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UNE ARMÉE DÉCIDÉE A COMBATTRE DOMINE TOUJOURS UNE INSURRECTION

Cette conséquence en entraîne beaucoup d’autres, d’où dérive, selon moi, la formule des temps prochains. Ce serait mal observer les choses-, et

l’ère des césars.

d’un point de vue trop restreint, que de ne pas reconnaître une seconde vérité, sans laquelle la première serait stérile : les masses sont en insurrection ORGANISÉE. Les livres, les journaux, les pamphlets, les discours, ont formé une génération révolutionnaire dont rien ne changera les tendances. Un homme auquel on n’aurait enseigné que la langue anglaise ne parlerait pas l’espagnol. Un peuple auquel on n’a enseigné que la révolution ne deviendra jamais paisible. Un peuple devant lequel on a ri de Dieu, auquel on a ôté les croyances, ne se soumettra jamais, avec résignation , à sa laborieuse misère, en présence du luxe oisif; un peuple auquel on a prêché l’égalité comme un dogme, parce qu’on avait soi-même à renverser des supériorités gênantes, n’admettra pas les seigneurs d’hier, nés de la banque ou du tripot. Ce peuple-là sera un insurgé perpétuel , plus logique cent fois que ceux qui l’ont ainsi formé; on pourra le dompter, toujours; le calmer, jamais. Tel est notre sort présent. Au fond du repos qui endort la

l’ère des césars.

bourgeoisie, bouillonne un volcan toujours prêt à la dévorer de sa lave. Elle-même en a creusé l’abîme, et la grande compagnie d’ouvriers qu’elle y employait, sous le nom d'Université, continue son service , malgré ses maîtres qui croient avoir arrêté' les travaux. Attendons l’éruption de 1852. Jusque-là, disons que nous sommes en face de trois faits dominants : la perte des illusions libérales, dans la classe sociale qui les a propagées, la haine et l’envie dans les masses, auxquelles on n’a pas laissé d’autres sentiments ; le pouvoir des armées , qui en ont acquis la conscience. .

L’fiRK DBS CÉSARS.

CHAPITOE Vn.

Que la force est le seul principe « même dans les convemements sin'on dit libres.

Ce n’est pas tout que de montrer où nous a conduits la théorie de la Raison , appliquée aux aftaires humaines. Il faut faire voir encore que cette théorie , dès qu’elle est appliquée , ne se suffît plus à elle-même , et qu’il lui faut absolument s’appuyer sur le seul vrai principe d’action et de durée : la force.

Qu’est-ce, en effet, que ce progrès vanté du libre vote de l’impôt par la' nation, et du pouvoir législatif transmis aux assemblées? Rien de plus

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l’èRE des CfiSARS.

qu’un ralentissement de la marche des choses, qui, sous les monarchies absolues, se règle par la volonté et s’impose par la force.

L’assemblée est saisie d’un projet; on. perd beaucoup de temps à le faire imprimer, à le distribuer à chaque membre, à réunir des commissions et à faire un rapport. Un débat public s’établit, dans lequel chacun a son opinion toute faite, sans que ni phrases ni arguments puissent en ébranler une seule. C’est un jeu oratoire, un spectacle de jour, que le public fréquente lorsqu’un gros drame est affiché ; on va entendre un orateur comme on va entendre M"'Rachel; une annonce d'interpellations est une représentation à bénéfice. Voilà tout le sérieux de cette plaisanterie. Arrive le scrutin. Il se trouve que. deux cents sénateurs, par exemple, sont d’un certain avis et que deux cent un sont d’un avis contraire. Cela signifie que la nation a décidé dans le sens de ces derniers. Ce chiffre un, qui en est cause, prend subitement les proportions historiques de

LÉRE DES CÉSARS.

Pien’e le Grand ou de Louis XIV ; il veut, il ordonne, car tel est son bon plaisir. Et, si l’on n’obéit pas, il vous envoie, comme Louis XIV et Pierre le Grand, des garnisaires, des huissiers , des soldats; il vous fait traîner en prison, et, au besoin, vous fait couper la tête.

