‹ L' ère des CésarsChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L’Amérique.

Au delà des mers, et loin de nos intérêts directs, un vaste continent est le théâtre de révolutions multipliées, dont Tétude n’attire pas assez notre attention. Au moment même où se fondait la république des Etats-Unis, l’Europe entrait dans la phase libérale et philosophique, et ce fut, dès lors, pour les colons de Guillaume Penn que se réserva tout le soin de nos observations, tout le tribut de nos sympathies. Un âge d’homme n’était pas écoulé, que l’on citait déjà, comme preuve

l’ère des césars.

irrécusable de la stabilité républicaine, la marche sûre et progressive de la nouvelle nation. Il eût semblé qu’elle datait de dix siècles. Cet argument me revenait toujours à l’esprit, comme douteux, lorsque, dans mon enfance, j e rencontrais M . de Lafayette(qui pourrait vivre encore). Je me disais déjà, malgré les tendances’de mon éducation universitaire, que c’était conclure un peu tôt, puisque l’origine était si récente, et que j’en avais un témoin sous les yeux.

Washington, sous certains rapports, ne reconnaîtrait plus sa patrie. L’élément militaire y est né, par suite des guerres agressives et du système conquérant adopté par M. Polk, prédécesseur du général Taylor. D’autres invasions auront lieu ; le golfe du Mexique est tentant ; la politique d’extension est trop naturelle aux grands peuples pour n’avoir pas, là comme ailleurs, sa prompte et croissante application. Dès que l’Union aura des armées permanentes, faisant au loin des campagnes prolongées, et que des chefs glorieux

l’ère des césars.

lui auront donné des provinces, dites que la république disparaîtra. La turbulente démocratie' de New-York ne conviendra plus à ces hommes habitués à la force et à l’autorité. Ils pourront bien venir, pendant quelque temps encore, solliciter le peuple, mais à la façon de Pompée, en lui créant le sentiment inconnu de l’enthousiasme. Ce ne sera pas seulement l’histoire romaine, ce sera l’histoire humaine, qui, à part les détails, suit, comme les planètes, son immuable cours. Je ne parle pas des débats intérieurs du pays, des dissidences d’intérêts, des préjugés en lutte. Tout cela est matière de république, et consolide la forme au lieu de l’altérer. Tant qu’il n’y a que harangues, que luttes, même armées, entre gens à peu près pareils, tous nivelés à la mesure commune, la république est le vrai terrain. Mais lorsqu’une tête vient à dépasser les autres, et qu’elle porte un casque arrivé de loin, suivie de compagnons hardis qui ont partagé ses périls et sa gloire, toutes les autres têtes s’inclinent devant

l’ëRB des CfiSARS.

celle-là. C’est le moment où le mot république n’a plus (le sens, qu’il reste ou non comme symbole. La barrière du fédéralisme n’y pourra rien, parce qu’elle s’abaissera par degrés successifs. Sa force est dans la paix et la médiocrité politique. Du jour où le rôle s’agrandit jusqu’au point d’atteindre le premier plan sur la scène du monde, Tunité naît d’elle-même, comme condition obligée du succès. Si par par un concours singulier de circonstances, les Suisses venaient à conquérir le grandduché de Bade et la Lombardie, nous pouvons être sûrs qu’au milieu du conflit européen qui s’ensuivrait, les gouvernements de Schwitz et d’Underwald s’effaceraient bientôt devant un pouvoir central.

Mais à côté des Etats-Unis, et dans le long parcours de la péninsule méridionale, un curieux spectacle nous est offert. Jamais le césarisme n’a mieux apparu comme produit naturel des grands troubles, comme conséquence du besoin de repo chez les peuples qui n’ont foi ni aux institutions.

b’ÈRE DES CÉSARS.

ni aux dynasties. A peine l’émancipation des colonies espagnoles était-elle faite, que les idées du vieux continent vinrent se jeter sur ce sol neuf, pour y germer avec la vigueur de la végétation des tropiques. L’esprit du siècle apportait cette semence hâtive, qui n’y put produire qu’un arbre sans fruits. Les molles populations du grand continent, séparées par de vastes déserts, éparpillées dans de rares villes, où le loisir, la douce vie et l’absence de besoins les avaient mal préparées au sérieux des doctrines, se parèrent du manteau libéral comme d’un costume venu d’Europe, et prirent la répubbque à titre de distraction. Aussi, de toutes parts on vit les dictatures éclore aux premiers combats. Bolivar, Santa-Anna, Paëz, Bustamente ; il y eut même , à Mexico, un essai d’empereur dans la personne d’Iturbide.

Cette liste de césars éphémères, malgré les noms qui la remplissent, n’en est encore qu’à son début. L’obscurité les ensevelit avant la tombe : Santa-Anna, dit-on, s’est fait banquier à Vene-

l’ère des cësàbs.

zuela, comme Persée, aux temps anciens, se fit greffier à Rome.

