‹ L'équipage du diableChapitre 8 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

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vous 6tes surtout inquiété des convenances que présentait cette union, presque improvisée.

— C'est moi que vous calomniez maintenant, monsieur. Si je n'avais pas aimé d'amour mademoiselle de Maugars, je n'aurais pas demandé sa main, mademoiselle de Maugars eût-elle été vingt fois plus noble et plus riche. Il est vrai que je ne me suis pas préoccupé de savoir si elle n'avait pas eu une inclination à cet âge où, vous venez de le dire vous-même, une jeune fille n'est encore qu'une enfant.

Mais, avant de l'épouser, j'avais étudié son caractère, je connaissais son cœur, et vous ne me persua4erez pas qu'elle a profité de mes malheurs immérités pour donner ce cœur à je ne sais quel petit-cousin qui lui avait plu autrefois.

•*— Il ne s'agit pas de petit-cousin. Celui que Madeleine avait aimé est un homme.

— . Et cet homme, M. de Maugars s'est empressé de le recevoir, aussitôt après m'avoir forcé de quitter sa mai^ sont En vérité, monsieur, vous faites jouer à votre ami un singulier rôle, et le vôtre n'a pas été moins étrange, si comme vos discours me le font croire, vous avez favorisé aussi les desseins odieux d'un séducteur qui cherchait h profiter de mon absence pour abMser de Tiaexpér^Qace et de la faiblesse d'une jeune femme.

Souscarrière tressaillit sous l'injure. Elle portait à faux, mais d'Estelan pe pouvait pas le savoir, puisqu'il ignorait ce qui s'était passé dans la ipai^on du comte après la première catastrophe,

Et Souscarrière, jaloux de repousser une accusation déshonorante, résolut d*^ller jusqu'au hout dans la voie des révélations.

— Monsieur, dit-il froidement, je vais d'un mot vous prouver que votre indignation n'a aucune raison d'être.

La fille de moo ami Maugars pouvait aim^r sans remords

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un autre quô vous, car elle pensait que Cet amour, le premîer et le seul vrai qu'elle ait jamais ressenti, aboutirait à un mariage.

Madeleine croyait être veuve.

— C'est impossible, s'écria d'Bstelan.

— Rien n'est plus naturel, au contraire, et vous allez le comprendre. Vous veniez de sauter par la fenêtre du salon, lorsque Madeleine est entrée. Son père, qui ne doutait pas que vous ne vous fussiez tué, l'a entraînée pour lui cacher un affreux spectacle. 11 lui a dit que vous étiez tombé par accident et que vous n'aviez pas survécu à votre chute.

Celle que vous accusiez tout à l'heure de légèreté a failli mourir de douleur en apprenant qu'elle ne vous reverrait plus.

— Mais ce mensonge était une cruauté !

— Le comte de Maugars ne mentait pas, car il était convaincu que vous étiez mort. Il vous avait Vu gisant sur le sol ensanglanté du jardin; il ne pouvait pas supposer que Dieu ferait un miracle en votre faveur. C'est seulement le soir, dix heures après l'événement, qu'un comtnissaire de police est venu lui annoncer que vous aviez eu la force de Vous relever et de disparaître.

Maugars n'a pas eu le courage de détromper sa fille.

— Le courage?

^ Oui, le courage. En cachant à Madeleine que vous viviez encore, il lui épargnait une nouvelle douleur. Ne comprenez-vous pas que s'il lui avait dit la vérité, il aurait été obligé d'ajouter qu'on vous accusait d'avoir volé?

— Quoi I elle ignore...

— Tout. Elle a cru, dès le premier jour, qu'elle était veuve. Admettez-vous maintenant qu'elle ait pu revenir à un premier amour, sans être coupable d'intention?

— J'admets qu'elle n'a péché que par ignorance, et je

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savais bien qu'elle était incapable de .manquer à ses devoirs en connaissance de cause. Mais en la justifiant, monsieur, vous venez de condamner son père. Il connaissait la vérité, lui ; je n*avais fui que pour préparer ma justification ; il savait bien que je reparaîtrais un jour... et il n'a pas craint de permettre à un homme de se poser en prétendant auprès de sa fille!... il a encouragé des espérances criminelles, autorisé des entrevues ! Comment qualifierez-vpus sa conduite?

— Elle a été parfaitement correcte. Il s'est dit — et j'ai été de son avis, — que Madeleine apprendrait toujours trop t6t la honte qui menaçait son mari ; que mieux valait la laisser dans l'erreur, jusqu'à ce que votre malheureuse affaire se terminât par votre condamnation ou par votre acquittement. Mais il sentait le danger de cette fausse situation, et il a pris ses précautions contre ce danger. Il a interdit l'accès de sa maison au jeune homme que mademoiselle de Maugars avait aimé autrefois.