Que serait une loi, sans la sanction pénale? Et qu’est-ce que la sanction pénale, si ce n’est la force? Le jour où vous n'aurez pas recours à ce moyen, et où la loi sera exécutée, je me mettrai à genoux devant voire progrès. Permettez, jusquelà, qu’il me paraisse une mystification gênante.

Horreur! disaient nos pères de 1789 : il dépend du caprice d’un ministre, plus souvent encore d’un commis ou d’une courtisane, d’envoyer un citoyen à la Bastille, sans contrôle ni jugement! . . . Nos pères ont, là-dessus, renversé la Bastille, et quatre ans n’étaient pas écoulés, qu’en vertu de la loi des suspects, le caprice de chacun remplissait les prisons de France. L’avantage, c’est qu’on

était incarcéré par suite d’une mesure discutée et

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non ordonnée. Je sais que l’excuse aux violences de ce temps est dans la nécessité de la dictature, en présence des conspirations de l’intérieur contre le régime nouveau. Mais c’est précisément là mon thème. L’homme est ainsi fait, que les plus spécieux raisonnements sont impuissants contre ses goûts, ses habitudes, ses penchants, ses intérêts ; quelque beau que vous semble votre principe, ceux qui ne le partagent pas ne s’y soumettront que contraints et forcés. Qu’est-ce, dans lés fêtes et cérémonies, que la présence des gendarmes, sinon l’annonce de la force en cas de désordres fâcheux ? Qu’est-ce enfin que l’armée en temps de paix, sinon la force toujours présente aux yeux, même avec le suffrage universel qui devait annuler tous les griefs et aplanir tous les obstacles au bonheur social ? Si la réforme philosophique prêchée par le dix-huitième siècle, et que nous appliquons si douloureusement depuis cinquante années, avait des bases solides; si c’était le mot réel de l’énigme humaine, il eût fallu qu’on vît les mi-

l’ÈR£ des CfiSAKS.

uorilés se soumetlre à la décision des majorités, couléssiintà liante voix qu'elles se trompaient. Un tel spectacle eût été l’apothéose de la Raison. Le monde entier se lût écrié, dans un joyeux enthousiasme : Que ces sages soient bénis ! Ils nous ont délivrés du joug, pour nous rendre à notre libre arbitre, dont nous étions si digues de faire un noble usage ! Voyez, l’émancipation faite, quel accord, quel concert dans la grande famille régénérée ! Il ne s’agissait que d'appliquer le vieux contrat social retrouvé par Jean-Jacques Rousseau! — J’attends encore ce cri des générations reconnaissantes.

Je ne sais vraiment pas de pire tyrannie que celle du vote, parce qu’elle laisse le temps de la voir venir et qu’elle accorde rnenteusement à ceux qu’elle opprime une apparence de droit à la contredire et à la renverser. Quiconque a siégé dans une assemblée sait qu’une mesure grave, méditée par le gouvernement, lorsqu’il dispose de la majorité , sera très-sûrement admise. Mais au

l’èrk dks césars.

lieu de la rendre exécutoire à l’heure même, ce qui, le plus souvent, serait d’une haute nécessité, il lui faut perdre un temps précieux eu simulacres de persuasion qui ne persuadent personne. Puis, la scène jouée, gare aux mécontents 1 Le bulletin des lois vaut un ukase.

La Suisse, vieille terre de liberté, sur laquelle, depuis le serment du Grütli, régnait une fraternelle indépendance, nous a montré, en 1846, comment se tranchent les dissidences politiques aussi bien làqu’ailleurs. Les sept cantons du Sonderbund, envahis et mitraillés parce qu’ils ne sont pas de l’avis des quinze autres sur la suppression des couvents, et qu’ils veulent se mettre à l’abri de la propagande socialiste , attesteront longtemps que le fédéralisme lui-même est impuissant contre la tyrannie des majorités. Patience : la question de l’esclavage ou celle des tarifs ne tarderont pas à créer aussi un Souderbund aux Etats-Unis, et le canon d’un autre général Dufour retentira dans la Virginie et les Garolines , afin

l'ÈIU DSS CâSARS.

d’apprendre aux citoyens-modèles qu’il n’y a pas, pour les démocraties, d’autre moyen de conclure que pour les royautés.

