‹ L' ère des CésarsChapitre 11 sur 14 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

La suerre eiTlIe.

J’admire le repos présent. Paris est en lête; les joies de campagne sont aussi douces que jamais. On se presse à Ifl Bourse , où les fonds publics montent au pair. On dit enfin , en langage commercial, que les affaires reprennent. Oh ! Athéniens !

Il semblerait , à un voyageur venu do Chine, que l’Europe a été bouleversée par un accident fortuit, et qu’il a suffi d’y parer pour en effacer toute trace. Malheur à nos temps, où l’homme

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est devenu si aveugle ! Vous jouez aux discours, aux intrigues, aux importances personnelles, tout comme vous le faisiez avant la première secousse du tremblement de terre , qui vous a cependant avertis. Vous reprenez vos habitudes paisibles, et c’est à peine si , vous rencontrant après quelque petite lueur d’orage , vous échangez cette question : Comment cela pourra-t-il finir? Je vais, moi, vous faire la réponse : Cela ne finira pas.

Nul homme vivant aujourd’hui sur la terre n’assistera, j’en ai la conscience, au dernier acte du drame commencé. Il est de ceux qui durent pour des générations de spectateurs , et que la postérité seule peut voir complets. A ce moment même de quiétude si profonde , où tous s’endorment dans le loisir nouvellement créé, lorsque chacun, pays et pouvoir, vit à la facile mode passée, laissant rouler un jour sur l’autre, et devenu fataliste par insouciance, comme on serait prévoyant par calcul , il est curieux d’observer certains signes qui resteront, pour l’histoire, des do-

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cuments pleins d’intérêt. C’est par là seulement qu’elle pourra conserver la trace de cette voie de hasard où nous marchons les yeux fermés. C’est au milieu de notre calme, et dans l’oubli profond des émeutes, des manifestations armées, des clubs incendiaires, des illuminations violentes et de ce pêle-mêle anarchique dont Paris s’est si longtemps effrayé, qu’une proposition, née de ces souvenirs, suit son cours obscur dans les bureaux de l’Assemblée nationale. Elle conclut à faire transférer le siège du gouvernement hors de Paris. Le public n’a pas même écouté ce coup de cloche, qui lui rappelait des deuils récents ; tout au plus at-il lu, sans y attacher d’importance, le rapport déposé, à ce sujet, par la Commission qui en était saisie. Cette pièce a, suivant moi, la gravité d’une date historique , en même temps que la sévérité d’une leçon, et je veux en citer un extrait, comme argument aussi précis que je sache, contre le principe de concession aux théories de liberté.

« Il est trop vrai que, depuis un demi-siècle,

« le pouvoir n’a pu se constituer sur une base « durable. Chaque fois qu’une main ferme a réussi « à le relever momentanément , une nouvelle « secousse est venue le rejeter plus bas et amoin- « drir avec lui la puissance de la France...

« La dernière révolution avait eu pour objet,

« disait-on, de faire triompher la volonté du pays,

« jusque-là méconnue. Cette volonté , manifestée « par le suffrage universel , allait désormais gou- « verner la France ; chacun s’inclinerait devant « elle, accepterait ses arrêts avec respect et dé- « vouement ; il n'y aurait plus d’émeutes, plus « de révolutions armées; le sort de la France « se déciderait pacifiquement dans l’urne électo- « raie , et personne ne songerait même à pro- « tester contre le résultat, quel qu’il fût.

« Et cependant on vidait les arsenaux de l’Etat « pour s’emparer de ces armes qui ne devaient « plus servir. Et deux mois s’étaient à peine « écoulés, que déjà ceux qui avaient acclamé le

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« plus haut le suffrage universel , conspiraient « pour ôtera la France le droit de faire connaître « sa volonté , même dans les étroites limites où « on l’avait circonscrite dès l’origine. On annon- « çait publiquement quel serait le sort des futurs « constituants, s’ils n’abaissaient leur mandat « devant la tyrannie des bandes qui sillonnaient « la capitale. Passant enfin de la menace à l’ac- « tion, on tentait de briser la représentation na- « tionale et d’imposer à la France un nouveau « Comité de salut public. Ainsi, on avait fait une « révolution au nom du pays, et on voulait faire « taire la voix du pays ! On en avait appelé au suf- « frage universel , et on chassait ses élus I Que « fallait-il de plus pour dessiller les yeux des moins « clairvoyants?...

« Après la bataille de juin 4848, on avait espéré « que cette cruelle épreuve serait du moins la « dernière. Cette confiance en l’avenir, qu’on re- « trouve au lendemain de toutes nos luttes, est « digne d’attention. Elle témoigne assez que le

l’ère des césars.

