DEUXIÈME PARTIE
Les personnages des Romans ne sont plus des êtres, mais des Idées.
Cependant, cette forme devait vite s'épuiser. Elle se nourrissait beaucoup des réalités, elle prenait sa matière dans la vie commune, et celle-ci ne contenait encore rien de l'Esprit. Toute l'intelligence del'époque, pour ainsi dire, appartenait à l'Eglise qui ne la laissait pas se répandre parmi le peuple. Elle veillait aussi à ce que les gens du langage ordinaire n'écrivissent pas contre les vérités de la religion. Elle façonnait d'ailleurs les cerveaux qui voulaient apprendre à dire, et, au sortir de ses mains, ils n'étaient plus eux-mêmes. Bien peu d'esprits se délivraient de sa dénaturation, et ceux-là elle les rattrapait par le corps et les faisait périr par lui. La volonté de la littérature, si manifeste qu'elle fût dans le champ social, ne pouvait pas, alors, parvenir à toute son action. Il fallait attendre encore.
La libération intellectuelle arrive avec la Renaissance. Mais, hélas, l'autoritarisme de la royauté remplace la domination religieuse et interdit la politique à l'écrivain.
La Renaissance est vraiment une révélation de la vie pour la France, et le génie de la littérature y trouve son compte. Avec ivresse, il s'évade de l'idéal ascétique du christianisme, des sécheresses et des duretés de la scolastique, pour prendre possession de la vérité de l'homme dans la nature. Il s'enchante que naisse une civilité, c'est-à-dire de la fraternité ; que
la vie s'éclaire de lumière et de beauté ; que les pensées grecque et latine soient retrouvées. Il lui semble remonter aux sources mêmes de la vérité. Les paroles sonnent la joie. La littérature n'était point jusque-là Esprit, elle le devient maintenant. Elle se découvre elle-même, elle se pénètre intérieurement. Elle touche aux choses, non plus aux entités.
Le nouvel âge, qui a succédé à la période de l'équilibre géographique, atteint en ce même moment à la stabilité. L'ère de troubles et de barbarie, imposée par le mélange intime des différentes races, se termine. L'humanité qui s'est ainsi formée profite des anciennes civilisations. Elle n'est même pas obligée de recommencer tous leurs travaux, leur processus antérieur. Elle retrouve entière, et lout d'un coup, leur plus belle expression d'art et de pensée ! Il n'y a qu'à lire dans les livres. C'est, d'un seul bond, un saut en avant de plusieurs siècles. Se peut-il même que l'esprit puisse aller plus loin? que les œuvres du jour dépassent la perfection des anciennes ? L'imprimerie, qu'on vient de découvrir, met le comble à cette félicité. La communication de l'esprit à tous les hommes est ainsi assurée. La parole sera entendue partout. La fonction littéraire se trouve socialement complétée. L'enivrement est assez grand, la conquête est assez belle pour qu'on ne s'inquiète pas d'autre chose, pour que l'écrivain ne s'aperçoive pas que la monarchie, triomphante de la féodalité et devenant absolue, lui enlève la liberté publique.