‹ L'équivoque du classicismeChapitre 19 sur 62 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

est possible — qui serait interdit par un statut à forme fixe, de nature définie et obligé à se conserver intégralement, sous peine de n'être plus lui-même. Démocratie, c'est donc recherche du bien et de la vérité, c'est donc réalisation d'une meilleure vie, d'un idéal supérieur, mise en œuvre de toutes les valeurs humaines, distribution de la vie totale à tous, organisation sociale selon la justice; et les artistes adhèrent, participent à cela. Leur art y trouve sa raison d'être.

Plus de classes séparées et ne se pénétrant pas, comme sous l'ancien régime. Une vie commune. L'égalité de droits. La participation de tous au gouvernement national. L'obligation de devoirs civiques. L'acquittement de charges publiques. La diffusion, parmi la société entière, du monde politique, si longtemps carrière fermée et secrète. La révélation immédiate et continue par la presse des faits de la République et de la manière dont l'administrent ceux qui en sont chargés. Toutes ces choses font de l'homme qui y consent le moins, par tempérament ou autre, un membre actif de la démocratie. Et on n'est point mêlé à une activité, qui, pour beaucoup, décide de votre sort, sans nourrir sur elle un sentiment déterminé. Or, plus il devient conscient et raisonné, plus ce sentiment porte à l'action. Les générations successives le montrent bien.

Ainsi que nous l'avons dit, l'Affaire n'a pas détourné les intellectuels de la République mais seulement des politiciens profiteurs. Les critiques, les blâmes qu'ils

adressent à ceux-ci, sont formés du désir de bien et de vérité suprêmes, d'amour de la justice. C'est parce qu'ils rêvaient d'une belle et fière cité qu'ils ont condamné celle qu'ils découvraient. Ils ont su, pourtant, ne point accuser le régime et ses principes, des fautes et des forfaits commis par les hommes. En se retirant de l'agora, ils ont gardé une sympathie accrue pour le peuple si trompé, un sentiment profond de toute l'humanité en laquelle ils avaient sincèrement communié. Ce sont semences qui germent dans la terre du silence et de la réflexion.

Au cours de la lutte, les intellectuels ont aussi pris conscience de leur puissance sociale, de la vertu souveraine de 1' « artistocratisme r, selon le néologisme si expressif de M. Gérard de Lacaze-Duthiers (1). Ils mesurèrent l'élendue de leur parole et sa force de pénétration, de conviction. Ils aperçurent l'efficacité de leur rôle. Nul doute que maintenant, eux-mêmes et surtout la génération suivante, qui s'instruit de leur expérience, n'élaborent aux profondeurs des esprits le génie collectif qui réalisera harmoniquenient et continuementce rôle. Nul doute que l'écrivain ne se prépare à accomplir pleinement sa mission sociale de libérateur, de créateur d'hommes.

Ce ne fut durant l'Affaire qu'un essai ; ce sera bientôt la fonction.

(1) Le Culte de l'Idéal ou l'Artistocratie. Gérard de Lacaze- Duthiers (Alcan).

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