‹ L'équivoque du classicismeChapitre 27 sur 62 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

d'instincts ni de passions. La civilisation n'est qu'apparence. Sous sa couverture, dans l'ombre — ouvertement parfois, — se commettent les pires actions, s'assouvissent les appétits déchaînés. La vertu n'est qu'un mot. La devise républicaine, liberté, égalité, fraternité : un triple mensonge. La cité se dresse sans justice. L'évolution sociale parait, à qui la regarde froidement, un bouillonnement, — non un développement progressif, une ascension. Nous sommes encore au régime absolu de la Force.

Or la littérature a justement pour but notre libération d'un tel régime. Elle est Esprit. Son génie est formé du génie humain qui tend à se réaliser lui-même. Notre désir du bonheur la nécessite, la crée. Elle est la forme sociale, ailée et vivante, que prend la vérité pour s'offrir à tous les hommes et pour les convaincre de sa vertu. Elle résulte du besoin qu'éprouve l'espèce de s'accorder dans toutes ses parties avec la nature et d'intégrer toutes ses puissances de bien. Elle a pour but de réaliser ce qui n'est point et qui doit être. Elle est une action collective des hommes, les uns découvrant la lumière, et les autres, aveugles-nés, la recevant. Elle engendre l'humanisme, c'est-à-dire notre règne souverain parmi le monde. Elle sert de lien entre nous et l'absolu afin de nous identifier à lui. Elle ne rencontre point de limite dans l'humanité, comme les peuples se heurtent à des frontières, et la parcourt dans l'infini des sens. Elle s'adresse, non seulement

à ceux d'un temps, mais aux générations sans nombre. Elle porte ainsi l'universel et l'éternel.

Sans littérature, les hommes resteraient isolés les uns des autres et opposés les uns aux autres. Enfermés tous dans le cercle des primitives énergies, aucun ne parviendrait à la forme humaine définitive. Trop d'efforts sont nécessaires pour qu'un seul découvre à son profit l'entière vérité. Nul, dans sa courte existence, ne découvriraitle monde. Nul ne serait assez puissant pour soulever le poids du cosmos originaire et s'élancer dans l'espace de liberté. Muré en soit, l'individu n'acquerrait point le sens de la solidarité; aucun des actes de la progession ne serait possible. Le collectif, par quoi se réalisent les meilleurs destins, ne se déclarerait pas. Il n'y aurait point somme des êtres, c'est-à-dire humanité, mais di vision des éléments et répulsion entre eux.

C'est la littérature qui crée notre âme, parce que dans l'espace qui sépare le père du fils, l'homme de son semblable, chaque génération de sa suivante, chaque nation de ses voisines, elle concrète en mots éternels, l'Esprit, dont toutes les flammes partielles meurent une à une. Et le dépôt sacré, acquis pour toujours, demeure comme un trésor indestructible dont s'enrichissent aussitôt ceux qui naissent, avec seulement, en charge, le devoir de l'accroître.

L'origine et la fin de la littérature sont ainsi dans l'homme. Mais cette origine et cette fin n'occupent pas le même point. Il y a l'homme qui est et l'homme

Page 1