittentes permirent à l'oncle observateur de remarquer le manège du monsieur qui lui faisait vis-à-vis.

Ce personnage bizarre manœuvrait de façon à ramener derrière son dos le sac qu'il portait par devant.

Lorsque le train sortit du tunnel, le sac était caché sous le pardessus. On ne voyait plus que la courroie qui l'attachait.

— Est-ce que cet animal-là me prend pour un voleur?

se demanda Souscarrière. Il a dissimulé sa bourse de cuir, comme s'il craignait que je la lui enlève. Elle est probablement bourrée d'or et dç billets de banque^; il porte toute sa fortune sur lui... à moins que... Hum I il a bien la mine d'un banqueroutier qui vient de mettre la clé sous la porte ou d*un caissier qui lève le pied.

L'homme ne dormait pas. Ses yeux brillaient à travers ses lunettes, et quoiqu'il gardât l'immobilité la plus complète, on devinait qu'il se sentait observé et que cette inquisition le gênait beaucoup.

Les autres voyageurs ne s'occupaient pas de lui. Ils étaient tous plongés dans la lecture des journaux qu'ils venaient d'acheter à la gare. Mais Souscarrière le regardait avec persistance.

11 rétudiait, et il faisait peu à peu de nouvelles découvertes.

Ainsi, la peau des joues et du menton avait une teinte bleuâtre des plus prononcées, et à cet indice, on devinait que le rasoir avait abattu récemment une barbe très noire et très épaisse^ une barbe dont la couleur ne s'accordait pas avec la couleur ^des ch.eveux blonds qui sa montraient sous le chapeau.

Evidemment, l'homme portait une perruque, et pourtant il n'était pas vieux; trente à trente-cinq ans tout au plus.

Pourquoi s'était-il déguisé et où allait-il en cet équipage ?

— Pas aux environs de Paris, pensait Souscarrière. Il a pris ses précautions pour passer la nuit en route... deux paletots au mois de juillet, par vingt-neuf degrés de chaleur. Tout chemin mène à Rome... et en Belgique. Je parierais qu'une fois arrivé à Saint-Germain, il frétera une carriole pour se faire conduire à Pontoise, où il rejoindra la ligne du Nord.

Quel dommage qu'au lieu de rencontrer ce drôle, que

je ne connais pas, je n*aie pas surpris Prunevaux filant vers la frontière. Gomme je lui aurais mis la main au collet I Mais ce n*est pas la fortune de Maugars que celuici emporte dans sa sacoche, et je suis bien sot de nie mettre martel en tète à propos d'un filou qui se sauve. Qa ne me regarde pas, ces accidents-là, Jq ne suis pas entré dans la gendarmerie quand j*ai quitté le premier régiment de chasseurs.

Après avoir ainsi conclu, l'oncle de Bautru allait penser à autre chose, lorsqu'un fait caractéristique lui revint à Tesprit.

Le voyageur suspect avait essayé de déguerpir, aussitôt qu'il l'avait aperçu. Donc, ce voyageur le connaissait et tenait à l'éviter.

Souscarrière, plus intrigué que jamais, se remit en observation, et cette fois ilopncentra toute son attention sur ce nez démesuré qui éveillait en lui un souvenir en; core vague.

Après quelques minutes d'examen, la mémoire lui revint tout à coup. *

Au nez, il reconnut l'homme.

— Oui, pensait Souscarrière, sans perdre de vue le nez révélateur^ j'en suis sûr maintenant, c'est ce gredin de Rangouze. Gomment n'ai-je pas songé à lui plus tôt? Ge matin môme, Aubijoux me racontait ses méfaits.

Parbleu I je m'explique bien qu'il ait voulu se sauver quanS il m'a reconnu. Il file à l'étranger et il ne tient pas à faire route avec moi. J'avais deviné. Il sait que la police le cherche, il se doute qu'elle surveille les départs sur les grandes lignes ; il a pensé qu'elle ne le chercherait pas sur un chemin de banlieue, et il a pris le train de Saint- Germain.

Et il aurait réussi à s'échapper si sa mauvaise étoile ne l'avait pas conduit da ns ce compartiment, juste en face

de moi, mais je le tiens et il dépend de moi de Tempècher de passer la frontière.

Il fait semblant de dormir. Je vais commencer par le réveiller.

Sur cette conclusion, Fonde de Bautru avança la main pour secouer le faux dormeur, mais avant qu'il eût complété le mouvement, la réflexion lui vint.

Le lieu ne se prêtait guère à une explication. Que dire à Rangouze en présence de six voyageurs étrangers à l'affaire? Une discussion allait évidemment s'engager avec ce coquin et il était douteux que ces messieurs lui donnassent tort. Les Parisiens qui s'en vont & la campagne p'aiment pas beaucoup les scènes.

' Souscarrière se dit tout cela, et résolut de temporiser afin de procéder plus sûrement.

Mieux valait attendre que le drôle descendît, descendre avec lui, et s'opposer à ce qu'il sortit de la gare.

Il y a presque toujours des gendarmes de planton à l'arrivée des trains et ces braves militaires ne devaient pas manquer de prendre en considération la déclaration d'un ancien officier qui justifierait de sa qualité en exhibant sa carte et qui portait le ruban rouge à sa boutonnière. Le moins qu'ils pussent faire c'était de conduire l'accusateur et l'accusé devant l'autorité de l'endroit, et il n'en fallait pas davantage pour interrompre le voyage de Rangouze.

Un coup de télégraphe ensuite afin d'avertir la Préfecture de police et tout était dit.

D'ailleurs, un agent un peu avisé aurait arrêté rien que sur sa mine ce touriste en perruque et en lunettes bleues. Il aurait demandé à voir ce que contenait le sac de cuir et il y aurait certainement trouvé des valeurs que les honnêtes gens n'ont pas l'habitude de porter sur eux pour aller visiter la machine de Marly ou dîner au pavillon Henri IV.

— Décidément, conclut l'oncle de Bautru, mieux vaut patienter. Mon homme s'imagine que je ne Tai pas reconnu. Je vais m'attacher à lui et je le ferai empoigner au bon moulent.

Le train approchait du pont d'Âsnières, et Souscarrière avait encore le temps de se préparer pour le cas où Rangouze s'aviserait de quitter la voiture au premier arrêt.

Il se prépara, mais ses pensées prirent insensiblement un autre cours.

Il se mit à examiner les conséquences qu'allait avoir l'arrestation de ce coquin. La plus certaine et la plus immédiate, c'était la mise en liberté de d'Estelan. M. Aubijoux l'avait déclaré et le commissaire avait confirmé sa déclaration. D'Estelan allait sortir de prison, aussitôt que Rangouze y serait entré.

Si, au contraire, Rangouze quittait la France, d'Estelan allait rester^sous les verrous au moins pour un certain temps.

Entre ces deux alternatives, Souscarrière avait à choisir.

