CHAPITRE m
Trois jours après Tarrestation de Rascaillon, dit Rangouze, Louis Yallouris, dit d'Ëstelan, était encore en prison.
La jutice française est formaliste, et elle n'a pas tort. On. avait bien vu dans l'affaire du gendre de M. de Maugars que ses lenteurs sont salutaires.
Pour une fois que les agents judiciaires s'étaient départis de leur prudence habituelle en constatant un peu à la légère le suicide d'un homme qui vivait encore, cette erreur, assez excusable dans l'espèce, avait eu de très fâcheuses conséquences, et elle en aurait pu avoir de lamentables.
Madeleine, qui se croyait veuve, aurait de très bonne foi épousé Guy Bautru et serait devenue bigame le plus innocemment du monde.
Aussi, avant de signer l'ordonnance de non-lieu qui allait remettre en liberté un innocent, le juge d'instruction avait-il tenu à établir jusqu'à l'évidence la culpabilité de l'ancien premier commis de feu Vernègue, marchand d'huiles à Marseille.
Trois jours s'étaient passés en interrogatoires du prévenu arrêté à la fête de Neuilly, en auditions de témoins,
iiS L*£otnpAGe DU diable
en confrontations avec l'honnôte garçon qu'on accusait à tort depuis dix ans.
Encore ce travail d'éclaircissement avait-il été singulièrement facilité par les recherches préparatoires que le brave Aubîjoux avait entreprises depuis six semaines avec une ardeur et une sagacité rares.
Les témoins étaient venus à ses frais de Marseille et et d'Alger. Tout était prêt et les dépositions concordaient si bien pour accabler Rascaillon, qu'à la fin le coquia confondu s'était décidé à tout avouer.
D'Ëstelan apprit cette heureuse nouvelle le matin da quatrième jour.
Le commissaire qui avait failli l'arrêter deux mois auparavant se fit un plaisir, presque un devoir, de venir la lui apporter dans sa cellule. D'Ëstelan la reçut avec calme. Il s'y attendait. Mais il montra quelque étonnement lorsque ce brave magistrat lui dit que M. Souscarrière, ami de M. de Maugars, désirait le voir aussitôt qu'il sortirait, ayant à lui faire, assuraltril, une communication ivhs importante.
Ce n'était pas chez ce monsieur qu*il n'avait jamais vu que d'Estelan comptait aller d'abord, lorsqu'il serait libre.
D'Ëstelan s'était promis de courir chez M. Aubîjoux, non pas seulement pour le remercier de son généreux appui, mais aussi pour lui demander de le renseigner, avant de l'accompagner au Vèsinet.
D'Esteîan, depuis la catastrophe qui avait suivi son mariage à Téglise, avait fort peu vu le millionnaire du boulevard Montmorency. Il n'était resté que vingt-quatre heures à la villa, et Aubijoux s'était abstenu par prudence de lui faire de trop fréquentes visites pendant qu'il se cachait dans la petite maison du faubourg que M. Le Pailleur avait mise à sa disposition. Aubijoux et Le Pailleur avaient fait une asse2 longue absence pour aller
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chercher loin de Paris les preuves de son innocence. Bt ' d'ailleurs Aubijoux ne savait rien de ce qui s'était passé chez le comte de Maugars, après l'évasion par la fenêtre. 11 n'avait donc rien pu dire à d'Estôlan, qui ignorait tout, car son juge n'avait même pas jugé h. propos de lui apprendre qu'on l'avait cru mort.
D'Estelan, avant ses malheurs, avait bien entendu quelquefois son futur beau-père prononcer le nom de Souscarrière, mais personne ne lui avait parlé d'un neveu nommé Guy de Bautru, et il se souvenait à peine d'avoir vu ce neveu saluer, dans la sacristie de la Trinité, M. de Maugars et sa fille.
D'Estelan se trouvait à peu près dans la situation d'un homme qui se serait endormi la veille d'une grande révolution et qui se réveillerait lorsque tout aurait changé en France.