— Vous venez de me dire que vous l'y aviez vu?

— Oui ; plus tard.

— Ainsi, les scrupules du comte de Maugars n'ont duré qu'un temps, dit d'Estelan avec une amertume ironique.

— Ils ont duré jusqu'au jour oîi il a cru lui môme que sa fille était veuve.

— Je ne comprends pas.

— Le juge ou le commissaire ne vous ont donc pas raconté...

— Quoi ?

— Que huit jours après votre disparition, on a trouvé près du cadavre d'un malheureux qui venait de se brûler la cervelle dans le bois de Boulogne, une lettre à votre adresse... que ce mort défiguré par un coup de pistolet a été pris pour vous... que la justice elle-même à constaté que vous vous étiez suicidé... et que votre acte de décès allait être dressé, lorsqu'on vous a arrêté.

— Ce n'est pas vrai I le juge me l'aurait dit.

— S'il vous a tu cette histoire, c'est qu'elle ne faisait pas honneur à la sagacité des gens de la police. Maugars l'a tenue longtemps pour vraie ; moi aussi, et d'autres encore.

— Et sans doute vous vous êtes tous réjouis d'être débarrassés d'un innocent qui vous gênait.

— Aucun de nous ne savait que vous étiez innocent, et votre mort prévenait des complications que nous redoutions. Vous voyez que je suis franc. Non, nous n'avons pas pleuré, quand on nous a affirmé que vous vous étiez tué, et c'est alors, mais alors seulement que le comte de Maugars a permis à sa fille de revoir un homme qui n'aspirait qu'à l'épouser et qui était à tous égards en situation de prétendre à sa main. Quel père n'en eût fait autant, je vous le demande à vous-même? Mademoiselle Maugars devait-elle se condamner à un veuvage éternel parce qu'elle avait eu le malheur de s'engager dans des liens qu'un suicide venait de dénouer?

D'Estelan, pâle, nerveux, irrité, écoutait ces explications avec une impatience hautaine.

7— Monsieur, dit-il brusquement, je ne vous ferai pas l'injure de douter de ce que vous me dites. La fatalité qui me poursuit sans relâche a fait que j'ai passé pour mort. SoitI Cet incroyable concours de circonstances atténue peut-être les torts de M. de Maugars et les vôtres, mais il y a cinq jours que j'ai été arrêté. Vous ne l'ignoriez pas.

— Non. Le commissaire a prévenu mon ami dès le lendemain.

— Vous savez donc depuis quatre jours que ma femme n'est pas veuve. Qu'avez-vous fait pour mettre un terme à une situation qui n'avait d'autre excuse que l'erreur oti vous étiez tombé?

— Tout ce qu'il était possible de faire. Le jeune homme

qui devait épouser dans un an Madeleine de Maugars a cessé de la voir. Et il a eu quelque mérite à consentir à ce sacrifice, car je ne dois pas voiis cacher qu'il raime éperdutnent. Lui aussi, il mourra peut-être de chagrin. Mais il a trop de cœur et il respecte trop la femme à laquelle il espérait donner son nom pour l'exposei* à la calomnie en continuant à venir chez M. de Maugars. tl est môme résolu à s'éloigner sans arrière-pensée de retour. Il va s^engager dans un régiment d'Afrique.

Pouvions-nous davantage î Qu^avez-vous à nous reprocher?

— A vous, rien, répondit d'Estelan d'une voix étouffée. — - Et pôrslsterez-vous toaintenant dans la résolution

que vous exprimiez au début de cet entretien? demanda Souscarrière, presque aussi ému que le mari de Madeleine. Exigerez-vous que votre femme revienne à vous ? Vous flattez-vous encore de l'espoir de ressaisir ce tteur qui a battu pour un autre? Ne permeitrez-vous pas à cette pauvre femme de s'exiler pour tâcher de trouver le repos loin de ce pays où elle a tant souffert?

— J'ai plus souffert et je soufiï'irai plus qu'elle. Vous oubliez bien vite les horribles angoisses par lesquelles je viens de passer. Vous oubliez que j'ai été injustement accusé d'une infamie, obligé de fuir, de me cacher comme un malfaiteur ; que ceux qui auraient dû me défendre se sont tournés contre moi, que j'ai été arrêté, jeté en prison.