Servirait-il mieux ses amis en \ivrant Rangouze qu'en le laissant partir?

Il hésita à résoudre cette question qu'il se posait pour la première fois.

D'Estelan, justifié, rentrait à l'instant même en possession de tous ses droits. Rien ne l'empêchait de se présenta à la porte d'une villa dont il savait le chemin, et de réclamer sa femme. Gomment la lui refuser, et comment annoncer à mademoiselle de Maugars laxésurrection de ce mari qu'elle croyaitjmort? Cette nouvelle pouvait la tuer. Et si on la lui cachait, si son père s'enfuyait avec elle, quel scandale I

Souscarrière s'était flatté de prévenir ces malheurs en forçant d'Estelan à se battre, mais les chances d'un duel sont toujours incertaines, et de plus d'Estelan n'était pas

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obligé d'accepter le combat. Comment l'y contraindre ? L'oncle irait-il l'attendre à sa sortie de la prison pour le traîner sur le pré sans lui permettre d*aller au Vésinet? C'eût été absurde. Le neveu d'ailleurs n'ayait-il pas demandé formellement qu'on laissât en repos son rival, aimant mieux perdre Madeleine et en mourir de douleur que de s'exposer à passer pour un lâche?

Au contraire, si d'Estelan ne sortait pas immédiatement, la crise se trouvait retardée. M. de Maugars avait le temps de préparer sa fille à un malheur inévitable et de l'emmener en Amérique. Bautru s'engageait. Souscarrière rentrait à la Bretèche sans avoir eu le crêve-cœur de se trouver face à face avec l'auteur involontaire de tant de désastres.

Et, quoi qu'il arrivât ensuite, de cruelles douleurs leur seraient épargnées à tous. Si l'aifaire de d'Estelan tournait mal^ ils n'entendraient pas le bruit qui se ferait autour de son procès. Si elle se terminait par une ordonnance de non-lieu, après un certain nombre de jours de détention préventive, d'Estelan ne trouverait plus personne, et n'aurait rien de mieux à faire que de disparaître de la scène parisienne où il avait joué un si triste rôle.

Ces déductions serrées occupèrent Souscarrière jusqu'au bout du pont, et lorsque le train commença à ralentir sa marche , Souscarrière était presque décidé à laisser Rangouze tranquille, Hangouze qui continuait à ne pas bouger, mais qui s'apprêtait peut-être à sauter hors de la voiture en arrivant à la station.

Mais en regardant .cette figure de coquin, le vieux soldat se prit à penser qu'à l'heure oîi il délibérait avec sa conscience, il y avait là-bas, dans une cellule aux murailles nues, un homme qui supportait les privations et la honte de la prison, qui attendait avec angoisse qu'on saisit le . misérable qui était là, en face de lui, Souscarrière, et que cet homme était innocent.

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Oui, innocent. Aubijouz l'avait dit et prouvé ; le commissaire le croyait et le juge allait bientôt le reconnaître en abandonnant la prévention.

Qu'importait l'intérêt de Maugars et de sa fille? Etaitce la faute de d*Estelan s'ils souffraient? Ne souffrait-il pas aussi, lui qui n'avait rien à se reprocher?

Et Souscarrière l'aurait laissé souffrir, alors qu'il dépendait de lui de livrer le vrai coupable à la justice!

— Non, murmura-t-il en jetaqt par la portière ouverte son cigare éteint; non, il ne sera pas dit qu'un ancien capitaine au 1" chasseurs d'Afrique se fera le complice d'un voleur.

Guy lui-même m*approuvera quand je lui raconterai que j'ai mis la main sur cet ignoble Rangouze.

Advienne que pourra, notre honneur sera sauf.

Au moment oi^ le brave Angevin prit sa résolution diflnitive, le train entrait en gare ; et quatre des voyageurs qui occupaient le compartiment se levaient pour des-cendre.

Rangouze ne se levait pas encore, mais h certains mouvements de ses mains et de ses jambes, Souscarrière devina qu'il méditait de filer dès que le passage serait libre.

Ses mains tenaient la courroie à laquelle était attachée la précieuse sacoche et il ramenait tout doucement ses jambes sous lui, comme un chat qui va bondir.

On entendait de tous les côtés les portières s'ouvrir et le brouhaha du débarquement qui commençait.

Asnières est un village très fréquenté. C'est une des ca^ pitales du canotage et de la petite cocotterie. On s'y bouscule à tous les trains, et le quai de la gare était encombré de gens pressés de gagner la sortie.

Souscarrière jugea que, s'il laissait son homme se mêler à cette foule, il courrait grand risque de le perdre.

Le moment était venu de frapper un grand coup.

Rangouze se rassemblait pour s'élancer.'

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~ Pardon, lui dit le colonel, je suis certain maintenant que je ne me trompe pas. C'est bien à M. Jules de Ran-» gouze que j'ai l'honneur de parler.

A cette interpellation, le drôle rougit jusqu'aux oreilles et fit mine de déguerpir ; mais Souscarrière s'était penché de façon à lui barrer le chemin, et il se décida àïépondre:

— Oui, monsieur,,, je ne sais ce qui me vaut...

— La question que je vous adresse. Mon Dieul c'est bien simple. Je vous regarde depuis dix minutes, et je vioQs seulement de remettre votre nom sur votre figure. 11 n'y a pourtant pas longtemps que nous nous sommes rencontrés,., avant-hier soir, parbleu I à la première de Zaïrettey aux Fantaisies Comiques,

— Ah I monsieur, s'écria Rangouze, que j'ai d'excuses à TOUS faire. Je n'ai pas pris garde à vous en entrant, et je me suis endormi tout de suit^. Je suis impardonnable... Ce sont ces maudites lunettes qui m'empêchent d'y voir clair.,.

— Elles m'ont empêché aussi de vous reconnaître. Vous n'avez plus du tout la même tête.

-* Elles me gênent au dernier point. Mais mon médecin m'a défendu de les ôter jusqu'à nouvel ordre. -!■ Vous avez donc mal aux yeux?

— Oui, depuis cette maudite représentation. J'ai attrapé un coup d'air en sortant du théâtre.

— Ce ne sera rien. Je connais ça. J'ai eu la même chose en Afrique pour avoir couché à la belle étoile, en expédition. Il ne faut que des soins et du repos,

— On m'a dit que la campagne me ferait du bien, dit Rangouze, qui commençait à se remettre d'une alarme si chaude.

Le ton de Souscarrière le rassurait. . "

— On a eu raison. Et je me félicite qu'on vous ai conseillé d'y aller, puisque j'ai le plaisir de vous rencontrer.

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— Je suis charmé de faire route avec vous , colonel ; pas longtemps malheureusement, puisque ce train ne dépasse pas Saint-Germain.

