TROISIÈME PARTIE
la langue, fît table rase des lois littéraires et proclama la toute-puissance du génie ingénu !
On sait quelle anarchie en résulta. On connaît les absurdes théories dont se justifièrent ces gestes barbares, et surtout les œuvres pitoyables, insensées qui sortirent de cette insurrection contre le Classicisme nécessaire, (i)
Où sont les chefs-d'œuvre de la toute-liberté, du seul don, du primitivisme, c'est-à-dire de l'ignorance originelle, de l'individualisme forcené?
Enfin, l'épreuve a suffi à tout le monde. Les désirs ne cherchent plus l'art dans la négation de ses lois et de son identité véritable. Il ne reste plus que quelques énergumènes, trop engagés dans la révolte pour faire amende honorable et convenir de leur erreur. Ceux-là affirmeront bien encore qu'ils sont la littérature, la jeune littérature ou... la littérature de demain. Ils se targueront d'être incompris pour crier qu'ils ont du génie. Personne ne les écoutera. Ils seront les grands hommes de petits cénacles, trônant, le plus souvent,
(1) Les choses en sont venues à ce point, écrit M. Charles Morice, au cours d'une querelle entre peintres officiels et novateurs, que les esprits « avertis » mais sans mandat peisonnel, et tout de même désireux de trouver la vérité, la cherchent — d'abord ! — dans la négation systématique de toutes les affirmations académiques. Cette méthode jette certains indépendants aux pires excentricités, tout aussi sottes que les froides inepties officielles. Mais c'est à celles-ci qu'il faut demander compte de celles-là. (L'Ecole se défend... Paris-Journal du 31 décembre 1910).
dans une brasserie. Leurs mots amers, leurs déclarations péremptoires, leurs invectives contre les littérateurs qui se donneront à la vie, à toute la vie, ne créeront point des réalités. On ne pourra même pas leur tenir compte de quelque effort, de quelque sincérité !
Puisque nous reconnaissons aujourd'hui quelle méprise fut la cause de l'inutile et lamentable révolution symboliste, nous saurons réparer le mal qu'elle commit. 11 ne faut pas que ceux qui, sans raison, se sont intronisés écrivains, fassent tort au Classicisme dont ils étaient indignes de se servir. Il ne faut pas non plus que les serviles imitations des incapables nous détournent de l'amour des authentiques chefsd'œuvre.
Les classes, l'enseignement des maîtres, au lieu de nuire aux véritables écrivains leur ont permis de s'affirmer maîtres à leur tour. Aucun n'en contesta jamais les bienfaits. Tous témoignèrent du grand savoir qu'ils leur devaient et sans lequel ils ne fussent point parvenus à leur propre originalité. Ils assurèrent que l'étude des grands devanciers est la seule manière d'arriver à l'expression de soi-même, à la mise en valeur de ce que chacun contient de plus que ses ancêtres. C'est pourquoi, il fut bon, hier, il est bon, aujourd'hui encore, il sera bon toujours de rappeler le Classicisme à l'honneur.
De la méthode
Mais nous devons nous expliquer plus complètement encore sur la méthode que nous voyons dans le Classicisme, et surtout, en montrer le principe. Peut-être entendrait-on qu'il s'agit de réemployer aujourd'hui les mêmes formes littéraires dont se sont servis les écrivains du xvne siècle, de rénover l'ode et la satire, la fable et l'épître, la tragédie et le discours. Pourquoi n'en point revenir alors, à leurs tournures de phrases, à leur orthographe même ?
— Comprenons nos maîtres ! — Ils nous enseignent qu'à chaque sujet convient sa forme, adéquate à l'idée, utile pour l'effet. Or nos sujets modernes sont éminemment sociaux et réalistes, alors que les leurs étaient exclusivement psychologiques. Ils ne sauraient donc s'accommoder des mêmes formes, de la même transcription.
Eh bien, la formule essentielle du Classicisme, qui
nous servira comme elle a servi à ses créateurs, c'est, en tout, la souveraineté de l'Esprit.
— « Le Classicisme français n'est qu'une forme du cartésianisme», énonce André Gide (1). « Notre originalité supérieure, ce n'est ni la sagacité, ni la finesse, ni l'ironie, affirme M. Ghéon, c'est de savoir réduire à la mesure, à l'équilibre, à la beauté, l'originalité des autres et de nous-mêmes. Cest notre culture et non nos instincts (2).»> Et encore, de M. Henri Clouard : « Remarquons, chez Racine par exemple, comme toujours l'émotion semble tendre à une formule. Les personnages de Racine sont comme des symboles de la passion, ils dessinent les schèmes d'un processus éternel ; ils gardent assez de liberté vis-à-vis de leur propre passion pour y distinguer sujet et objet, pour la considérer, pour la fixer à la minute où elle passe sur le plan de l'universalité immuable. Celane suppose-l-il pas, dans le système de nos facultés, une indépendance inviolable de l'esprit ? (3) »
Reconnaissons-le. Le cartésianisme existait avant Descartes. Il dominait la littérature, il la régissait sans qu'on l'identifiât lui-même encore. Il en est l'ordre naturel ; et, comme l'art, dans sa constitution propre,
(1) La Littérature contemporaine. Georges Le Cardonnel et Charles Vellay.
(2) Réponse à l'Enquête sur la littérature nationale. La Phalange.
(3) Enquête sur la littérature nationale. Conclusion. La Phalange, 20 Mars 1909.