‹ L' ère des CésarsChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

lie* projeta d’empire.

Ce livre offrirait une lacune , si Ton n’y trouvait pas, au moins pour mémoire, quelques mots sur un songe éteint qu’on a pu croire une réalité.

Le prodigieux mouvement du 10 décembre 1848 avait créé, pour la France, une situation étrange et nouvelle. Cette puissance inouïe du sentiment, à une époque toute positive, révélait l’instinct véritable du pays. Elle démontrait surtout la vanité des systèmes et l’inanité de la logique appliquée la prévision des actes humains. En vain avait-on

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répété, depuis trente ans, que l’Empire avait tué la liberté; que cette gloire sans pareille, diadème immortel de la France devant les nations , avait coûté des flots de sang et de larmes ; que toute mère y avait vu sacrifier son dernier enfant ; que la conscription dévorante avait dépeuplé les champs et les villes ; que le blocus continental avait créé la misère au sein des triomphes, et que ce grand fracas de victoires s’était perdu dans le deuil de deux invasions. Le réel n’a pas d’action sur les peuples, et c’est l’honneur de l’âme que Dieu nous a donnée. Ce qui reste dans leur mémoire, c’est ce qui les émeut. Ces froids calculs de raison, d’intérêt, de bien-être, sur lesquels on a voulu fonder des gouvernements , «ont des abstractions sans portée ; l’homme isolé peut les comprendre : la foule ne les étudia jamais. Ce qu’elle sait étudier et comprendre, ce qu’elle sait surtout retenir, c’est ce qui l’exalte, ce qui parle à son imagination etsoncœur,à ce qui tient de plus près au roman qu’à l’histoire. Toujours, eu dépit des rhé-

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leurs, elle préférera le grand à l’utile , l’éclatant au sensé. Les arguments n’y pourront rien, parce qu’il n’y a pas de syllogisme qui soit de force à changer notre nature, et que notre nature est celle-là.

Les impressions furent donc maîtresses. Lorsque la France eut à se donner un chef, le nom magique de Napoléon retentit comme une immense clameur, et le proscrit qui le portait fut élevé sur le pavois.

Un tel fait, unique dans l’histoire, devait avoir ses conséquences pour les esprits. Le spectacle des événements, tout varié, tout mobile, tout imprévu qu’il soit sans cesse, ne nous a jamais corrigés de cette propension confiante à croire que le dernier acte de la pièce est sous nos yeux. La multitude saluait dtqà l’empire, l’aigle ressuscité, le manteau semé d’abeilles d’or. De vieux soldais, la joie au front, souriaient au retour de l’àge héroïque, celui de leur jeunesse et de leurs exploits. La restauration napoléonienne fut, pendant quel-

ques jours, une 'probabilité peu contestable, qui pouvait se réaliser brusquement.

Quelle en eût été la suite? C’est sans doute, au milieu des excitations de tout genre , ce qu’a dû se demander l’élu de six millions de Français. Sans prétendre à chercher ce qui s’est passé dans son âme , j’explique facilement sa réserve en me rappelant le passé.

Bonaparte , premier consul , n’avait pas fondé de monarchie. Il s’était fait césar au 18 brumaire, et ne fut jamais rien de plus, si l’on peut employer un pareil mot vis-à-vis de cette, situation gigantesque. Le sacre n’avait rien ajouté à sa grandeur; il ne lui en était revenu que quelques haines et quelques sarcasmes. Au lendemain de ce dix-huitième siècle où toute croyance avait été démolie , il était impossible, même à ce demi-dieu, de refaire les attributions de la royauté. Il le sentait si bien qu’il s’écriait parfois, dans sa notion parfaite des choses : Ah! si j’étais seulement mon petitfils!... Et, en effet, ce culte dont il fut l’idole,

. l’ërb des cësars.

cette fabuleuse admiration dont il fut l'objet, s’adressaient au héros et non au souverain. Voyez si jamais son image, dans les milliards d’exemplaires qui la reproduisent sur tous les points du globe , s’entoure des attributs impériaux! C’est toujours la petite redingote et le chapeau célèbre ; l’homme d’Austerlitz ou d’Iéna , souvent celui de Sainte- Hélène ; vous ne trouverez I’empereur et roi que sur les tableaux de David.

On se souvient de la conspiration de Mallet.

Tandis que l’Empereur est à Moscou, trois officiers obscurs de l’ancien état-major de Moreau renversent l’Empire à Paris pendant quelques heures , et ne manquent le succès que par un accident fortuit. Cette entreprise passe inaperçue; la France ne s’en émeut ni ne s’en étonne , et cependant l’héritier du trône est là. C’est que, vraiment, il n’y avait pas de trône ; il y avait une toute-puissante épée, qui ne pouvait, comme celle d’Alexandre , se léguer qu’au plus digne , c’est-à-dire au plus fort. Il eût fallu, pour que l’œuvre de Napo-

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léon devînt une monarchie, et durât avec les vieilles conditions de ce mot , qu’il atteignît le terme des plus longs jours accordés à l’homme, et qu’une nouvelle génération eût grandi sous le soleil de cette gloire. Le foyer révolutionnaire se serait éteint dans ses dernières cendres, et la quatrième dynastie était peut-être fondée. Mais, dans le cours des choses, tel que nous l’avons traversé, cette rénovation du siècle était à peine en germe au moment de la catastrophe : 1814 était trop près de 1789. L’Empire, après son éblouissant passage, est resté comme un poème d’Ossian; il est plus haut qu’une institution politique. Ce fut, à mes yeux, le début de cette ère des césars, dans laquelle le principe libéral devait nous faire entrer, après avoir fermé celle des monarchies.