— Bon ! se dit Souscarrière, le coquin veut me faire accroire qu'il va tout simplement se promener, et en même temps il tâche de savoir où je vais, afin de ne pas descendre à la même station que moi. Mais je suis aussi fin que lui.

Et il reprit tout haut :

— Nous y serons dans quarante minutes, à Saint-Germain.

— C'est là que vous allez, colonel? demanda Rangouze.

— Oui, cher monsieur. Et vous?

— Moi, non. Je ne vais pas si loin.

— Tant pis. J'aurais voulu vous avoir pour compagnon jusqu'au terme du voyage.

Le train partait. Les deux messieurs qui restaient occupaient maintenant les deux coins près de l'autre portière. Souscarriëre et Rangouze pouvaient causer un peu plus librement.

Mais Souscarriëre se garda d'user de cette demi-liberté pour entamer une attaque directe. Il sentait qu'il n'avait pas besoin de se presser, car Rangouze ne pouvait pas connaître la véritable situation. Rangouze ne pouvait pas deviner que M. Aubijoux avait renseigné l'oncle de Bautru. Rangouze ne songeait qu'à expliquer son déguisement, et il espérait se tirer d'affaire par quelques mensonges bien placés, comme par exemple l'histoire de sa maladie d'yeux.

Souscarrière qui lisait dans son jeu se proposait d'amuser le tapis jusqu'au moment où le coquin descendrait. Il avait résolu de descendre avec lui, de l'attirer dans un coin et de lui donner à choisir entre deux propositions désagréables : ou le suivre de bon gré ou le suivre de force. *

Certes, Rangouze ne prévoyait pas ce dénouement, car il n'avait pas une haute idée de la perspicacité d'un homme qui venait de se laisser prendre k un conte ridicule et il comptait lui fausser compagnie avant peu.

Il s'était bien tiré Tavant-veille des mains de M. Âubijoux.

Et depuis qu'il s'était échappé, il n'avait pas perdu son temps. Il était rentré tout droit chez lui, rue de Madrid, jugeant avec raison que M. Aubijoux ne viendrait pas l'y relancer avant le jour.

Un mari trompé pense d'abord à se venger et, en effet, le malheureux financier avait passé le reste de la nuit à chercher sa femme, pendant que Rangouze coupait sa barbe, transvasait son or, ses billets de banque et ses titres dans un sac plus portatif que son coffre-fort, et déguerpissait dès l'aurore pour aller se réfugier provisoirement chez un Marseillais de sa connaissance, un pauvre diable qui tenait un petit magasin de comestibles dans la rue d'Amsterdam.

Ce compatriote qu'il avait obligé en lui prêtant de Tar gent à gros intérêts lui était tout dévoué et s'était em« pressé de l'héberger sans lui faire de questions.

Rangouze avait menacé M. Aubijoux de publier partout l'aventure de madame Aubijoux, mais cette menace n'était qu'un expédient pour sortir d'un mauvais pas. Rangouze sentait bien qu'il ne lui restait plus qu'à décamper en emportant sa fortune liquide et en abandonnant ses créances à recouvrer. Et après trente-six heures passées dans une arrière-boutique, ayant appris, par son compatriote envoyé aux renseignements, que des figures suspectes rôdaient aux abords de son domicile, Rangouze s'était avisé de filer par le chemin de Saint-Germain, à l'heure où les trains regorgent de voyageurs. Il avait calculé qne les agents ne viendraient pas l'y attendre, et il avait calculé juste.

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. Seulement il avait compté sans Souscarrière qui le tenait et qui lui dit en riant :

-^ Je comprends que vous ayez mis des lunettes bleues, mais pourquoi diable vous ètes-vous ras6 comme un acteur ?

Elle vous allait fort bien, votre barbe, et je ne m*expli* que pas que vous Tayez sacrifiée. Vos amis ne vous reconnaîtront plus.

— Mon Dieu, répliqua Rangouze d'un air dégagé, je serais bien empêcbé de vous dire pourquoi je Tai coupée. C'est une fantaisie qui m*a passé par la tête bier en me regardant dans une glace. Je me suis figuré qu'en me rasant je paraîtrais plus jeune. Je regrette maintenant ce que j'ai fait, car je me trouve fort laid.

— Ma foi I vous étiez mieux avec vos moustaches et vos favoris. Excusez-moi de vous dire cela. Je suis un vieux soudard et je ne sais pas déguiser ma pensée.

— Tu es surtout une vieille béte, se disait Rangouze qui se rassurait de plus en plus.

-*- Mais, reprit Souscarrière en riant, vous aviez peutêtre des raisons. J'ai dans l'idée que vous avez pris ce 'grand parti pour plaire à une femme. Elles ont quelquefois des goûts bizarres, les femmes ! J'en ai connu qui adoraient les sapeurs et d/iutres qui ne pouvaient souffrir que les mentons lisses. Parions que vous êtes tombé sur une maîtresse qui appartient à cette dernière caté* gorie.

— Ma foi, colonel, on ne peut rien vous cacher,

— Bon I j'en étais sûr, et je crois que je devine à qui vous avez offert votre barbe en holocauste,

— Vraiment î

— Parbleu I je n'ai pas oublié que l'autre soir pendant que nous causions devant le thé&tre, un messager mysté<* rieux est venu vous chercher,

Rangouze ne put dissimuler une grimace nerveuse. Le

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souvenir que le colonel évoquait lui était particulièrement désagréable.

— Vous chercher de la part d'une dame, ajouta Sous-

carrière,

— Mais non ; je vous assure que tous vous trompez, dit le Marseillais, en prenant un petit air réservé,

— Oh ! ne faites pas le discret. J'ai vu ce que j'ai vu, que diable ! Et, si je voulais, je pourrais vous dire le nom de la séduisante personne qui vous faisait demander par un ambassadeur, tout de noir vôtu. ^

— Colonel, je vous en prie...

— Soyez tranquille. Je vous le dirai tout bas.

Et Souscarrière, mettant la main sur Tépaule de Rangouze pour l'attirer à lui, se pencha et lui souffla à l'oreille ce nom à deux fins :

— Aubijoux.

Le drôle tressauta comme s'il eût été mordu par une vipère. Il comprenait qu'il s'agissait de monsieur, car le colonel n'avait pas précisé le sexe.

. — Pas du tout, s'écria-t-il, je le connais à peine.

— Plus que vous n'en voulez convenir, • mais je ne parle pas du mari. Allons, mon cher, avouez que madame est de vos amies.

La figure de Rangouze s'illumina, un mauvais sourire se dessina sur ses lèvres miaces. 11 s'imaginait que le colonel faisait fausse roule ; il n'était pas fâché de le dérouter encore davantage et, en môme temps, de lancer la flèche du Parthe au millionnaire qui lui avait joué le tour de le dénoncer à la police.

— Si c'était vrai, murmura-t-il, vous pensez bien, cher monsieur, que je n'en conviendrais pas. Je suis un galant homme, et un galant homme ne comprometpas unefemme qui a des ménagements à garder.