« pays réclame et accepterait avec reconnaissance « les mesures indispensables au salut de la so- « ciété, et qu’il espère, après chaque crise, qu’on « saura enfin utiliser la victoire. Son attente a- « t-elle bien été remplie? Nous avons été nous- « mêmes, au 13 juin 1849, menacés par une « insurrection , suivie d’une prompte défaite , « dont on disait aussi que le parti de l’anarchie et ne se relèverait pas. Or, moins d’une année « après, nous venons de le voir couvrir Paris et « la France de ses proclamations incendiaires, « assembler, s’il faut en croire les révélations de « la presse , assembler de nouveau ses conseils « de guerre, discuter le jour, l’heure, les moyens a de livrer un mortel assaut à la société , et ne « reculer que devant la terreur salutaire que lui « ont inspirée l’étroite union des pouvoirs , l’at- « titude de notre brave armée et de son illustre « chef.

« Aujourd’hui, comme après le 15 juin 1849, « si nous avons retrouvé un calme et une sécurité

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« momentanés , nous les devons à la protection « d’une nombreuse armée. Gette situation ne « saurait durer plus longtemps... (1). »

Jamais exposé plus cruel n’a été fait d’une maladie désespérée. N’est-ce pas folie d’en chercher le remède à l’ordinaire pharmacie des législations? Contre cet état violent des choses, lorsqu’il est avéré que rien me réussit de ce que les charlatans du dix-huitième siècle ont vendu coname souveraines panacées, ne voit-on pas que les peuples doivent renoncer à l’emploi de ces formules menteuses , et que s’ils peuvent être sauvés, ce sera par les moyens naturels, par ceux que Dieu fait éclater dans toutes ses œuvres, par ceux que nous appliquons nous-mêmes aux intérêts de la vie privée ? Notre maison brûle : nous n’assemblons pas un conseil. Nous appelons les voisins et les pompiers ; quelqu’un commande et le feu s’éteint.

(1) Rapport de M. Leverrier, distribué à l’Assemblée nationale ' 'lel3juiUetl850.

l’ère césaks.

Mais pour l’incendie social on a recours à im procédé moins simple. Tous sont là, au milieu du foyer embrasé, recherchant l’origine de la catastrophe, s’en accusant l’un l’autre, échangeant des ijijures et des coups, tandis que les flammes font leur œuvre. Un intrépide arrive alors, qui perce la foule des disputeurs, s’élance au feu, en devient maître, et garde en maître aussi l’édifice qu’il a préservé.

Telle sera notre prochaine histoire ; mais nous n’en sommes encore qu’à la phase des injures et des récriminations.

Tout, en ce moment, indique l’approche de cette grande calamité qu’on appelle la guerre civile. Il y a, pour le marin, de ces nuages noirs flottant à l’horizon, qui annoncent sûrement la tempête. L’air est lourd et sans souffle ; l’èau dort tristement sous le navire, dont les voiles s’affaissent à mesure que l’ombre s’étend... Tenez- vous prêts : l’ouragan éclate ! Notre repos est celui-là ; je ne sais rien de plus menaçant que ce calme.

l’ëre des césars.

L’ajournement à heure lixe des colères plébéiennes, la discipline dans ces fureurs contenues, la patience au sein des plus violentes rancunes qui se soient amoncelées jamais dans les cœurs, tout cela compose un ensemble de symptômes sinistres dont nulle époque n’avait encore épouvanté l’avenir. C’est une marche nouvelle des vieux ressentiments du faible, du pauvre, du paresseux, du ruiné, du flétri j de l’égaré, C’est la tactique introduite dans ces cot-ps francs, qui, au milieu de tous les troubles, se sont rués, sans chefs, sur le domaine , sur le champ, sur la famille, et qui reconnaissent aujourd’hui pour eux-mêmes le souverain pouvoir de l’organisation. Rien de pareil ne s’était vu, et je m’étonne que si peu de gens l’aperçoivent.

A mes yeux, c’est le fait dominant de la révolution de Février; c’est ce qui la distinguera de toutes les autres. La foule abdique désormais ses • tumultes et ses cris; elle a compris qu’ils étaient inutiles. Elle s’accoutume à obéir, dans le cercle

l’èr£ des Césars.

des lois qu’elle adopte , c’est-à-dire à la volonté directrice de ceux qui lui présagent les destinées. Vous retournez dans le cercle étemel des choses humaines ; vous retrouvez, au dix-neuvième siècle, la patiente marche des Hébreux gagnant la Terre promise. Du haut d'un nouveau Sinaï, des sophistes indiquent la route , et leur parole est la colonne, de feu. Il y a au fond de cette multitude immense, une sorte de foi féroce à la jouissance prochaine des biens matériels , qui peut se comparer, pour son ardeur, au religieux sentiment du peuple qui suivait Moïse. Au jour où l’on croira voir Canaan, ce sera un formidable cri. La société n’aura pas trop de toutes ses forces , et j’entends par ses forces les diverses armées.