La transformation opérée par l’école libérale ii'a donc porté que sur la forme, en la rendant plus lente, sans rien changer au fond. Toujours la force est au bout de toute résolution , qu’elle ■vienne d’un despote , d’un sénat, ou du peuple entier réuni en comices.

Je ne ferai pas aux paradis sociaux inventés dans ces derniers temps, l’honneur de méditer sur leur avenir. S’ils venaient à se réaliser de mon temps, je rougirais d’être homme, puisqu’il me serait prouvé que la satisfaction des appétits est le but de notre vie si courte, et je me demanderais quelle est cette cruauté de Dieu qui nous prive sitôt de l’Eden reconquis. Il y a, pour nous, de plus hautes destinées. Les aspirations de notre âme nous en révèlent l’immense étendue ; et ce n’est rien qu’organiser notre existence terrestre, si nous

n’allons pas au delà de ce grossier arrangement .

l’ère des césars.

iOi

qu’importe à celui qui meurt le souvenir de son rapide passage ? Semée de ronces ou de fleurs, la route est terminée à cette minute inévitable pour tous ; et, de ce qui fut pénible ou doux, il ne reste qu’un mot : l’espérance. Je n'e croirais aux doctrines socialistes, que si la mort était supprimée. Mais dans notre état actuel , et sous les conditions qui régissent le monde, je ne puis apercevoir encore que le principe d’autorité comme fondement de tous les systèmes, si enfoui qu’il s’y trouve. Chacun l’appelle à soi, dès le triomphe de ses idées. On le masque d’abord le plus possible, au lendemain des succès; mais les efforts tendent aussitôt à le dégager de ses voiles. C’est là l’histoire courante des révolutions qui, quelquefois aussi, se nomment restaurations.

Il arrive aux socialistes eux-mêmes d’attester le non -sens des prétendues conquêtes de l’esprit. Comment ne pas être frappé de cette réflexion désolée qui échappe à M. Proudhon : « J’ai cru « même remarquer (que la philosophie me le par-

l’èbe des CÉSàBS,

^ « donne) que plus la raison acquiert en nous de X développement , plus la passion , quand elle se « déchaîne, gagne en brutalité... Si c’est là que « nous mène le progrès, à quoi sert-il (1)? »

Le même écrivain, dans une lettre récente, adresse aux démocrates ces avertissements peu attiques , sur la vanité de leurs doctrines et sur l’identité de leurs résultats avec ceux des régimes qu’ils injurient : « Votre démocratie n’est tou- « jours que de l’absolutisme; votre république « universelle, le pastiche de la monarchie univcr- « selle... Croyez-moi, devenez d’autres hommes. « Mettez au crochet votre défroque parlementaire, « rengainez votre phraséologie, brûlez-moi ces « vieux oripeaux du jacobinisme... Je ne connais « qu’un mot qui caractérise votre passé, et je « saisis cette occasion de le faire passer de l’argot « populaire dans la langue politique. Avec vos « grands mots de guerre aux rois et de fraternité

(1) Confessions d’un révolutionnaire, p. 149.

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« des peuples, avec vos parades révolutionnaires « et tout ce tintamarre de démagogues, vous n’a- « vez été jusqu’à présent que des blagueurs (1) ! »

A la suite de nos commotions, c’est donc une croyance qui se fait jour partout, que les sociétés humaines n'ont pas trouvé, dans l’idée libérale, cette subite amélioration qu’elles en attendaient. Les esprits, fatigués de stériles expériences, dégoûtés du charlatanisme successif des partis, épouvantés surtout des conséquences terribles de ces jeux trop loin poussés, sont parvenus à cet état passif que le découragement amène. Les voilà préparés au fatalisme des faits. Vienne une grande lutte : chacun sachant que la force sera la règle finale des vainqueurs, sachant que ce sera le dernier paragraphe des programmes, où toujours on le laisse en blanc, chacun, dis-je, préférera la solution prompte, et saluera l’heureux qui s’en sera chargé.

(1 ) Lettre à MM. Ledru-Rollin et autres, rédacteurs du Proscrit, à Londres.

l’ère des césars.

CHÀPITRE VIII.

Qiie le «lix-iieuviéme aiécle ne Terra rien fonder de durable.