— Très bien I très bien I dit Souscarrière, je n'insiste

pas, mais je vous fais mon compliment très sincère. Elle est charmante.

Il pensait :

— Quel ignoble gredin I II se venge de ce brave Aubijeux en calomniant sa femme. Elle ne vaut pas graud'chos«, mais elle ne se serait pas galvaudée avec un pleutre que je me reprocherais toute ma vie de n'avoir pas fait empoigner.

Et il reprit tout haut :

— Dire qu'aujjiremier entr'acte deZaïrette, nous avions tous cru qu'elle appelait ce blond fade qui est l'ami de mon neveu, ce Busseroiles qui ressemble à une asperge à la sauce blanche. Je vois maintenant qu'elle a plus de goût que je ne pensais.

— Je vous jure, monsieur, que cette dame...

— Seulement, je la crois un peu excentrique. Elle a exigé de vous bien des sacrifices... car c'est sans doute pour obéir à un de ses caprices que vous avez mis une perruque...

— Chut I murmura le Provençal, j'avais une raison pour me déguiser aujourd'hui.

— Bah ! est-ce que... mais oui... c'est cela... elle vous attend... un petit nid champêtre... un dîner sous la feuillée... une promenade sentimentale dans les bois... et on voit bien que vous ne rentrerez pas ce soir à Paris, heureux vainqueur I vous avez pris vos précautions... pardessus d'élé... pardessus d'hiver... il ne vous manque qu'un manteau couleur de muraille.

— Vous êtes très gai, colonel, ricana Rangouze, et vous avez un coup d'œil I Si vous étiez officier de gendarmerie et si j'étais malfaiteur, je n'aimerais pas à vous rencontrer.

— Penh ! je ne suis pas encore de première force. Ainsi, tenez I je ne devine pas ce que vous portez dans ce sac gros comme une valise.

l'équipage du DU8LB 57

— Quelques objets de toilette, dit l'usurier qui avait réponse à tout.

— C'est juste. Je vois, cher monsieur, que vous n'avez rien oublié. Yoilà ce que c'est que d'avoir l'habitude des aventures galantes. Nous autres militaires, nous sommes des sauvages. Autrefois, quand j'allais à un rendez-vous, je n'emportais que mon sabre et un bâton de cire à moustaches. Il faudra que je m'abonne à la Vie Parisienne avant de retourner m'enfouir à La Bretèche.

Hangouze rit de bon cœur. Il était complètement rassuré. Cependant, tout en donnant la réjj^que au joyeux colonel, il ne perdait pas de vue son projet de le lâcher en route, et il se demandait à quelle station il allait descendre, car il ne voulait pas aller jusqu'à Saint-Germain où Souscarrière aurait pu le gêner beaucoup.

Gela dérangeait son plan, mais il se promettait de reprendre le train suivant, après une station d'une heure à un point quelconque de la ligne.

— J'aurai encore le temps de me faire conduire à Pontoise ce soir, pensait-il en caressant amoureusement sa sacoche, et je ne sentirai plus sur mes talons ce vieux troupier. Si je débarquais en même temps que lui à Saint-Germain^ il serait capable de m'offrir l'absinthe au café des officiers et j'aurais toute les peines du monde à oie débarrasser de lui.

La locomotive galopait dans la plaine qui s'étend au pied du Mont-Valérien. Elle allait arriver à Nanterre, et Souscarrière faisait comme autrefois en Afrique, quand il commandait un peloton d'éclaireurs ; il ouvrait l'œil, afin de ne pas être surpris par un brusque mouvement de l'ennemi.

A cent mètres de la station, il se leva pour aller regarder par l'autre portière ; il aperçut un gendarme qui se promenait pail^iblement sur le quai, et il se dit :

— Si le drôle s'arrête ici, il n'ira pas loin.

59 rÉOmPAGS DU DIABLB

Pendant qu'il explorait ainsi le débarcadère, Rangouze déUbérait. Le coquin était assez tenté de s'arrêter là, mais il réfléchit qu'il n'avait pas besoin de se presser. Il lui restait encore trois stations à choisir ayant d'arriver au terme du voyage, et il pensa que mieux valait descendre à la plus fréquentée, celle où il aurait le moins de chances d'attirer l'attention pendant qu'il y séjournerait.

Rueil ou Ghatou faisaient mieux son affaire que le village où on couronne les rosières.

— Vilain pays, pour les amoureux I s'écria le colonel en reprenant saiplace. Je suis sûr que ce n'est pas là que vous allez. Ça manque d'arbres et vous devez aimer la verdure.

— Oh I oui, la verdure, l'eau, le gazon.

— Alorsy je sais dans quels parages on vous attend. Une maisonnette au bas du frais coteau de Bougival, avec une terrasse d'oiïi on entend le murmure de la rivière et les doux chants des canotiers.

— Hé ! hé I c'est à peu près cela, dit Rangouze avec un sourire discret.

— Parbleu 1 je voudrais bien être à votre place. Je vais dîner à Saint-Germain avec un ancien camarade qui m'a invité à la pension des officiers, et je mejdéfie de la cuisine du régiment.

— Nanterre I cria l'employé du chemin de fer.

•Les deux autres voyageurs partirent, et Souscafrière se trouva seul avec le chenapan qu'il surveillait.

Le moment décisif approchait, car il était évident que Rangouze ne dépasserait pas Ghatou, et le colonel employa les minutes qui lui restaient à questionner adroitement son compagnon sur certains points qu'il ne perdait pas de vue.

— Vous n'étiez pas au souper de la première de Zaïrettey lui dit-il en riant. Vous aviez mieux à faire ce soir-là. Groiriez-vous que j'ai accepté ^invitation de

l'ÉOntPAGB DU DIABLE 59

mademoiselle Aûtonia ? A mon âge, c'est ridicule, mais je soupçonnais mattre Prunevaux d'être le monsieur sérieux de cette diva. Je Tarais rencontré dans les coulisses du théâtre et je voulais voir s'il aurait l'aplomb de se montrer chez elle à des heures indues.

— Et il y est venu ?

— Je le crois, quoique je ne l'y aie pas vu. Je suis parti avant la fin de la petite fête. Que pensez-vous de ee notaire?

— Je pense qu'il finira mal. Il néglige son étude pour cette fille qui doit lui coûter très cher.

— Et qui se moque de lui, car elle est dans le même train que nous avec un étranger qui m'a tout l'air d'être son amant. Ils s'en vont en partie fine... comme vous, chermonsieur. Il est de votre cercle cet étranger.

— > Don Manodl? celui qui pose des banques?

— Oui, et qui a gagné beaucoup d'argent à mon polis-^ son de neveu.

— Et vous dites qu'il voyage avec nous ?