Un homme avait prévu ces temps. Il est mort, et la France, depuis longues années, n’avait pas fait une telle perte. Le maréchal Bugeaud, dont je m’honore d’avoir été l’ami, s’était voué avec un rare et intelligent courage au rôle futur que lui indiquaient les signes de guerre civile. A l’om-

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l’ère des césars.

bre de ses châtaigniers , dans le pauvre pays de Périgord, où il avait donné , la bêche en main, . tant d’utiles exemples, il avait entrepris, au début de nos troubles , un hardi mouvement de réaction contre les anarchistes. Son haut renom de sage et de guerrier ralliait déjà, comme autour d’un centre, l’action de dix départements circonvoisins. J’ai conservé la précieuse lettre où il m’annonce que si les agitateurs parisiens s’opposent à l’installation de l’Assemblée constituante, il est décidé à quitter sa retraite et à marcher sur la turbulente capitale, avec cinq cent mille hommes prêts à rejoindre son drapeau. Il les eût commandés, j’en suis sûr, avant d’avoir parcouru cinquante lieues, et plus d’un régiment l’eût suivi. Sa mâle parole , à la fois claire et pénétrante, son geste ferme et confiant, je ne sais quel mélange de force et de naïveté , faisaient du maréchal Bugeaud un des hommes les plus sympathiques à la foule. Cette inerte physionomie,

qui semblait celle d’un paysan , s’animait avec

LÈRB DES CÉSAKS.

une merveilleuse promptitude. Un enfant eût pris plaisir à l’entendre causer de guerre ou d’agriculture , tant il savait jeter de charme et d’intérêt sur ces arides récits. Il fallait le voir, debout, sur une grossière estrade, dominer de la voix une masse pressée de laboureims, enseigner le grand art de la culture, dont il était un maître, et combattre, dans le piquant patois du pays, les mauvaises méthodes aussi bien que les mauvaises opinions!... Dieu s’était plu, d’ailleurs, à loger cette âme énergique et simple dans Un corps que rien n’ébranlait. Intempéries, fatigues, courses de chasse ou de guerre, rien n’avait prise sur sa robuste santé ; sauf l’empereur Justinien , qui ne dormait qu’une heure, je ne crois pas qu’un autre fils d’Adam eût jamais moins connu le besoin de sommeil. Ses mœurs rustiques, dont il riait parfois , répugnaient au luxe et aux élégances de la vie. Il eût fait le repas de Probus, et eût émerveillé , comme lui, les messagers de la cour de Perse , lorsqu’ils rencontrèrent l’em-

LËRg DES CÉSARS.

pereur mangeant, sur l’herbe, un reste de pois au lard, au milieu de ses légions conquérantes.

On se souvient de son audacieuse visite au camp d’Abd-El-Kader, où, trouvant l’émir trop longtemps assis, il le souleva de sa forte main, à la face de vingt mille Ai’abes indignés. La touche vigoureuse de ce caractère ressortait, comme un frappant contraste, sur les nuances effacées du tableau contemporain. Aussi, quel ascendant lorsqu’il se mit à parcourir la France, et qu’il se rendit à l’armée de Lyon ! Chaque pas lui donnait un fidèle, chaque parole un dévoué. Personne n’a gagné davantage à être connu. L’enfantine bouté de ce rude soldat prêtait un indicible attrait au spectacle de son intérieur , au patriarcat de sa lamille, aux causeries de son foyer. De proche en proche , et par amendements successifs, les esprits étaient revenus sur sou importance, ses qualités , son sincère patriotisme, en partant des injustices de 1832, jusqu’à la popularité de 1849.

l’ère des césars.

Le maréchal Bugeaud, lorsque la mort est venue le surprendre, représentait l’élément de la force sociale en province , comme le général Changarnier la représentait à Paris. La guerre civile, à ce moment, n’avait de dangers que dans les désastres locaux qu’elle entraîne. L’invasion des Barbares était réduite à des chances d’un moment, et l’absolu pouvoir n’appartenait plus au télégraphe. Si la grande crise eût alors éclaté, quelle eût été l’issue à l’action séparée de ces deux chefs ? Dieu seul le sait ; je n’ose le dire. Intermédiaire d’une minute entre eux , j’ai eu ma pensée et je la garde. Je n’ai pas à peindre ce qui aurait été ; c’est assez d’imaginer ce qui pourra être.

Je me représente donc qu’en 1852, si nul événement ne précipite les catastrophes, on verra se lever la masse prolétaire , dédaigneuse des lois faites , et les regardant comme de chétifs morceaux de papier; marchant à l’ume du scrutin malgré préfets et gendarmes ; déposant

l’ëre des césars.

5on vote interdit , et le tenant pour valide en dépit de l’interdiction ; et disant le lendemain à la France : Voilà la voix du peuple , obéis !

A ce coup de théâtre aboutira le silence qui vous endort. Rien ne peut l’empêcher ; les machines en sont prêtes, et les comparses, dans leur innombrable cohue, attendent le signal.

Alors sera compris le véritable sens de la révolution de Février, hâtée à son début, j’en conviens, par une misérable surprise ; mais qui avait son germe déjà formé, que les temps ont développé sans mesure. Alors sera comprise aussi l’inévitable nécessité d’une lutte à mort, pour en finir avec ce procès des privations contre les jouissances, puisque Dieu, da'ns son mépris de nos querelles, n’a voulu leur laisser que ces grossiers drapeaux.

