DEUXIÈME PARTIE
Nous disions : l'esprit est la seule réalité humaine. Il nous distingue de la nature et légitime l'impérialisme que nous imposons au monde. Il n'a pas d'autre exercice que celui d'assurer notre durée, notre constance dans un univers en perpétuel changement. Il cherche notre loi pour que nous la suivions — car au-delà ou en-deçà c'est péril pour nous, et nous ne réalisons point notre titre d'homme. Il découvre la vérité dans laquelle nous devons entrer, la forme que nous devons prendre, les gestes que nous devons faire, les pensées que nous devons nourrir. Il sourd de la vie pour nous intimer de rester en elle — ou plutôt pour nous empêcher d'en sortir. Il est la voix de la vie qui nous parle et qui nous dit le devoir-être, le devoir-vivre.
Nous affirmions aussi : l'esprit n'est point cette connaissance de l'absolu, cette soi-disant faculté de métaphysique qui nous détacherait du relatif pour nous conduire au divin. Quel est ce divin, qu'on montre extérieur à l'homme ? Où le place-t-on ? Quel acte accomplir pour y atteindre ? Depuis des siècles qu'on en parle, il ne forme point encore une certitude. L'esprit, qui s'est épuisé à le saisir, avoue maintenant son erreur. Notre connaissance se borne, dans le domaine de la compréhension, de la logique, à la conslaiation des rapports de cause à effet, d'antécédent à conséquent. Les idées ne sont pour nous qu'une méthode, et ne représentent aucune réalité propre dans l'univers. Nous ne leur en donnons point non plus, hors en nous-mêmes. A les combiner entre elles,
sans doute trouvons-nous quelque plaisir, mais utile et légitime seulement, lorsque, par ces combinaisons, nous ne cessons point de serrer de près le monde des sens et lorsque notre imagination demande, pour vérifier ses conclusions la preuve de l'expérience. Les sens, qui sont nés de l'initiale affectivité de la matière vivante, nous suffisent. Ils nous livrent notre absolu — puisque nous n'en pouvons point pénétrer d'autre, puisque nous ne pouvons point concevoir l'existence de ce qu'ils ne nous révèlent pas.
Aussi, point d'autre but pour nous, que celui de notre meilleure condition terrestre. Les formes du bien sont humaines et, puisque l'homme vit avec tous ses semblables, elles sont aussi sociales. Chacun doit être heureux par tous.
Or, l'esprit ainsi défini, comme par un biologiste, il faut demander quel en fut l'exercice à l'expérience. Et par celle-ci, la même théorie positive se vérifie.
Interrogeons l'histoire et la préhistoire. Nous voyons nos premiers ancêtres, tels encore que des animaux. Ah ! certes, ils portent déjà l'étoile au front, la lumière. Ils raisonnent. Ils sont délivrés de l'instinct — virtuellement, du moins. Mais justement la supériorité de leur cerveau fait leur faiblesse. Leur logique a certes la rigueur, la rectitude de la nôtre, aujourd'hui. Ils ont la mémoire. Mais la fonction, en eux, se trompe. Elle les trompe, parce que ces hommes, tourmentés du grand désir de vivre, d'embrasser l'univers, d'atteindre à la vérité totale, se hâtent, dépassent leurs for-