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dans la rivière, et Souscarriëre regardait les enseignes des boutiques, pour voir s'il n'apercevrait pas en passant le bureau du télégraphe.
La gaité revint quand la voiture s'arrêta devant le t*es* taurant oft on devait diner.
La Cigale connaissait l'endroit. Elle avait fortement canoté sur la Seine et sur la Marne, au temps de ses débuts, et les aubergistes riverains de ces deux fleuves se souvenaient encore des joyeux repas qu'ils lui avaient servis.
Elle eut vite refait connaissance avec le personnel dé rétablissement et elle se chargea de commander le dîner.
un quart d'heure après leur arrivée, les quatre voyageurs étaient attablés, à la meilleure place, sur une jolie tèrraèie qui dominait la rivière et àes longues lleà.
Sous leurs yeux verdoyaient les grands peupliers et passaient comme des flèches les périssoires manœuvrées par des demoiselles en costume de bain, les skiffs montés par des canotiers en maillots bariolés et gouvernés par une harreuse dont la chevelure dénouée flottait au vent.
Les équipes altérées débarquaient pour se rafraîchir. La bière moussait dans les bocks, les balançoires grinçaient, les échelles de corde pliaient sous le pcfids des hardies canotières qui y grimpaient pour d'habituer au service des haubans.
Antonia regardait d'un œil d'envie leurs bruyants ébats; elle se rappelait les jours heureux où, après une navigation brillante, elle risquait des cavaliers seule à la fih d'un quadrille exécuté par Félite de la marine fluviale, et elle aurait bien voulu recommencer.
Mais sa grandeur l'attachait au rivage, tl fallait bien tenir son rang de fétnme sérieuse et, après tout, il ne lui déplairait pas de se montrer en compagnie de trois messieurs d'aspect opulent, et d'éblouir par sa toilette les
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bonnes fllles qui se promenaibnt brayement avec une yareuse sur le dos et des espadrilles aux pieds.
Pour étotiner les buveuses de petit bleu d'Argenteuil, elle avait décidé qu'on dînerait au Champagne^ et les bouchons sautaient déjà.
Bangouze commençait à se remettre, et la tournure que plfenait sa promenade forcée ne lui déplaisait pas. Il pensait que le tumulte qui remplissait ;la maison favoriserait ses projets d'évasion et qu'à un moment quelconque de la soirée il pourrait profiter du désordre pour disparaître»
Il n'espérait pas griser le colonel, car il avait soupe une fois avec lui au café Anglais, et il savait comment il por« tait le vin ) mais il se proposait de détourner son attention en feignant de se griser lui-même*
Souscarrière^ lui, cherchait un moyen d'envoyer un télégramme à la préfecture de police, sans perdre de vue tson voleur et sans risfiTaroueller. Ce n'était pas très facile, car le <6oquin devait être sur ses gardes^ et s'il avait vu son voisin de table écrire une dépèche et la remettre au garçon^ il aurait probablement deviné qu'il était question de lui dans ce message ; il aurait pris peur et il était très capable de décamper brusquement au milieu du dîner.
Souscarrière eût été obligé de le poursuivre et Souscarrière tenait beaucoup à éviter de se donner en spectacle à la population canotière. Il ne voulait pas qu'on pût le lendemain lire dans les journaux le récit d'une scène ridicule où il aurait joué un rôle.
Il fut bientôt distrait de ses réflexions par Antonia qui parlait à tort et à travers et qui se mit à prononcer le nom de Prunevau|[;
Elle raconta que ce notaire était amoureux d'elle et qu'elle ne voulait pas de lui, mais elle ne dit pas un mot de sa disparition, et don Manoël ne parut pas prendre garde à ses propos, d'où Souscarrière conclut qu'il ne
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savait ni les relations de la dame avec Prunevaux, ni la déconfiture, ni la fuite de cet officier ministériel.
— Elle lui aura fait accroire qu'il succédait au bourgmestre, se dit le châtelain de La Bretèche. Je ne savais pas qu'elle fût si discrète. C'est fort bien, mais ça me gène, car je ne peux plus lui demander devant son Brésilien le nom du monsieur qui a présenté Prunevaux. Me voilà obligé d'attendre une meilleure occasion pour me renseigner.
Pendant que la Cigale jacassait et que Rangouze s'évertuait à remplir le vef re du colonel qui ne se faisait pas prier pour le vider, d'autres dîneurs envahissaient la terrasse.
Les canotiers des deux sexes arrivaient par groupes séparés et s'emparaient des tables libres.
A la plus rapprochée descelle où trônait Antonia s'installa une aimable société : quatre marins d'eau douce avec une dame vêtue simplement d'un maillot : l'équipage du Barbillon au grand complet, portant autour du béret le nom de cet incomparable canot.
La dame était plantureuse et haute en couleur. Elle exhibait des biceps développés par l'exercice du gouvernail, et la façon dont elle appela le garçon dénotait une longue pratique du commandement.
Les hommes évidemment n'appartenaient pas à l'aristocratie du sport nautique. Ils étaient hâlés comme des matelots retour de l'Inde, et ils paraissaient fort altérés.
Leur entrée fit sensation. Antonia se mit à toiser la barreusey Don Manoèl prit un air digne, et, au grand étonnement de Souscarrière, Rangouze pâlit visiblement.
^— Pourquoi ce drôle a-t-il changé de couleur, quand ces gens-là sont venus s'asseoir à côté de nous , se demanda Souscarrière. Il était blême, il est devenu vert.
Et le colonel se mit à examiner avec plus d'attention
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la bande joyeuse qui avait pris possession de la table Yoisinei
La première idée qui lui vint, ce fut que la barreuse était une ancienne amie de Rangouze et que Hangouze avait peur qu'elle ne le reconnût ; mais cette marinière était d'abord entrée seule et Rangouze ne s'était pas troublé en l'apercevant. Il avait même risqué une plaisanterie sur les allures singulières de la dame qui marchait les jambes écartées, comme un vieux matelot accoutumé au roulis.
L'équipage qui la suivait valait bien qu'on le regardât. Toutes les variétés du genre canotier y étaient représentées : le convaincu, vainqueur de régates et sauveteur breveté, constellé de médailles d'or et d'argent; l'obèse, maniant l'aviron par raison de santé , pour maigrir ; le voyageur par vocation, qui explore les rives de la Seine', pour se consoler de ne pouvoir faire le tour du monde; enfin, le navigateur de raccroc, le joyeux compère qui monte en bateau comme il monterait sur un âne à Montmorency, pour s'amuser, pour crier toute la journée, pour danser le soir et pour boire comme un gabier en bordée.
Celui-là était un grand gaillard, large des épaules, brun comme un catalan et crépu comme un nègre ; il parlait haut et il frappait du poing sur la table pour appeler les garçons.
Mais, avant de commencer son tapage, il s'était arrêté un instant près des dîneurs amenés par Antonia et il les avait passés en revue d'un coup d' œil rapide.
— Yoilà évidemment l'homme qui Méduse Hangouze, se dit Souscarrière après l'avoir dévisagé. Pourquoi, lui produit-il cet effet là? Parce qu'ils se connaissent. Rangouze craint d'être interpellé par ce chenapan. Et la preuve c'est qu'il manœuvre de façon à ne pas lui mon* trer sa figure.
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Bn effet, le ProvenQal qui, jusqu'alors aTait Ikit peu d'honneur au dîner s'était mis tout à coup à fêter le plat traditionnel des restaurants du bord de Teau. On venait d'apporter la friture et il épluchait, avec une activité fébrile^ les goujons empilés sur son assiette. Il ne Fevait pas le nez, et il ne soufflait mot.
Le canotier, du reste, ne s'occupait plus de lui. Il venait de décoiffer deux bouteilles d'un joli vin de Su« resnes et il versait à la ronde en attendant qu'on appor* tât la matelote qu'il avait commandée en arrivant.
— Rangouxe, mon bon, prenez garde, cria la Cigale. Vous oubliez que les petits poissons ont des arêtes. Vous allez vous étrangler.
En s'entendant appeler par son nom, Rangouze fit une grimace qui faillit réaliser la prédiction d'Antonia, car il avala de travers et il fut pris d'une abominable quinte de toux.
Et ce nom lancé par une voix de soprano suraigu arriva aux oreilles des marins du Barbillon. Celui qui remplissait les verres resta le bras en l'air et exécuta un quart de conversion sur le tabouret où il était assis.
— Bon I reprit Antonia en éclatant de rire, voilà que vous étouffez, à présent. Décidément, votre médecin a eu grand tort de vous envoyer à la campagne pour vous remettre.
— Le fait est que je ne me sens pas bien, grommela le Marseillais. Je crains de ne pas pouvoir rester jusqu'à la fin du dîner.
— C'est-à-dire que vous cherchez un prétexte pour nous lâcher. Ne comptez pas que je vous laisserai partir. Je veux aller ce soir au bal des canotiers, et on m'a dit que vous exécutiez les pas de caractère avec un brio re^ marquable. J'entends que vous dansiez avçc moi le pre-^ mier quadrille.
— Jamais I je ne sais pas danser.
l'équipage du dublb 79
— AUons donc I c'est une pose. Dans votre pays, tout le monde danse la farandole. Vous me l'apprendrez.
*— Mais je vous jure que...
— Pas un mot de plus» ou je me fais inviter par le colonel. 11 est trop galant pour me refuser. Et si son neveu, Guy de Bautru, était ici, il ne ferait pas tant de faQQUs que vous,
— Je ne sais pas s'il consentirait à s'afficher, mais, moi..*
— Oui, vous... tout pour le chic, n'est-ce pas? mais il en est pourri de chic, le bal des canotiers. Les femmes les plus comme il faut en font leurs délices. Demandez plutôt à Rosine, quand vous la verrez. Elle s'y connaît, celle - là, et elle vous dira qu'à Bougival , le .vrai chic c'est de ne pas faire sa tête.