Le prince Louis-Napoléon, esprit calme et méditatif, que l’élude et le malheur ont formé, ne s’est pas jeté à la suite des illusions de la masse. Il semble avoir compris que la Restauration impériale est chimérique autant que les autres

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restaurations. Son courage est connu par les hardiesses passées ; sa prudence a paru dans les derniers jours. Si le sort l’appelle au pouvoir suprême, ce ne sera pas à titre d’héritier, mais à titre personnel ; non pour continuer, mais pour prendre ; non pour fonder, mais pour s’établir. La grandeur et le sens de son nom, dans un moment de fièvre anti-républicaine , l’ont mis au rang de ceux qui peuvent arrêter les désastres ; il a, sur tous, l’avantage de se trouver au sein du pays et d’en être le chef temporaire ; mais ce n’est là qu’une chance au milieu du conflit prochain.

Les coups d'Etat, dont on a tant parlé, n’auraient aucun résultat sérieux ; les complaisances législatives n’amèneraient qu’une réaction trèsprompte. Par l’une ou l’autre voie, on arriverait à un mince intérim , suivi bientôt d’inévitables secousses. Non , ce n’est pas avec ces commodes procédés que s’obtiendra l’honneur d’apaiser nos tempêtes. Il le faudra chercher dans l’orage lui-

même, lorsqu’il éclatera plus furieux.

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l’èhb des césars.

aiAPITRE X.

lia République nominale.

J’ai dit les -prétentions diverses qui s’agitent autour de l’édifice renversé, pour le reconstruire ; j’ai dit leurs chances, comme je les vois; et comment je les trouve pareilles. Il me reste à parler du terrain sur lequel on agit, mouvant et défoncé jusqu’au point de paraître fictif : la république.

Telle qu’elle existe, ce n’est qu’un mot. Je ne sais que les pièces de monnaie , frappées depuis 1848, qui puissent lui marquer sa place pour la

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postérité. Les mêmes hommes , les mêmes idées, les mêmes tendances , tout cela fort exagéré, régissent l’Etat comme avant la révolution der-

nière. Jamais plus curieux enseignement n’a été donné. A peine était promulguée, en face du doute universel, la Constitution qui nous régit encore, que tous les partis s’empressaient de l’appliquer à sa ruine. Ce n’est pas quelle fût plus vicieuse qu’une autre. Qui dit Constitution, dit pacte entre des éléments dissemblables : autorité et liberté. Les efforts seront toujours vains pour réunir ces deux principes hostiles, et l’esprit humain s’y perdra. C’est la pierre pliilosophale des gouvernements , qui ne se trouvera pas plus que celle des alchimistes. La Constitution de 1793, ellemême, cette traduction de la souveraineté populaire en son plein sens, et qu’on n’a pas osé mettre en pratique, aurait rencontré des obstacles infranchissables, par cela seul qu’elle était une constitution.

Lu nôtre n’est donc ni meilleure ni pire que

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toutes celles dont nous avons déjà le recueil. Mais ce qui la rend sérieuse , et ce qui la distinguera entre toutes, c’est qu’elle est le drapeau sous lequel s’abritent , à l’envi , ceux qui voudraient la déchirer. C’est à qui prendra la première place , pour être mieux à portée au moment venu. Ces bandes ennemies , dont chacune a ses couleurs cachées , se pressent avec accord autour du signe admis, le méprisant au fond de l’àme , et le prenant, jusqu’à l’occasion prochaine, pour protecteur et pour soutien. Ce mensonge permanent, qui devient la règle apparente des lois d’un grand peuple ; cette fausseté convenue à l’entrée du parlement, où chacun, en prenant son siège, maudit le principe en vertu duquel il s’assied ; ce démenti constant à l’origine du fait, exploité cependant au nom du fait lui-même ; ce semblant continuel d’adhésion et de respect, là où il n’y a que haine et risée ; toute cette misérable comédie est la dernière insulte au dix-huitième siècle, dont elle est aussi la dernière expression,

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Aussi, -voyez quelle déplorable forme ; il n’est pas de collège en révolte qui rivalise avec notre sénat. Si le régime parlementaire pouvait être discrédité plus qu’il ne l’avait été jusqu’à ce jour, nos temps actuels achèveraient la tâche. Qui n’a pas rougi de dégoût, à la fin de certaines séances? Qui n’a pas dit, après ces tumultes grossiers, que la France avait droit à un sort plus digne? Qui n’a pas soupiré, en songeant que le but auquel tendent les révolutions, c’est le pitoyable désordre où nous sommes? Celui qui soupire a raison; mais celui qui s’étonne a tort. Il fallait traverser cette phase, où la pierre d’épreuve eût son rôle à propos des doctrines de libre examen. Je les crois à leur terme, après l’extrême expérience dont le résultat est si nul. Nous n’en vivons pas moins sous la république, puisque tel est le mot adopté. Nous pourrions longtemps vivre ainsi, dans l’oubli du mot, sans les précautions prises pour que le trouble arrive à son loisir réglé.