•^ Parfaitement. Il était devant moi avec sa belle quand je suis entré dans la salle d'attente.

— Eh bien I c'est fort heureux pour Prunevaux. Le Brésilien est plus riche que lui et il lui soufflera la Cigale.

— Espérons4e. Mais où diable Prunevaux a-t-il pu s'a-^ mouracher d'elle? Il fréquentait donc le demi-monde et même le quart de monde?

— Pas que je sache, et sa liaison avec Antonia aVait été bien cachée, car c'est seulement dans ces derniers temps que je m'en suis douté... par un singulier hasard. J'ai appris qu'il cherchait à emprunter de l'argent... une très forte somme... je me suis demandé comment il pouvait en avoir besoin et à force de chercher, je me suis rappelé qu'uii jour, l'année dernière, après les courses d'automne, nous dtnions chez Bignon, dans la salle commune avec Antonia. Prunevaux dînait seul à une

60 l'équipage bu diable

table voisine et il dévorait des yeux cette grande bringue* Il avait Tair si malheureux que nous l'avons invité h fusionner. Il lui a fait sa cour et vous pouvez croire qu'elle Ta écouté. Elle n'est pas d'un naturel farouche et, en ce temps là, elle n'avait pas le sou. Je suis convaincu que cette mémorable soirée a été le point de départ de la ruine du notaire.

— C'est curieux, ma foi 1 Et je m'étonne que mon neveu ne m'ait pas raconté le commencement de ce joli roman.

— Il n'y était pas, autant qu'il m'en souvient.

— Vous rappelez-vous quels étaient les convives ? demanda négligemment Souscarrière.

— Je vais tâcher. Voyons I nous étions cinq ou six. Il y avait Busserolles... Girac... MéteL.c votre serviteur... et puis... qui donc encore?

Un coup de sifflet interrompit cette énumération. Le train arrivait àRueil.

— Pardon, cher monsieur, dit Rangouze, je suis obligé de vous quitter. Je ne me rappelle pas les noms des autres dîneurs, mais puisque cette histoire vous intéresse, je vous les dirai, s'ils me reviennent... lapremièrefois que j'aurai le plaisir de vous rencontrer.

Le drôle était déjà debout. Souscarrière ne le retint pas, mais il changea de place et il mit la tête à le fenêtre, pour s'assurer que la station était surveillée par un représentant de la force armée.

Au lieu d'un gendarme, il y en avait deux.

— Ah I 1 ah ! dit-il, j'avais deviné. Vous allez à Bougival. Sacrebleu I j'envie votre sort, et je donnerais deux louis pour aller tirer ma coupe dans la Seine. L'eau doit être bonne. Il fait une chaleur à cuire des œufs. Attendez un peu que je vous ouvre la portière.

— A l'honneur de vous revoir, colonel, dit Rangouze, en se bâtant de descendre; charmé d'avoir fait route avec vous.

l'équipage du diable 6J

Ety la main sur sa précieuse sacoche, il sauta, sans toucher le marchepied.

Souscarrière sauta après lui.

— Au diable la popote des officiers I dit-il ; je vais prendre un bain dans la Seine et je dînerai au premier cabaret venu. Je ne vous invite pas et pour cause. Mais je jouirai de votre compagnie cinq minutes de plus.

— Cinq minutes, et pas davantage, car je vais prendre le tramway en sortant de la gare, grommela Rangouze, vivement contrarié.

— Ne vous gênez pas, monsieur, répondit le colonel, en passant son bras sous celui du coquin. Je vous conduis seulement jusqu'à la route.

En même temps, il manœuvrait pour se rapprocher des gendarmes quî regardaient le défilé des voyageurs.

Rangouze n'osa pas se dégager, mais il enrageait de tout son cœur, quoiqu'il ne soupçonnât point le danger qui le menaçait.

On n'avançait pas vite sur le quai envahi par une foule compacte. Les gens pressés couraient pour arriver les premiers à l'assaut des voitures qui stationnent au bas du remblai.

Au plus fort de cette bousculade, Rangouze fut si violemment heurté par derrière que son chapeau et ses lunettes tombèrent et qu'il faillit tomber aussi.

Souscarrière avait eu sa part de la secousse et il se retourna vivement pour apostropher le maladroit qui se jetait sur Rangouze, au moment où il allait en finir avec ce coquin.

Il fut fort étonné de se trouver nez à nez avec don Ma^ noôl et avec Antonia.

Ces deux amants ne couraient pas, mais on les avait poussés, et le Brésilien avait, bien involontairement, heurté le Provençal.

— Comment, c'est vous, colonel 1 s'écria la Cigale. Ah I

6â l'équipage dû diablb

que je suis contente de vous retrouver. Figurez -vous que, là-bas, au guichet, je n'avais pas osé vous parler, parce que je ne savais pas si ça convenait à M. de Rio- Tinto, qui m*accompagne, mais maintenant je...

Au beau milieu de sa phrase, elle aperçut la figure de Rangouze qui s'était baissé pour ramasser son chapeau et ses lunettes, et qui, en se relevant, avait fait volte-face.

Antonia éclata de rire en le voyant.

— Ça ! c'est plus drôle, dit-elle. Rangouze sans barbe ! Rangouze en perruque blonde I Où avez-vous pris cette tète-là, mon cher? Et oîi allez-vous, ainsi fagoté? Est-ce que vous venez faire la paradé à la porte du bal de Markowski?

Elle le tirait par la manche et elle l'entraînait hors du courant de la foule.

.Souscarriëre tenait l'autre bras de Rangouze^ et comme il ne voulait pas le lâcher, il fut obligé de suivre le mouvement.

Don Manoôl flanquait Antonia. Si bien qu*au bout de dix secondes, ils se trouvèrent tous les quatre sous Tauvent qui abrite une partie du débarcadère.

Rangouze faisait piteuse mine et Souscarrière enrageait de ce contre-temps. Il regardait du coin de l'œil les gendarmes qui s'acheminaient à pas comptés vers la sortie et il mourait d'envie de les appeler, mais il n'y avait plus moyen d'esquiver une conversation avec la Cigale ; seulement il comptaii^l'abréger.

— M. Rangouze est souffrant, dit-il brusquement. Il va passer quelques jours à la campagne pour se remettre.

— Et le médecin lui a conseillé de se raser et de porter un toupet I En voilà une ordonnance I

Mais, je vous demande pardon, colonel. Je ris au lieu de vous présenter don Manoôl, C'est-à-dire, non, je ne dois pas vous le présenter, puisque vous avez soupe avec lui chez moi, mais je tiens àvous assurer que jeme trom-

l'équipage Dlf DUBLE 63

pais. Don Mânoël n'est pas jaloux, don Manoel désire beaucoup faire plus ample connaissance avec mes amis... et vous en êtes... Rangouze en est aussi, quoique je lui en veuille d'avoir coupé ses moustaches.