Sous les bruits de ce chœur colossal des masses, il n’y aura tribune ni presse qui puisse essayer un accent ; le fabuleux arsenal des Codes étalera

l’ÈRË UES CÉSARS.

son vide, et la grande loi de la force restera seule écrite en son texte d’airain.

Quoi plus tard ? Je ne suis pas prophète ; mais il m’apparaît qu’une vaste résistance aura lieu ; l’armée est prête à tous les combats ; la discipline , dans ses rangs, a la puissance des vieux sentiments effacés; le soldat tient du moine, il a sa règle et ses supérieurs. Il est peu mêlé, quoi qu’on fasse, à nos dissensions qu’il dédaigne ; son uniforme est son parti. L’armée obéira dans ce choc effroyable à qui saura la commander, à qui saura urtout lui montrer la route, et tirer devant elle une épée où brille l’avenir. Celui-là, quel qu’il soit, aura de hautes destinées ; mais il no sera pas longtemps seul. Sur plus d’un point de la France on verra bataille et succès. La victoire à Toulouse, à Strasbourg, à Lyon, aura son orgueil et ses exigences ; chaque armée, à bon droit, sera hère d’elle-même et de son général... Sommes-nous doue si loin des césars ?

Il se pourra que quelques départements subissent

l'ërb des césars.

le joug des bandes insurgées , et que la nouvelle Jacquerie, après le sac des villes, tente d’y fonder quelque étrange gouvernement. Il faudra bien, dans ce triomphe d’un jour, que des césars surgissent au milieu même des rangs anarchiques, ainsi qu’il arriva de la vaste insurrection de l’an 287, où les paysans de la Gaule, à la lueur des incendies, proclamèrent Ælianus et Amandus, dont les médailles nous sont restées. Ces Bagaudes, comme on les nommait, ont légué la blouse à leurs descendants ; elle pourra revêtir encore quelque empereur de circonstance.

Au sein du fracas de ces conflits, vous figurezvous ce que serait le pouvoir parlementaire? 11 serait, si l’ombre en restait encore, ce que furent toutes les Assemblées en temps pareils. Il s’inclinerait devant les faits successifs. Le césar Maximin, qui jamais n’entra dans Rome, où il était craint et haï , autant que méprisé , écrivait au sénat dans le plus insolent style, et en obtenait des largesses pour ses légions. Macrin, prenant la

l’ère des CÉSàBS.

pourpre au fond de la Mésopotamie, en avertit le sénat qui l’acclame tout d’une voix. Et peu de mois après, un jeune Asiatique inconnu, dont le nom devait retentir dans les siècles, comme symbole extrême de folie et d’impureté, Héliogabale est choisi par des soldats que charme sa figure, et reste tout un hiver à Nicomédie, vêtu de longues robes de soie, en compagnie de danseurs et de musiciens, sans songer même à la capitale de l'empire. Le sénat fut scandalisé de cette nouvelle, « mais il fallait bien , nous dit l’histoire, « obéir à la nécessité (1). »

Partout, et à toute époque, les sénats ne donnent signe de vigueur que vis-à-vis des césars tombés. N’avons-nous pas nos souvenirs récents ? L’acte de déchéance de Napoléon fut signé dans Paris , au milieu des baïonnettes étrangères.

Cet avenir, que je viens de peindre, excitera des sourires d’incrédulité. On va m’accuser de rêverie

(1) Sed parendum necessitati fuit, electo à militibus principe.

(Héhoduic, Uv.V, p. 237.)

l’ëre des césars.

et de bizarre imagination. Mais je demande aux sérieux qui réfléchissent , aux sensés qui observent, si parmi les faits imprévus que notre siècle porte en ses flancs, ce que j’augure ici n’a pas sa place? Je rappelle aux légers, aux superficiels, que le temps n’est pas loin où les prétoriens de M. Sobrier, ceux deM. Caussidière, glaçaient d’etfroi les habitants de Paris ; où c’était une périlleuse entreprise que d’expulser du palais des rois la tourbe immonde qui s’y était crénelée.

La guerre civile éclatera, parce qu’elle est dans l’âme des masses et quelle peut seule donner, après ses fureurs, une phase de repos à la société haletante. Elle aura deux grands résultats : changer le cours des idées qui bouleversent aujourd’hui les têtes; et retremper, dans de plus mâles instincts, notre race actuelle, que les intérêts ont énervée. Les noms remplaceront les mots pour exalter la France, et ce sera la mort des systèmes menteurs ; en même temps que l’argent sera remplacé par le fer, ce qui sera la fin de l’agio-

l’èRB des CÉ8ÀRS.

tage. Mort et fin; quelles paroles ai-je écrites? Rien ne finit, rien ne meurt; tout cesse et se renouvelle avec les siècles, qui sont des minutes devant Dieu ; les mêmes maux , les mêmes faiblesses, les mêmes erreurs reparaîtront parmi les hommes. Ce que j’ose prévoir, c’est que notre génération aura peut-être, en ce qui lui est personnel, à s’agiter dans d’autres passions, à se mouvoir dans un autre cercle. Et qui peut dire, à regarder le présent , qu’elle y aura perdu ?

