PREMIÈRE PARTIE
leurs œuvres des préoccupations nettement sociales, étaient poussés au premier plan de la littérature, devenaient représentatifs do leur génération. Avec Octave Mirbeau, ceux-ci : Brieux, Georges Lecomte, Gustave Geoffroy, acquéraient enfin une célébrité que jusquelà ne leur avait pas conférée leur seul talent. On voulait se nourrir de leur pensée, suivre leur trace. Une immense sympathie soutenait, encourageait les aspirations de la masse à une vie meilleure, faite de plus de justice, L'action continuait le livre. L'esprit se faisait parole, la parole allait commander aux choses. Ils croyaient ingénument, les intellectuels, à la chose publique.
Hélas, pour le malheur de la nation, de l'humanité, ils commençaient leurs armes, ces intellectuels candides, dans un événement qui, des deux côtés, aux origines; c'est-à-dire, chez ceux qui en conduisaient les ficelles, était malpropre et insincère. Ils durent bien voir qu'elle n'était, dans ces fonds, cette triste Affaire, qu'une basse machination de races religieuses et de partis politiques sans vergogne.
Ils se retirèrent.
Sans doute, par cette retraite n'y eut-il eu rien de changé sur les temps précédents, et en fut-on revenu au simple divorce (quoique grave en lui-même) entre la foule et l'élite de la pensée, si nos intellectuels ne s'étaient pas, dans l'expérience, rendu compte de ces choses : que le démagogue à qui revient l'autorité dans la République, est indigne de l'exercer, à cause de son
ignorance, du déchaînement de ses instincts, non refrénés par la vertu, de ses appétits, de ses ambitions, à cause de son manque de haute culture ; et que la tendance de la démocratie actuelle, est le nivellement du corps social à un bas étage, avec la haine de ce qui constitue l'expression supérieure, aristocratique, de l'individu.
Oui, au lieu des esprits intègres, éclairés, élevés, qu'ils croyaient trouver à la tête de la démocratie, sur la foi de l'histoire, d'après l'image qu'ils se faisaient des idéologues de la Révolution, de la Convention, les intellectuels surpris n'aperçurent que des gens grossiers, médiocres, sans scrupules, sans conscience visà-vis d'eux-mêmes et des autres, sans qualité.
Rapidement ils comprirent les fautes politiques de ces dernières années, et virent la mauvaise œuvre des démagogues. Ils démêlèrent les causes de leur fortune. Ils avaient découvert, en écoulant dans les meetings les politiciens-orateurs, quels mensonges ceux-ci versaient au peuple crédule, par quels arguments tendancieux, captieux, les maîtres de la foule confiante s'attachaient celle-ci qui faisait leur force — leur seule force. A l'issue des réunions, ils avaient surpris la duplicité de ces augures qui entre eux, à la brasserie, ne pouvaient plus garder leur sérieux et, déposant leur rôle, se moquaient impudemment de leurs pauvres dupes simplistes.
M. Georges Sorel devait plus tard remettre au