Rangouze craignait probablement qu'à la table voisine on ne reconnût son organe un peu enroué, car il ne répondit pas. Don Manoël, qui se piquait d'être bien élevé, vint à son secours.
— Antonia, ma chère, dit -il doucement, vous tour« mentez un peu trop M. de Rangouze.
Et je suis sûr que le colonel pense comme moi qu'il serait de bon goût de ne pas nous donner en spectacle, ajouta-t-il en baissant la voix. Vous ne remarquez pas qu'on nous écoute.
Souscarrière approuva d'un signe de tête cette morale brésilienne, et on vit bientôt que M. de Rio*Tinto avait raison.
Pendant que ses compagnons trinquaient avec la barreuse, le canotier aux cheveux crépus n'avait pas perdu un mot des propos qu'on tenait tout près de lui, et grâce à la Cigale, qui avait la mania d'appeler les gens par leur nom, il savait maintenant à qui il avait affaire.
Il se retourna tout à fait, il se pencha sans quitter son tabouret et, au grand scandale d' Antonia qui était à
cheval sur les convenances, il frappa sur l'épaule de Rangouze, en disant :
— Bonjour, patron. Je veux que le mistral chavire le Barbillon si je m'attendais à dîner ce soir bord à bord avec vous.
Ce fut un coup de théâtre. Don Manoel fronça le sourcil et se redressa pour se donner un air digne. Antonia lança un regard courroucé h l'intrus qui se permettait d'adresser la parole à un de ses convives et Rangouze tressaillit comme s'il eût senti la main d'un agent de police.
Souscarrière, étonné beaucoup plus que fâché de cet incident, fit face au canotier et attendit la suite.
— Dites donc, patron, reprit le voisin trop familier, vous ne paraissez pas ravi de me rencontrer. Je vois ce que c'est. Vous trouvez que je ne suis pas en tenue convenable pour me présenter à votre société. Alors, je vais me présenter tout seul.
Ayant dit, le bon drille se leva, salua profondément et commença ainsi :
— Madame et messieurs, j'ai été l'employé de M. Jules de Rangouze, ici présent et je suis son compatriote... Marins Guénégaud, de Marseille, directeur d'une agence maritime et représentant de la maison Aubijoux et compagnie.
— Aubijoux! répéta involontairement Souscarrière.
— Oui, monsieur, pour vous servir, si j'en étais capable. Et je sais à qui j'ai l'honneur de m'adresser en ce moment, puisque madame vient de dire que vous étiez l'oncle de M. de Bautru.
— Comment! vous connaissez mon neveu?
— Oh 1 pas beaucoup, mais assez pour savoir que c'est un charmant jeune homme... un peu vif, mais très généreux.
Quant à madame Antonia, j'ai eu le plaisir de l'en-
tendre avant-hier au théâtre national des Fantaisies-Comiques.
. Il n'y a que monsieur que je ne connais pas, ajouta Marius en regardant don Manoël, mais je vois bien que monsieur est étranger.
Et maintenant, patron, j'espère que vous voudrez bien m'accorder un instant d'entretien. J'ai des choses intéressantes à vous dire. Oh t pas tout de suite. Je serais désolé de vous déranger. Après le dîner, le café et le pousse café, nous causefons, si vous le voulez bien. Ça ne vous empêchera pas d'ouvrir le bal avec madame, et je serai fier de vous faire vis-à-vis. Puisque le hasard m'a procuré l'avantage de vous retrouver, patron, je tiens à en profiter toute la soirée. Croiriez-vous que je ne vous remettais pas tout d'abord, avec vos lunettes et votre toupet? Quelle drôle d'idée vous avez -eue de vous arranger comme ça !
Rangouze essaya derépondre, mais les mots luirestaient dans le gosier et il n'aboutit qu'à proférer des sons inarticulés.
La scène était curieuse, et Souscarrière qu'elle intéressait vivement se demandait comment elle allait finir, lorsqu'une diversion inattendue vint y mettre uii terme.
Au pied de la terrasse éclatèrent tout à coup des fanfares plus bruyantes qu'harmonieuses. Des acclamations parties de la rivière répondirent au son des trompes de chasse, et une douzaine de pétards éclatèrent à la fois.
— Troun de l'air! s*écria Guénégaud, voilà les équipes de la Marne qui débarquent. Branle-bas de combat sur toute la ligne. Faut voir ça.
Ses camarades étaient déjà accoudés sur la balustrade et la ôarreuse poussait des : obéi qu'on devait entendre de Ghatou.
Marius courut les rejoindre et faire sa partie dans ce coacert enragé.
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Les quatre dtneurs qu'il venait de troubler par son incartade ne songeaient guère à le suivre.
Antonia et don Manoël échangeaient des regards indignés.
Souscarrière ne savait pas quels rapports Guénégaud avait pu avoir avec rhomme qu'il appelait : patron, mais il les devinait. M. Aubijoux lui en avait assez dit pour qu'il pAt entrevoir la vérité. Ge canotier débraillé devait avoir servi d'intermédiare à l'usurier Rangouze, mais il l'avait quitté, puisqu'il venait de se vanter de représenter maintenant M. Aubijoux. Rangouze le craignait évidemment. Donc, il était hostile à Rangouze, et Souscarrière pensait à s'en faire un auxiliaire dans la délicate opération qu'il méditait.
Rangouze, lui, était parfaitement fixé sur les intentions de son ancien commis. Guénégaud tenait le parti de M. Aubijoux. Guénégaud devait être informé de ce qui se passait à Paris depuis quarante-lyiit heures. Il n'ignorait pas que la police cherchait Rangouze, et que Rangouze avait disparu. Il venait de le retrouver sur la terrasse d'un restaurant de Bougival ; il ne tenait qu'à lui de le faire empoigner, et ses discours indiquaient assez qu'il se proposait de procurer cette satisfaction au riche négociant qui lui avait donné une bonne place.
Et Rangouze ne songeait plus qu'à se mettre hors de la portée de ce dangereux voisin de table.
— Qu'est-ce que c'est ce que ce maroufle qui prétend avoir été votre employé, lui demanda sèchement.la Cigale. Vous avez donc des employés? Pourquoi faire?
— Pour... mes opérations de bourse, balbutia le Provençal. G'egt un pauvre diable démon pays que j'ai pris par charité.
— Il n'a pas l'air de vous en savoir beaucoup de gré, car il vous a parlé sur un ton que vous ne devriez pas to; lérer. Moi, je ne souffrirai pas qu'il recommence à se mê*
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lep de notre conversation. Il finirait par nous proposer de fusionner, et je n'ai pas envie de dîner avec cette troà" née^qui lui sert de compagne. J'en ai assez de Bougival et des canotiers.
Mano0l, si vous êtes gentil, vous allez envoyer le garçon dire au eoehev d'atteler pour nous ramener à Paris.
-* Très volontiers, ma chère, répondit le Brésilien. La compagnie qu'on rencontre ici est vraiment par trop mau« valse.
— Et la cuisine n'est pas meilleure, appuya Souscar* rière.
— Alors nous vous emmenons, colonel, s'écria la Gir* gale. Voici ce que je propose. Nous serons à Paris avant neuf heures... c'est le bon moment pour entrer au Cirque. Après le Cirque, nous irons souper à la Cascade, pour nous refaire de notre dtner interrompu.
Quant à vous, mon cher, ajouta-t-elle en s' adressant à Rangouze, vous n'êtes pas obligé de nous suivre, si vous tenez à prendre le café avec votre commis.
— Je n'y tiens pas du tout, dit Rangouze ; seulement...
— Vous craignez que ce garçon qui me parait un peu pris de vin ne fasse un esclandre en cherchant à vous retenir, interrompit Souscarrière. Voulez-vous que j'aille lui dire deux mots pour le rendre sage?
Cette proposition jeta Rangouze dans de grandes perplexités. Il se demandait de quel côté était le danger. Probablement, beaucoup moins du côté du colonel que du côté de Guénégaud. Le colonel ne paraissait plus avoir de soupçons, si tant était qu'il en eût jamais eu. Guénégaud» au contraire, venait d'adresser à son ci-devani patron une invitation grosse de menaces. Il voulait, disait-il, causer après le dîner. Causer de quoi, sinon de la situation qu'il venait de surprendre? Il y aurait peut-être au bout de cette causerie une tentative de chantage. Rester, c'était se met-
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tre à la merci de cet homme, qui allait poursuivre son dessein avec la ténacité particulière aux ivrognes.
La rentrée à Paris était moins périlleuse, quoi qu'elle ne fût pas sans inconvénients. Rangouze se disait que, la nuit aidant, il n'aurait pas grand'peine à s'échapper en route. Il trouverait bien un prétexte pour mettre pied à terre avant d'arriver au Cirque, où il ne se souciait pas du tout d'entrer. Et l'asile où il s'était caché pendant deux jours lui était toujours ouvert chez le petit marchand de la rue d'Amsterdam.
— Voyons, décidez-vous, lui cria la Cigale. Si vous avez peur de votre employé, profitez de la bonne volonté du colonel qui se charge de mettre ce drôle à la raison.
— Je doute que le colonel y réussisse, murmura Ran* gouze.
— Et moi, je suis certain qu'il m'écoutera, répliqua Souscarrière. Voulez-vous savoir comment je vais m'y prendre? Il vient de nous dire qu'il était passé au service de M. Aubijoux. Je vais lui raconter que je suis l'ami intime de son nouveau patron et il n'osera pas résister âmes injonctions.
Laissez-moi faire, cher monsieur, et tout ira bien, conclut en se levant l'oncle de Bautru.
