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CHAPITRE XIV

Hésamé.

Je désire être bien compris. Ce livre, qui satisfera peu de lecteurs, parce qu’il ne flatte aucun espoir, et qu’il affirme l’inconnu, repose sur une idée, non sur un mot. Le Césarisme, que j’aperçois comme forme générale de l’avenir très-prochain, que je vois même inauguré dès à présent dans nos mœurs, et que beaucoup prendront pour la monarchie à mesure qu’il se montrera, en diffère par un point capital : — Celle-ci s’établit et dure à

condition de croyances. — L’autre vit par luiraéme et seul.

Sa tendance est toujours d’arriver à la fondation monarchique, sans y réussir jamais. Chaque césar romain a cru voir durer sa famille, en partageant la pourpre avec son fils; deux générations tout au plus voyaient tomber l’œuvre, même des mains les plus fortes et les plus vénérées, celles de Vespasien, de Septime-Sévère, de Constantin, de Théodose. Ce n’est pas l’autorité qui fait les monarchies, c’est la foi. Ce sentiment ne peut naître que dans l’enfance des peuples ; il se développe et grandit avec les temps pour s’élever à la hauteur d’un 'dogme ; mais il ne peut éclore ni se conserver au milieu des discussions de principes, et le monde vit aujourd’hui dans ce froid milieu.

J’ai donc voulu dire que nos temps appellent, à grands cris, la force et non l’hérédité ; qu’il n’y a plus d’hérédité possible dans le pouvoir, jusqu’aux siècles où l’éducation aura refait une race

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croyante, pour remplacer la race jugeante; et que

c’est puérilité véritable que de chercher, le salut

social dans les combinaisons du passé. Noble et

beau passé, sans doute ! plein de souvenirs et de regrets 1 Mais la jeunesse aussi est belle et regrettable, et quels soupirs peuvent la ramener lorsqu’elle a fui? Ainsi du principe monarchique, pour notre actuelle caducité. Le monde était jeune et brillant : il croyait, il aimait; sa fougue et ses folies, ses fautes et ses vices, son entrain d’aventures et de plaisirs guerriers, tout partait de la sève active où Dieu répand les premières sources de vie... Le monde s’est fait vieux; il est devenu raisonneur et grave; il a voulu connaître et analyser; il a porté la lampe près de ses joies, de ses amours, de ses enthousiasmes; et, comme dans la fahle de Psyché, tout le prestige a disparu.

Et aujourd’hui, dans ce vide où les cœurs s’épuisent, dans ce vide plus complet encore où se débattent les esprits, croit-on pouvoir rendre l’air

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aux poitrines haletantes et l’ardeur aux sentiments éteints, à l’aide de noms et de formules? Cliimériques projets! La société, lorsqu’on l’attaque, n’a pas le temps de choisir la main qui la défendra. Mazaniello serait le bien-venu dans ces terribles crises, témoin M. Caussidière, que les partis conservateurs étaient trop heureux d’envoyer à l’Assemblée constituante en 1848. Qui se souvient de cela?

La société retombe dans ses rêves placides au premier moment de loisir. Mais dès que sonne le tocsin des grandes luttes, elle est prompte à quitter cocarde et drapeau. Les seules couleurs qu’elle arbore sont celles du pacificateur, ignorât-elle son nom. Car, au fond, malgré les partis qui la divisent, il n’y a chez tous qu’une préoccupation réelle qui leur est commune et les réunit : le péril. C’est pourquoi je ne puis supposer, non pas une autre fin, mais une autre suite à nos troubles, qu’une succession de maîtres nés du moment, durables autant que leur fortune le voudra, im-

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puissants à fonder, mais prompts à s’établir. C’est ce que je nomme les césars.

Il n’y a pas , selon moi , de terme stable entre les deux extrémités de la pensée humaine . la loi et la raison. Tout ce qu’on a composé en ce sens, qu’il s’appelât éclectisme pour la philosophie, ou gouvernement constitutionnel pour la politique, ne sera qu’une ombre menteuse, bonne à magnétiser les générations dont le malheur a été de naître sous ces signes, La foi, nous savons ses merveilles! A quelque sujet qu’elle s’applique, religion , royauté , gloire , honneur, amour, drapeau, partout elle est la poésie ; partout elle transporte l’homme au delà de sa sphère terrestre et lui montre un univers fabuleux plein d’enivrantes harmonies, où se perd le bruit monotone et grossier des pas de chaque jour. Elle est la dignité de l’homme , parce que seule elle peut l’élever audessus de son apparente nature, et lui donner l’inspiration , cette source dos arts , des dévouements et des triomphes, — La raison, nous savons

