DEUXIÈME PARTIE
des images, qu'elle possédât le clavier du cœur et de l'âme. Il fallait bien qu'elle parlât à ceux-ci leur propre langage.
Elle ne pouvait point, d'elle-même et sans recherches, sans essais, parvenir à cette difficile connaissance. L'expérimentation durait depuis la Renaissance. Le xvne siècle la termine.
Les classiques montrent, en effet, une entente consommée de la nature humaine. Ils ont compris l'homme mieux encore que leurs maîtres les anciens, et les méthodes selon lesquelles ils s'adressent à lui, l'atteignent dans la proportion où ils veulent l'intéresser, l'émouvoir ou le convaincre. Ils usent avec une dextérité incomparable de tous les moyens de s'adresser efficacement à l'intelligence et au sentiment. Ils savent jouer supérieurement des passions opportunes. Eux seuls, jusqu'alors, ont réussi à faire valoir aussi adroitement un sujet, à en ordonner les parties, à l'exprimer totalement par l'essentiel, avec une unité sobre et suffisante. Aucune surcharge ! rien que d'utile et de bien placé. Probité et pureté. Leur art renforce, ne disperse pas. Suprême subtilité dans la parfaite fonction.
On reconnaît aussi la nature de leur œuvre à ce qu'ils ont fixé le langage, non dans son nombre de mots, mais dans sa structure, dans sa syntaxe, dans l'action de chacune de ses parties. Ils l'ont dépouillé du matérialisme originel, si prépondérant dans l'œuvre de Rabelais, pour le rendre apte à énoncer, d'une façon
claire et juste, les idées les plus abstraites et les plus tenues. Mise au point sans égale. Sans doute ce langage, différent du populaire, se dessèchera-t-il peu après la disparition des classiques, surtout par l'impéritie des néo-classiques et faudra-t-il plus tard le revivifier avec les éléments qui en avaient été rejetés — ce que feront les Romantiques. Mais la détermination est acquise, et le grand service est rendu à l'esprit : il possède son plus merveilleux instrument.
On a dit que le Classicisme résultait des qualités foncières et spontanées de notre race, qu'il était national par ses origines. Le génie de la littérature en paraîtrait moins volontaire et ne serait alors que celui de notre peuple. Chaque peuple aurait le sien et aucun ne serait alors vraiment humain, puisque spécifique.
Pourquoi, cependant, s'enfermer soi-même dans la contradiction en affirmant ensemble le nationalisme et l'humanisme de la littérature française?
Elle n'est rien moins que nationale, et de là vient sa grandeur. Si elle nous paraît particulière, frappée à notre marque originelle, c'est que les littératures des autres pays portent, elles, réellement le signe du terroir et de la nationalité. Puisque cultivée par nous seuls, elle semble le fruit particulier de notre sol. De là notre illusion, à nous aussi. Il n'en est rien cependant. On ne doit pas juger notre littérature par comparaison avec celle des autres races. Elle est humaine