Rangouze qui ne goûtait pas ce moyen, essaya de le retenir, mais Souscarrière, sans l'écouter, traversa la terrasse en quatre enjambées.
Guénégaud et sa bande, accoudés sur la balustrade, avaient engagé avec les marins de la Marne un combat de mots de gueule^ comme dit Rabelais. Les apostrophes les plus salées tombaient d'en haut sur les nouveaux débarqués qui les renvoyaient corrigées et augmentées. Les grosses injures rebondissaient comme des volants sur des raquettes.
Le colonel tira Marins par le bas de sa vareuse et après ravoir forcé à se retourner, il lui dit ;
l'équipage bu diable 85
— Deux mots, je vous prie, de la part de M. Aubijoux.
Rangouze, qui voyait de loin s'engager le colloque, commençait déjà à se demander s'il ne pourrait |pas profiter pour disparaître du moment où les deux hommes qu'il redoutait causaient entre eux, à une certaine distance delà table.
— Je suis à vos ordres, mon colonel, dit vivement Guénégaud. J'étais en train de fermer le bec à ces propt^e-àrien de la Marne, mais du moment que vous avez à me parler de la part de M. Aubijoux, je lâcherais n'importe qui pour vous écouter. M. Aubijoux, voyez-vous, c'est mon Dieu... Seulement, je ne savais pas que vous le connaissiez.
— Je me flatte d'être son ami, répondit Souscarrière, et c'est en son nom que je m'adresse à vous. Ge que j'ai à vous dire n'est pas long, mais je tiens à ne pas perdre de vue pendant que nous causerons les personnes qui dînent avec moi.
Faites-moi le plaisir de leur faire face. Adossez-vous comme moi à la balustrade.
Ce n'était pas une précaution inutile que l'oncle de Bautru prenait là, car Rangouze paraissait avoir envie de décamper. Il s'agitait sur sa chaise en discutant avec Antonia, qui cherchait visiblement à le retenir. Mais il se calma aussitôt qu'en se retournant il vit fixés sur lui les yeux é'tincelants du terrible colonel.
— Si je m'en pliais, il courrait après moi, pensait le Provençal, pris entre deux feux. Mieux vaut le laisser faire. Il va peut-être me débarrasser de cette canaille de Guénégaud, et après... en rentrant à Paris, je trouverai bi6n le moyen de lui brûler la politesse.
Pendant qu'il raisonnait ainsi, Souscarrière attaquait carrément la question avec le canotier.
— M. Aubijoux vous a-t-il parlé de ses démêlés avec
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cet homme-là? dit-il, en désignant Rangouze d'un signe de tète.
— Il m'en a parlé... sans m*en parler, répondit Marins. Il m'a confié qu'il le soupçonnait d*avoir fait de vilaines choses dans le temps.
— * Oui, quand il travaillait chez un négociant de Mar? seille.
*- Boni je vois que vous êtes au courant et qu'il n'y a pas d'inconvénient à vous dire ce que je sais. M. Àubijoux m'a raconté ça, il y a une dizaine de jours. Et il s'y est pris drôlement, allez, pour faire ma connaissance... mais ça serait trop long à vous expliquer. C'est seulement avant-hier... que j'ai su qui il était. Il est venu chez moi le mat^n m'apporter ma nomination à une bonne place et un billot de mille francs que je bois avec mes amis... il m'a dit que décidément mon patron était un gredin... qu'il allait le faire arrêter à cause d'une histoire qui est arrivée à un nommé Vallouris. Je n'en ai pas demandé davantage.
— Mais vous avez été étonné tout à l'heure de rencontrer ici M. de Rangouze en perruque, en lunettes bleues et sans barbe.
— Epaté, mon colonel, et je me suis dit tout de suite qu'il allait probablement filer pour ne plus revenir. Pourtant, comme il est avec vous, j'avais des doutes. Je voulais savoir à quoi m'en tenir et je lui aurais dit deux mots après le dîner.
— Inutile, mon garçon. Je me charge de lui. Je viens de le pincer dans le chemin de fer, et je rendrai bon compte de sa personne à M. Aubijoux. Voulez-vous m'aider à le remettre entre les mains de la gendarmerie?
Guénégaud réfléchit un instant, et répondit :
— Mon colonel, ça ne serait pas de refus, car cet homme<>là ne vaut pas grand'chose, mais vous com-
prenes... j'ai été son employé, et, si je Tempoigaais moimôme, il pourrait me dire des choses désagréables.
— C'est donc vous qui lui serviez de prôte-nom pour ses affaires d'usure?
— Que voulez-vous I je crevais de faim quand il m*a proposé de me mêler de ses tripotages. J*ai accepté pour gagner ma vie, mais je ne suis pas un mauvais homme. •• et la preuve c'^st que M. Aubijoux m'a pris...
-««- Oui, oui, je sais.,, et je ne vous demande pas de mettra la main au collet de ce Rangouze...
— Ici, mon colonel, ça ne serait pas à faire. Les canoi tiers n'aiment pas les gendarmes. Nous aurions contre
nous la Seine et la Marne.
— ^ Ce n'est pas ainsi que je veux procéder. Ecoutezmoi bien^ Le drôle s'est laissé conduire à Bougival, parce •qu'il n'a pu faire autrement. Il n'est pas très sûr que je veux le faire arrêter, mais il se défie de moi, et il n'attend qu'une occasion de décamper. Tenez I regardez4e.
— C^est vrai. Il tourne la tête de tous les côtés et on voit qu'il a des inquiétudes dans les jambes .
— Il ne bougera pas. J'ai l'œil sur lui. Il se défie aussi de vous. Il se demande si vous n'avez pas été mis à ses trousses par M. Aubijoux. Je lui ai dit que j'allais vous prier, au nom de ce inôme M. Aubijoux, de le laisser tranquille... et il le croit... à moitié. J'ai fait semblant d'être choqué de ce que vous nous adressiez la parole au milieu de notre dîner.
Et maintenant voici ce que j'attends de vous.
Je vais aller le rejoindre et lui apprendre que vous vous êtes engagé à ne plus le tracasser tant que nous serions là, mais que si nous le laissions en tête-à-tête avec vous, il n'en irait pas de même; que vous me paraissiez avoir contre lui une rancune dont je ne connais pas la cause.
Je veux lui ôter l'envie de rester ici et le décider à nous
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accompagner à Paris où nous allons rentrer. La demoiselle et son étranger en ont assez de ce restaurant où on fait trop de bruit. Rangouze a peur de vous et n'aura plus peur de moi maintenant que j'ai eu Tair de prendre son parti. Il consentira à nous suivre.
— C'est probable, mais alors... à quoi puis-je vous être bon?
— Vous connaissez Tadresse de M. Àubijoux?
— Parfaitement. Boulevard Montmorency, numéro...
— Très bien. Aussitôt que vous nous aurez vus partir en voiture, vous allez courir au bureau du télégraphe, et vous enverrez une dépêche à M. Aubijoux.
— Pour lui dire?
— Pour lui dire, de ma part, vous entendez bien, de la part du colonel Souscarrière... que dans une heure ou une heure et demie, M. Jules de Rangouze arrivera, dans un break découvert, à la porte Maillot.
M. Aubijoux saura ce qu'il lui reste à faire. Il préviendra la préfecture de police. On enverra des agents. Ce coquin de Rangouze sera arrêté à la barrière. Et je m'engage à obtenir pour vous, de M. Aubijoux, une récompense proportionnée au service que vous lui aurez rendu.
Vous m'avez compris. Puis-je compter sur vous?
— Absolument, mon colonel. Je vais même faire votre commission tout de suite, parce que le bureau...
— Non. Attendez notre départ. Si Rangouze vous voyait sortir maintenant, il pourrait avoir des soupçons, et dans cinq minutes nous serons en route.
Faites ce que je vous ai dit et venez me voir demain au Grand-Hôtel. Vous ne vous en repentirez pas.
Souscarrière clôtura l'entretien par un geste impérieux.
Rangouze observait du coin de Tœil les deux causeurs, et ce geste était destiné à lui faire croire que le colonel venait de parler en maître à ce canotier trop familier.
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-—Mon colonel, pour vous et pour M. Anbijoux^je passerais dans le feu. Quoiqu'il arrive, M. Aubijouz aura votre message dans une heure, quand je serais obligé de le lui porter à franc étrier, dit Marins. Je vais me remettre à attraper les équipages de la Marne jusqu'à ce que vous filiez, mais après, je ne perdrai pas une seconde.
Souscarrière revint à la table où on Tattendait avec impatience. Rangouze se trémoussait comme si sa chaise eût été rembourrée avec des épines. Antonia remettait son cbapea.u nid de mousse et don Manoël payait la note.
— Arrivez donc, colonel, cria la Cigale. Le break est attelé et, pour tout Tor du monde, je ne resterais pas un quart d'heure de plus dans cet ignoble cabaret. Le vacarme qu'on y fait me rendrait folle.
— Excusez-moi, chère madame. Je voulais mettre au pas Tancien commis de M. de Rangouze, et j'ai eu quelque peine à le calmer. Le vin lui a monté la tête, et de plus, il a je ne sais quel grief contre notre ami. Il parlait de lui faire une scène, sans dire à propos de quoi. Je me suis autorisé du nom de M. Aubijoux pour tancer vertement cet animal. Je lui ai dit que M. de Rangouze et moi nous verrions ce soir ou demain M. Aubijoux et que lui raconterions les faits et gestes de son nouveau commis. Cette menace l'a calmé et il s^est engagé à se tenir tranquille. Mais il en veut étrangement à notre ami.
— Donc, mon petit Rangouze, vous auriez bien tort de ne pas venir avec nous, reprit Antonia.