Et c'était bien volontairement qu'il s'était condamné à ce dangereux sommeil. Avant de prendre le parti de se cacher jusqu'à ce que son innocence fût proclamée, il avait pesé les avantages et les inconvénients de cette disparition momentanée mais complète.
Du comte, il n'attendait rien de bon, jusqu'au jour de la justification. Le comte, prévenu contre son gendre, devait rester hostile, tant que ce gendre ne prouverait pas qu'on l'avait odieusement calomnié. Il se pouvait môme que ce vieux soldat hautain ne lui pardonnât jamais d'avoir souffert dans son orgueil.
D'Estelan n'avait donc pas à se préoccuper de ce que le comte pourrait penser, dire ou faire pendant son absence. D'Estelan ne s'était inquiété que de Madeleine, et ne comptait que sur Madeleine.
Il l'aimait d'un amour passionné et il croyait être aimé. Bnisquement séparé d'elle, il s'était demandé avant tout comment elle allait prendre sa disparition, et il n'avait pas douté un instant qu'elle ne le défendît contre ceux
qui Taccusaient, mdme contre son père ; qa'elle n'eût foi en lui, et qu'elle n'attendit avec confiance et fermeté l'heure où il reparaîtrait.
Il connaissait le cœur de Madeleine, et il s'était dit qu'elle comprendrait pourquoi il ne se montrait pas, pourquoi il se privait môme du bonheur de lui écrire ; qu'elle apprécierait le sentiment qui le poussait à s'interdire toute relation avec elle, tant qu'elle serait exposée à rougir de l'homme dont elle portait le nom.
Se présenter chez elle, il ne le pouvait pas sans l'exposer à subir une scène affreuse, à être forcée de choisir entre son père et son mari. Une lettre? Madeleine l'aurait montrée à M. de Maugars et la scène, moins effrayante sans doute, n'aurait pas été moins pénible.
Il ne restait à d'Estelan que le langage des fleurs et il y avait eu recours. Les bouquets anonymes qu'il allait jeter chaque nuit dans le jardin de la villa du Vésinet, Madeleine devait avoir deviné qu'ils venaient de lui, qu'il l'adorait toujours et qu'il ne désespérait pas de la revoir bientôt.
Gela devait suffire pour qu'elle ne perdît pas courage, et il ne demandait rien de plus.
Et, après avoir examiné la situation sous toutes ses faces, d'Estelan avait arrêté en pleine connaissance de cause le plan qu'il avait exécuté de point en point jusqu'au moment où, par une succession de fatalités, il était tombé, avant l'ignoble Rangouze, entre les mains des agents qui les cherchaient tous les deux.
Il n'y avait qu'une chose que d'Estelan n'avait pas prévue. Il ne lui était pas venu à l'esprit que M. de Maugars laisserait Madeleine croire que son mari s'était tué en tombant dans le jardin.
Et fort de son innocence, de son amour, de son droit, Louis Yallouris, réhabilité par les mômes magistrats qui l'avaient accusé, sortit de prison, la tête haute, bien décidé & récUmer sa femme.
Non qu'il comptât employer la force. Il rêvait, au contraire, de tomber à ses pieds, de lui demander pardon de tous les maux qu'elle avait soufferts, et d'implorer comme une faveur ce qu'il pouvait exiger de par la loi.
Il rêvait d'aborder le comte de Maugars franchement, loyalement, comme un homme d'honneur aborde un homme d'honneur qui l'a mal jugé ; de plaider sa cause sans récriminer contre le passé, et de s'en remettre à la droiture de ce père irrité pour décider sur quel pied ils vivraient ensemble à l'avenir.
Et s'il tenait à s'aboucher d'abord avec M. Âubijoux, c'était surtout pour parer à certaines éventualités qui pouvaient traverser cette première entrevue avec le père et la fille.
