‹ L'équivoque du classicismeChapitre 9 sur 62 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

du vulgaire ; alors on affirma que la suprême connaissance résidait dans la sensation, et l'on voulut retrouver l'émotion originelle pure, déchargée d'hérédité et de savoir livresque, celle qui devait par conséquent nous ramener à la métaphysique première et véritable ; alors on prétendit que l'artiste ne devait ressembler à aucun autre ; que l'original, le rare, Tunique constituait la précieuse individualité, l'existence même ; alors on s'acharna à être soi, selon cette formule, farouchement. Alors, solennellement, on déclara que la poésie commençait à ce moment, et que s'ouvraient les temps héroïques. Tout le reste, littérature, ne valait rien. On le fit bien voir aux Hugo, Banville, Leconte de Lisle et autres ! Plus de tradition, de discipline, plus de règles, plus de maîtres 1 Le génie seul, et chacun en avait.

Contre la littérature spécifiquement française, contre les qualités et les méthodes de la race, contre la formation ethnique, on dressait la suprématie de l'étranger. Non rien de plus grand dans les genres que l'œuvre des Wagner, des Ibsen, des Bjœrnstjerne Bjœrnson, des John Burns, des Rosselti, des Walter Crâne, des Emerson, des Carlyle, des Swinburne, des Whistler, des Nietzsche. Que valaient auprès de ceuxlà nos Pascal, nos Descartes, nos Buffon, nos Racine, nos Voltaire, nos La Fontaine, nos Diderot, et Jean Jacques, et Lamartine, et Vigny, et Hugo ? La mode voulait qu'on découvrît chaque année un nouvel étranger bien supérieur à nos gloires et qu'aussitôt, on le mît

en imitation. Comme c'était enrichir notre pauvre pensée française, comme c'était montrer l'action à nos cerveaux impuissants, régénérer notre indigente faculté lyrique !

Les œuvres imprégnées de ces diverses influences paraissaient. Les petites revues les glorifiaient.

Enfin entendus, les Symbolistes attiraient sur eux l'attention, sinon du grand public, du moins des critiques et des lettrés curieux de considérer leurs chefsd'œuvre. Héla*, où étaient ces chefs d'œuvre?

Quoi, une si grande tromperie ! Et on annonçait que tout cela allait continuer et que ces œuvres obscures, incompréhensibles, informes, c'était quand même de l'art, le seul art !

Alors, la réaction, tout naturellement, commença de se produire. Les meilleurs se ressaisirent et comprirent que les choses ne pouvaient durer ainsi, que la littérature menacée, ruinée même, devait en finir avec les incohérences, le vandalisme, et qu'il fallait sertir de cette anarchie.

L'Esprit ne peut pas être longtemps détourné de lui-même.

Les termes de l'action salvatrice se posaient bien nettement. Il y avait anarchie, décadence, extinction de la littérature parce qu'on n'observait plus les règles de l'esprit, parce qu'on se déclarait écrivain sans avoir passé par aucune culture ou contre la culture, parce qu'on voulait ignorer les maîtres de la race et qu'on se refusait à toute discipline, parce qu'on

Page 1