— Je veux bien, dit le Provençal, que l'adroit récit du colonel n'avait pas rassuré sur les intentions de Marins Guénégaud. Ce n'est pas que j'aie peur de ce drôle, mais il me répugne.
— Partons, alors, conclut la Cigale, en se dirigeant vers l'escalier.
Personne ne prit garde à la sortie prématurée de ces
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dîneurs qui disparaissaient avant le dessert. Les garçons venaient d'être largement payés et toute la gent canotière était occupée i échanger des vociférations. Guénégaud avait repris place dans son groupe.
Souscarrière serrait de près Rangouze, et il eut la satis* faction de Taider à franchir le marchepied du break qui allait le ramener dans le ressort de la préfecture de police.
Le oooher avait eu l'esprit de ne pas amener sa voitui*e devant la grande entrée du restaurant. Il attendait dans une arrière cour, et le départ put s'effectuer sans que la Cigale et ses amis eussent à passer sous le feu des interpellations qui partaient de la terrasse.
Les chevaux filèrent grand train sur la route qui passe par Rueil, le rond-point de Gourbevoie, le pont et l'avenue de Neuilly.
Don Manoël avait pris très philosophiquement la brusque modification qu'Antonia venait d'introduire dans le programme de la soirée. Peu lui importait d'aller ici ou là, pourvu qu'il fût avec elle, ear il s'était pris d'un go&t très vif pour cette Cigale qui chantait mal, mais qui avait tout ce qu'il fallait pour plaire à un étranger : le ton parisien, une maison montée sur un grand pied, et des équipages remarqués.
Pas de .premiers £rais d'installation à faire pour le nouveau protecteur, qui allait se trouver posé du premier coup par sa liaison avec une des dix ou douze femmes les plus à la mode.
Antonia, après un léger accès de mauvaise humeur, avait repris toute sa gaieté. Elle était ravie de rentrer en ville et de traîner & sa suite un cortège d'hommes du monde. L'onde de Bautru lui inspirait une sorte d'admi-* ration. Elle avait toujours eu un faible pour les gens qui ne font rien oomoxo les autres, et Souscarrière avait des sorties imprévues qui la charmaient.
Rangouze la charmait beaucoup moins, et elle se serait
L' EQUIPAGE DU BIABLB 91
bien passée dQ sa compagnie, mais elle se promettait de se moquer de lui toute la soirée.
Pouf le moment, il ne prêtait pas le flanc aux plaisanteries, car il gardait un silence obstiné. Il réfléchissait à sa situation et il cherchait un moyen de mettre un terme à cette désagréable odyssée qui, après tant d'incidents, le ramenait à son point de départ. Il se félicitait de s'ôtre garé de M arius Ouénégaud, et il ne se défiait presque plus du colonel, mais il lui tardait de se séparer de ce compagnon forcé.
Quant à Souscarrière, il était parti, enchanté de la tournure que prenaient les choses, mais cette satisfaction parfaite ne fut pas de longue durée. A cinq cents mètres de 1-auberge de Bougival, il commençait déjà à se dire que ringénieuse combinaieon à laquelle il s'était arrêté ne produirait peut-être pas tous les effets qu'il en attendait. 11 ne doutait pas de la bonne volonté de Guénégaud, qui avait tout intérêt à bien servir M. Aubijouz, mais il se demandait si la dépêche arriverait assez vite à sa destination. Le millionnaire du boulevard Montmorency pouvait fort bien être absent, et si, par bonheur, il ne Tétait pas, I aurait-il le temps d'avertir un commissaire de police et de se transporter à la barrière avec des agents avant que le break y arrivât? L'étincelle électrique fait le tour du monde en quelques secondes, mais les porteurs de télégrammes ne courent pas à toutes jambes pour les remettre à domicile. Et les bureaux du télégraphe ne sont pas ouverts à toute heure.
En traversant le village de Rueil, Souscarrière en vit UQ qui précisément était fermé, et il se dit que celui de Bougival devait l'être aussi.
Y avait-il seulement une station télégraphique à Bougival? Ouénégaud paraissait le croire, puisqu'il s'était chargé de la commission ; mais Guénégaud pouvait se tromper.
02 l'équipage DU DUBLE
Et Souscarrière ne se dissimulait point que, s'il n'y en avait pas, tout son plan s*en allait en fumée.
11 rayait improvisé ce plan et il n'avait pas eu le loisir d'en examiner les côtés faibles. Maintenant, le sort en était jeté. Il fallait aller jusqu'au bout dans la voie qu'il s'était tracée.
— Si ce sous-usurier qui m'a promis de m'aider était un peu débrouillard^ pensait-il, nous pourrions nous passer du télégraphe. Il louerait un cheval et il galoperait jusqu'au boulevard Montmorency. Ce serait même plus sûr, car en cas d'absence de M. Aubijoux, il pousserait jusqu'à la préfecture de police. Et encore, la question est de savoir si une bète de louage rattraperait le break. Nous allons bon train. Et le sieur Guénégaud n'est peut-être pas capable de se tenir en selle. Marseillais et canotier... il ne doit pas être fort sur Féquitation,
Allons, décidément, je crois qu'il faudra en venir aux grands moyens. Si je ne trouve pas à la Porte-Maillot Aubijoux avec des agents, je ferai la besogne moi-même. Le Rangouze n'a certainement pas envie d'entrer au Cirque pour voir Océana. Il demandera à descendre avant d'arriver aux Champs-Elysées. Je le suivrai, je l'empoignerai et je le mènerai au poste.
Sacrebleul si d'Estelan savait ce que je fais pour lui, il i
serait bien étonné car enfin c'est pour qu'on le mette
en liberté que j'ai entrepris cette chasse à l'homme.
Et si mon neveu me yoyait opérer, je doute fort qn'il m'en sût gré. Mais il me remerciera plus tard d'avoir mis fin aux incertitudes où nous vivons tous.
Que le mari de Madeleine sorte de prison le plus tôt possible, la situation se dessinera et nous pourrons prendre un parti en connaissance de cause.
Pendant que Souscarrière raisonnait ainsi pour calmer les scrupules qui lui revenaient encore de temps à autre, le break filait toujours avec une rapidité désespérante.
11 avait dépassé les dernières maisons de Rueil, et il montait la côte assez douce qui passe au pied du Mont- Valérien»
Lie soleil avait disparu derrière les coteaux de Marly, et la nuit approchait, quoiqu'on fût aux plus longs jours de l'année.
L'oncle de Bautru regardait les fils télégraphiques suspendus aux poteaux qui bordaient la route, et se demandait ayec inquiétude si la dépèche, sur laquelle il comptait pour s'épargner la déplaisante nécessité de conduire lui-même Rangouze au poste, passait en ce moment sur ces cordes de fer que parcourt l'étincelle électrique.
Et il trouvait que la voiture allait beaucoup trop vite.
— Dites donc, moftami, cria-t-il au cocher, vous feriez bien délaisser soufQer vos chevaux. Mettez-les donc au pas pour monter ce raidillon.
Le cocher ne demandait pas mieux et il retint ses bêtes ; mais ce changement d'allure ne ^\ni pas à la Cigale, qui s'écria :
— Comment, colonel, vous qui avez été officier dans la cavalerie, vous aimez à marcher lentement 1 Moi, je ne* comprends la promenade en voiture qu'au grand trot dans Paris, et ventre à terre quand on est à la campagne.
— C'est précisément parce que j'ai servi dans la cavalerie que je ne veux pas qu'on éreinte les chevaux, répliqua Souscarrière. D'ailleurs, il me semble que rien ne nous presse.
-T-Mais si... mais si. Je tiens beaucoup à ne pas manquer le Cirque. Et il est huit heures passées.
— Ohl nous avons le temps, dit don Manoël. Océana ne paraît qu'à la fin. Et il n'est pas chic d'arriver au commencement.
— Le chic, c'est moi qui le fais, seigneur. S'il me plai-
94 l'6Q0IPA6E do DIÂBIB
sait de louer une loge à Taunée au théâtre de Greuellé, la haute gomme y viendrait tous les soirs.
-— Je n'en doute pas, dit en riant Souscarrièrej mais ne TOUS impatientez pas, chère madame. Dans un quart d'heure^ nous serons au h)nd-point de Gourbetoié et de là nous n'avons plus qu'à nous laisser glisser jusqu'au pont de Neuilly. Mais, pour ma part, je souhaiterais que Paris fût à dix lieues pour avoir le plaisir de rester plus longtemps avec vous.
— A la bonne heure ! vous redevenez galant, minauda la Cigale. Tous savéî bien que nous n'allons |)as no\is séparer de si tôt. Cirque et soupeï à la Cascade, c'est le programme; nous vous garderons Jusqu'à trois heutes du matin.
— Ja le voudrais .
— Quoi! vous songeriez ânous quitter?
— Il le faut bien. Songez doné que je sUîs parti pout» Saint-Germain, et que je me suis laissé entraîner à Bougival. Si vous y étiez restés' pour le bal des éanotiers, je vous aurais demandé la permission de rentrer à Paris, car mon neveu m'attend à onze heures, chez lui.
En parlant delà sorte, l'oncle regardait Rangouze et il lut sur la figure de ce paysan perverti que cette annonce d'une séparation prochaine lui causait une vive satisfaction.
— Très bien! se dit Souscarriôre. Maintenant qu'il croit que je vais le lâcher en arrivant, il ne cherchera plus à se sauver.
— Vous nous abandonnez, c'est très mal, reprit Antonia. Moi qui me faisais une fête de passer une partie de la nuit avec de gais amis !
Heureusement que Rangouze nous reste, ajouta-t-elle, avec une grimace ironique.