Et au moment où j'arrive à prouver mon innocence, où Je sors de ces épreuves complètement réhabilité, où je crois retrouver le bonheur perdu, vous venez me dire : renoncez à la femme que vous adorez ; ne reprenez pas le chemin de la maison de son père. Il vous hait et elle ne vous aime plus. Résignez-vous. Tâchez de vous conso- 1er par la pensée que si elle n'est pas à vous, du moins, elle n'appartiendra pas à un autre J

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Je pourrais peut-être me contenter de cette triste compensation, si ma femme m*était indifférente, mais je l'aime et je veux entendre de sa bouche tout ce que vous venez de m'apprendre. Je veux qu'elle me dise elle-même : je ne vous ai jamais aimé, mais je n^ai rien fait pour vous empèchei^ de croire que je vous aimais. Vous vous y êteil laissé prendre, et vous m'adorez. Tant pis pour vous. Je vous aurais subi, pour ne pas contrarier mon père; maintenant mon père a changé d'avis. J'aime un autre homme, et mon père me permet de Taimer. Vous êtes de trop danâ ma vie. Disparaissez, pour ne pas gêner mon bonheur.

— Madeleine de Maugars ne vous dirait rien de tout cela, murmura Souscarrière, en secouant la tête. Elle vous dirait : vous êtes le maître de disposer de moi et je suis prête à expier le mal que je vous ai fait sans le vouloir.

Mais je vous dis, moi : si vous vous présentez devant elle, vous la tuerez aussi sûrement que si vous la fl'appiei d'un coup de t)oignard.

— Alors, s'écria d'Ëstelan avec colère, elle espère qu'il suffira de me notifier qu'elle ne veut plus de moi, pour que je m^abstieïine de la revoir I Mais, non, il est impossible qu'elle s'abuse à ce point 1 Elle me connaît assez pour savoir que je ne suis ni un sot, ni lâche; elle s^attend à ma visite.

Et c^est probablement pour s'y dérober qu'elle se prépare à quitter la France.

— Vous vous trompez, monsieur : Madeleine de Maugars ne s'attend pas à votre visite, car, à cette heure, elle ignore encore que vous êtes vivant; et, je vous le répète, si vous apparaissiez à ses yeux, la surprise et l'ettroi la tueraient.

— Ainsi, le comte de Maugars, sachant que je vis, a trouvé bon de laisser sa fille dans l'erreur où il l'entretient depuis que je ne suis plus là pour le confondre. Je com-

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prends. Il espérait qu'on me retiendrait en prison et qu'il aurait le temps d'emmener ma femme à l'étranger.

— Il voulait éviter une entrevue douloureuse.

— Dites plutôt qu'il craignait que Madeleine, après m'avoir vu, ne refusât de le suivre. Eh bien! il va être puni d'avoir prémédité une mauvaise action. Ce matin, quand on m'a rendu la liberté, j'hésitais à me présenter chez lui à l'improviste. Je voulais qu'on lui annonçât ma visite et qu'on préparât sa fille à me revoir. Maintenant, je n'ai plus de ménagements à garder et je vais partir à l'instant pour le Yésinet.

— Vous n'y trouverez personne, dit Souscarrière. Le comte de Maugars n'y est plus.

— Il est parti I s'écria d'Estelan ; avec elle, sans doute. Il m'a volé ma femme I Ah I c'en est trop, et je vais...

Il n'acheva pas. La porte du cabinet s'ouvrit, et un chasseur portant la livrée et la casquette du Grand-Hôtel se montra sur le seuil.

— C'est ici qu'on vous attend, monsieur, dit-il en s'effaçant pour laisser entrer quelqu'un.

D'Estelan recula instinctivement. Il ne tenait pas à se rencontrer avec les invités d'un homme qu'il considérait comme son ennemi.

Souscarrière courut à la porte, afin de barrer le passage aux convives qu'il attendait.

Cette porte, malheureusement, le chasseur l'avait ouverte toute grande, et M. de Maugars entra donnant le bras à sa fille.

Le garçon de service s'était dispensé de transmettre à son camarade la recommandation de conduire dans la galerie de l'hôtel les personnes qui viendraient demander M. Souscarrière.

Cette négligence précipita une scène que l'oncle de Bautru voulait éviter à tout prix et qui fut courte, mais violente .

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Madeleine vit son mari et tomba comme si elle eût été foudroyée.

D'Ëstelan, éperdu, s'avança, mais Souscarrière le prit à bras le corps, et lui cria :

— N'approchez pas, monsieur, ou je vous étouffe. Vous l'avez tuée. Je vous défends d'y toucher.