Ceux qui, dans cent ans, liront nos annales, éprouveront un singulier effet de surprise, probablement moqueuse, à suivre les tourments que nous nous donnons, pour arriver à une solution de notre anarchie. Ils se demanderont comment des hommes qui s'avouent à eux-mêmes les longues erreurs de leur vie entière, qui en font. pénitence ouverte au sein de l’Assemblée du pays, qui sont contraints à déclarer que leur éducation fut mauvaise, et que les langes de leur berceau

l’érë des césars.

étaient tout infectés du venin qui tue les peuples, comment ces hommes }touvaient sérieusement espérer, à l’aide de nouvelles phrases, un succès réparateur devant le mal causé par les phrases passées. Ce sera une plaisante énigme que cette aherratioix du sens humain, qui veut défaire, en deux années, l’œuvre de tout un siècle, et n’y voit d'autre difliculté <]ue de rapprocher des antagonismes de salon. Si la postérité daigne se mettre au courant de ces niaiseries, elle nous jugera petitement.

Il n’en est pas moins vrai qu’à l’heure où j’écris, des esprits sérieux se questionnent sur l’issue des événements auxquels nous assistons , et s’efforcent d’en chercher une. Plusieurs espèrent l’avoir trouvée ; beaucoup la croient prochaine, et moi j’alfîrme qu’il n’y en aura pas.

Je veux dire qu’il n’y en aura pas de durable, de fixe, de tellement arrêtée, qu’une demi-génération d'hommes puisse compter sur la paix et le repos, comme on y a pu compter, dans l’his-

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toire, à la fin des grandes crises qui ont précédé l’année 1814.

Je vais dire pourquoi je l’affirme ainsi.

Les anciens, privés du principe actif de la foi, qui a fait la puissance du moyen âge, et qui, plus tard, restreint par l’insurrection religieuse de Luther, s’était au moins conservé intact autour des trônes, avaient, pour suppléer ce grand levier d’ordre social, une force que nous n’avons plus. Tous les écrits de leurs moralistes sont empreints d’un profond sentiment du renom, sorte d’immortalité qui remplaçait, pour eux, celle de l’àme, à laquelle ils croyaient vaguement, mais dont nul n’avait l’idée bien précise. « Si nous n’avons « qu’un corps mortel, dit Isocrate, les éloges pro- « digués à la vertu et à la durée d’un nom célèbre « nous font participer à l’immortalité dont le désir « doit soutenir et enflammer notre courage (1). »

Ils avaient une perception magnifique de ce

(1) Pensées morales d'îsocratc , 144 .

l’èrk des césars.

que notre langue appelle l'honneur, dans la plus grande acception du mot, sans les mesquineries de formes que les modernes y ont rattachées.

Pline le jeune, s’adressant à son ami Tacite, lui disait : « L’éternité de tes œuvres en donnera une « assurée à celles de mon oncle, si tu parles de « lui. Heureux cent fois ceux que les dieux ont « ainsi doués, qu’ils sachent faire des choses di- « gnes d’être écrites, ou écrire des choses dignes « d’être lues (1) ! »

Le même Pline, déclinant le bénéfice d’un testament dont le sens douteux pouvait nuire à un esclave légataire de sa liberté, écrivait à son ami Sabinus : « Ne nous en tenons pas au mot ; ap- « précions l’idée de la mourante. Car, pour des « hommes tels que nous, l’honneur a autant de « prix que la nécessité pour les autres (2). »

Ces nobles principes, produits de la vie grave

(1) Pline le jeune, livre VI, lettre xvi.

(2) Neque enim minus apud nos honeslas, quiim apud alios n«cessüas, valet. (Pi ike i.r lerst, livre IV, lettre x )

l’feRE DES CÉSARS.

lOî)

et méditative, dominaient le monde antique, même au milieu des excès païens, et nous expliquent les traits sublimes qui se mêlent dans ces temps aux abjections les plus repoussantes. Mais, de nos jours, où la foi est morte, et morte à tout et en tous, je demande à mes contemporains ce qui la remplace dans leur Ame. Leurs principes, où sont-ils? Leur certitude morale, où est-elle? Pour quelle idée leur dévouement? Pour quel péril leur enthousiasme? Tout a été nié; tout a été proscrit; la liberté, croyance nouvelle, qui compta ses martyrs d’un moment, n'a pas eu d’autre durée que celle des arbres qui la symbolisaient sur nos places, effeuillés et pourris avant que la cognée les fit disparaître.