L’ÈRB des CÉSAJIS.

QIAPITRE XII.

Li’Kurope.

Rome, avant le temps des césars , avait eu des contre-poids dans le monde. La Grèce, la Macédoine, Carthage, les royaumes asiatiques et africains nés de la succession d’Alexandre , s’étaient trouvés tour à tour sur sa route conquérante, menaçant parfois de l’y arrêter et de l’y détruire. Je ne parle ici que des Etats organisés , puissants par leur civilisation souvent supérieure à la sienne. Il faut remarquer en passant que la résistance fut

l’ëre des césars.

la plus vive de la part de ceux qui avaient cet -avantage au moindre degré. Antiochus et les Ptolémée eurent à] peine l’honneur d’un effort ; les fils de Thémistocle et de Philopémen furent soumis sans résistance ; il ne se trouva que Mithridate et Annibal pour opposer aux envahisseurs de la terre antique une vigoureuse et longue énergie.

Il y a, dans Annibal, quelque chose de Napoléon. C’est une erreur que de comparer, comme on le fait communément, Carthage avec l’Angleterre. Rome est vraiment l’Angleterre des siècles passés, ou plutôt l’Angleterre est la Rome présente. Carthage jetait des colonies sur les côtes ; elle avait une marine et des navigateurs d’exploration : Hannon fut le Cook de ces époques. Mais Carthage ne s’assimilait rien, et Rome était trèshabile à cette œuvre. Annibal traversant l’Espagne et le midi de la Gaule , franchissant les Alpes sous de plus âpres difficultés que n’en a pu offrir le Saint-Bernard, tombant sur l’Itahe avec

l'ëse des césars.

une armée où vingt langues diverses étaient parlées, sans que personne peut-être y parlât le latin, restant vainqueur et maître, pendant seize ans , au milieu de ce pays éloigné, où nul secours ne lui arrivait de sa patrie ; retournant, après ces miracles guerriers , sur le sol africain, où Zama fut son Waterloo, pour fuir ensuite en Bithynie, où Prusias fut son Hudson-Lowe ; Annibal, dis-je, m’apparaît comme le précurseur de celui qui lutta si longtemps contre la puissance anglaise. Je suis sûr que Napoléon a souvent songé, sur la* plage de Boulogne, et peut-être sous les neiges de Russie, à la forte haine du héros carthaginois, à sa persévérance, à ses succès; hélas! aussi à ses revers !

Après la chute de toutes les nationalités, l’empire romain resta seul sur la mappemonde connue. On savait si peu, sous Auguste, le nom des hordes voisines, qu’Horace, dans une de ses satires , nous cite comme préoccupation curieuse des promeneurs du Forum , cette question

l’iRE DES CÉSARS.

d’un chercheur de nouvelles : Que dit-on des Daces (1)?

On ne sut l’existence des Goths que sous Caracalla ; mais , depuis cette révélation , il y eut, chaque jour, à connaître de nouveaux peuples 1

Tous, il est vrai, sortaient de lieux ignorés; leur invasion semblait une pluie d’aérolithes, et nul ne pouvait dire, au sein même des savantes écoles d’Alexandrie, à quelle source appartenait ce torrent nouveau. Un empire cependant était * debout, au delà du Tigre ; c’était celui des Parthes. Il avait des armées, un culte établi, des finances, une administration. Il nous reste une parole d’un de ses maîtres, qui prouve que le bon sens et les bons sentiments ne sont pas si modernes qu’on le croit et , qu'au fond de l’Asie, en ces temps obscurs, le bien pouvait se faire sans le régime constitutionnel. «L’autorité d’un prince, disait Ar-

« taxerce (qui vivait en l’an 240) ne peut être

(1) Quid de Dacis ?

l'^RE PE9 CÉSARS. i67

«défendue que par la force militaire; celle-ci ne « peut se maintenir que par les impôts , dont le « poids, en définitive, tombe sur l’agriculture ; et « celle-ci ne peut les pÆyer qu’à la condition d’être « florissante, ce qui ne peut lui être donné que « par la protection, la justice et la modération de « celui qui gouverne (1). »

•Cet empire fut, pour les césars, le seul élément analogue à ce que le monde moderne pratique aujourd’hui de relations extérieures. C’était, si l’on peut comparer les causes, ce que serait la Russie actuelle en face de l’Europe révolutionnée ; une barrière au débordement excessif, un frein à la fougue absorbante, un veto contre l’universelle domination. Ctésiphon, la grande capitale, fut la Moscou de l’antiquité. Nul césar n’y toucha sans malheur. ,

C’était donc là ce qui distinguait ces temps des nôtres. L’empire romain, dans ses convulsions

(t) Eutychiu», t II, p 180.

L’ÈRE DBS CËSARS.

variées , n’avait devant lui qu’un voisin formidable, qui seul pût opérer cette diversion moderne qu’on appelle une intervention.