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ses chutes ! Orgueilleuse insurgée , elle tente , comme le don Juan du théâtre, la lutte contre le miracle écrasant. Chaque heure met à nu son néant et son impuissance ; la Mort, ainsi que la statue, arrive inflexible et glacée ; chacun la voit frapper, sans interruption, à toutes les portes voisines, et la Raison est là, sur le seuil, qui masque ce spectacle et parle aux hommes de leur grandeur. On la questionne sur l’avenir, sur la destinée, sur l’âme; on lui demande son mot sur les redoutables problèmes qu’elle prétend résoudre; elle a cent réponses qui se contredisent et se condamnent mutuellement.

Aussi commence-t-on à l’abandonner dans la voie des choses abstraites ; on s’y est tant égaré sous ses pas, qu’il n’y a plus de chance à un nouveau pèlerinage. Mais dans les choses pratiques, et surtout dans celles du gouvernement, la mode dure encore. J’ai voulu montrer qu’elle ne durera pas, à ce point de la route où le déplorable guide nous a conduits, et que, perdus dans les ténèbres.

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au milieu des conflits du désespoir, nous écouterons la forte voix qui nous indiquera la lumière au bout du sombre souterrain.

Est-ce avec des discours et des lois que s’accomplira ce salut? Pour des discours, nul n’ose plus en faire, tant nous en avons écouté ; quant aux lois, j’ai dit crûment ce que j’en pense, voyant le respect qui s’ensuit. Je comprends que l’antiquité fût fidèle aux prescriptions des législateurs. Les codes étaient simples, presque tous affectant une origine céleste, ou remontant à quelque sage fameux que les peuples avaient invoqué. Je comprends les Juifs esclaves de la loi, lorsqu’elle s’était promulguée, au sein des éclairs, par Jéhovah lui-même; je comprends la vénération qui devait entourer les lois de Solon et de Lycurgue , nées d’une pensée unique et qui n’avaient été soumises à aucun débat. Mais, chez nous , quand chacun assiste à la discussion, quand chacun écoute l’injure à ce texte qui doit être une loi; quand chacun s’émeut et se persuade à sa manière, selon ses

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goûts d’orateurs ou de journaux; quand l’issue à cette querelle organisée est un coup de dé sorti d’une urne, où les absents, les indifférents, les attardés n’ont pu faire leur jeu, quel pieux respect voulez-vous attendre de la nation pour ce produit imprévu que vous nommez loi? Et cependant il est convenu, dans le langage des codes, des circulaires, des arrêtés, des jugements, que c’est là notre autorité suprême ; on parle même souvent de la majesté des lois. Je les voudrais belles, en effet, et majestueuses; mais elles ne peuvent revêtir ces qualités que de plus hautes mains. Les hommes ont des respects de deux sortes : pour ce qui est saint, et pour ce qui est fort. L’élément saint n’existe plus en ce siècle ; l’élément fort est de tous les temps, et lui seul peut rétablir l’autre.

C’est pourquoi j’ai plaidé le procès de la force, dans ce livre qu’on pourra trouver brutal. J’ai voulu , en ces temps de dispute sophistique, dire un gros mot de vérité, tel que beaucoup le pensent. Ce n’est pas un mal, peut-être, pour l’ave-

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nir de l’humanité , que la grande expérience de la Raison se soit faite, et qu’elle nous ait plongés dans ce chaos. Oportet hœreses esse, dit l’Eglise : « Il faut des hérésies. » En matière de morale et de gouvernement, elles ne nous ont pas manqué. Le désordre de notre éducation, qui semble disposée avec un soin complet pour produire le faux dans les idées de l’enfance, et la révolte dans celles de la jeunesse, a créé, pour tout un âge d’hommes, les insolubles difficultés dans lesquelles nous nous débattons. Il n’y a donc ni persuasion ni croyance à mettre en œuvre au service de notre repos. Quelles que soient les lois et les institutions admises, vous ne supprimerez rien des vanités risibles que nous avons sucées avec le lait; vous ne mettrez pas fin à nos doutes, dont on nous a flétris en naissant. C’est une autre génération qui, peut-être, aura cette félicité de ne pas traverser la vie avec l’incertitude au cœur, et d’avoir quelques convictions pour la soutenir et la consoler dans son court passage. Pour nous,