— Je ne puis pas vous le promettre, à mon grand regret, murmura le Provençal qui tenait à réserver sa
l'eouîpagb du diable 93
liberté d'action. Gomment voulez-Voits que je me montre au Cirque, fait comme me voilà?
— Vous êtes très bien, mon cher> et vous aureziiû succès foU. Celles de hos amies qui ne vous reconnaUront pas Vous prendront pour l'intendant de don Manoël, et celles qui vous reconnaîtront croiront que vous vous êtes mis en tenue de voyage pour enlever une écuyère après le spectacle,
— Vous plaisantez toujours, ma chère Antonla, mais...
— Cocher, cria Souscarrière^ votr© sous-verge est déferré du pied hors-montdlr fle devant.
— Monsieur s'en est aperçu avant moij dit le cocher, avec la déférence que ses pareils ont toujours pottr un bourgeois qui aime les chevaux.
— Si Vous continuiez comme ça, il tomberait boiteux. Il faudra vous arrêter chez le premier maréchal que nous rencontrerons.
— Il y en a un au rond-point... et nous y sonimes.
— Avec toutes ces histoires-là, nous finirons par rester en route, murmura la Cigale.
Elle eut beau dire.
Don Manoêl fut dé l'avis du colonel. Il fallut en passer par le ferrage, et l'opération prit du temps.
Antonia enrageait, mais Souscarrière se frottait les mains. Ce retard lui permettait d'espérer que les agents seraient à la barrière avant le break et qu'il n'en serait pas réduit à faire leur besogne.
Quant à Rangouze, il n'était pas du tout fâché de ne rentrer en ville qu'à la nuit close, et il se rassurait de plus en plus.
Souscarrière était descendu pour surveiller, et au besoin pour aider le maréchal, mais il ne perdait point de vue son homme qui était resté dans la voiture.
Au moment oîi il mit pied à terre, un cheval lancé à
fond de traia arrivait du côté de Bougival, et le colonel s'avança un peu pour le voir.
Quelque chose lui disait que cette galopade se rattachait à sa grande affaire, et ce pressentiment se vé- 4rifia.
Le cheval qui traversa le rond-point à dix pas de lui était monté par un cavalier singulièrement accoutré : un pantalon de toile enfoncé dans les bottes, une vareuse et un béret composaient le costume de cet écuyer incorrect. Il n'était pas fort en équitation, car de la main qui tenait les rènesy il tenait aussi le pommeau de la selle, mais Tautre main brandissait une cravache avec laquelle il cinglait intrépidement sa monture, et ses bottes étaient armées de longs éperons qu'il lui enfonçait dans les flancs.
Il passa si vite et il faisait déjà si sombre qu'il n'attira pas l'attention de Rangouze ; encore moins celle d'Antonia et du Brésilien, mais Souscarrière le reconnut parfaitement.
C'était Marins Guénégaud qui courait ainsi vers Paris, au risque de se rompre le cou.
— J'avais deviné, pensa le colonel. Il n'y a pas de télégraphe à Bougival, ou bien, s'il y en a un, le bureau était fermé et mon brave canotier n'a pas hésité à partir en courrier pour porter lui-môme mon message. Yoilà un beau trait, et ce garçon mérite que je le 'récompense. On n'est pas plus intelligent... ni plus déterminé, car il n'a jamais monté de sa vie, ça se voit : il se tient à cheval comme un singe sur un barbet.
Où va-t-il? Il a bien assez d'esprit pour s'ôtre dit que M. Âubijoux ne serait peut-ôtre pas chez lui, et qu'il valait mieux pousser tout droit jusqu'à la Préfecture. Là, il se recommandera de moi... le commissaire aux délégations connaît mon nom... on enverra des agents à la barrière. .
Maintenant, il ne s'agit plus que d'y arriver après eux, et c'est précisément ce dont je désespère.
En supposant que le canotier ne tombe pas en route, il faut au moins une heure pour aller d'ici à la Cité, et en supposant que le commissaire soît à son poste, il hi faudra bien une autre heure pour rassembler ses subalternes et les amener à la Porte-Maillot.
Et, malheureusement, nous y serons dans trois quarts d'heure à cette maudite porte... si je ne trouve pas un moyen de faire traîner notre voyage en longueur.
Tout dépendait, en effet, du temps que mettrait le break à parcourir la route droite qui va du rond-point de Gourbevoie aux fortifications.
Souscarrière fit tout ce qu'il put pour retarder le départ. Il déclara que le cheval était mal ferré, et il engagea une discussion sur ce point avec le maréchal qui défendait son ouvrage et qui n'avait pas tort. Il exigea môme qu'on enlevât un clou qui allait mal et qu'on le remplaçât par un autre.
Il réussit à perdre ainsi une quinzaine de minutes, mais enfin, à bout de prétextes, il fut obligé de remonter en voiture et de donner je signal du départ.
Antonia commençait à trouver que les anciens militaires avaient des manies bien gênantes, et, pour rattraper le temps piBrdu, elle promit au cocher vingt francs de pourboire s'il menait rondement.
A partir du rond-point, la route descend rapidement vers la Seine, et les chevaux reprirent sans peine un train des plus accélérés.
— Tiens I une illumination I s'écria la Cigale. Est-ce pour fêter notre retour qu'on a mis des lampions?
On voyait briller de l'autre côté de la rivière des feux de toutes les couleurs, et le vent apportait des bouffées d'harmonie.
-* Attendez doncl dit Souscarrière; il me semble n, 6
98 l'équipage du diablb
avoir la dans les joumaut ce que c'était la ftie de Neuilly.
— Oh I la fête de Neailly; c'est charmant... et très à la mode: toutes mes amies y sont allées» Si nous faisions isifissi notre petit tour de foire?
— Quoi! murmura M. de Rio-Tinto, vous voulez..*
— Pourquoi pas ?
— Mais je suis sûr qu'il y a une foule énorme et encore plus mal composée que celle de Bougival.
— Ça m'est égal. Je ne suis pas fière. Et puis j'adore tes chevaux de bois, les montagnes russes et les toupies hollandaises. Zélie s'est payé ça la semaine dernière et Zélie a gagné deux vases en procelaine. Je veux voir si j'aurai autant de chance qu'elle.
En 6tes-vous, colonel?
^ Ma foil je ne dis pas non. Rien ne m'amuse comme les parades devant les baraques.
— Bravo! Et vous, Rangouzeî
— Moi, je ne serais pas fâché de voir la Vénus Italienne. Girac l'a vue et il m'a dit qu'elle était superbe.
— Brayissimo I II ne s'agit que de s'entendre. Vous faisiez tous la grimace, quand je vous proposais le Cirque. Mais je ne vous en veux plus, puisque vous votez pour la fête de Neuilly. Maintenant, je suis sûre de passer une bonne soirée.
— Je ne vous promets pas de la passer tout entière avec vous, dît Souscarrière, mais je puis bien vous donner deux heures.
— Et mol aussi, appuya Rangouze.
— G*est tout ce que je vous demande; nous allons descendre de voiture au pont, et nous remonterons l'avenue à pied en nous arrêtant à toutes les boutiques. Le break nous suivra au pas jusqu'à la Porte-Maillot. Quand nous y serons, vous serez libres, messeigneurs. Si vous vous
L'éQUlPAGEl DU DIÀBLB 99
décidez alors à nous planter là, j*emmènerai M. de Rio- Tinto souper tout bonnement chez moi, avenue de Messine.
Cet arrangement souriait à don Manoël et il ne plaisait pas moins aux deux cavaliers que sa belle avait recrutés en route.
Rangouze comptait, pour disparaître, sur la cohue, sur les bousculades qui se produisent autour des spectacles en plein vent, sur les mille incidents d'une promenade à travers une foire.
Il comptait môme sur la badauderie dont le colonel s'était vanté, et il se proposait de lui échapper pendant qu'il admirerait les toiles représentant la Sirène vivante ou la Jeune Ahacienne ayant opté pour la nationalité frann çaise,
Souscarrière, lui, était au comble de la joie. Le hasard venait à son secours. Le moyen tant cherché s'offrait de lui-même. Rien n'était plus facile que de perdre deux heures en visitant les curiosités de la fôte, et cette visite devait forcément aboutir à la Porte Maillot, qui était le point où les agents, avertis par Marins, devaient attendre au passage le nommé Rascaillon, dit Rangouze.
— Il va essayer de me glisser entre les doigts, se disait le colonel^ mais je le défie bien d'y réussir, car je vais le serrer de près.
Souscarrière qui avait d* abord hésité à faire prendre l'homme dont Tarrestation devait rendre la liberté à d'Ëstelan, Souscarrière en était venu peu à peu à se pas-* sionner pour cette chasse qu'il savait entreprise avec une certaine répugnance.
Il ne pensait plus ni à d'Estelan, ni à Guy, ni à Maugars, ni à Madeleine. Il ne pensait qu'à arrêter un coquin.
Et quoiqu'il n'e&t pas lu beaucoup de romans judiciaires, il comprenait le plaisir que prennent les gens du métier à lutter de ruse et de hardiesse avec un mal« faiteur qui se défend bien.
Souscarrière était chasseur et il lui semblait qu'il cou* rait ua loup.
— Neuf heures moins cinq, dit-il en tirant sa montre, au moment où le break passait sur le pont. J*ai le temps de tout voir, sans faire attendre mon neveu.
— Nous arrivons trop tôt, répondit Antonia ; les gens qui se respectent ne se montrent guère ici qu'entre onze heures et minuit. Vous ne rencontrerez personne de votre monde et mes amies n'y seront pas non plus. Mais nous ne venons pas pour faire du chic, et j'aime autant qu'il n'y ait que des bourgeois. Ce sera plus drôle.
