‹ L'équivoque du classicismeChapitre 47 sur 62 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

dans sa province. Que le sujet appartienne aux plus hautes conceptions de l'esprit ou qu'il soit pris parmi les choses les plus considérables de l'Homme ou de l'Etat, c'est déjà un avantage, une valeur de premier ordre pour la prétention au chef-d'œuvre. Avant que d'établir le plan d'un ouvrage, l'écrivain a tenu en lui-même délibération pour savoir si l'idée en était opportune et convenait à ses moyens. Combien de projets attrayants au premier abord, a-t-il repoussés après y avoir bien réfléchi? Combien de décisions affirmatives, même, n'a-t-il pas laissé mourir parce que ses forces, sollicitées, n'étaient pas capables de les réaliser? Il n'a jamais suivi la subite inspiration d'un moment, d'un jour — bien trop individuelle. Il jugeait comme si sa conscience ne lui appartenait pas personnellement, mais à l'humanité.

Dans la réalisation, tout découle des conditions d'un choix si difficile . La forme de l'œuvre, la limitation du sujet, l'exposé des arguments, la présentation, la division et l'arrangement des parties, le ton, le style, sont déterminés, en principal, par l'objet à servir. Ainsi, voyons-nous quelaréalitédel'œuvre n'existe pas en l'écrivain lui-même, mais extérieurement à lui, et par le besoin qu'en ont les hommes. Ce n'est pas sa vie personnelle qui l'anime pendant qu'il œuvre. Il s'oublie. Il sort de sa condition particulière, quelle qu'elle soit. Il ne pense non plus à aucun profit. Souvent, n'écrit-il pas, malgré que la vérité soit bien dangereuse à dire — semblable ainsi à un héros?

Durant tout l'enfantement de l'œuvre, c'est comme s'il n'était qu'un pur esprit, libre parmi le monde. 11 se défend même contre ses préférences et ses habitudes lorsqu'elles desservent son dessein littéraire. Il crée son livre, en fonction d'éternité.

Et cela lui est facile.

Peut-être aujourd hui, ne conçoit on plus ainsi la tâche de l'écrivain, et la plupart des auteurs actuels seraient-ils bien en peine de s'abstraire aussi complètement d'eux-mêmes pour se placer au centre de l'univers. C'est que, précisément, nous avons perdu la méthode du Classicisme — méthode de formation littéraire selon la loi biogénique qui veut que l'évolution formatrice de l'individu répète l'évolution constitutive de la race. Le Romantisme a fait prédominer l'inspiration sur la raison. Il a déplacé le foyer de la littérature. Alors que le Classicisme maintenait un unique foyer dans l'humanité, le Romantisme l'a porté dans l'écrivain lui-même et il en a ainsi créé un grand nombre, tous différents. Chacun voyant l'univers comme s'il gravitait autour de lui en a conçu un immense orgueil. L'immodestie a perverti poètes et romanciers. Us se sont crus des créateurs au sens absolu du mot alors qu'ils ne sont que des formulateurs. Ils ont pris pour eux le mérite de leur élection qui revient à la nature anonyme et inconsciente. Ils ont voulu bénéficier personnellement de leur don, qui ne trouve cependant de valeur que dans l'emploi qu'en peuvent faire les autres hommes.

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