DEUXIÈME PARTIE
puissance de l'argent, la monarchie s'avère encore contre le peuple, ou plutôt contre l'homme, contre la vie, contre la justice et le droit.
Non, on ne voit pas tout cela, à cette époque, — mais on le verra bientôt.
D'ailleurs la littérature ne crée pas elle-même la pensée. Ce n'est pas en écrivant une ode ou un sonnet qu'on découvre la vérité. Le livre ne fait que réaliser l'esprit et il faut que celui-ci agisse d'abord sur luimême. 11 devra commencer par s'alimenter. Or, à ce moment, la raison et la science ne sont point libres. La raison, elle, tente bien de s'intégrer, mais il lui faut procéder avec prudence. L'Eglise veille, qui porta Descartes à anéantir lui-même son Traité du Monde. Quant à la science expérimentale, qui seule peut fonder une certitude idéologique, elle n'existe pas encore. L'économie politique, cette première forme de la sociologie, ne devait naître, chez nous, que plus tard, quand la France aurait découvert l'Angleterre et ses philosophes matérialistes.
Le domaine social demeurant interdit aux dépositaires du génie de la littérature, ceux-ci en restent à l'homme intérieur, à l'homme individuel considéré seulement en soi. On en perfectionne l'être, on en discipline les qualités naturelles, on le polit, on l'assouplit, on en fait une belle et parfaite machine. C'est beaucoup et c'était utile.
La Fontaine, Molière, Racine, Bossuet, écrivent,
chacun à leur façon et dans des genres différents, des Caractères. Montaigne lui-même, en ne se préoccupant que de soi, songe au type universel. Curieux de tout, ayant voyagé dans les pays et dans l'histoire, il use de l'expérience ainsi acquise,, pour se composer une sûre raison, pour se créer une certitude. La littérature sera satisfaite de lui comme des grands classiques.
Toutes les qualités littéraires que le génie français tire de lui-même et développe — ou se confère — ont pour fin de convaincre. Et c'est leur plus complète expression dans la plus juste appropriation qui fait la grandeurde cemoment. La clarté, l'harmonie, la précision ne sont-ils pas les meilleurs moyens pour se faire entendre du grand nombre, pour rendre générales, sans les abaisser, les causes les plus hautes et les plus difficiles. On ne veut pas faire une littérature d'exception, destinée àde rares initiés et mystérieuse. On répugne au symbole parce qu'il reste ésotérique et toujours approximatif. On veut la pleine lumière, la réalité. L'afféterie et la périphrase si chères aux Précieux et Précieuses de l'Hôtel de Rambouillet, ont été vite rejetées. L'Art poétique de Boileau s'inspire du meilleur sens rationaliste. On veut toucher l'âme et le cœur directement, les tremper, les rendre plus purs.
Même on rendra l'art plaisant, c'est-à-dire plus sociable, pour qu'il ne rebute personne, pour qu'il soit d'une acceptation aisée, pour qu'on accoure audevant de lui.