Je sais qu’il y a des souvenirs. Go sont aussi des espérances. J’en veux parler, avec tout le respect qui se rattache à de tels mots.

La première et la plus solide base sur laquelle

on voudrait tenter de rétablir un édifice dans ce

champ de ruines où campe la société, c’est la res-

no

l’ère des césars.

tauration du souverain légitime de la France. Sans nul doute , s’il est un principe conservateur , portant en soi le calme et la durée, pouvant remédier , autant que le permettent les choses humaines, au danger des secousses violentes et aux luttes d’amhition; s’il est un principe qui rassure les États contre la perpétuelle inquiétude des révolutions, la LÉGITIMITÉ est celui-là. Mais il implique une condition absolue d’existence et de valeur • il faut qu’on y croie. Sa source est dans un droit en dehors du droit écrit; on l’a nommé droit divin, et il n’y a pas d’autre qualification à lui donner, pour qu’il signifie quelque chose. Il sera discuté s’il a un autre sens, et la discussion le tue. Tout ce qu’il apportait de sécurité s’efface , alors , avec l’autorité de son origine ; il ne procède plus que du droit ordinaire , pour l’interprétation duquel se trouvent toujours deux avocats. Le roi légitime cesse d’être une solution au problème de la stabilité, dès qu’on débat son titre.

C’est là ce qu’ont trop oublié , sous l’influence

L'ËRB des CÉ8ABS. 1il

de leurs journaux, les derniers défenseurs de ce beau dogme. Ils ont voulu l’assouplir aux caprices du siècle, et composer je ne sais quel impossible mélange entre substances qui se repoussent invinciblement. Ils ont voulu que le dogme ennemi vînt faire sa paix avec le leur, comme si la négation pouvait se lier à raflirmation. Ils ont dit : la difficulté disparaît, si l’élu de Dieu devient aussi l’élu du peuple ; tâchons donc que le peuple se mette d’accord avec Dieu. — Mais si, le lendemain de ce pacte, le peuple change d’avis, et prétend, toute réflexion faite, être d’un autre avis que Dieu, comment l’empêcher d’user du droit d’exclusion , après lui avoir conféré le droit d’admission? Celui que l’on conr suite à titre d’intéressé s’enchaîne-t-il pour avoir été d’une certaine opinion , et n’est-il pas libre , plus tard, de s’en faire une autre? Pour le lier dans son contrat , vous n’avez que la force , et il n’y a pas besoin d’être légitime pour user de ce moyenlà. Si les légitimistes fussent restés fidèles à la

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croyance antique, si pour eux Henri V fût hautement resté le roi par la gi'àce de Dieu, aussi bien roi que Dieu est Dieu , maître-né de la France et symbole unique de ce tutélaire pouvoir placé audessus des orages d’opinion, ils auraient, au milieu de nos arguties impuissantes , une solennelle attitude, grandie encore par l’abaissement des partis. En se faisant parti eux-mêmes, en acceptant la donnée révolutionnaire du sutfrage et de l’élection, ils ont éteint, sur le front de leur chef, la lumineuse auréole qui le distinguait aux yeux des hommes. Du monarque ils n’ont su faire qu’un candidat. Oh! sans doute, dans quelques vieux donjons , il doit se verser des larmes sur cette dérogation imposée au successeur de Charles VU, cet autre roi conduit Jadis à Reims par la visionnaire sublime de Vaucouleurs I

Il a fallu que {les légitimistes de province fussent dominés d’un étrange esprit de discipline, pour avoir aveuglément adopté le mot d’ordre venu de Paris, où le donnaient des rédacteurs

Dig't!?ed by CjOOgI»

l’ëre des césars.