On ne ressuscite pas sans prendre quelques précautions, et d'Estelan ne voulait pas tomber brusquement au Vésinet, où il aurait pu se trouver tout à coup en présence de Madeleine. La surprise et la joie tuent quelquefois. Il fallait ménager la sensibilité de la jeune femme, la préparer à revoir le mari qu'elle pleurait, et M. Aubijoux était le seul ami que d'Estelan pût charger de cette mission délicate.
Cet ami ne s'était pas présenté au parloir de la prison depuis que d'Estelan était arrêté, mais il lui avait fait savoir qu'il était toujours prêt à le servir en toutes choses, et il le lui avait déjà assez prouvé pour que d'Estelan se crût autorisé à compter sur son concours le plus empressé.
Donc, le matin à neuf heures, après six jours d'un emprisonnement dont la bienveillance du juge d'instruction avait fort adouci la rigueur, le mari de Madeleine roulait en voiture à travers les rues de ce Paris où on ne parlait déjà plus de lui.
Il roulait vers Auteuil, et il aurait voulu que le fiacre qui l'emportait eût des ailes, tant il lui tardait de voir
122 l'éouipagb du mabie
M. Aubijoux, et surtout de partir avec lui pour le Vésînet.
Sous une apparence firoide, d'Estelan cachait une âme ardente. L'expérience l'avait mûri ; elle ne l'avait pas desséché. Son cœur était resté jeune. A trente ans qu'il avait, après dix ans de luttes et d'avçntures, il croyait encore à toutes les nobles choses ; il nourrissait encore ks illusions qui l'avaient poussé dans sa jeunesse à tout quitter pour défendre la France envahie. Il était prêt à se sacrifier pour la seule femme qu'il eût aimée, comme Louis Vallouris s'était sacriHé autrefois pour son pays- Brave avec cela, et résolu, jusqu'à poursuivre à travers tous les obtacles l'exécution d'un dessein.
Ceux qui avaient blâmé le comte de Maugars d'avoir donné sa fille à un homme sans relations dans le monde parisien auraient certainement approuvé ce mariage, s'il avaient mieux connu cet intrépide et sympathique garçon.
Et pour se faire aimer de sa femme il n'avait manqué à d'Estelan que le temps.
Lorsqu'il lui faisait la co\ir dans le salon de M. de Maugars, elie n'avait pu apprécier que la distinction de ses manières et l'élévation de ses sentiments. Un timide n'ose pas dire à une jeune fille tout ce qu'il éprouve, et d'Estelan était un timide, dans le meilleur sens du mot. Il avait risqué cent fois sa vie, mais il reculait devant une déclaration d'amour : il ne savait pas parler le langage de la passion, ce langage que les indifférents et les blasés imitent si bien, et que donne aux sots l'habitude du monde. Il était trop profondément et trop sincèrement épris de Madeleine pour le lui dire en bons termes.
Elle n'avait pu qu'entrevoir les trésors de bonté qu'il cachait avec autant de soin que d'autres cachent leurs vices, et une catastrophe inouie l'avait séparée de lui avant qu'elle mît à l'épreuve cette nature généreuse et passionnée.
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Ses malheurs récents ne l'avait changé ni au moral, ni môme au physique. Il était toujours l'élégant cavalier que les invitéfi du comte avaient admiré à la messe de mariage. Il portait une cicatrice au front et il avait rasé ses moustaches, mais la ralce ne se perd pas et d'Estelan avait de la race : des traits fins, de grands yeux noirs et doux, une taille élancée, une pâleur aristocratique, l'air fier et réservé.
Quand il descendit de voiture à la grille de la villa du boulevard Montmorency, le portier qui ne le connaissait pas, vit tout de suite que ce visiteur ne demandait pas à voir son mattre pour lui parler d'une affaire de commerce, et dès que d'Estelan eut décliné son nom, il s'empressa de lui dire que M. Aubijoux l'avait attendu la veille toute la journée, mais qu'il était sorti de très grand matin et qu'il ne rentrerait que très tard.