D'Estelan eut beau se débattre, Souscarrière le poussa au fond du cabinet et le jeta sur une chaise, pendant que le comte relevait sa fille évanouie.

Le chasseur effaré appelait au secours. M. de Maugars n'attendit pas que les gens de l'hôtel arrivassent. Il emporta Madeleine comme il aurait empprté un enfant, et son ami ne le suivit pas.

Il voulait en finir d'abord avec le mari.

11 alla fermer la porte, et revenant ï^ d'Ëstelan qu'il trouva debout :

— Vous voyez ce que vous avez fait, monsieur, lui ditil, d'une voix altérée par la colère.Votre femme que vous prétendez aimer en mourra peut-être. Son père est là heureusement pour lui donner les soins dont elle a besoin. Moi, j'ai affaire à vous. Et nous allons nous expliquer.

— C'est inutile, monsieur. Vous avez porté la main sur

moi...

— Et je vous dois une réparation, je le sais. Vous I^aurez quand vous voudrez; mais il faut que vous m'entendiez, car je ne vous ai pas tout dit, et j'espère bien que nous ne nous reverrons plus... que l'épée ou le pistolet à la main.

— Soiifparlez, monsieur. Je n'ai rien à opposer à la force brutale. Mais, quand vous aurez fini, je compte que vous ne l'emploierez pas pour me retenir.

— Vous serez libre. Je vous préviens seulement que si vous vous proposez d'imposer en sortant d'ici votre

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présence à Madeleine, M. de Maugars est homme à vous brûler la cervelle plutôt que de vous livrer sa fille.

Maintenant, écoutez-moi.

Je vous ai dit la vérité, vous n'en pouvez plus douter maintenant. Votre femme vous croyait mort. Si elle survit à répouvantable secousse qu'elle a reçue en tous voyant, elle n'aura pas d'autre pensée que de vous fuir. Ce sera à vous de décider si vous voulez user des rigueurs de la loi pour la contraindre à vous subir.

Je suis, depuis quarante ans, le meilleur ami du comte de Maugars. Je n'ai pas vu naître sa fille, puisqu'il habitait la Louisiane quand elle est venue au monde, mais il y a douze ans que je la connais; je me suis attaché à elle et j'aurais voulu habiter Paris pour la voir plus souvent. Je n'ai pas d'enfants, n'ayant jamais été marié, mais j'ai un neveu que j'aime comme s'il était mon fils, ^t qui sera mon héritier...

— Est-ce pour me raconter l'histoire de votre vie et celle de votre famille que vous vous permettez de m^empôcher de sortir? interrompit d'Estelan qui trépignait d'impatience.

— Oui, monsieur, répondit Souscarrière, car cette histoire se rattache à la vôtre et il importe que vous la sachiez. J'y reviens donc.

Mon neveu s'appelle Guy de Bautru.

Et, comme il Vit d'Estelan tressaillir et lever la tête, il reprit :

— Ce neveu assistait à votre messe de mariage, et il avait quelque mérite à y assister, car il avait aimé mademoiselle de Maugars.

— C'est donc lui...

— Qui l'aime encore et qui l'aurait épousée à la fin de son veuvage, oui, monsieur.

— Port bien. Je mWplique maintenant la conduite que vous avez tenue.

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— Je me suis conduit en honnête homme. J'avais rêvé autrefois 4'unir mon neveu à Madeleine de Maugars. C'eût été une alliance parfaitement assortie. Rien n'y manquait; ni les convenances ^ ni l'inclination réciproque. Mais M. de Maugars, pour des raisons qu'il m'a expliquées plus tard, n'était pas favorable à ce projet. Mon neveu se retira; j'appris que mademoiselle de Maugars allait deveuir madame d'^stelan.

Votre nom et votre personne m'étaient tout à fait inconnus. Mais je n'avais aucune objection h faire contre ce mariage et je n'en fis pas. Maugars d'ailleurs ne m*avait pas consulté; je n'étais pas à Paris. Il m'invita à la cérémonie. Je n'arrivai pas à temps pour m*y trouver, mais M. de Baulru, mon neveu, y était. Il n'avait pas changé de sentiment et il ne s'était pas consolé d'avoir été éconduit. Il résolut de se &ire soldat. J'approuvai ce dessein, et il fut convenu qu'il s'engagerait avant la an de cette année.

Je suppose, monsieur^ que dans tout cela vous ne voyez rien à reprendre.

— Rien.