de gazettes, ignorants de la France, étrangers à ses goûts comme à ses répulsions. Je parle au nom de mon expérience. Préfet dans trois départements, j’ai pu constater la situation des légitimistes, et je vais la dire telle que je l’ai vue. Chez eux se remarquaient l’incontestable supériorité des agréments sociaux, l’urbanité que donne l’éducation de famille, la hauteur bienséante qui naît des traditions et de l’habitude de fortune , pour eux étaient le respect des paysans, l’empressement des vieilles clientèles; mais pour eux aussi la haine et l’envie du bourgeois, quelque petite que fût la ville. Partout, sauf de rares exceptions, l’avocat, l’avoué, le notaire, le marchand enrichi, le chef d’atelier, seraient hostiles à la restauration du principe légitimiste, parce qu’ils y verraient celle de la suprématie du gentilhomme, chez qui jamais ils n'ont été invités, chez qui leurs femmes n’ont pu jamais aller au bal. La hère obstination des mœurs contre le nivellemen l que les lois proclament, creuse au cœur du bour-

l’ËBJS des Là CiSÀRS.

geois une blessure toujours saignante, que rien ne saurait cicatriser. Honneurs municipaux, siège au parlement, héritages, sont baumes impuissants contre cette âcre plaie. Et c’est à lui qu’appartient l’influence sur le peuple des villes ; jugez comme il en usera ! Le sentilnent de répulsion n’est pas plus élevé que cela , mais il a toute la forte intensité que donnent les petites passions aux instincts de l’homme. On n’est plus irrité des privilèges , qui sont abolis ; on est blessé du patriciat personnel, qui dure encore. Le plus mince hobereau, porteur d’un nom obscur, paré d’un titre qu’il s’est donné, chassant le lièvre avec six chiens bâtards, inspire aux cabaretiers du village la même sorte d’envie que s’il s’appelait Bouillon ou Montmorency, Harcourt ou Berenger. La révolution de 1830 a ravivé ces vieux levains de 1789, qui fermentent, plus bouillants encore, dans la période actuelle. Bas et misérables motits, direz-vous? N’allez jamais chercher ailleurs les mouvements historiques d’un siècle; hors ceux

l'ère des C£SAR8. h 5

qui sont produits par les catastrophes militaires vous trouverez dans tous, pour source unique, une jalousie ou une cupidité.

Qu’on m’accuse ou non de juger étroitement les choses, j’ai dit ce que j’ai vu, j’ai dit ce qui est. Se peut-il donc que les partisans de la légitimité se soiétit fait assez d’illusion pour compter sur le concours spontané de tant d’adversaires qui les entourent? Us ont pu trouver parfois ce concours dans des œuvres de renversement; mais l’espérer au profit unique de leur cause, c’est fermer les yeux devant le soleil. Pour conclure à ce sujet :

L’avénement du principe légitimiste n’apporterait aucune garantie de stabilité, parce que ce principe n’a de force que dans la croyance des peuples et que la croyance n’existe pas.

A supposer qu’elle existât, on lui a porté un coup mortel, en soumettant le principe à sa négation même, c’est-à-dire à l’adhésion du pays.

Enfin , la répulsion contre les conséquences de

cet avènement , en ce qui touche la classe qu’on y croit intéressée, est manifeste et incontestable dans la majorité de la nation.

Il ne résulterait donc d’une telle solution de nos crises, si elle devait avoir lieu, qu’un temps d’arrêt suivi de crises nouvelles, dont le retour n se ferait pas attendre longtemps.

Un autre mode d’issue au provisoire actuel serait, selon certains esprits , le retour à la monarchie constitutionnelle, représentée par les princes de la maison d’Orléans. C’est la combinaison qui préoccupe surtout les hommes politiques du dernier règne , et dont le plus grand nombre songe à retrouver cette haute direction des affaires, qui fut leur passion et leur vie. Je suis très-convaincu qu’en outre de ce sentiment personnel, ils voient, dans une restauration de ce genre , la solution réelle au problème de notre époque, avec les données qu’ils lui prêtent. La France, disent-ils, est monarchique par ses instincts, et libérale par ses idées ; il ne s’agit que de satisfaire à ces deux con-

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ditions réunies. Voilà Téquation posée; elle est simple et du premier degré tout au plus. — Hélas ! il y a, en algèbre, de très-simples équations qui amènent, pour Vinconnue^ une quantité négative. Et je crains qu’il n’en fût ainsi pour celle dont nous venons de parler.