D'Estelan n'avait pas prévu ce contre-temps. Il ignorait, bien entendu, l'histoire des malheurs conjugaux de son ami et il espérait que M. Aubijoux, averti qu'il allait être mi« en liberté d'un instant à l'autre, l'attendrait chez lui à Auteuil ou du moins laisserait à ses gens une iadicatton qui permettrait de le rejoindre promptement. M» Aubijoux n'en avait laissé aucune. Tout ce que le portier savait, c'est que M. Aubijoux n'était pas allé à son ùffif^ du boulevard Poissonnière, car son premier commis était venu la veille au soir prendre des instructions pour la journée du lendemain.
Le portier ajouta que monsieur était sans doute allé à la campagne avec M. Le Pailleur, qui avait passé la nuit au pavillon du parc»
D'Estelan, très surpris et très contrarié, ne pouvait pas songer à se présenter à pareille heure chez madame Aubijoux, qu'il connaissait à peine, et qui, d'ailleurs, devait être aux bains de mer ou aux eaux, car toutes les fenêtres de la villa étaient closes.
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Il remonta tristement dans son fiacre et, pour se donner le temps de réfléchir à ce qu'il allait faire, il dit an cocher de le ramener à Paris par les Champs-Elysées,
Il n'avait aucune envie de revoir son appartement de la rue de Rome et il n'avait rien à y faire. Les valeurs mobilières qui composaient sa fortune n'y étaient plus. Il les avait enlevées après sa terrible chute et confiées à M. Aubijoux qui s'était chargé de congédier les domestiques.
Il n'avait rien à faire non plus dans la maison du faubourg où il était resté caché pendant un mois.
M. Le Pailleur était absent de Paris comme M. Aubijoux. Où aller? A qui confier ses inquiétudes ? Près de qui se renseigner sur les dispositions de M. de Maugars?
En dehors des deux amis qui avaient pris son parti, d'Estelan ne connaissait personne intimement. Il y avait bien le notaire Pruneveaux qui s'était un peu môle de son mariage, mais Prunevaux lui avait toujours inspiré une confiance très médiocre, et il ne se souciait pas du tout de recourir à lui.
Il en était à se demander s'il n'allait pas se transporter tout droit au Yésinet, au risque d'y être mal reçu par son beau- père, quand le nom de Souscarrière lui revint à l'esprit. Le commissaire lui avait dit que ce personnage demeurait au Grand-Hôtel et qu'il avait à faire au mari de mademoiselle de Maugars une communication importante. De la part de qui ? Evidemment de la part du comte dont il était l'ami.
D'Estelan se dit qu'il aurait peut-ôtre à se repentir de ne pas s'être rendu à cette invitation dont il ne devinait pas le but, mais qui se rattachait certainement à sa situation présente. M. Souscarrière était sans doute chargé de préparer la rentrée du gendre de M. de Maugars, de lui indiquer certains arrangements à prendre avant
l'éqïïipa&e du diable 125
d'en yenir à une réconciliation générale. Donc, il fallait le voir.
Et d'Estelan se fit conduire au Grand-Hôtel.
Au bureau du Grand-Hôtel, l'employé auquel d*Estelan demanda M. Souscarrièreluidit que ce monsieur venait précisément de donner l'ordre qu'on lui amenât dans un salon du rez-de-chaussée la personne qui se présenterait entre dix et onze heures.
— Gomment se fait-il que je sois attendu? pensa d'Estelan. H faut donc que ce monsieur ait su que j'allais être mis en liberté ce matin.
Mais il garda ses réflexions pour lui et il suivit un garçon de service que remployé venait de sonner.
Ce guide lui fit traverser la grande cour et le conduisit par un long couloir devant une porte qu'il ouvrit sans frapper.
D'Ëstelan, un peu étonné, entra et vit, au milieu d'un cabinet spacieux, une table ronde où le couvert était mis pour trois personnes.
