‹ L'équivoque du classicismeChapitre 34 sur 62 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

mêmes ont la prétention de créer selon leur génie, de rendre français ce qu'ils empruntent aux Grecs et surtout aux Latins. Puisqu'ils se défendent de copier, la connaissance des anciens, la pratique de ceux-ci n'est-elle pas une discipline qu'ils s'imposent, pour soumettre leur esprit individuel à des règles générales qui le rendront universel, c'est à-dire absolument humain, c'est-à-dire vrai pour tous les hommes ? Dépouillant l'accidentel, le particulier, ils veulent atteindre à l'essentiel de l'art — de l'art, chose non plus frivole et gaie, mais grave et profonde, réfléchie et justicière. C'est une éducation formelle des idées qu'ils se donnent, afin de parvenir à l'état de pures consciences du monde. Ils aspirent à l'infaillible.

Alors l'Esprit rayonne, qui n'existait pas au Moyenâge.

Mais il doit, hélas, demeurer en soi, car la royauté absolue ferme le champ de l'action sociale à la littérature. Elle impose des limites hors lesquelles, sous peine de suppression, celle-ci ne doit point s'aventurer. Elle le sait bien. Certaines tentatives la mettent en garde. Les conséquences matérielles des pamphlets l'avertissent. Le régime, comme tout régime de force ou d'argent, pèse de son poids énorme sur la pensée, sur l'écrivain. Le Roi, la noblesse, sont favorables aux artistes, dit-on ? En apparence, peut-être, en réalité non. Ils les enchaînent, ils les détournent de leur mission humaine. Ils ne leur laissent que la liberté esthétique dont ils ne craignent rien. Ils leur

imposent même des modes qui dénaturent le véritable idéal. La faveur qu'ils leur accordent en les attirant dans leur entourage, en les pensionnant, et dont certains se montrent si fiers, n'émane que de l'orgueil des puissants. Ce n'est point pour corriger les conditions de la vie défavorables au poète qu'ils le protègent. Il faut d'abord que celui-ci soit bel-esprit et plaise aux dames. Un Corneille, un La Bruyère, un Descartes n'y réussissent pas — ils doivent s'écarter, s'exiler en quelque sorte. Froidement on congédie ceux qui ont manqué à la servilité du courtisan. Les disgrâces sontfréquentesàla cour, et tiennent à peu de chose, à un mot vif, parfois. Un monarque ne protège les arts que pour illustrer son règne et sa personne, sans considération pour le mérite, auquel souvent il n'entend rien — et aussi pour empêcher que cette force redoutable se tourne contre lui. « L'Académie française, écrit Brunetière, n'a pas été créée pour autre chose que pour inféoder les destinées de la littérature à celles de la France même, et pour qu'il ne fût pas dit qu'une force sociale aussi considérable qu'était déjà celle de l'esprit, pût échapper entièrement à l'action du pouvoir central. » (1) Pensionnés, les écrivains chantent les louanges de ceux qui les comblent. Honorés par le roi, ils ne peuvent pas parler contre la pensée du règne. Croit-on que la littérature n'en souffre pas et que ceux qui la servent ainsi ne la desservent

(1) Manuel de l'Histoire de la Littérature française (p. 139).

Page 1