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ce sera bien assez qu’une forte main nous maintienne, et nous sauve de nos propres excès. J’ai dit comment j’entrevoyais l’avénement d’un tel régime , le seul que l’état des esprits comporte, et j’ai fait appel aux vieux souvenirs, pour montrer que mon imagination seule ne m^inspirait pas. De ce qui s’est passé sous la décadence païenne, j’ai cm pouvoir conclure à ce qui se passera sous la décadence chrétienne. Mais le christianisme est une telle expression des besoins de notre âme, qu’il se réveillera, tôt ou tatd, après l’abandon des folles doctrines qu’on a voulu lui substituer. S’il y a dans le mot progrès quelque sens sérieux applicable à l’ordre de nos idées, nous devons le chercher dans cette réhabilitation de la plus sublime des croyances. Celui qui a dit : « Heureux ceux qui souffrent », a dit le mot éternel de l’humanité. Le jour où ce mot sera l’universelle foi , tous les codes pourront être brûlés, et la société marchera d’elle-même.

Nous n’en sommes pas là. Des masses mena-

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çantes s’écrient ; a Heureux ceux qui jouissent », ^ et s’avancent , avec cette devise , à l’assaut de la société qui la leur enseigna. Connaissez- vous, contre cette invasion, d’autre secours que la force ? Vous figurez-vous une immense masse armée, menaçant les abords du palais législatif, et se retirant avec respect lorsqu’on lui aura dit qu’une loi vient d’être rendue, qui lui ordonne de se disperser? Si vous ne vous figurez pas cela, grâce aux souvenirs du 15 mai, vous êtes de mon opinion : vous croyez à l’unique pouvoir de la force. Je ne l’ai pas proclamé par goût; je l’ai présenté comme fait. Je le trouve au fond de toutes les institutions humaines, de celles mêmes qui croient naître au nom de la liberté. Il apparaissait, avec la simplicité d’un dogme, chez les peuples anciens, et ne s’est obscurci chez les modernes qu’après l’irruption des idéologues, espèce de Barbares civils qui ont entrepris la conquête du monde avec la parole et l’écrit. Leur tyrannie est aussi dure à nos contemporains que le fut celle des

tribus germaines à nos ancêtres des Gaules. Ils ont troublé l’insouciante paix du foyer, jusque dans l’abri des villages. Ils ont incendié les esprits et tué les âmes, et restent seuls, en lutte avec euxmêmes, sur ce terrain dévasté.

Et lorsqu’une de leurs bandes est victorieuse, elle rejette, aussi loin qu’elle le peut, son pauvre uniforme doctoral, pour revêtir la casaque guerrière et employer, à l’appui de ses arguments, l’argument éternel de l’épée. On en a compris la puissance, et je crois que l’épée a dû s’en apercevoir. C’est ce résultat qui m’apparaît ; il est logique et naturel. La garde nationale, plaisanterie trop sérieuse qui sert à renverser les gouvernements lorsqu’ils veulent bien le permettre, et qui »

n’a plus d’objet, après le désastre accompli, que l’innocent plaisir des bourgeois à se croire militaires, est la plus complète expression du besoin de la force, même apparente, à l’appui des idées. A l’heure où le suffrage universel fut la loi, il n’y avait plus lieu à baïonnettes, si le mot des révo-

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lutions eût été vrai. Cependant on ne s’est jamais plus empressé d’en couvrir la France, à ce point de les placer violemment dans toutes.mains. Raillerie et dérision ! notre malheureux siècle assiste à cet immense démenti des doctflSles qu’on lui a léguées, sans y éprouver d’autre'àéntiment qu’une stupéfaction profonde, et sans prendre le courage qu’il faudrait pour les délaisser 1 Je ne l’en accuse pas; un siècle n’est pas un être; c’est l’accumu* lation passagère d’une foule d’hommes qu’on voudrait en vain supposer raisonnables ; ils ne seront jamais que passionnés.

Je m’attends à des blâmes nombreux. Le dédain que m’inspirent les affaires humaines, à cette époque où je les vois, a dû me dicter des pages qui blesseront plus d’un amour-propre. Dieu m’est témoin que j’ai regardé de plus haut que de ce petit espace où marchent les ambitions du jour. Leurs jouets d’enfants doivent être trop tôt brisés pour que je songe même à en rire. Ce que j’ai vu

de sérieux en ce temps, j’ai voulu le peindre, et

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