Certes, nul plus que moi ne révère la belle et noble famille que le flot des révolutions vient d’arracher à la patrie. Nul n’a gardé plus que moi le respectueux et touchant souvenir de ces jeunes princes, si distingués dans leur courage, si gracieux dans leur atfabilité. Un d’eux surtout, que certaines circonstances avaient fait plus populaire, m’a honoré d'une bienveillance dont la mémoire sera éternelle dans mon cœur. Il m’a été donné de passer deux semaines auprès de M. le prince de Joinville, à cette libre vie de la chasse, qu’il savait rendre si agréable à tous. J’ai pu l’apprécier et l’aimer; j’ai donc à surmonter quelque embarras pour traiter un sujet qui se

rattache à lui dans l’histoire. Mais l’examen

l’ère des césars.

d’une situation générale n’implique pas les sen* timents privés ; j’écris ce livre, je le répète, comme si je n’appartenais pas à mon temps.

J’ai déj<à dit ce que je pense du gouvernement constitutionnel : c’était dire ce que je puis penser du rétablissement de ce régime. Installation pacifique, pour un jour, de tous les éléments d'une révolution future , tel serait le vrai résultat.

Qui peut sérieusement croire que la leçon du passé fût si bien profitable, que la nouvelle tribune restât paisible et modérée, la nouvelle presse équitable et calme? Ne reverrions-nous pas les nuances, les partis, les coalitions et l’éternel assaut des portefeuilles? Les ministres seront-ils à l’abri des attaques, et ne dira-t-on plus qu’ils perdent le pays, qu’ils le trahissent, qu’ils le vendent, jusqu’à ce qu’on ait pris leur place pour essuyer les mêmes affronts? La nouvelle Chambre des pairs sera-t-elle constituée si forte, que la nation la tienne pour un véritable pouvoir? Au-

l’ërb des césars.

ra-t-elle, sur l’esprit public et sur les évéuements, plus d’autorité que dans les révolutions der* nières? Enfin, quoi de neuf, quoi de grand, quoi de fort, nous sera donné par cette réédilication de ce qui est tombé en poudre? Dans le terrible jeu où nous sommes engagés, ce serait là une revanche ; mais ce ne serait pas la partie d’bon neur.

Ce qui me frappe, c’est l’abstraction que l’on fait, dans ces calculs, de la masse immense des Français qui n’y songent guère, et qui s’en mêleraient au moment de la conclusion. Je vois des gens qui s’agitent dans les couloirs de l’Assemblée, qui se communiquent des lettres d’Ems ou de Saint-Léonard, qui s’exaltent ou se désolent, selon qu’une conversation leur a paru bomie ou douteuse, dans le petit cercle d’intrigue où tout ce mouvement se produit; mais lorsque je regarde, autour de moi, les trente millions d'hommes qui restent étrangers à ces plans, je me demande sur quoi l’on s’appuie, et si l’on

l’ère des césars.

JâO

peut compter, de part ou d’autre, sur un succès. Et je me réponds, sans avoir longtemps médité : Non.

Non ; et voici pourquoi ; Tant que vivra la génération présente, il ne sera possible de rien fonder. Car, pour fonder quelque chose qui dure et qui ait sa raison de durer, il faut que ceux chez qui l’on fonde soient préparés à l’idée de l’établissement. Or, l’Université, les écoles primaires, les journaux, la famille elle-même , ont élevé la génération de si singulière sorte, qu’il ne lui est pas possible d’être satisfaite, par quelque institution que ce soit. A peine nés, on nous a enseigné l’athéisme, ou peu s’en faut ; on nous a nourris de sarcasmes et d’épigrammes contre tout pouvoir. On nous a préparé l’esprit à cette unique faculté de briser ce qui est haut, d’édifier ce qui est bas. On nous a donné, comme éducation, l’inverse de ce qui consolide, en couronnant, dès nos premières études, les thèmes qui célébraient le renversement. A côté de nous, et plus bas, si

l’èr£ des Césars.

vous le voulez, une foule intelligente a ramassé les miettes de cette table empoisonnée. On les lui a jetées avec bonheur, et, plus malade encore que nous-mêiîies, elle se rue, aujourd’hui, dans ses spasmes furieux, sur les restes du banquet. Vous croyez la calmer par des changements de convives : erreur! Elle ne se rendra qu’à la force, comme il arrive d’une bande avinée, dont la patrouille peut seule avoir raison.