Dites au cocher d'arrêter, mon colonel. La fôte va du pont à la barrière, et je tiens à commencer par le commencement.
Sur l'ordre donné par Souscarrière, le break vint se ranger contre le large trottoir, devant une éblouissante boutique où on vendait du pain d'épice.
Les quatre touristes descendirent. M. de Rio-Tinto donna ses ordres au cocher et offrit son bras à la Cigale.
Souscarrière s'accrocha à Rangouze, en disant d'un air bonhomme :
— Permettez-moi, cher monsieur, de m'appuyei» sur vous tant que durera notre voyage de découvertes. N'ayant jamais servi dans rinfanterie, je suis un piètre marcheur.
Le groupe sympathique dirigé par Antonia allait prendre le contre-allée de droite pour commencer son inspection des curiosités foraines, lorsqu'un sergent de ville vint poliment avertir Don Manoel que son break ne pouvait pas remonter directement jusqu'à la porte Maillot, ni même stationer au bout du pont de Neuilly.
L'afQuence était telle que, pour prévenir les accidents, l'autorité avait décidé d'abandonner aux piétons l'usage de la chaussée.
•-*- Vous n'avez qu'& prendre là, à gauche, par le quai,
l'équipage du DIÂBLfi 101
la route des Ternes et ensuite la route de la Révolte, cria Anlonia au cocher. Yous nous attendrez à la barrière, en dehors, devant le restaurant qui est là.
Le nouvel arrangement ne contrariait en rien le plan de Souscarrière qui était bien résolu à ne pas quitter le bras de Rangouze, jusqu*au moment de remonter en voiture. Pourvu qu'on y remontât avant de franchir la grille où les agents de la Préfecture devaient guetter l'arrivée des voyageurs, tout se passerait comme le colonel Tavait prévu.
Et Rangouze n'ayant pas le moindre soupçon de la surprise qui l'attendait aux fortifications se préocupait fort peu de la voiture oii il comptait bien ne pas reprendre place.
L'obligation de donner le bras à l'onde de Bautru le gênait beaucoup plus que le ddpart du break.
Il envoyait mentalement à tous les diables ce vieux soudard qui ne pouvait pas marcher, à ce qu'il prétendait, sans s'appuyer sur un ami, mais il se disait qu'il viendrait un moment où le colonel le lâcherait, pour une raison ou pour une autre.
Il ne lui en fallait pas davantage pour se perdre dans la foule, car il y avait tant de monde que les couples les plus désireux de rester unis avaient beaucoup de peine à ne pas se séparer malgré eux.
Les promeneurs avançaient au milieu d'un nuage de poussière et de fumée; une poussière noire et une fumée acre qui se dégageait des cuisines en plein vent.
Aux orgues de Barbarie accompagnant le tournoiement des chevadx de bois répondaient les trombones et les cymbales qui faisaient rage sur des estrades chargées de musiciens en babits rouges.
C'était un tapage à ne pas s'entendre, mais Souscarrière et Rangouze n'avaient rien à se dire pour le moment.
Antonia qui avait sans doute des confidences à faire à
don Manoel, marchait la tète appuyée sur l'épaule de ce gentilhomme et lui parlait à Toreilie.
Et personne ne s'étonnait de leurs tendres attitudes. Les gens qui viennent le soir à la fête de Neqilly ne sont pas sévères sur la tenue.
La Cigale était aux anges. Le bruit et le mouvement la grisaient. Elle riait au nez des bons bourgeois fourvoyés
dans cette bagarre avec leur dame et leur demoiselle. Elle
se jurait h elle-même de gagner un lapin et de rapporter
un mirliton.
Cette charmante soirée lui rappelait sa jeunesse. Elle se figurait être encore à Bordeaux, à la foire qui se tient pendant les vendanges sur les Quinconces.
SonBrésilien, moins enthousiasmé par ces réjouissances populaires, s'étonnait un peu de s'y voir ; mais il avait déjà aperçu quelques demi-mondaines escortées de loin par des Clubmèn qu'il connaissait de vue, et il se disait que décidément l'excursion à Neuilly rentrait dans les sports permis à un homme élégant.
Antonia ne lui faisait pas grâce d'une boutique, ni d'une baraque. Elle marchandait des pavés en pain d'épice, des bâtons de sucre de pomme de. Rouen ; elle s'extasiait devant les enseignes peintes où on voyait des femmes-torpilles touchant du bout des doigts la main d'un monsieur que ce contact forçait à exécuter une cabriole, des femmes géantes, le pied posé sur un coussin de velours rouge, et exhibant un mollet monstrueux, des scènes de l'Inquisition à faire dresser les cheveux sur la tête.
Souscarrière suivait de près, traînant toujours Rangouze, et paraissait prendre un plaisir extrême à cette promenade coupée à chaque instant par des temps d'arrêt.
Vainement Rangouze grommelait :
— Ces curiosités ne sont pas curieuses du tout.
— Elles m'amusent énormément, répondait sans sourciller l'imperturbable Souscarrière.
L'ÉQDIPA&B du DfABLB 103
Avec son coup d'œil militaire, il avait mesuré approximatiTement la distance qui sépare le pont de la barrière, et il se disait ;
--* Trois mille mètres, avec une douzaine de stations. •• c'est deux heures au moins. Les agents seront à leur poste depiuB longtemps quand nous arriverons.
Ântonia n'avait pas encore exprimé le désir de prendre part à un jeu ou de pénétrer dans une baraque.
Les scènei de l'inqumtion ne lui avaient point paru cens* tituer une attraction suffisante. Elle avait dédaigné de monter dans le chemin de fer américain, qui procure aux amateurs de locomotion tournante les agréables sensations du mal de mer, et elle avait trouvé au dessous de sa dignité d'enfourcher les vélocipèdes à pompe mécanique.
Elle ne résista pas aux séductions d'un étalage de porcelaines peinturlurées, de couverts en Ruolz, de chandeliers en simili-bronze et autres quincailleries.
On pouvait gagner tous ces produits de Tindustrie à bon marché en prenant des cartons comme au jeu de loto, et la Cigale, qui avait chez elle des bibelots de cinq cents louis, fut prise d'une envie folle de conquérir pour vingt sous un service complet en terre de pipe, qui valait bien douze francs.
Elle se mit au jeu avec une ardeur non pareille. Don Maûoei, Sottscarrière et Rangouze furent requis par elle d'en faire autant et la chance les favorisa tous. Il faut dire que l'ingénieuse Cigale prenait tous les numéros, et qu'elle ne pouvait pas manquer d'avoir lé bon, à chaque tirage.
Après vingt minutes de cet exercice, le Brésilien avait déboursé soixante-dix-neuf francs et Antonia était en possession de deux vases en faïence dorée, d'une grosse boule en zinc réfléchissant les objets et de deux porte-bouquets en verre de couleur.
Il s'agissait maintenant d'emporter ce butin et elle eut
104 l'équipage du diablb
recours à la bonne volonté àe ses trois cavaliers-servanls.
Don ManoGl fit une forte grimace quand elle lui mit sur les bras la boule en zinc, mais Souscarrière s'empara en riant aux éclats des deux porte-bouquets, et Rangouze fut bien obligé de se charger des deux vases.
Souscarrière ne lui avait lâché le bras qu'à bon escient, Souscarrière avait eu une idée machiavélique. Il s'était dit que Rangouze, empêtré de la sorte, ne pourrait plus s'enfuir. Le fardeau qu'il portait le gônait bien plus pour courir que le bras du colonel passé sous le sien. On lâche un bras, pour se perdre dans la foule ; on ne lâche pas des poteries qui se briseraient en tombant, car l'accident attrouperait les gens et on ferait cercle autour du maladroit.
Ils étaient énormes ces deux vases et le malheureux Provençal qui en tenait un sous chaque aisselle, faisait la mine la plus piteuse qu'on pût imaginer»
Ântonia se tordait.
— C'est un comble ! s'écriait-elle. Trois hommes du meilleur monde, dont un du nouveau, qui me servent de commissionnaires I
Colonel, c'est vous qui les avez décidés en leur donnant l'exemple. Vous êtes charmant. Je vous aime.
Et vous aussi, Rangouze, quoique vous ayez l'air d'un commissaire-priseur déguisé en donneur d'eau bénite.
— C'est très drôle ce que vous dites là, grogna le Provençal, mais vous ne comptez pas, j'espère, me faire porter toute la soirée ces affreuses cruches.
— Jusqu'à la barrière seulement, cher ami. Et vous vous plaignez I Regardez M. Souscarrière. Est-ce qu'il se plaint, lui? Et pourtant, il a été colonel.
— Oh I moi, chère madame, s'écria l'oncle de Guy, je porterai tout ce que vous voudrez et aussi longtemps que vous voudrez.
— DonManoôl aussi, j'en réponds, dit Antonia d'un air goguenard.
Et maintenant, messieurs, continuons, s'il vous plaît. Nous ne sommes pas au tiers du chemin, et nous avons encore une qualité de choses à voir. Zélie m'a parlé d'une arène oti on lutte à main plate. Il y a là, à ce qu'elle m'a dit, un certain Grombard, dit le Rempart de Garcassonne, qui est un homme superbe. Rangouze, vous vous reposerez en le regardant tomber les amateurs.
En attendant, placez-vous entre le colonel et moi. Nous vous préserverons des chocs. J'ai peur que vous no cassiez mes vases. Nous allons vous flanquer. Tenez ! je vous flanque à droite, le colonel vous flanque à gauche. Vous êtes bien gardé.
Beaucoup trop bien, au gré de l'infortuné Provençal qui se sentait pris, comme s'il eût été déjà entre deux gendarmes.
Il n'avait plus qu'un espoir, c'était de se débarrasser des potiches quand on serait dans la baraque des hercules et de déguerpir pendant la lutte à main plate.