Mais, parmi tant d’ombres fugitives, de grandes figures se dessinent sur ce panorama mouvant. Au Paraguay, le docteur Francia; à la Plata, Rosas. L’un, vieillard sombre à la façon de Tibère, dont il eut les talents sans les vices; l’autre, hardi guerrier, qui inspire des dévouements ; l’un, succédant à ce régime étrange où les Jésuites étaient devenus Templiers, et dirigeant les idées nouvelles avec les mystérieux procédés du Saint-Office; l’autre, représentant passionné de la moderne race indigène, intermédiaire entre l’Indien et le colon ; — Francia, redouté sous son modeste habit noir, dans sa maisonnette sans gardes, et au milieu de ce pays fermé, vaste Plessis-lez-Tours du nouveau Louis XI ; tournant le dos à l’Europe, dont les envoyés étaient retenus sans merci comme au fond d’une oubliette féodale ; travaillant sans relâche dans la ruche d’hommes qu’il voulait créer ; dressant aux arts, aux industries, à la discipline,

Digilized by GoogI

les inertes populations dont il secouait la torpeur, et laissant, à la fin de ses jours, l’œuvre immense d’un Etat fondé ; — Rosas, parti d’une ferme où sa force physique , son adresse aux plus périlleuses chasses, et son courage contre les hordes féroces d’alentour lui avaient acquis un prestige incontesté ; mettant fin aux longues anarchies de Buenos- Ayres avec le seul concours des colorados qui le suivaient ; rétablissant, par des lois draconiennes, la sûreté des rues et des chemins ; formant une armée, une marine, une administration; tenant en échec les plus formidables puissances du vieux continent, et ne reculant pas devant le dangereux honneur de les combattre ; — ces deux hommes, Rosas et Francia, marqueront dans l’histoire de l’Amérique régénérée. Leur vigoureux pouvoir a revêtu, dans les récits populaires, une teinte fantastique dont l’Europe ne le dépouille pas encore aujourd’hui. On se répète, sur ces deux grands chefs, des contes du genre de Barbe-Bleue, à faire frémir les

enfants et les nourrices ; le docteur Francia gar-

JL'bRB DBS CÉSARS.

dait, dans une armoire, les cordes qu’il coupait luimême à la juste mesure, lorsqu’on avait à pendre ou à étrangler... Le général Rosas range, avec soin, sur le piano de la belle Manuelita, sa fille, les oreilles des suppliciés. . 1 De ces deux hommes, que leur mâle simplicité distingua dans la foule énervée à laquelle ils ont voulu donner des mœurs vivaces, la fable courante a fait des tyrans de mélodrame en proie au noir vertige du sang.

Certes, ils n’ont pas procédé à la façon que nous nommons légale, c’est-à-dire avec tout le respect possible pour les émeutes et les conspirations ; ils ne se sont pas enlacés à plaisir dans les liens qui paralysent le bras, lorsqu’il faudrait que son action fût prompte ; ils n’ont pas adopté cette bizarre coutume de notre Europe libérale, qui veut que la force soit patiente jusqu’au delà de l’outrage, pour être vaincue au moment des révolutions : ce qu’ils ont dit a été fait ; l’acte a suivi la parole, et c’est la raison de leur succès.

Quel que soit l’avenir politique du continent

l’ërb des césars.

américain, on peut prévoir que la forme républicaine y gardera, tout au plus, son nom. Il est visible aussi que l’idée de dynasties ne devra pas s’y introduire. Le pouvoir viager d’un général sera là, sans doute, la règle et le fait.

La royauté portugaise, en fuite devant Napoléon, a transporté un jour sa couronne au Brésil, où elle conserve un reste de prestige ; mais elle s’y est fait suivre par une Constitution, et son sort est écrit d’avance. Ce simulacre d’empire, qui n’a qu’une capitale, reste là comme Byzance aux temps voisins de Mahomet IL Sans les besoins maritimes de l’Europe, auxquels la rade magnifique de Rio-Janeiro ne pourrait manquer sans inconvénient, ce pays aurait déjà partagé le sort tumultueux des autres, soit par la conquête, soit par ses propres révolutions.

"’ün temps viendra, sans doute, où le reflux des événements humains jettera sur nos bords les vaisseaux et les soldats de l’Amérique ; les arrièreneveux des Caciques et des Incas, mêlés à la race

Digilized by GoogI

l’ère des césars.

conquérante, pourront venir alors demander raison à l’Europe de la téméraire visite de Christophe Colomb. Ce ne sont pas les contemporains qui pourront [assister à ces grandes représailles que notre décadence hâtera; mais plus d’un penseur solitaire y rêve déjà dans les veillées de Philadelphie et de New-York. Quoi de si surprenant, quand on devance le cours des choses? Si l’on eût dit à Sémiramis qu’un voyageur gaulois (elle ignorait ce nom) viendrait curieusement rechercher les traces de Ninive et rapporter, à grands frais, quelques pierres douteuses de la ville immense dans une autre ville plus immense encore, près des rives de l’Océan inconnu, de quel sourire la souveraine d’Orient n’eùt-elle pas accueilli cette prophétie ! Ne sourions donc pas, car nous sommes aussi décrépits que l’était l’empire assyrien.

Digilized by Goc^le

l’ËR£ DBS CÉSARS.

Page 1