Et se tournait du côté de son cavalier qui se contentait de sourire gracieusement, Antonia lui cria :

— Mais parlez donc, mon cher. Dites à ces messieurs que vous êtes enchanté de les rencontrer.

— Je suis persuadé que ces messieurs n'en doutent pas, s'écria Iq seigneur exotique, et pour me le prouver, j'espère qu'ils nous feront l'honneur d'accepter deux places dans ma voiture. J'ai loué un grand break de pro^ menade qui nous attend sur la route.

Souscarrière ne dit mot et Rangouze, aussi embarrassé que lui, se dandinait d'un pied sur l'autre, sans répondre.

— A la bonne heure! dit la dame en battant des mains. Manoël, je vous marque un bon point. Vous êtes le plus Français de tous les étrangers. J'ai connu de vos compatriotes qui surveillaient leurs maîtresses comme les Turcs font surveiller leurs odalisques. Vous, au moins, vous savez vivre el on voit que vous connaissez le caractère des femmes. Moi, quand on m'enferme, je saute par la fenêtre, mais quand on me laisse libre, je suis ûdèle comme un caniche.

Nous rencontrons des amis. Vous les invitez. C'est bien, c'est très bien. Je vous revaudrai ça plus tard, et vous allez y gagner dès aujourd'hui, car nous allons rire avec ces messieurs qui sont très gais, au lieu de passer bêtement notre soirée à faire du sentiment,

— Pardon, mademoiselle, commença Souscarrière, je.,. ♦

— Compris, Avant de vous engager, vous voulez connaître le programme. Yoilà, mon colonel. M. de Rio- Tinto désire connaître les environs de Paris, ceux où on

s'amuse surtout. Nous venons explorer la Grenouillère et ses dépendances. Nous avons pris le chemin de fer pour éviter la poussière de la route, mais ce soir, quand la chaleur sera tombée, le break nous ramènera à Paris, pour dîner ou pour souper, à votre choix.

11 y a un bon restaurant à Bougival. Si le cœur vous en dit, nous y festoierons et, après, nous irons voir danser au bal des canotiers. Si vous aimez mieux revenir dîner au bois de Boulogne, à la Cascade, ça me va encore. Je ne suis pas entêtée.

Pendant que la Cigale débitait ce petit discours avec une volubilité prodigieuse, Souscarrière et Rangouze étaient sur les épines.

^ Ni l'un ni l'autre n'avait envie d'accepter la partie qu'elle leur proposait.

Rangouse regrettait môme beaucoup d'être descendu et il regardait d'un œil mélancolique le train qui filait déjà vers Chatou. Mais il comptait bied se tirer d'affaire en lâchant le colonel et il se disait :

— S'il accepte, je refuserai; s'il refuse, j'accepterai, sauf à planter là plus tard Ântonia et son rastacouer.

Souscarrière raisonnait en sens inverse. Il pensait: ' — Je ferai ce que fera ce drôle, car je suis bien résolu à ne pas le quitter. Où qu'il aille, j'irai.

Il avait renoncé à lui mettre la main au collet, séance tenante. Appeler les gendarmes en présence de la prtmadonna des Fantaisies-Comiques, autant aurait valu crier sur tous les toits Parisiens le cas du gendre de M. de Maugars. La Cigale ne se serait pas privée de raconter à ses amis la scène de la gare de Rueil.

Et cette scène aurait ainené forcément des explications qui auraient mis Antonfl et don Manoôl au courant de la situation, car Rangouze n'était pas homme à se laisser prendre sans demander pourquoi.

On pouvait douter aussi que les gendarmes consen-

tissent à l'arrêter sur la simple réquisition d'un colonel de l'armée territoriale récemment révoqué par le ministre de la guerre.

Souscarrière commençait à s'apercevoir que son plan péchait par la base et à comprendre qu'il serait plus pratique et plus sûr d'expédier une dépêche bien sentie au commissaire chargé d'arrêter le prévenu Rascailion, dit Rangouze.

Pour ce faire, il suffirait de s'attacher aux pas de.ce coquin.

— Je finirai bien par trouver un bureau de télégraphe, se disait l'oncle de Bautru. Si je faisais un esclandre ici, Àntonia me prendrait pour un mouchard et je manquerais peut-être mon coup.

— Allons, messieurs, reprit la Cigale, c'est convenu, n'est-ce pas ? vous êtes des nôtres.

— Je l'espère bien, appuya don Manoôl.

— Très reconnaissant de l'invitation, répondit Rangouze, mais je ne suis pas libre. On m'attend.

— Qui ça? une femme du monde ?

— Peut-être, murmura le Provençal, qui voulait couper court aux questions.

— Et vous avez rendez-vous avec elle pour manger une friture de goujons I Ah I elle est trop forte, cette blague-là. Rangouze, mon petit, vous allez me nommer votre princesse, ou je croirai que vous vous vantez, et pour savoir si vous dites la vérité, nous allons vous suivre jusqu'à ce que nous vous ayons vu entrer quelque part... dans une villa.

Rangouze remit ses lunettes pour se donner une contenance. Il ne savait plus comment se tirer de là. D'un côté, le colonel, de l'autre le Brésilien. Rangouze se trouvait pris entre deux feux.

Souscarrière l'emmena un peu à l'écart et lui tint à demi-voix ce langage ;

66 l'équipage du duble

— Mon cher monsieur, vous trouverez peut-dtre que je me môle de ce qui ne me regarde pas, mais je crois devoir vous dire que, si j'étais à votre place, je ferais tout pour dérouter la curiosité gênante de cette fille. Elle est très capable de vous suivre et si elle découvrait Fendroit où vous allez, madame Aubijoux courait grand risque d*ôtre compromise. Mieux vaut, je crois, accepter l'invitation de don ManoSl.

-*- Mais, balbutia Rangouze, c*est que...

— Vous recouvrerez votre liberté dans une heure ou deux. Antonia parie d'une excursion nautique dans les parages de la Grenouillère. Pendant qu'elle se baignera ou qu'elle canotera avec son nouvel amant, nous resteronsen terre ferme, vous filerez, sans qu'ils s'en aperçoi-, vent, et je me charge de vous excuser quand ils reviendront.

Rangouze mordit à l'hameçon que lui tendait le colonel. Le moyen lui parut bon pour se délivrer du même coup de tous ceux qui le gênaient.

— Ma foi! dit-il, je crois que vous avez raison.

— Ah I ça, leur cria Antonia, avez-vous bientôt fini de délibérer. Voilà l'homme du chemin de fer qui s'avance pour nous prier d'évacuer la gare. Tout le monde est parti et le break est là-bas qui m'attend.

