TROISIÈME PARTIE
Alors, s'est transformée, du blanc au noir, du vrai au faux, la préparation normale à la fonction d'écrire. D'universelle elle est devenue individualiste. Chacun a développé ses caractères particuliers, ceux par lesquels il se distinguait de ses concurrents. Avoir une originalité, tel fut le souci de ceux qui se destinaient à la littérature. Il n'était point difficile de s'en donner une, et le système des facultés s'organisait ensuite pour la soutenir et l'accuser de plus en plus. C'est ainsi que de surenchère en surenchère, on devait en venir à l'étrange et à l'artificiel.
Cependant Descartes s'était voulu exemplairement un pur homme-pensée !
Sans doute, nous ne rejetons pas tout ce que produisit l'individualisme. Le Classicisme acceptait les différences de nature entre auteurs. Mais il ne voulait pas que les particularités de l'homme devinssent le principe général de l'écrivain et, surtout, qu'elles dénaturassent le génie de la littérature. Il sauvegarda efficacement celui-ci.
Il est bien évident que la personne d'un auteur, eût-il du génie, n'intéresse pas la littérature. Il n'existe, pour elle, que dans les œuvres. Pour le reste, il ressemble aux autres hommes, avec des défauts, des vices même. Combien d'infériorités de différents ordres, ne manifeste-t-il pas, auprès de beaucoup? Ce sont ceux qui parviennent le mieux à se dédoubler, à quitter leur personnalité individuelle, qui sont les plus vrais. Leur œuvre résulte d'une autre vie que
leur vie journalière. Elle est l'expression d'un monde purement intellectuel qui deviendra peut-être, mais qui n'est point encore, puisque seuls ils le voient. Que la réalité, si inférieure, s'y mélange, ce monde pensé perdra sa vérité.
Or, par le moyen de l'originalité, c'est l'homme particulier qui s'introduit dans le livre, écartant le pur esprit, le génie de la littérature qui devait l'écrire. Ce sont ses sens, ses manies, ses préférences qui le composent et le travaillent au lieu de la belle logique formelle, inattaquable de l'esprit. Nous aurons ainsi de continuelles mémoires, d'incessantes biographies sans correspondance avec l'humanité; non cette révélation du cœur de la race, qui seule autorise à s'adresser au monde. Et comme nous sourions de cette naïve hypertrophie du moi qui se substitue à la fonction d'écrire, laquelle ne vient point, cependant, de la volonté de qui en fut doué.
Même sincère, l'individualisme interdit le chefd'œuvre. Il déplace la vision qui, pour valoir, doit se trouver au-dessus des choses et les considérer sans émotion. La sincérité n'est-elle pas faite d'indépendance? Or, dépendre de soi est le pire servilisme : égoïsme et non altruisme. Quel bien donner aux hommes en les aimant moins que soi-même. Et quelle mauvaise mesure du monde celle-là qui ne s'est pas mesurée à luil
Il faut bien voir aussi que l'individualisme, brisant les conventions communes, les formules d'entente