Le garçon avait refermé la porte sur lui. H était seul ; il se demandait ce que signifiait cette réception, et la première idée qui lui vint à l'esprit, ce fut que l'ami de M. de Maugars l'attendait pour lui ménager une surprise agréable.
Ce salon coquet, ce déjeuner qu'on allait servir, tous ces préparatifs ne pouvaient avoir été faits que pour fêter la délivrance du mari de Madeleine, pour signer la paix entre lui et son beau-père revenu à des sentiments plus conciliants.
D'Ëstelan, palpitant d'émotion, se disait que Madeleine eUe-môme allait peut-être paraître à cette réunion provoquée par un vieil ami de la famille ; et cet ami qu'il ne connaissait que de nom lui apparaissait comme un sauveur. Il le bénissait avant de l'avoir vu, et il se promettait bien de lui prouver sa reconnaissance.
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Il en était là de ses réflexions, lorsqu'un homme entra brusquement, un homme qu'il reconnut à sa haute taille et à son air militaire, ayant plus d'une fois entendu le comte dire que Souscarrière avait servi avec lui aux chasseurs d'Afrique et que Souscarrière était le plus bel homme du régiment.
D'Estelanne se trompait pas. C'était l'oncle de Bautru qui accourait pour recevoir les convives qu'il attendait, mais cet oncle-ouragan ne tarda guère à lui montrer qu'il ne comptait pas sur sa visite ce matin-là, et qu'il n'avait jamais songé à l'inviter à déjeuner.
— Monsieur, dit Souscarrière, sans autre préambule, ce cabinet a été retenu par moi. C'est sans doute par erreur que les garçons vous y ont introduit, et je suis obligé de vous prier de...
— Les garçons n'ont pas commis d'erreur, répondit d'Ëstelan. J'ai demandé M. Souscarrière et je crois bien que c'est à lui que j'ai l'honneur de parler en ce moment.
— A lui-même, monsieur, mais je n'ai pas, moi. Thonneur de vous connaître et je vous prie de m'expliquer...
— Je suis Louis d'Ëstelan, dit simplement le mari de Madeleine.
— Vous! s'écria le colonel; c'est impossible. L'homme que vous^nommex est encore en prison.
-» J'en suis sorti, il y a une heure.
Souscarrière regarda avec plus d'attention ce visiteur qu'il n'attendait pas et vit bien que c'était le rival de son neveu qui était devant ses yeux.
•^ Alors, que venez-vous chercher ici? demanda-t-il d'un ton rude.
— C'est vous qui m'avez fait prier d'y venir, répliqua sèchement d'Ëstelan.
— Par qui?
l'équipage tttJ filABLfi 127
— Par un commissaire de police que vous êtes allé voir tout exprès.
— Il y a quatre jours. J'avais oublié cela,
— Fort bien. Mais quand vous avez demandé à me voir, vous aviez assurément un but. Que me vouliez-vous?
— Je voulais vous entretenir de la situation où vous avez mis mon meilleur ami ; je le veux encore. Seulement, ce n*est pas le moment. Je ne pQuvais pas prévoir que vous vous présenteriez à l'heure où j'attends quelqu'un... et dans la salle à manger où je Tattends.
Restons-en là ce matin, monsieur. Plus tard... aujourd'hui, si vous voulez, j'aurai une explication avec vous.
— Je la veux maintenant.
— Vous la voulez? Eh 1 bien, je vous la refuse. Je ne reçois pas d'ordre, j'en donne. Et je vous répète que vous ne pouvez pas rester ici.
— C'est-à-dire que vous me chassez? Vous me rendrez raison de ce procédé.
— Je ne demande pas mieux. Quand il vous plaira.
— 11 me plaira ce soir. Je rentrerai àParisdans Taprèsmidi et je vous enverrai mes témoins.
— Vous rentrerez à Paris, dites-vous? Où donc allezvous?
— Rien ne m'oblige à vous répondre, mais il m'est agréable de vous apprendre que je vais voir M. le comte de Maugars. J'ai appris qu'il habitait le Vésinet.