Elle chanta ces derniers mots sur (l'air du Ttamway qui passe ^ et tirant Sous carrière à part, elle lui dit à l'oreille :

— Soyez gentil, mon colonel. Si vous m'abandonnez, je vais m'ennuyer à mort. Mon Brésilien est charmant, mais il manque de gaité et il me raconte tout le temps les parolis qu'il a gagnés à Rio-Janeiro. Je ne tiens pas beaucoup à Rangouze qui est laid comme une chenille, depuis qu'il s'est déguisé en sacristain. Mais je tiens énormément à vous avoir. Venez, ne fût-ce que par charité. Vous en serea; récompensé, car j'ai à vous dire uue foule de choses qui vous intéresseront,

l'ÉQUIPAGR DU DIABLE 67

Cette promesse aurait suffi pour décider Souscarrière. Il Youlait absolument savoir qui avait présenté jadis Prunevâux à la Cigale, et les renseignements que Rangouze venait de lui donner étaient fort incomplets. Rangouze n'avait même pas pu lui nommer tous les convives de ce fameux dîner où le notaire avait été mis en relations avec la créature qui devait le ruiner. L'énumération s'était arrêtée en même temps que le train qui arrivait à la station.

— Je ne résiste plus» chère madame, répondit tout haut le colonel, et M. de Rangouze ne refusera pas votre gracieuse invitation, car il sait que, s'il la refusait, je ne pourrais pas l'accepter. Je me ferais un devoir de rester avec lui.

— Non, non, dit vivement le drôle, je ne refuse pas, seulement, je ne puis m'engager pour toute la soirée.

— Vous serez entièrement libre, monsieur, dit le Brésilien, et je vous serai très obligé des instants que vous voudrez bien nous consacrer. Du reste...

— Mon cher, interrompit Antonia, vous parlez à merveille, mais si nous passons notre temps à échanger des politesses, nous n*en finirons jamais, et je suis sûr que le colonel n'aime pas les compliments.

Donnez-moi le bras et décampons.

Souscarrière et Rangouze suivirent, et en arrivant à la sortie, Souscarrière céda le pas à son compagnon, par mesure de prudence. Il craignait qu'il ne se dérobât.

— Vos billets, messieurs, leur dit le garde-barrière. Et il reprit après avoir examiné les deux petits cartons

bleus :

— Mais, vous n'êtes pas à Saint-Germain, ici, ni au Vésinet. Vous êtes à Rueil.

— Eh bien ! répondit le colonel sans s'arrêter, qui peut le plus peut le moins. Nous avons payé plus que le prix çt si nous voulons rester ici, c'est notre afl'aire.

L'employé n'insista pas et les laissa passer.

— Yous alliez donc à Saint-Germain, dit Souscarrière à Rangouze qui marchait devant lui.

— Et vous au Yésinet, répliqua le Provençal,

— Ouï, mais il m*a pris, comme vous savez, une envie de me baigner.

-— Je croyais que vous deviez dtner avec des officiers de la garnison de Saint-Germain.

— G'est;à-dire qu'ils m'ont invité ; mais j'ai aussi mon couvert mis au Yésinet chez un ami, et je me suis embarqué dans le train, sans avoir fait mon choix entre cet ami et mes anciens camarades. J'ai pris ma place pour le Yésinet, quitte à payer un supplément si j'avais poussé plus loin et j'y étais à peu près décidé, quand la vue de la rivière m'a tenté. Je vais où ma fantaisie me mène. C'est un système que je vous recommande... et que vous pratiquez aussi, ce me semble, puisque vous avez changé d'avis en route.

— Moi, ce n'est pas précisément par caprice que je me suis arrêté ici, dit Rangouze, qui avait eu le temps d'inventer une explication de sa conduite. C'est à Saint-Germain qu'on m'attend, et je vous dois un aveu... qui ne vous fâchera pas, je l'espère. Quand j'ai su que vous y alliez aussi, j'ai pensé que la personne viendrait peut-être à l'arrivée du train et qu'il ne lui serait pas agréable de de vous rencontrer, vous qui la connaissez.

— Que ne m'avez-vous dit cela! J'aurais opté tout de suite pour le Yésinet, s'écria Souscarrière pour faire croire à Rangouze qu'il donnait dans le panneau.

— Je n'ai pas osé. Je craignais de déranger vos projets.

— De sorte que, par ma faute, une femme charmante va faire le pied de grue. Sacrebleu I je ne m'en consolerai jamais... et je me demande comment je pourrai réparer

* mes torts.

— Oh I le mal n'est pas très grand. Je sais oîi retrouver

cette dame et, en descendant ici, je me proposais de regagner Saint-Germain en voiture par Bougival. C'est ce que je ferai ce soir, dès que je pourrai décemment fausser compagnie à ce Brésilien trop poli. Maintenant que mon rendez-vous est manqué, peu m'importe d'arriver là-bas quelques heures plus tard.

— C'est juste, et puisque vous ne m'en voulez pas, je serai charmé de dîner avec vous. Si vous n'étiez pas venu^ j'aurais lâché Antonia et son seigneur étranger. I^ faut ôtre deux pour tenir tête à ce couple-là. Mais, ne craignez rien ; après le dîner, je vous ménagerai une sortie.

— Venez donc, cria la Cigale, qui s'impatientait. Antonia était arrivée, bien avant les deux compagnons

qu'elle venait de recruter, au bas du sentier en pente qui conduit de la gare à la route de Rueil, et elle les appelait du geste et de la voix, pendant que don ManoGl parlementait avec le cocher du break qu'il avait loué à Paris pourvoiturersa belle à travers les joyeuses contrées qu'arrose la Seine.

Un fort joli break, vraiment, et pas mal attelé du tout, pour un break à la journée.

Antonia ne s'était pas souciée de fatiguer ses chevaux, et le Brésilien, arrivé en France depuis trois mois, n'avait pas encore monté sa maison.

Rien n'annonçait même qu'il eût l'intention de la monter, car il s'était ^installé dans un fort bel appartement meublé dont les fenêtres donnaient sur l'avenue des Champs-Elysées et il avait pris des arrangements avec un loueur pour ses équipages de jour et de nuit.

Mais la Cigale comptait bien lui démontrer qu'un étranger qui se respecte doit avoir des meubles, des voitures et des chevaux à lui.

Elle ne doutait de rien, cette bonne Cigale, depuis qu'elle avait eu la chance de remplacer du jour au lendemain un notaire dépensier par un Américain opulent, et

il ne lui était pas encore venu à* Tesprit de se demander si la mine de diamants du seigneur de Rio-Tinto était inépuisable.

— Nous voici, chère madame, dit Souscarriëre. Nous sommes un peu en retard, parce que M. de Rangouze est très chargé.

— Le fait est, mon petit, que vous avez l'air d'un • homme qui part pour le pôle Nord, s^écria Ja dame. Qu*est-ce que vous voulez faire de tous ces paletots ?

— Je suis très frileux, murmura Rangouze, qui regrettait vivement de ne pas avoir continué en chemin de fer jusqu'à Saint-Germain.