— Depuis la catastrophe qui marqua le jour de votre mariage, mon neveu et moi nous n'avons pas agi d'une façon moins correcte. J'ai tout d'abord offert au comte de Maugars de l'aider à prévenir les suites du malheur qui le frappait; je lui ai proposé de faire des démarches pour vous retrouver et pour éclaircir cette triste affaire, d'imposer silence aux malveillants qui la colportaient. J'ai engagé mon neveu à ne pas se montrer dans la maison du comte, de peur de donner prise à des soupçons outrageants pour sa fille.

— ^^11 y est venu, pourtant.

— Oui, plus tard, lorsque nous pensions tous que Madeleine était veuve. Pourquoi se serait-il abstenu? Il l'aimait encore et il croyait alors pouvoir l'aimer sans

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crime. Fallait-il qu'il rabandonnât, parce qu'elle était dans la situation la plus affreuse où puisse se trouver une femme? Yeuve avant vingt ans d'un mari qu'elle avait à peine entrevu, exposée à toutes les calomnies, et n'ayant plus pour la protéger que son père, qui est presque un vieillard, et que le chagrin pouvait tuer prompteoient. J'aurais renié mon neveu s'il avait reculé devant les préjugés de notre monde, qui aurait sans doute blâmé son mariage avec la veuve d'un homme mort avant de s'être lavé d'une accusation infamante.

— Vous pouvez essayer de me démontrer que M. de Bautru était bien généreux en essayant de me prendre ma femme, dit d'Estelan avec amertume ; vous ne me démoùtrerez pas que ma femme a été irréprochable. Elle m'a oublié trop vite.

— Vous n'aviez fait que passer dans sa vie, et son premier amour avait rempli toute sa jeunesse. Il s'est réveillé et il a été plus fort qu'elle.

N'accusez pas cette enfant, monsieur ; n'accusez que vous. Si vous aviez donné le moindre signe de vie, je vous jure que Madeleine de Maugars aurait fait son devoir et que mon neveu aurait fait le sien. Il serait en Algérie depuis un mois.

— Je veux bien le croire, mais que m'importe ce qu'il auraient fait tous les deux? Je ne suis pas mort; ils le savent maintenant. Et vous osez prétendre que je dois m'éloigner pour laisser le champ libre à M. Guy de Bautru?

— Vous ne m^avez pas compris ; mon neveu n'est pas en cause, puisqu'il va s'engager ; mon neveu n'a jamais fait à la fille de mon ami Maugars l'injure de croire qu'elle pourrait devenir sa maîtresse.

Je vous ai demandé si vous auriez la cruauté de vous imposer à une femme qui ne vous aime plus. Je vous le demande encore, maintenant que vous venez de la voir tomber, inanimée^ aux pieds de son père.

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Vous l'avez blessé au cœur; voulez-vous l'achever?

— Je veux me venger de tous ceux qui in*ont offensé, dit d'Ëstelan d'une voix sourde.

— C'est-à-dire sans doute d'elle, de son père, de mon neveu et de moi. D'elle, je vous en dé&e. Vous n'êtes pas un lâche, et il n'y a que les lâches qui se vengent d'une femme, alors surtout que cette femme n'est pas coupable. De M. de Maugars? vous savez aussi bien que moi qu'on ne se bat pas avec son beau-père. D'ailleurs, Maugars va s'expatrier et vous ne le rencontrerez plus. De' Guy de Bautru, mon neveu? ah! celui-là ne demanderait pas mieux que de se battre avec vous, mais je le lui ai défendu. Vous pourriez le tuer, et s'il vous tuait, il ne pourrait pas épouser votre veuve. Entre vous et lui, la partie ne serait pas égale.

— Vous ne supposez pas que je m'arrêterai devant cette fin de non-recevoir?.

-- Non, mais je vous déclare que vous n'aurez pas affaire à mon neveu avant d'avoir eu affaire à moi. J'ai le droit de passer avant M. de Bautru, car nous venons de nous insulter réciproquement. 11 y a eu entre nous des voies de fait, tandis que vous n'avez aucune raison avouable pour lui chercher querelle. Il ne vous connaît pas, et il i^e vous doit pas de réparation. Vous ne trouveriez pas de témoins pour aller lui en demander une. J'ai, dans tous les cas, le droit de priorité, et je le garde.

— Soitl je commencerai par vous.

-^ A cela, monsieur, je n'ai rien à dire, et je ne vous l'efuserai pas satisfaction, si vous l'exigez. Je vous avouei^ai même que le jour où mon ami Maugars apprit que son gendre, accusé de vol, venait de s'enfuir par la fe nètre, ma première pensée fut de me mettre à votre recherche dans l'intention de vous proposer un duel, si je parvenais à vous retrouver.

Il est vrai qu'à ce moment-là je ne savais pas si vous

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