— Et vous songez à vous y rendre?
— Immédiatement. J'aurais dû commencer par là. Je me serais épargné le désagrément de faire votre connaissance.
Souscarrière n'était pas patient, et cependant, au lieu de relever cette impertinence, il tira sa montre, et après avoir regardé l'heure, il courut à un bouton électrique et il sonna.
— Si on vient me demander, dit-il au garçon qui en-
128 l'équipage du biabie
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trebâilla la porte, vous ferez attendre dans la grande galerie de rhôtel.
Et revenant à d'Estelan, il reprit d'une voix saccadée:
— Vous avez raison, monsieur, il faut que nous nous expliquions, sans plus tarder, pour en finir. J'ai encore le temps de vous entendre et de vous répondre avant que mes invités n'arrivent.
— Eh I bien, répondez-moi, en m' apprenant pourquoi vous m'avez appelé.
— Pour vous dire d'abord gu*il est inutile que vous vous présentiez chez le comte de Maugars. Il est décidé à ne pas vous recevoir.
— Je l'y forcerai bien.
— Essayez, monsieur. Je vous préviens seulement que vous n'y réussirez pas. Et maintenant, je vous demande quelle conduite vous vous proposez de tenir avec mademoiselle de Maugars.
— Je ne connais pas mademoiselle de Maugars. Je ne connais que madame d'Estelan, ma femme.
— Cela signifie, je suppose, que vous avez l'intention d'user du droit que vous donne le code sur une jeune fille qui a eu le malheur de vous épouser.
— En doutiez-vous?
— Oui, j'en doutais, car j'ai toujours cru, en dépit des apparences, et je crois encore, jusqu'à preuve du contraire, que vous êtes un galant homme.
' — Je vous suis en vérité très obligé de la bonne opinion que vous avez de moi, dit ironiquement d^Estelan, mais je voudrais savoir en quoi je cesserai d'être un galant homme quand j'aurai repris ma femme.
— Écoutez-moi, monsieur, et si vous m'écoutez sans parti pris, vous reconnaîtrez que les événements vous ont placés, vous et la fille de mon ami Maugars, dans un cas exceptionnel.
— Les événements auxquels vous faites allusion sont
de ceux que nul ne peut prévoir; c'est moi surtout qui en ai souffert et on ne saurait me les reprocher sans injustice. Si, lorsque j'ai demandé la main de mademoiselle de Sfaugars, j'avais pu supposer qu'on m'accuserait, qu'on m'accusait môme déjà sans que je m'en doutasse, d'une action honteuse, certes j'aurais été bien coupable de passer outre, et je ne mériterais pas qu'elle eût pour moi un autre sentiment que le mépris. Mais il n'en est pas ainsi. J'ai été victime d'une fatalité sans égale.
— J'admets cela, monsieur. Mais cette fatalité a eu de terribles conséquences. En un jour, M. de Maugars a vu déshonorer son nom et détruire le bonheur qu'il rêvait pour sa fille.
— Son nom n'est pas plus déshonoré que. le mien et je me charge du bonheur de sa fille.
Souscarriëre se tut un instant. Il cherchait un biais pour en venir à ses fins.
— Vous ôtes-vous demandé, reprit-il, ce qui s'est passé chez M. de Maugars, depuis que vous avez disparu?
— Je l'ai su, dit sans hésiter d'Estelan. Un ami avait pris ma cause en main et m'instruisait de tout ce qui pouvait m'intéresser.
— M. Aubijoux^ n'est-ce pas? Je le connais, et il n'a rien pu vous dire, par l'excellente raison qu'il ne savait rien.
— Il savait que M. de Maugars et sa fille avaient quitté leur appartement, pour s'établir au Yésinet. 11 me l'a dit et rien ne m'a moins surpris. C'était ce que M. de Maugars avait de mieux à faire, après l'éclat de ce mariage interrompu.