Les façons amicales du colonel ne le rassuraient qu'à demi, et tout en faisant bonne mine à mauvais jeu, il méditait de décamper à la première occasion.

— Messieurs, dit don ManoGl, le break nous attend.

— Très bien, répliqua Souscarrière, mais où allonsnous?

— A la Grenpuillère d'abord, prononça la Cigale.

— Pardon, mais la Grenouillère est là-bas, dans l'île, si je ne me trompe, et vous n'avez pas la prétention d'y aborder en voiture.

— Tiens ! je n'avais pas réfléchi à ça.

— Tenez-vous beaucoup à visiter cet établissement aquatique?

— Pas autrement. Qu'en pensez-vous, mon cher Mano6l?

— Je ferai ce que vous voudrez. Mais j'ai entendu dire que la compagnie y était un peu mêlée.

-^ Si nous allions tout simplement dîner à Bougival, ^ insinua Souscarrière.

Il pensait :

— Bougival doit posséder un bureau de télégraphe... des gendarmes... tout ce qu'il faut pour faire arrêter un coquin qui se sauve.

ê'éouimge i>u diable 71

— Je croyais que vous vouliez vous baigner, dit Rangouze qui fondait tout son espoir sur cette baignade du colonel.

Il était parfaitement décidé à ne pas se mettre à Teau, lui, et à profiter du moment où son persécuteur y serait pour filer sans craindre d'être poursuivi.

Piler, c'était son rêve, et, en apparence, rien n'était plus facile, car ses compagnons ne pouvaient pas le retenir de force, mais il commençait à trouver que l'oncle de Bautrtt mettait à s'attacher à ses pas une persistance extraordinaire.

Ce gênant personnage changeait d'avis avec une facilité inquiétante.

— Oui, parbleu t s'écrfa Souscarriêre, j*ai envie de me bs^igner; mais j'ai aussi une faim canine.

— Alors, je vote pour le dîner à Bougival, dît Antonia. Mangeons d*abord, nous verrons après. Je n'aime pas les

», parties arrangées d'avance. L'imprévu, il n'y a que ça d'amusant. Partir pour Chatou et se faire mener à Trouville, en poste... c'est ainsi que j'entends l'existence. , — Et moi donc, appuya Souscarriêre. La preuve, c'est que j'étais parti pour aller à Saint-Germain.

— Ah! comme nous nous nous comprenons, mon colonel ! mais Manoël aussi me comprend, et s'il me passait par la tête le désir d'aller voir Ojcéana au Cirque, je parie qu'il se ferait un plaisir de satisfaire mon caprice.

-— N'en doutez pas, ma charmante, et veuillez monter, répondit le Brésilien; on est fort mal ici pour causer.

Antonia, légère comme un oiseau, s'envola dans la voiture, en montrant son pied cambré, un pied de Bordelaise, finement attaché à une jambe un peu trop mince.

Souscarriêre prit place à côté d'elle sans perdre de vue le drôle qu'il surveillait, et Rangouze, poussé par don Manoôl, qui tenait poliment à passer le dernier, vint fort à contre-cœur s'asseoir en face dé la Cigale.

72 L*ÉQniPA6E DU DIABLE

— A Bougival... sur le quai... au restaurant qui a une terrasse.

A cet ordre donné par la voix claire qui avait chanté trop hautles airs de Zaïrette, le cocher lança ses chevaux sur la route poudreuse.

Il faisait très ^chaud et la première partie du trajet manqua de charme. A gauche , s'étendait une plaine jaunâtre parsemée de cubes de maçonnerie que les bourgeois indulgents prennent pour des maisons de campagne ; à droite, la Seine miroitait sous le soleil de juillet.

Mais bientôt, le chemin se rapprochant de la rivière, les quatre excursionnistes commencèrent à sentir la fraîcheur de Teau et Antonia se remit à babiller.

— Mon Dieu, Rangouze, s'écria-t-elle, que vous êtes laid comme ça. Ah! ça, quelle maladie avez-vous donc?

— Ohl rien de grave, grommela le Provençal; des migraines qui me prennent tous les soirs après mon dîner et dont je ne peux me débarrasser qu'en me promenant à pied pendant deux heures.

— Et comme vous en avez assez de vous promener de la Madeleine à la Bastille, vous vous êtes décidé à courir les champs. C'est parfait, mais au nom de ce que vous avez de plus cher, ôtez-vos lunettes, mon bon. Vos verres bleus me font loucher.

— Impossible, chère amie. J'ai mal aux yeux.

— Toi, je te vois venir, pensait Souscarrière, tu prépares ta fugue. Après le dîner, tu diras que tu as mal à la tète et que tu éprouves le besoin de marcher au bord de l'eau... mais je t'y suivrai, gredin.

— Alors, reprit Antonia, je vous pardonne de ne pas ' être venu souper chez moi, avant-hier. Vous étiez pourtant au théâtre. Parions que vous avez sifflé.

— J'aurais donc été le seul, répondit impudemment Rangouze.

— Farceur I comme si je ii*avais pas entendu le concert

dont ce vilain public m*a régalée. J*en ai assez de chanter pour des imbéciles. Je renonce à la scène à moins que Manoël ne me fasse avoir un bel engagement à Rio-Janeiro.

— Vous y auriez certainement un succès fou, mais je compte passer quelques années en France, dit le Brésilien.

— Avec moi, ô Manoêl I Vous taillerez des banques et vous me prendrez pour associée.

Manoël ne répondit point à cette ouverture , mais Souscarrière, qui n'était pas fâché de ramener la conversation sur des sujets plus actuels, releva le propos de la Cigale.

— C'est la grâce que je vous souhaite, chère madame, dit-il d'un air aimable, car je sais que M. de Rio-Tinto est heureux au jeu... comme en amour. Mon étourdi de

' neveu en a fait l'expérience et il lui en a cui.

— J'ai le regret d'avoir gagné quelques milliers de francs à M. de Bautru, soupira Don Manoël, mais j'espère qu'il prendra sa revanche.

— Jamais I s'écria la Cigale. Bautru se range. On ne le voit plus. Est-ce vrai, colonel, qu'il se marie?

— Lui! Ah I je vous jure qu'il n'y songe guère. Use prépare à aller gagner ses épaulettes en Algérie. Ça vaudra mieux que de se ruiner à Paris dans les cercles et ailleurs.

Cette conclusion jeta un froid. Le Brésilien la prit pour^ une pierre jetée dans son jardin, et Rangouze se demanda si cet oncle n'avait pas eu vent d'un emprunt usuraire contracté par son neveu chez un certain Guénégaud, qui était bien capable d'avoir bavardé depuis qu'il ne représentait plus soja compatriote Rascaillon.

Rangouze en étail venu à avoir peur de tout.

Le break avait atteint les premières maisons de Bougival. Antonia regardait les canotiers qui manœuvraient

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