Ce qui se passerait en France, au milieu des fureurs de la guerre civile, ce qui pourrait en résulter successivement , aurait, en dehors de nos frontières, plus d’un témoin intéressé. L’Europe a ressenti les vibrations de nos secousses, et connaît la portée de nos caprices, comme celle de nos canons. Elle est donc attentive ; cette fois, elle ne sera pas prise au dépourvu.

L’année 1848 avait été pour ehe une agression constante ; l’année 1849 fut une défense non interrompue. Ce que la première avait pris au nom du principe révolutionnaire , la seconde Ta repris au nom du principe d’autorité. Violence d’abord, expiation ensuite , telle vient d'être cette courte période des peuples abusés. Faiblesse d’abord, vigueur ensuite, telle fut aussi l'histoire des rois.

La Prusse, au milieu du désordre général.

l’èr» des césars. 169

donna le premier signe de réorganisation courageuse. L’Autriche, toute stupéfaite d’événements si nouveaux dans son paisible empire, ne se réveilla que plus tard. L’Italie était en feu; le pape avait fui de Rome ; Naples seule restait inébranlable au choc universel , par l’énergique volonté d’un souverain qu’on avait cru pusillanime. La Sicile était livrée à cette bande cosmopolite, condottieri de l’idée libérale, qui s’abattaient sur les populations pour les représenter dans l’anarchie et le combat. La Hongrie amoncelait des armées, échauffant les haines de races, et remontant, dans l’échelle de ses griefs, jusqu’aux souvenirs d’Attila ; le Danemarck lui-même, depuis si longtemps étranger aux annales de troubles , se divisait en deux camps nationaux. Seuls en Europe, les Pays- Bas, l’Espagne, la Suède, la Russie et l’Angleterre échappaient à cette foudroyante épidémie , à laquelle les Belges , dans leur repos, ont donné un nom (1).

(1) La peste rouge.

l’ère des césars.

Et tout à coup, par un de ces élans électriques dont les insurrections seules avaient eu le secret depuis cinquante ans , les gouvernements s'exaltent à leur tour... On a pu voir alors que dans ces conditions, la fièvre et la force sont ‘décuplées. Rien ne résista. Dresde et Gênes, Bade, Vienne et Berlin tombèrent; des forteresses renommées furent emportées d’assaut ; le bombardement eut raison des défenses les plus obstinées. Bude et TemesAvar virent des prouesses dignes des armées du prince Eugène et des Turcs qui le combattaient. Partout les armées triomphèrent; partout, lorsque la phrase fut étouffée au bruit du combat, l'autorité reprit son rang , quelque bravoure qui lui fût opposée. Ce grand exemple ne sera pas perdu. L’Allemagne l’a traduit déjà dans une légende gravée, où restera, pour de longues générations, cette funèbre histoire de nos jours. On y voit la Mort, en costume d’étudiant, qui pai> court les campagnes et les villes, excitant la révolte et montrant, la balance en main, que la

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l'èiib uës césars.

couronne du comte et la pipe du prolétaire sont de même poids. Ou la voit pérorant dans les clubs, et pressant les flots de l’insurrection sur les barricades. Puis, la bataille venue, elle rit, de toute l’ampleur de ses mâchoires décharnées, ses doigts de squelette sur les hanches, à l’aspect de ses conviés , bourgeois et laboureurs , frappés par la fusillade et par la mitraille.

Cette moralité figure , dès à présent, dans les salles à manger de beaucoup d’auberges allemandes. Elle fera réfléchir.

L’Europe est donc, pour quelque temps, à l’abri do notre détestable influence ; mais elle ne se sent pas tellement rassurée, qu’elle laisscàt recommencer, en spectatrice , l’éruption du volcan. Si . le froid examen que je m’efforce à faire des choses a pu m’en donner le sens droit, je crois voir deux dispositions bien marquées dans les conseils des princes. — Intervenir activement et très-vite si quelque surprise intérieure ou quelque grande manifestation des masses nous replongeaient dans le

l’ère des césars.

gouffre de Fé\rier. — Nous laisser à nous-mêmes, dans toute révolution militaire où civile qui amènerait un chef.

Dans le premier cas, en effet, ce serait folie à l’Europe de s’abstenir. Usât-elle de patience armée, attendant l’invasion dans le cercle de fer dont elle cernerait nos limites , que la Suisse offrirait sa neutralité commode à toutes les avantgardes d’irruption violente ou cachée. L’Etat fédératif, ainsi placé entre des monarchies , devient un danger permanent par la nature de sa constitution elle-même. Ce n’est pas à raison de ses goûts que la Suisse , dans ces derniers temps, a joué le rôle perturbateur dont on l’accuse. Au dixseptième siècle , les Provinces-Unies ont laissé préparer contre les Stuarts l’expédition du comte . d’Argyle et celle de Monmouth, malgré le voisinage de Louis XIV et l’intérêt que Guillaume d’Orange avait à empêcher ces folles entreprises. Là où l’autorité centrale est annulée , où chaque province est souveraine dans sa circonscription.

l’ère des césars.

il n’y a pas de complaisance diplomatique à espérer du fantôme qu’on nomme le gouvernement.