Souscarrière triomphait. Tout lui réussissait. Le gredin qu'il serrait de près ne pouvait plus lui échapper, et il jouissait de le voir marcher les bras arrondis en forme d'anse de panier, la tête basse et les yeux fixés sur le sac qui ballbtait sur son ventre, le fameux sac bourré .d'or et de titres mal acquis.
— Dans une heure, pensait le colonel, je n'aurai plus à surveiller ce drôle, car je suis sûr que mon canotier aura fait des prodiges. Les agents seront à leur poste. Je leur remettrai le Rangouze et je ne m'occuperai plus de lui... heureusement, car je vais avoir bien d'autres soucis... et de plus graves... Demain, d'Estelan sortira de prison, et la grande bataille commencera... la lutte pour la vie, comme dit dans son livre cet Anglais qui prétend que nous descendons du singe.
Cependant, on avançait, mais pas vfte.
Ântonia s'arrêtait devant toutes les enseignes un peu
106 L ÉQUIPAGE DU DUBIiB
affriolantes. Elle s*amusa à interroger les somnambules, perchées sur un tréteau» qui disent la bonne aventure en parlant dans un long tuyau de fer blanc appliqué contre l'oreille de la consullante. Bile voulut qu'on la pesât dans toutes les balances à deux sous. Elle se prêta aux expériences d'un savant qui déterminait le tempérament des personnes en leur faisant tenir dans la main un tube de verre rempli d^une liqueur mystérieuse.
Elle en fit tant qu'elle mit une grande heure à arriver devant la tente sous laquelle les Remparts de diverses villes se livraient à des jeux athlétiques.
Rangouze, toujours embarrassé de ses urnes, enra* geait de tout son cœur, mais il touchait au terme de cette épreuve, et il crut devoir rappeler à la Cigale qu'elle avait manisfesté le désirde connaître lebeaulutteur remarqué par Zélie.
Souscarrière, moins gêné dans ses mouvements, avait pu regarder encore une fois sa montre qui marquait dix heures un quart.
L'arène était à deux cents pas au plus de la Porte Maillot. Une séance de lutte devait durer trente à quarante minutes. Et après, allait arriver le moment décisif.
Les hercules paradaient déjà sur une longue estrade devant un public peu nombreux. C'était peut-être la dixième représentation de la soirée et on se lasse des meilleures choses. Cependant, il y avait encore quelques amateurs, et des mains se levaient dans la foule pour recevoir les mouchoirs noués qu'un gros homme en caleçon rouge et en maillot sale lançait à la volée. C'est ainsi, comme chacun sait, que les athlètes jettent le gant, et ceux qui le relèvent marquent par cette action hardie qu'ils acceptent le défi.
— Je n'aperçois pas le Rempart de Carcassonne^ dit en riant le colonel ; évidemment, ce n'est pas cet hippopotame... ou alors, Mlle Zélie aurait bien mauvais goût.
L ÉQUtPAafi DU DIABLB 107
. — Entrons, quand ce ne serait que pour savoir à quoi nous en tenir, répondit Antonia.
Manoôl, passe2-moi votre boule de zinc, et prenez quatre premières au bureau. Ces messieurs ne peuvent pas se servir de leurs mains.
Le Brésilien ne se le fit pas dire deux fois. Il en avait assez des fantaisies de la Cigale et il espérait que celle-là serait la dernière.
Le boniment de la porte venait de finir. Les porteurs de mouchoirs noués entraient pèle-mèle avec les spectateurs payants.
Antonia et sa société suivirent la foule.
Le colonel, qui se tenait à Tarrière-garde, poussait Rangoùse par derrière.
La tente n'était qu'à moitié pleine et ils n'eurent aucune peine à s'établir au premier rang tout près de l'arène.
Rangouze s'empressa de déposer ses vases sous la banquette et se mit incontinent à examiner les facilités que ce théâtre de toile pouvait lui offrir pour décamper subrepticement.
La sortie n'était pas loin. Il n'y avait que trois ou quatre bancs à enjamber pour gagner la porte.
Seulement, Souscarrière était assis à côté de lui, coude à coude. Impossible de remuer sans que Souscarrière sentit le mouvement.
Mais Rangouze commençait à croire que le colonel n'avait pas de mauvaises intentions à son égard. La persistance qu'il mettait à l'accompagner partout ne prouvait pas qu'il eût formé le projet de le faire arrêter. Tous ces contre temps qui avaient interrompu le voyage à Saint-Germain n'étaient peut-être que l'effet du hasard.
— Et, après tout> concluait le paysan perverti, je suis bien libre de sortir quand il me plaira. J'en serai quitte pour dire que je vais revenir.
— Qu'avez-vous donc, cher monsteur, lui demanda Souscarrière. Vous ne tenez pas en place.
— Je ne me sens pas très bien, murmara Rangouze.
— Le fait est qu'on étouffe ici, dit Souscarrière.
— Et les banquettes sont bien mai rembourrées, ajouta la Cigale ; mais nous ne resterons pas longtemps. Nous filerons, dès que j'aurai yu le beau Grombard, Rempart de Garcassonne.
— Puisse-t-il paraître bientôt, soupira don Manoël.
— J'ai bien peur qu'on ne le garde pour la fin, reprit le colonel. Mais si M. de Rangouze se trouvait indisposé, au point d'être obligé de sortir, je vous demanderais la permission de le reconduire jusque chez lui.
— Oh 1 ce n'est pas nécessaire I s'écria Rangouse. Je m'en irai très bien tout seul.
— Non, non. Ge serait une grosse imprudence. Vous pourriez vous trouver mal au milieu de cette foule, tandis qu'appuyé sur mon bras, vous n'aurez rien à craindre.
— Je vous remercie, colonel, mais...
— Pas de cérémonies, mon cher monsieur. Vous êtes très pâle, et on voit bien que vous souffrez. Dites un mot, et je vous accompagne. Madame voudra bien nous excuser.
— Inutile, je me sens mieux. La chaleur m'avait incommodé dans le premier moment, mais c'est passé. Je reste.
— Gomme il vous plaira. Je tenais seulement à vous dire que je suis à vos ordres.
— Attention, messieurs, la fête commence, dit Antonia.
Rangouze ne souffla plus mot. Les offres trop obligeantes de Souscarrière avaient coupé court à ses velléités de départ.
Mieux valait encore prendre en patience la représenta**
l'équipage du mable 109
tion des hercules que de s'accointer du colonel qui n'aurait pas manquer de le suivre jusqu'à son domicile de la rue de Madrid où il ne voulait pas rentrer.
Mais Rangouze n'était plus si rassuré. Ses inquiétudes l'avaient repris, et il se demandait comment allait finir cette promenade commencée à la gare de Rueil.
Cependant, l'homme au caleçon rouge s'était avancé au milieu de l'arène et défiait à la lutte messieurs les ama^ teurs.
Il s'en présenta successivement trois qui ne tinrent pas longtemps. L'hercule les coucha parterre à la première reprise.
Il faut dire qu'il avait sur eux l'avantage du costume; ces messieurs luttaient nus jusqu'à la ceinture et la crainte de perdre leur pantalon les gênait beaucoup.
-- Pardon, monsieur, demanda la Cigale à un homme en blouse qui était assis derrière elle, pour riez-vous me dire le nom de l'artiste qui vient de travailler avec tant de succès ?
— Pavert, dit le Mastodonte de Pântinj grommela ce spectateur qui avait tout l'air d'être un habitué.
— Et savez-vous quand paraîtra le Rempart de Carca»sonne?
— Grombard? Il est allé boire un litre avec des types qu'il a tombés. Mais il reviendra pour la dernière partie,.. après la boxe française et l'escrime.
-^ Merci, monsieur.
— Et il s'empoignera avec le Mastodonte. Ça sera chouette.
— Monsieur, je vous suis on ne peut plus obligée.
Ce dialogue plongea le Brésilien dans la plus profonde stupéfaction. Il n'en revenait pas d'entendre la belle Antonia engager un colloque familier avec un citoyen qui n'appartenait certainement pas aux classes dirigeantes.
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Souscarrière riait sous cape ; mais il ne bronchait pas. Il avait Tair de trouver toutes naturelles les frasques de la Cigale et il se tenait comme s*il eût été dans la meilleure compagnie,
Rangouze qu'il serrait toujours de près t&chait de faire bonne contenance et n'y parvenait pas. Il suait à grosses gouttes et il n'osait pas s'essuyer le front, de peur de déranger ses lunettes et sa perruque. Il se retournait pour regarder du côté de la sortie et il tressaillait chaque fois que le colonel lui disait à dem-voix :
«- Youlez-vous partir? Ne vous gênez pas. Mon bras est à votre disposition,
Suivant le programme annoncé par l'homme en blouse, le Mastodonte, resté maître de l'arène, défia les amateurs à la boxe française, vulgairement appelée la savate.
II ne se présenta qu'un champion dont la chétive apparence provoqua les rires de l'assistance; un petit trapu qui devait avoir fait ses classes de boxe dans les bals de barrière, et qui se mit tout d'abord à tourner de loin autour de l'hercule, bien campé au milieu de l'arène, les bras ramassés près du torse et les jambes écartées comme le colosse de {Ûiodes.
— Je parie dix louis pour le petit 1 cria la Cigale. Les tenez-vous, Rangouze?
— Tout ce que vous voudrez, répondit Rangouze qui pensait à autre chose.
L'amateur tournait toujours, rétrécissant le cercle à chaque tour, et l'hercule, peu accoutumé à cette tactique, paraissait inquiet.
— Je me mettrais bien de moitié dans votre pari, dit Souscarrière.
— C'est convenu, colonel. Nous souperons avec l'argent de Rangouze.
