PREMIÈRE PARTIE
A ceux qui doivent vivre de leur pensée ou de leur talent, on a représenté l'état démocratique si utilitaire, si matérialiste, plutôt, comme défavorable à l'artiste (i). On leur a dit que l'ancienne noblesse était, par position, naturellement protectrice des arts, qu'elle aimait à s'entourer de beaux esprits, d'hommes supérieurs par les facultés. Ils distinguent cependant que c'était pour ceux là une bien pénible servitude et ils ne sont point fâchés de jouir de leur liberté ; d'être les maîtres de leur inspiration, de n'avoir pas à dédier humblement à des protecteurs des ouvrages faits pour leur plaire. Leur condition d'artistocrates, de maîtres des destins, ne vaut-elle pas mieux ?
Que la grande bourgeoisie républicaine soit ignorance et médiocrité, qu'elle ne fasse pas décorer ses hôtels de larges fresques, qu'elle n'entretienne pas des parcs où mettre des statues ; qu'elle n'aime pas les livres, préférant aux arts le sport brutal, enivrement de force et manifestation d'autorité, tout cela n'empêche pas les génies de produire leurs œuvres — ne les empêche pas de naître. La misère, la contrainte à la lutte, la rébellion contre l'époque, sont peut-être les conditions qu'ils préfèrent. Et vit-on jamais autant de talents qu'aujourd'hui ? Non, la source de l'art n'est point tarie parla démocratie; l'artiste ne trouve point de raison valable de se plaindre de sa situation, ou plutôt d'ambitionner celle qui était la sienne sous l'ancien régime.
(1) L'Avenir de l'Intelligence. Charles Maurras.
Ainsi tout attire les intellectuels à la République — rien ne les en éloigne. Preuve n'en était-elle pas déjà fournie par la Manifestation organisée, en mars 1907, à la Sorbonne, en l'honneur de Jean-Jacques Rousseau, par le Censeur, sous la direction de M. J. -Ernest Charles, contre le livre dénigreur de Jules Lemaître, royaliste de fraîche date ? (I)
Voilà donc, présentée dans ses causes et sous toutes ses faces, l'équivoque que soulève la proposition de la Renaissance classique. On voit combien elle se légitime, et quelles sont les raisons du « pessimisme ».
Ah I certes, on l'a bien tout de suite compris, il ne s'agissait pas de restaurer le pseudo-Classicisme — qui se conserve d'ailleurs, hélas, dans les officines officielles. On savait bien qu'après Verlaine et Laforgue, devant Claudel et Verhaeren, on ne pouvait vouloir retourner en arrière ni en revenir aux poncifs de l'académisme. Mais par son sens historique exact, par les conséquences qu'il appelait, le pur classicisme effrayait.
Peu important, peu pris au sérieux même, par le public, le mouvement néo-royaliste menaçait cependant. Il est spécifiquement la réaction, toute la réaction. De l'ordre littéraire à l'ordre politique ses conclusions sont formelles. On savait ses adhérents
(1) Consulter le Censeur Politique et Littéraire du 16 Mars