Ce n’est plus aujourd’hui que le ministre Delessart pourrait écrire aux cours étrangères ces mots légers de 1792 : « L’indifférence et le mépris « sont les armes avec lesquelles il convient de « combattre ce fléau. L’Europe pourrait-elle s’a- « baisser jusqu’à s’en prendre à la nation fran- « çaise parce qu’elle recèle dans son sein quelques « déclamateurs et quelques folliculaires, et vou- « drait-elle leur faire l’honneur de leur répondre « à coups de canon ? »

Il y aurait donc, je le crois, attaque immédiate de la part des armées européennes. Je ne prétends pas en deviner l’issue. Un tel événement produirait de ces commotions qui déroutent tout calcul, parce que les passions et l’enthousiasme qui en naît sont les régulateurs vagabonds de l’histoire. Je ne crois pas aux prétendues lois qui tracent la marche des faits humains ; je crois aux

lois physiques qui éclatent à nos yeux , et qui

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nous enchaînent à toute minute dans leur rigueur ; je crois aux lois morales que Dieu nous a dictées ; mais dans nos pitoyables débats de peuples, l'imprévu m’apparaît comme arbitre fatal. Toutelois, sous la lassitude présente, et dans l’abàtardissement des âmes , il y aurait plus d’une chance de péril, en face de l’étranger, pour notre malheureuse patrie. Ab ! si l’armée nous restait! Mais qui ne sait le sort que la Révolution lui réserve ? Discipline et chaos peuvent-ils être ensemble ?

Si, au contraire , comme il est permis de le supposer , l’anarchie est vaincue en sa suprême tentative, et que le vainqueur, quoiqu’il soit, s’impose en césar à la France, il n’y a plus nul motif pour que l’Europe s’inquiète. Elle a reconnu tous nos gouvernements divers et les reconnaîtra tant que la menace ne sera pas leur devise. Si même une lutte intestine éclatait au nom de prétentions personnelles, il est à croire que les souverains n’y prendraient point part;

LÈKB DES CÉSARS.

trop heureux de celte diversion à la démence d’hier, rassurés désormais sur les conséquences extérieures de nos discordes, qui n’agiraient pas plus au dehors que ne le fit jadis la dispute anglaise des Roses, ils laisseraient s’user notre énergie à des combats sans danger pour eux.

Ils redouteraient moins une invasion guerrière, dût-elle être le but du maître nouveau, que la perfide paix du gouvernement provisoire. Les voyages armés de Napoléon leur valaient mieux que la course obscure des émissaires socialistes. Vous avez tué le lion, disait Byron au lendemain de Waterloo : n’allons-nous pas devenir la proie des loups?... Le poète ne croyait pas prévoir si juste, peut-être même pour sa patrie. L’Angleterre, si haut placée aujourd’hui dans l’ordre, si fière de sa stabilité, pouvant y croire parce qu’elle a de vieilles institutions et de vieilles mœurs, a déjà gagné le sommet d’où part la pente inévitable. La discussion est le principe de son gouvernement. 11 aura là, comme ailleurs, ses con-

l’ëre des césars.

séquences naturelles. Ce germe maladif a dormi, mais il subsiste et se développera. Quelques indices annonçaient sa vie , au moment où notre dernière révolution a éclaté ; mais, par un singulier effet, elle a produit dans ce pays sensé, un contre-coup tout opposé à celui qu’ont éprouvé les autres peuples. Les chartistes en sont morts. Nos malheurs, nos folies, nos petitesses surtout ont dégoûté les fils de Cromwell et de Ludlow, tout préparés qu’ils fussent à des innovations rapides par les mesures économiques de sir Robert Peel. Il s’est fait un arrêt dans la marche fatale ; mais la route est ouverte, et il faudra la parcourir. Les fortunes aristocratiques s’amoindrissent ; la brèche est faite dans ce vieux mur du privilège respecté. Si le Monde restait paisible, la révolution d’Angleterre s’accomplirait avant que le siècle finît.

Tôt ou tard elle s’accomplira. Pour être lent, le travail des idées n’est pas moins sûr lorsqu’il est dirigé dans un sens unique. Or, depuis la chute

l’ëre des césars.

de Napoléon, l’Angleterre, repliée sur elle-même, déchire silencieusement sa constitution antique, et chaque jour en jette au vent un imperceptible lambeau. La réforme parlementaire, l’émancipation des catholiques, bientôt celle des Juifs, et, par-dessus toutes choses, le bill des céréales qui intronise un tiers Etat prochain , sont des blessures dont ce vieux corps ne supportera pas les suites. Et, àl§i plus fortuite circonstance, que personne encore ne prévoit ,' les trois royaumes pourront s’appliquer, dans leur étonnement des chutes rapides, ce passage d’un livre qui fait , à bon droit, leur orgueil : « On vit très-vite en révo- « lution ; l’ordinaire expérience des années s’ac- « cumule dans des heures ; les vieilles habitudes « de pensée et d’action sont violemment brisées ; « les nouveautés qui, au premier abord, n’inspi- « rent qu’aversion et dégoût, deviennent en peu de « jours familières, supportables, attractives. . .(!).»