— Vous en convenez, j'en suis très aise, car sans doute vous comprendrez aussi que ce déplacement n'était qu'un palliatif insuffisant oontre les effets d'un scandale dont tout Paris s'occupait. M. de Maugars devait chercher le silence et l'oubli. Ce n'était pas dans une villa de ban-
i30 l'équipagb du dublg
lieue qu'il pouvait espérer de les trouver. J'ai été le premier à lui conseiller de quitter la France, au moins pour quelques années,
--- Et il a pris cette résolution ?
"-^ Il Ta prise, et s'il a tant tardé h Texécuter^ c'est qu'un nouveau malheur l'a frappé.
^ Un malheur I est-ce que la santé de sa fille?,,.
— Non. Sa fille a résisté h la terrible secousse qu'elle a reçue. Mais sa fortune, vous le savez, était entre les mains d'un notaire...
— Maître Prunevaux,
«-> Oui, celui-là même qui a rédigé votre contrat de mariage et qui avait donné de bons renseignements sur vous. Eh I bien, il a dissipé l'argent que Maugars lui avait confié. Il est en fuite.
— Heureusement, ma fortune n'était pas entre ses mains, et je serai trop heureux de la mettra h la disposition de M. de Maugars«
— Qui ne l'acceptera pas... qui ne peut pas l'accepter. Je vous disais donc qu'il est décidé à aller vivre à l'étranger.
— Il est libre de partir.
— Avec sa fille.
— Non, monsieur. La puissance paternelle ne va pas jusque là. Et au surplus, ma femme ne consentira pas à suivre son père, s'il plaît à son père de s'expatrier.
— Elle y a consenti cependant.
— Parce qu'on lui avait persuadé que je serais condamné et qu'elle ne pourrait plus me voir. Et si les prévisions de mes ennemis s'étaient réalisées, elle ne. m'aurait pas abandonné dans ma mauvaise fortuAe.
— En d'autres termes, vous croyez qu'elle serait allée vivre dans 1$ ville où vous auriez subi votre peine. Vous avez, en vérité, une bien haute idée de votre puissance maritale.
l'équipage du DIABtE 131
— Non, monsieur, mais j'ai une haute idée de son courage et de la noblesse de ses sentiments. Ma femme sait que sa place est près de moi, quoi qu'il arrive.
Ce fut dit d'un tel ton que Souscarrière sentit qu'il s'était mis sur un mauvais terrain.
— Je ne vous suivrai pas dans vos appréciations, reprit-il. Nous n'en sommes plus à raisonner sur le devoir des femmes, à conjecturer ce que la vôtre aurait fait dans un cas qui ne s'est pas présenté. Yous êtes libre, vous ne serez plus inquiété et vous avez le droit d'en user avec elle comme si rien ne s'était passé, comme si la pauvre enfant, que vous réclamez aussi impérieusement qu'un maître réclame son esclave, n'avait pas eu la douleur de voir son jour de mariage se changer en jour de deuil.
J'ai, moi, le droit de vous demander comment vous entendez la contraindre à vous obéir, car je suis l'ami, le frère d'armes de son père et je Taime autant que si elle était ma fille.
— La contraindre I répéta d'Ëstelan avec amertume.
— Oui. L'obligerez- vous à réintégrer le domicile conjugal, comme la loi vous y autorise? L'y obligerez-vous manu milUajn? Irez*vous requérir l'assistance des gendarmes? Le procédé est à la mode en ce moment, mais pas dans le monde où mademoiselle de Maugars a vécu et où elle était destinée à vivre toujours, si...
— Assez, monsieur. Vous oubliez que vous m'avez promis de me rendre raison d'une première insolence, et vous me forcez à- vous rappeler qu'il n'est pas permis d'insulter un homme qu'on aura bientôt pour adversaire.
— Je ne vous insulte pas. Je cherche à vous faire comprendre que votre projet est insensé, qu'il est des cas où la loi est impuissante... qu'on ne violente pas une femme.