La Restauration monarchique, de quelque côté qu’elle se fasse, n’arrêtera pas l’action incessante des sociétés secrètes, ni la prédication, ouverte ou cachée, des doctrines humanitaires. Il y aura toujours, sous le calme momentané de la surface, le bouillonnement des couches profondes, prêtes à surgir à travers le sol déchiré, comme les montagnes aux âges de la création. On n’improvise pas une Europe chrétienne, telle qu’il vous la faudrait pour le subit apaisement de cette grande révolte des esprits.

J’admets que M. le prince de Joinville puisse

l’ère des césars.

débarquer demain et rallier quelques régiments ; j’admets qu’il arrive à Paris, avec ou sans obstacle ; la cause de sa dynastie ne sera pas gagnée pour cela. La sienne, à lui, peut l’être, ou, par lui, celle de son neveu, comme la cause de quiconque tient une épée en temps de révolution. Mais rien , au delà de sa propre victoire, n’est permis à un homme de ce siècle que nous traversons. Pour léguer à un successeur le tranquille héritage d’un pays, il faut que le pays ait foi dans le principe qui permet de transmettre.

Rien de pareil chez nous. La gangrène ronge les âmes de huit ans. Morale, croyance, respect, tout est détruit. Regardez les affreux enfants de la rue; leurs chants cyniques, leurs gestes effrontés, auraient fait honte à nos pères. Et l’on voudrait fonder sur un pareil terrain 1 Ce sera bien assez d’y planter une tente.

C’est ce que pourront essayer, un jour, les divers prétendants. Ils auront chance, comme d’autres, à se jeter dans la mêlée qui s’apprête, et à

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saisir la branche de laurier ; mais il leur faut la bataille prochaine, réelle et sérieuse. Ils doivent être assurés, jusque-là, qu'il n’y a qu’un rêve dans le constant espoir dont on les entretient. La république nominale, sous laquelle nous vivons, ne blesse ni ne froisse personne. Les terreurs de Février sont éteintes; on vit comme on vivait avant cette aventure, et déjà les petites plaies d’argent ne saignent plus. Il n’y a eu, même aux plus mauvais jours, ni maximum, ni réquisitions, ni visites domiciliaires, ni emprisonnements, ni supplices; rien, enfin, de ce que le sinistre nom de république faisait redouter. D’où il suit, par une loi très-naturelle de réaction, que l’on s’est familiarisé avec ce fantôme, et qu’on n’en a plus peur. Mais croyez bien que la peur reviendra. Ce sera lorsque arrivés, sauf l’imprévu, à la dernière limite de notre prudence législative, nous toucherons à cette année fatale , 1852 ! Il ne s’agira guère, alors, ni de l'union des deux branchesy ni de la prorogation des pouvoirs du prési-

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dent ; il s’agira peut-être d’une de ces luttes comme le monde n’en a pas vu depuis les Huns. Le lion populaire, que l’on croit mort, et qui simule simplement le sommeil, se dressera plus terrible que jamais. Les Barbares feront leur invasion méditée, et les habiles qui arrangent des dynasties, seront trop heureux de trouver un sabre qui sauve

la civilisation. Elle ne sera pas sauvée pour cela.

On n’aura, comme aux temps romains que j’ai décrits, qu’une halte à travers les ravages. De Décius à Valens , le temps est assez long. Nous avons de la marge pour notre histoire. Il faudra, comme à ces rudes époques, subir le choc des Goths, pour attendre ensuite celui des Vandales. Toutes les sectes pillardes , aux noms divers, se jetteront, à tour de rôle ou réunies, sur la molle société qui leur est offerte en proie. Ces Barbares laisseront leur date, mais par la destruction ; rien ne sera créé par eux , malgré la prétention des chefs à régénérer le monde.

Et ce qui les arrêtera toujours, même dans

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l’entreprise illusoire d’une création, c’est la force subite d’un soldat, qui ne manquera jamais à de telles circonstances.

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