(t) Macauley, History of EngUtnd from the accession of James II, p. 462.

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l’£rs des césàks.

C’est en vain que l’auteur croit rassurer ses compatriotes en leur disant que leur repos présent, au milieu de toutes les anarcliies, tient à ce qu’ils ont eu la liberté au milieu de toutes les servitudes (1). Cette liberté n’était pas vraie ; elle

était l’affranchissement de la noblesse vis-à-vis *

de la couronne, et le peuple, à son tour, voudra le sien vis-à-vis de la noblesse. M. Disraéli compare, dans un de ses ingénieux romans (2) , l’Angleterre |à l’ancienne Venise. 11 a raison ; ce gouvernement n’est qu’un patriciat, et c’est pour cela qu’il a duré. Il ouvre sans cesse le Livre d’Or, et en laisse envahir les pages par tous les noms nouveaux que recommande le talent. C’est pour cela qu’il dure encore. Mais la foule est pressée autour du banquet ouvert , et, dans nos jours d’éducation universelle, on trouvera plus de convives qu’on n’en peut admettre à cette table de choix .

(1) « Il is bccause we had frecdom in the midst of servitude, lhet we hâve ordur in the midst of auarchy. » (Id., p; 528.)

(2) ÿybil, or the two nations.

L'tRB DBS CÉSARS.

La révolte est au bout de ces appétits mécontents, à moins que les instincts Jiumains n’existent pas en Angleterre.

Les esprits éminents de ce pays dmvent avoir la prévision, confuse au moins, d’un tel avenir. C’est pourquoi leur tendance ne sera pas à se mêler de nos débats, s’ils n’ont rien d’alarmant pour la tranquillité anglaise. Je ne crois pas qu’un césar français eût plus à se plaindre, de ce côté , qu’Espartero naguère en Espagne.

L’énigme réelle, à cette phase de notre histoire, aura son mot à Saint-Pétersbourg. Nul ne sait icibas ce que peut couver de projets le mystérieux silence du grand empire oriental. Là, se trouvent unies par une rare merveille, la force et la foi, ces deux uniques leviers des mouvements humains. Là, se trouve, à la tête des peuples, un monarque pontife , devant qui le paysan se jette à genoux en l’appelant père. Là, se trouve une immense armée , semblable à la légion thébaine, où chaque soldat saurait être martjT. Mélange

l’ëre des césars.

inouï des violences païennes et des solides vertus du christianisme , ce vaste campement aux confins de l’Europe a pillé sur le voisinage avec un discernement sans égal. Ses coureurs n’ont pris et rapporté que les idées utiles, celles qui servent à la force et à la conquête, nous laissant le reste dont nous usons si bien !

Depuis la fin du siècle dernier, à partir du moment où Catherine, qui s’amusait des philosophes, aperçut les dangers de ce terrible jeu , la Russie a reculé dans la voie où Pierre le Grand l’avait lancée. Mais c’est surtout de nos jours , et sous l’empereur actuel, que le rôle national se dessine. En face de tous les désordres dont la liberté fut le prétexte, et de tous les excès dont ce mot peut encore menacer le monde, Nicolas debout aux

bords de la Néwa, semble montrer du doigt ses

puissantes réserves qui, jusqu’au revers glacé des monts Altaï, sont prêtes à livrer le combat suprême pour le salut du principe d’autorité. Les descendants de Genséric, mêlés aux fils de Tamer-

l'ère des césahs.

lan^ deviennent, par une l)izarre interversion d’époques, les défenseurs possibles de la civilisation en péril. La flèche sauvage ^u Samoïède et du Baskir peut quelque jour avoir sa part dans les annales du dix-neuvième siècle. Cherchez donc la philosophie de l’histoire, et croyez aux systèmes qui vous enseignent le développement gradué du progrès l

L’intervention de la Russie au milieu de nos querelles est encore un secret. L’événement dépendra des desseins inconnus de cet empire.

Si, comme le croit l’opinion publique, ils sont de nature envahissante , leur éclosion naîtra plutôt à la chaleur des bouleversements sociaux, qu’à l’avénement de pouvoirs réguliers. On doit , en Russie, appeler régulier ce qui est fort. La politique, morte chez nous , qui avons bien d’autres soucis, vit là-bas de toute sa jeunesse. Elle s’appliquera donc à des projets anciens que les circonstances nouvelles favorisent , et qu’il ne nous importe

plus d’empêcher. Le Bosphore ou les bouches du

l’ère des césars.

Danube, que nous font ces mots de géographie, au milieu de nos questions personnelles de vie ou de mort ? De longtemps nous n'aurons à nous mêler de telles choses, malgré les phrases sonores qui nous les rappelleront. Nous avons, pendant dix-huit ans, libellé des protestations en faveur de la Pologne , et ce noble pays n’en a pas moins gardé, sur sa tombe, l’épitaphe inscrite par Kosciusko (1).

(1) À la fin de sa dernibre bataille, Kosciusko s’écria: finis Poloniœ !

l’érb des césars.

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