— Et qui vous parle de violenter la mienne ? Croyez-
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VOUS donc que si j'en étais réduit à cette extrémité, je ne préférerais pas mille fois disparaître à tout jamais ?
— Très bien. Alors vous vous imaginez qu'il vous suffira de dire à mademoiselle de Maugars : on vous a raconté que j'avais'volé ; on vous a trompée. Je me suis sauvé comme un voleur, c'est vrai ; je me suis caché ; je vous ai laissée pendant de longs jours pleurer votre honte, et croire tout le mal qu'on vous disait de moi. Je n'ai même pas pris la peine de vous rassurer ; à quoi bon? Vous m'apparteniez corps et &me, et je n'avais qu'à tne montrer pour rentrer dans mon bien. J'ai été en prison, mais j'en suis sorti et je n'y retournerai plus. Nous .devions faire un voyage de noce. Un incident s'y est opposé. Me voici. Partons ensemble pour la Suisse.
— Non, monsieur, dit froidement d'Estelan, je ne tiendrai pas à ma femme le langage ridicule qu'il vous platt d'inventer. Je lui dirai : je vous aime plus ardemment encore depuis que vous avez souffert par moi, et je sais que vous n'avez pas cessé de m'aimer...
— Vous le savez I s'écria So'uscarrière. En 6tes-vous bien sûr?
A cette question, lancée comme un coup droit par l'oncle de Bautru, Louis d'Estelan pftlit. Et, après un silence :
— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda-t-il. Osezvous prétendre que ma femme a failli?
— Et vous, monsieur, prétendez-vous que votre femme est tenue de vous aimer, quoi que vous ayez fait? répliqua Souscarrière.
•— Pas de réticences, je vous prie; pas d'équivoques, complétez votre pensée. Affirmez que celle qui porte mon nom m'a trompé.
— Je n'ai rien dit de pareil, mais, puisque vous m'y forcez, je vous déclare que Madeleine de Maugars ne vous aime plus.
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— Gomment le savez-vous? Elle ne vous a pas pris pour confident, je suppose?
— J'ai vu.
— Qu'avez- vous vu ?
Et comme Souscarrière hésitait à répondre, d'Estelan reprit lentement :
— Prenez garde, monsieur. Vous allez calomnier une honnête femme.
— Vous voulez la vérité. Ecoutez-la. Lorsque Madeleine vous a épousé, elle a obéi à la volonté de son père. Vous ne lui déplaisiez pas. Vous lui plaisiez même, je vous l'accorde. Mais elle n-* avait pour vous que de la sympathie, ou plutôt... de Tamiti^. Cette amitié aurait pu devenir de Tamour, je le crois ; et je suis certain que, dans tous les cas, Madeleine n'aurait jamais oublié la foi qu'elle vous avait jurée, si le lien qui l'unissait à vous n'eût pas été rompu.
— Gela signifie sans doute qu'elle m'eût été fidèle tant que j'aurais été près d'elle, et qu'il a suffi que je m'éloignasse pour qu'elle se crût dégagée de ses serments?
— Vous ne me comprenez pas. Madeleine vous a été fidèle, dans le sens que vous donnez à ce mot. Elle est d'une race qui ne transige pas avec l'honneur. Mais son cœur ne vous appartenait pas.
— Appartenait-il donc à un autre?
— Avant de vous connaître, elle avait aimé quelqu'un... sans se douter qu'elle l'aimait. Elle était alors presque une enfant. Elle ne voyait pas clair dans ses propres sentiments, et lorsque son père, qui ne les approuvait pas^ lui a dit qu'il vous avait choisi pour gendre, elle a consenti à vous épouser. Sur cent jeunes filles, quatre-vingtdix auraient cédé comme elle l'a fait.
Et vous saviez fort bien, vous-même, que ce mariage était ce qu'on nomme un mariage déraison, car vous connaissiez très peu mademoiselle de Maugars et vous