Les fondateurs de ce gouvernement ne de-

t’fillB BBS CÉSARS. 139

valent ni ne pouvaient comprendre que son principe d’existence était sa prochaine cause de mort. Lé calme du pays, sous le dernier règne, n’avait été pour eux qu’un lâche engourdissement; ils étaient forcés, sous peine d’inconséquence, de jeter dans leur ’œuvTe un germe d’agitation. La République devait accomplir ce programme de constante suspicion du pouvoir , qui avait été le catéchisme enseigné depuis si longtemps aux adeptes. Elle ne devait se préoccuper ni des familles, ni des affaires, ni des projets privés; elle n’avait à soigner aucun des intérêts de V homme, parce quelle ne reconnaissait que le citoyen, c’est-àdire l’électeur en tout sens, à tout propos et à toute heure, être abstrait que les républicains seuls ont conçu. Cela n’était ni ne sera dans nos mœurs. Et c’est l’unique motif du malaise inconnu qui nous tourmente. L’état précaire étant l’état normal, il n’ÿ a plus de place pour la confiance, . qui est la vérita^ÀKÎberté. Elle est le crédit, elle est le travail, elle est la richesse, elle est le bon-

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heur. Mais elle veut la sécurité comme condition d’existence. Elle ce peut vivre sur les traînées de poudre dont nos institutions portent le réseau, traîtreusement disposé par la méfiance contre toute possibilité de calme.

La République n’est, à vrai dire, depuis la chute du Gouvernement provisoire, qu’une sorte de palier sur lequel chacun se repose dans l’ascension du raide escalier qui nous conduit à l’inconnu. Tous les partis s’y arrêtent, recueillant des forces nouvelles. Cette station en commun a créé des rapprochements singuliers , qui ont effacé de vieilles haines. Assis sur la même marche où la fatigue les a laissés , des adversaires se sont connus et ont fait échange de courtoisie. S’il reste ^ encore des émigrés de Coblentz, ce doit leur être une sensation bizarre que de se voir en république à la manière dont ils y sont. D’autre côté, j’ai connu des conventionnels qui , s’ils vivaient , se frotteraient les yeux pour être sûrs qu’ils veillent. Cazalès et Mirabeau s’embrassent ; Pétion donne

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la main à l’abbé Maury ; Cadoudal^t Kléber vont dîner ensemble !... •

La République signifie , en son propre et vrai sens, autre chose que cela. C’est un austère nom, plein de nouveautés sérieuses. Le désert et le vide du palais des Tuileries ne suffisent pas à ce redoutable changement. La République réelle est l’application en grand de l’erreur des temps modernes, celle qui consiste à croire au redressement possible des inégalités faites par Dieu. C’est l’expérience tentée de l’abolition des classes, non plus par l’opinion, mais par la loi; c’est aussi l’orgueilleux essai de la suppression des misères , en même temps que la fête sauvage de l’humiliation des heureux. Le peuple n’a pas compris d’une autre manière le mouvement de Février, ni le mot qui en reste encore le symbole. Il se croira volé, tant que ce sens n’apparaîtra pasjdans les actes. 11 lui faudra de cruelles vérités , de saignantes plaies où il puisse mettre le doigt comme l’apôtre, pour revenir de toutes les rancunes dont on a

gonflé son cœur. Il lui faudra souffrir, et dans la feim et dans les larmes, avant d’abdiquer ses espérances, qui ont remplacé sa foi. Plein de fiel et de haine, il attend. A force de lui peindre son abjection , les sophistes l’ont rendu aristocrate. Il a pris l’allure hautaine et ne veut plus d’égal. Je le comprends; il est dans son rôle et dans son droit. Ce qui se passe doit lui paraître un escamotage digne des tréteaux , après l’âge d’or qui lui fut promis sur les barricades. On ne corrige pas ces formidables préjugés par des discours et par des votes ; il y faut, comme remède, la preuve désastreuse de leur néant. Jusque-là , n’attendez que malédiction et colère. Elles s’accumulent à mesure que marche le temps.

La République, telle qu’on l’a faite, est un trop gros mensonge pour n’ètre pas honni.

Ce faux dans les choses et dans les mots n’a pas de durée admissible. On le sait, mais on n’y veut pas réfléchir ; le fatalisme a pris rang dans nos mœurs, et nous marchons mollement à l’abîme.

l’erb des césars.

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