‹ L'équivoque du classicismeChapitre 39 sur 62 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

et non française. Nous avons eu une littérature nationale. Elle s'est arrêtée à la Renaissance et déjà elle ne valait plus grand'chose. Sans doute, sans cette interruption par force majeure, eut-elle repris vigueur et donné d'autres floraisons. L'humanisme valait mieux cependant et nous l'avons cultivé avec succès. Ordre, clarté, harmonie, précision, sobriété sont des qualités acquises, recherchées, plutôt que reçues en don de la nature . Elles furent voulues pour le service de la littérature et de l'esprit. On ne les retrouve pas dans les œuvres laïques du Moyen-Age, toutes lourdes et confuses. Le goût de la satire est peut-être un des traits du sang français originel — encore que l'ingénuité ethnique de celui-ci soit bien sujette à caution. Mais le Classicisme montre une gravité profonde, même dans la grâce et dans le rire.

Dira-t-on alors que le caractère humain de notre esprit provient de la discipline scolastique qui fut sienne jusqu'à la Renaissance ? Cela ne va point contre notre affirmation. Quoi de moins national que ces méthodes et ces discussions théologiques qui traitaient en latin de choses universelles?

Ainsi le Classicisme réalise la perfection de l'instrument littéraire et c'est pourquoi nous devons à ses fondateurs une admiration et une reconnaissance infinies. Il a porté au plus haut point l'art du verbe et du sujet. Il nous propose moins des modèles qu'il ne nous livre des méthodes excellentes, des plus fortes aux plus

délicates. Son effort a porté sur le langage et sur les genres, et il les a amenés au suprême degré de valeur et d'efficacité. Par lui, le génie de la littérature se trouvait doué de toutes les ressources qu'il pouvait souhaiter et dont la possession, longue à atteindre, était nécessaire. Il allait bientôt leur demander d'agir.

Aussitôt après la grande période classique, durant même la fin lamentable du règne de Louis XIV, la littérature se sent délivrée des conditions sociales qui l'avaient jusqu'alors opprimée. La religion et la royauté succombent par propre épuisement et aussi sous les coups des factions rivales et des Idées enfin plus fortes. Théologiens, Jansénistes, Jésuites ont déconsidéré la première par leurs querelles. L'état misérable du royaume rabaisse le prestige de la monarchie. La conduite du Régent et le caractère de Louis XV ne le relèveront pas. Les mœurs s'avilissent. Il n'y a plus, en réalité, ni autorité supérieure, ni noblesse, ni bons conseillers. C'est la débâcle de la royauté. Le rôle de l'argent aggrave encore la situation. Les financiers s'emparent peu à peu du pouvoir. La société se trouble, se renverse.

Dans cette anarchie, la littérature devient libre. Le Roi ni la cour ne sont plus assez puissants pour imposer leur veto à la pensée des écrivains. Ne les pensionnant plus et préférant à leurs entretiens les parties de débauche, ils les rejettent dans la vie commune. Ceux-ci s'aperçoivent alors de la condition misérable

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