Antonia parlait encore, lorsque l'hercule, voyant son
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adversaire à portée, lui détacha dans les reins un coup de pied qui le lança à dix pas.
— Hé! hé I je crois bien que j*ai gagné, ricana Rangouze qui n'était pas fâché de voir le colonel persécuteur reporter son attention sur la lutte,
—Mais pas du tout ; c'est une ruse du petit, dit Antonia.
Le petit, comme elle l'appelait, s'était relevé et recommençait à tourner de plus belle* Ce mouvement circulaire ne lui réussit pas mieux que la première fois. Une ruade du Mastodonte l'envoya rouler fort loin, aux applaudissements du public.
A la troisième chute, ce singulier amateur en eut assez. Il s'en alla, poursuivi par les huées.
— Décidément, nous avons perdu, dit la Cigale. Je ne croirai plus aux petits hommes. Rangouze, je vous dois cinq louis.
— Et mol, cinq, ajouta le colonel, Nous allons régler le pari tout à l'heure. Voyons nu peu quel nouveau plat de son métier ce caleçon rouge va nous servir.
Ahl il ramasse deux fleurets... il fait le tour de l'arène pour trouver un amateur... et il n'en trouve pas... il ne doit pourtant pas être difficile à toucher ce gros souffleur... Si nous étions dans une salle d'armes, je me chargerais bien de le boutonner...
— Voilà ce que je voudrais voir, dit Antonia.
— Si, parbleu! il a rencontré son homme... un brigadier de dragons qui accepte le fleuret et qui 6te sa capote. Si j'étais officier dans son régiment, je lui collerais quatre jours de salle de police pour lui apprendre à comprometre son uniforme en s'exhibant dans une ba^ raque de foire. Mais je ne serais pas fâché ,'qu'il donnât une leçon à ce saltimbanque.
Souscarrière faisait ses réflexions assez haut ; l'hercule les entendait, et elles le blessaient dans son amourpropre. Il affecta de venir se mettre eh garde tout près de
la banquette où était assis le bourgeois qui se permettait de douter de son triomphe.
L'assaut commença, et dès les premières passes, on vit que le dragon n'était pas de force. Il se tenait bien sous les armes et il tirait méthodiquement, mais il manquait de main et de jambes. Au lieu de pousser le Mastodonte, afin de lui faire perdre Tbaleine, iî le laissait attaquer et ses parades trop lentes ne Tempôchèrent pas de recevoir deux coups droits détachés par un bras de fer.
Souscarrière était passionné pour Fescrime, et ce spectacle humiliant pour Tarmée lui fit oublier un peu sa grande préoccupation, qui était de surveiller son voisin.
— Mauvais 1 disait-il entre ses dents, après chaque botte. Ce n'était pourtant pas difficile de parer celle-là... il n'y avait qu'à tromper le contre de quarte et à riposter dans la ligne basse... Boni pinceau coup de seconde I Il fallait lier l'épée... Si c'est comme ça que les maîtres d'armes régimentaires enseignent l'escrime maintenant, on a fait des progrès à reculons depuis que j'ai quitté le service.
Rangouze, qui le voyait s'animer de plus en plus, commençait à reprendre quelque espoir et se préparait à profiter d'un moment de distraction de son persécuteur,
— Ah I enfin ! continuait le colonel, voilà un coupé dégagé qui n'est pas mal... je crois que le gros a été touché.
— Il n'est pas encore pondu celui qui touchera bibij grommela le mastodonte de Pantin,
Et en même temps il entamait une série de coups bien combinés qui forcèrent son adversaire à rompre jusqu'au pourtour de Tarène.
Le dragon, presque acculé aux banquettes, rendit son fleuret et se mit en devoir d'endosser sa tunique,
Souscarrière l'aurait volontiers battu pour le punir d'avoir mal représenté la cavaleiàfo française. Il était si
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animé qu'il s'était levé, et qa'il gesticulait, au grand amusement de la galerie et particulièrement de la rieuse Antonia que les excentricités du colonel poussaient toujours à la gaieté.
Rangouze n'osait pas encore bouger, mais il se préparait.
— A qui le tour maintenant ? demanda Thercule, en goguenardant. Y a-t-il quelqu'un dans l'honorable société qui voudrait me faire l'honneur de tirer une botte avec moi?
Et s' adressant à Souscarrière :
— Vous savez, bourgeois ; si le cœur vous en dit, faut pas vous gôner. J'ai encore un coup droit k votre service.
— Ils ne valent pas grand'chose vos coups droits, mon garçon, répliqua le colonel, emporté par une ardeur d'artiste en escrime. Vous avez de la vitesse, mais vos dégagements sont trop larges. Je les parerais tous avec la broche de ma grand'mère.
— Je voudrais voir ça, mais, en attendant, prenez-moi ce fleuret-là et ûtez votre habit. Je vas vous prêter un plastron, parce que vous avez du beau linge. Je ferais des boutonnières à votre chemise de batiste.
Souscarrière haussa les épaules et fit mine de se rasseoir.
— Vous n'en voulez pas, à ce qu'il parait, reprit l'homme au caleçon rouge. C'est bon. N'en dégoûtez pas les autres. Qui est-ce qui désire en t&ter? Personne ne dit lûot? Messieurs les militaires en ont assez?
En même temps, le drôle mettait la poignée du fleuret sous le nez du colonel qui, cette fois, perdit patience, saisit l'instrument, enjamba la balustrade et tomba en garde.
— A la bonne heure I dit la Cigale.
Elle était déj& debout, comme beaucoup de spectateurs
qut ne voulaient rien perdre de cet intermède non porté sur le programme.
<-^ Comme ça I tout habillé ! ricanait le mastodonte en croisant le fer. Si je déchire votre belle lévite neuve, ça sera de votre faute, bourgeois.
Cet hercule farceur ne plaisanta pas longtemps. Souscarrière Tattaqua avec une vivacité qui le força bien vite h s'occuper de son jeu.
Il était de première force, ce diable de colonel. En moins d'une minute, il toucha trois fois son obèse adversaire, et tout en ferraillant, il s'amusait à compter à haute voit les coups de bouton qu'il lui distribuait :
— Quatre ! cinq 1 nous irons jusqu'à sept pour compléter un gilet.
Le public trépignait de joie. Antonia battait des mains , et criait à tue-tète, au grand scandale de don Manoel de RioTinto :
— Vive le colonel ! Enfoncé le mastodonte de Pantin/ Qu'est-ce que vous dites de ça, Rangouze I Vous n'en feriez pas autant, mon bonhomme.
Ce nom de Rangouze, lancé par la voix aigre de la Cigale, rappela un peu tard à Tenflammé Souscarrière qu'il n'était pas venu à la fête de Neuilly pour faire des armes.
Il abaissa son fleuret et il se retourna, en disant au vaincu ;
^ Je ne compléterai pas la garniture aujourd'hui ; la leçon que vous venex de recevoir doit vous suffire.
Mais, parmi les curieux qui étaient montés sut les banquettes pour mieux voir, il n'aperçut pas le Provençal.
--Où est M. de Rangouze? demanda-t-il brusquement.
— » Tiens I il est parti, répondit Antonia, après avoir regardé autour d'elle. Cet homme n'a aucun goût pour Fescrime.
Souscat*rière ne s'amusa point à demander des expli-
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cations. Sans hésiter, et môme sans lâcher le fleuret qu'il tenait encore, il brocha à travers les spectateurs comme un sanglier à travers un taillis.
— Où allez- vous donc, colonel? cria la Cigale.
— Payer le pari que Rangouze nous a gagné, répondit le plus impétueux des oncles en se précipitant hors de la tente.
— Non de nom I il emporte ma lardoire, vociférait l'hercule.
— On vous la payera, dit Antonia.
Quand Souscarrière déboucha sur la contre-allée, Rangouze avait déjà eu le temps de gagner au pied. Il s'était mis à courir de toutes ses forces, sans réfléchir à la direction qu'il prenait, et dans son trouble il avait filé vers la Porte-Maillot.
Le colonel, qui renonçait déjà à le retrouver au milieu de la foule des promeneurs, vit de loin un rassemblement et s'en approcha à tout hasard.
Rangouze se débattait entre deux gaillards solides qui le tenaient par les brjis. Quatre sergents de ville accourus à la rescousse contenaient les badauds toujours disposés à prendre parti pour les gens qu'on arrête. Uu fiacre stationnait à vingt pas, et Souscarrière eut la satisfaction d'assister à VembaUage du gredin qu'il surveillait depuis le train de cinq heures trente-cinq.
Ce fut fait en un tour de main, et il en était encore à se demander comment les agents s'étaient trouvés là tout à point pour empoigner le fuyard^ lorsqu'il se heurta contre Marins Guénégaud, qui lui expliqua l'affaire en deux mots.
Ne voyant rien venir et ennuyé d'attendre à la barrière où il avait pris position avec les hompies de la sûreté^ l'intelligent Marins s'était porté en avant, pour entreprendre une reconnaissance, et Rangouze, lancé à toute vitesse, était venu donner contre la poitrine d'un sous-brigadier
qui n*avait eu qu'à fermer les bras pour saisir le fuyard.
Souscarrière ne marchanda pas les remerciements à rhomme auquel il devait ce succès. Il alla même jusqu'à lui donner une poignée de main.
Et pourtant à la satisfaction qu'il éprouvait se mêlait une certaine amertume. 11 se àiseii :
— J*ai fait mon devoir. L'innocent ne payera pas pour le coupable. Mais ceux que j'aime ne m'en sauront pas gré, j'en ai bien peur. Tant qu'on retenait en prison d'Estelan, nous n'en étions qu'au prologue. C'est maintenant que le drame va commencer... et gare le dénouement!
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