DEUXIÈME PARTIE
soumis à une nature rude, difficile à dompter, ces hommes d'aventures ne dépouillaient point la sauvagerie première. Poursuivant sa marche, cette immense marée déferla enfin vers le sud. La civilisatton d'Athènes et de Rome fut submergée. C'était comme un recommencement du monde.
Toute l'Europe occupée, et assez forte pour repousser deux autres invasions venues d'Afrique, l'une par Gibraltar, l'autre par ConstaLtinople ; les peuples devenant stables, l'âge organique s'ouvrait. Cependant, la société européenne qui se constituait, à cause de ses éléments barbares, les plus nombreux, ne sortait point du régime de la force. Le Moyen-âge ressuscite les tribus primitives. Mais aussi l'Esprit, ne craignant plus la survenue des hordes destructrices, pouvait espérer, cette fois, faire œuvre durable et définitive.
Nous en sommes, peut-être, aujourd'hui, au point décisif de la lutte qu'il entreprit.
Notre histoire française, des Communes à la Révolution, est remplie des hauts faits de la défense poursuivie par les misérables contre la force oppressive. Ceux-ci sont surtout excités par leurs souffrances, par leurs passions quelquefois. Mais la Littérature engendre l'âme plus haute et clairvoyante de cette rébellion . Et c'est elle qui en accomplit les plus beaux actes, parce qu'elle donne de ceux-ci des raisons qui sont des vérités, parce qu'elle réalise peu à peu la découverte de la vie. Elle enseigne l'homme.
De ses origines à maintenant, on la voit bien,
vraiment, suivre un mouvement continu, une conquête progressive dont ne parviennent pas à la détourner les circonstances spéciales et les conditions particulières. Assurément, la trop considérer dans le détail, comme beaucoup de critiques pour lesquels un néologisme constitue un événement, fait perdre de vue sa volonté d'action. Il y a dans chaque œuvre littéraire deux parties, qu'il faut distinguer, bien que la chose ne soit pas toujours facile. L'une est du cru de l'auteur, émane de sa personne propre, tient à sa naissance, à son éducation, à son humeur — toutes conditions circonstancielles — et l'autre vient de son pur esprit, de ses facultés supérieures acharnées à la possession du vrai. En celle-ci, l'écrivain n'est plus soi-même, mais une fonction qui s'accomplit, en vertu de sa rare excellence, comme si elle en avait reçu la mission de quelque puissance infinie. Et cette puissance, c'est la Vie.
Qu'on y regarde, les chefs-d'œuvre sont les livres où la partie du pur esprit l'emporte sur l'autre. Ils évoquent l'homme en général plus que l'auteur luimême ; ils sont humains plus que nationaux.
La Formation de l'instrument littéraire
— « Et il se déterminait enfin (l'esprit français) par c opposition à l'esprit féodal, qui est un esprit d'in- « dividualisme et de liberté, comme un esprit d'éga- « lité, pour ne pas dire précisément de justice et « de « fraternité » : Omnia quœ loquitur populus iste « conjura tio est. De tous les caractères de la littéra- « ture européenne du Moyen Age, il n'en est pas qui « soit demeuré plus national et, si l'on ose ainsi a parler, plus personnel à la littérature française que « cette tendance à l'universalité. On pourrait soute- « nir sans exagération que, déjà, les « droits de « l'homme » sont inscrits dans la deuxième partie « du Roman de la Rose, celle de Jean de Meung, et, « ce qui est mieux, on pourrait le montrer. Il est dès « lors comme entendu que l'on n'écrira pas en franco çais pour écrire, mais pour agir ; et que cette action « a pour objet la propagation des idées générales. »
Ainsi parle Brunetière (1), dont on ne suspectera pas l'opinion. La littérature, au Moyen Age, on le voit, se prépare pour l'œuvre d'esprit et non point tant par effet de causes ethniques que parce qu'elle en sent la volonté en soi. Les puissances sociales, la royauté par exemple, ne sont pas encore assez fortes pour lui imposer leur domination. L'Eglise, qui n'est point organisée politiquement et contre laquelle d'ailleurs lutte déjà la monarchie, si elle possède le spirituel, ne peut interdire à la littérature le temporel. Celle-ci s'épanouit donc librement de ce côté, dans son sens naturel.
Farces, soties, moralités, traitent alors assez irrévérencieusement les mœurs et les institutions de l'époque. L'intention frondeuse parvient même à se glisser jusque dans les mystères écrits par les laïcs. Le comique avait déjà remplacé l'épique dans les chansons de geste et, sous la grossièreté grotesque qui fait rire, se cachaient la moquerie et la satire violente. Les derniers jongleurs ne donnèrent-ils pas le rôle de héros, d'abord réservé aux nobles, à des vilains (2)? Suivant son cours normal, la littérature se débarrasse des légendes lointaines qui ont empli les cycles chevaleresques et se fait didactique. Elle devient savoir et science, morale et courtoisie.
(1) Manuel de l'Histoire de la Littérature française.
(2) Histoire de la Littérature française (p. 39), Gustave Lauson.