‹ L' ère des CésarsChapitre 2 sur 14 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

dormeurs, quand chacun ferait bien d’être debout et en garde. — Il se défend, enfin, d’avoir eu d’autre intention que celle de peindre , bien loin d’avoir celle de prêcher.

Certes, l’auteur voudrait que les temps fussent autres ; mais ce qu'il en a vu, il l'a dit, avec le regret au cœur, et désirant s’être trompé, ce qu’il n’ose pas croire !

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INTRODUCTION

Le vieux Pline, ce grand homme qui trouva le temps d’écrire les guerres de la Germanie , l’éloge de Bassus, l’art de monter à cheval et la vaste encyclopédie naturelle de son siècle , tout en commandant des armées et des flottes, en gouvernant des royaumes, et en se trouvant chaque jour, avant l’aurore, dans le palais de Vespasien, me paraît faire honte aux intelligences de notre époque. Un personnage si grave et si occupé des affaires de l’immense empire, ne dînait, cependant, ne se baignait, ni ne voyageait, sans qu’on lui fît la lecture,' lorsqu’il ne pouvait lire lui-méme ; sans

dicter, lorsqu’il n’écrivait pas de sa propre main.

INTRODUCTION

Son neveu , dont les précieuses lettres nous sont restées, n’admire cette vie que comme digne de remarque, au milieu de tant d’autres vies pareilles en labeur.

Il suit de là que l’antiquité , dont nous savons trop peu les mœurs, et que notre déplorable éducation de lycées a défigurée dans nos souvenirs, avait ce goût d’étude et de travail, inconnu à l’âge moderne, ou qui, chez nous, s’épanche en productions-stériles à l’usage des oisifs.

Ces réflexions, depuis quelque temps, ont donné à mon esprit une très-vive attraction vers le spectacle historique de la phase romaine où fleurirent tant de vertus sur le fumier de tant de vices; où l’héroïsme coudoyait la lâcheté, dans cette ville étrange qui pouvait voir, à la même heure, passer Tacite et Domitien.

Et, en regardant de plus près au fond du gouffre impur d’où sortait, tout immaculée, l’austère figure du christianisme ; en fixant un regard atteiitil sur cette cohue de barbares, de rhéteurs, de pré-

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l!«tIlODÜtTIÔN.

torienSj tantôt philosophant , tantôt se déchirant sous les débris des croyances, des mœurs et de la société antiques, je me suis demandé si rien de semblable ne se reproduirait sous le ciel. J’ai cherché à comprendre quel était le point de départ de cette paarche passée des géilérations humaines ^ et j’ai vu qu’il ne fallait le chercher, comme ont fait les livres classiques , ni dans la corruption, ni dans l’oubli des coutumes, hl dans l’introduction du luxe, ni dans rien de ce que les conquêtes purent jeter de neuf et d’imprévU au pied du Capitole : j’ai VU que la grande dictature militaire fut, à Rome, le résultat forcé, tôt OU tard inévitable , de la forme du gouvernement. Il m’a paru que toujours, et sans étceptioU âu* CUùe, là où l’autorité publique avait pour bases la discussion et le suffrage , il devait arriver un jour où, les compétiteurs commandant des âr- # mées, les élections se feraient sur un champ de bataille.

Là surtout, si l’on veut bien étudier l’histoire,

INTRODUCTION

OU les siphères s’agrandissent , où le mouvement politique entraîne le développement extrême de l’action dirigeante; là aussi, où la succession des temps amène la fusion des nationalités, et, avec elle, la mort des croyances locales. Alors vient un moment dans la vie des peuples où le regret des formes premières apparaît : on sent , dans la pléthore de cette puissance, que la modicité des âges passés valait, sous quelques rapports, l’amplitude des dominations excessives. Claudien , ce dernier poète de Rome , élégant et vigoureux athlète du Parnasse oublié , païen perdu au milieu du torrent chrétien qui le séparait de Virgile , léguait à l’empire croulant sous les coups d’Alaric ces suprêmes lamentations dont la divinité de Rome était l’interprète : « La grandeur m’a tuée ; que ne puis -je revenir à mes anciennes limites, et retrouver les étroites murailles d’Ancus Marcius (1). »

(1) Ipsa nocel moles, ütinam remeare liceret Ad veteres fines, et mœnia pauperis Anci I

(Clahdier, de Beüo Gildonico.}

INTRODUCTION

Tout ce qu’on a dit et écrit dans cette moitié de siècle écoulée depuis les événements de 1789 n’est que l’écho, durable encore, des philosophes critiques suscités par le honteux règne de Louis XV. On a couru sur des traces de libelüstes pour arriver à un but sérieux , et au terme s’est trouvé le gouffre béant devant lequel reculent aujourd’hui ceux qui s’y sont élancés de la plus hâtive course. C’est trop tard. Il faut y tomber ou saisir une branche solide et forte qui s’avance toujours au bord de ces grands abîmes. Elle y surgit même au moment de la chute commencée, et c’est entêtement que de périr faute de la voir.

La société européenne se trouve placée dans des conditions presque semblables à celles qui caractérisaient l’époque où parurent les césars. C’est ce que je veux montrer dans ce livre , laissant à un avenir, prochain peut-être, le soin de conclure des mêmes causes aux mêmes effets. Déjà les esprits les moins clairvoyants ont pu noter ce fait nouveau de l’intei’vention des armées dans les

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questions d’ordre politique et social. Les terribles pacifications d’Italie, d’Allemagne et de Hongrie, les coups de main sanglants de Paris et de Palerme ont réveillé l’importance militaire, endors, mie après Napoléon. Le sabre s’est essayé contre l’idée et il s’est senti le plus fort, comme il doit l’être en tout temps lorsque les luttes sont nettes. Ce résultat n’est pas sauvage, parce que la force est elle^même une idée , et la plus haute de toutes-; mais il est très-rcurieux à observer dans ces moments d’effroi public où la société , livrée à la tempête des phrases, n’a que le choix entre deux violences, celle qui veut la perdre et celle qui peut la sauver.

Ainsi marchait le monde romain , menacé par l’invasion barbare et par l’invasion chrétienne, l’une tuant la fortune matérielle de l’État, l’autre sa fortune morale, Nous en sommes venus au même point. Les barbares intérieurs nous débordent, et l’ordre moral est perdu chez nous par l’a-r bus du libéralisme , doctrine qui trouvera nos ar-

INTRODUCTION

rière-neveux tout aussi indifférents ou moqueurs que nous le sommes à l’endroit des scolastiques du treizième siècle. Dans cinquante ans, on ne comprendra pas mieux les niaiseries du centre gauche, delà, gauche dynastique, de Y extrême droite, et de tant d’autres formules du jargon parlementaire, qu’on ne comprend aujourd’hui les subtilités de Scott ou d’Abeilard, qui passionnèrent leur temps tout aussi vivement que Mirabeau, Barnave, ou, dans des jours plus rapprochés, MM. Royer-Collard et Guizot ont passionné le nôtre. Vhomoousion des conciles a excité jadis les mêmes disputes que le roi règne et ne gouverne pas sous la dernière monarchie. Il n’y a pas de place pour un autre principe que la force , à ces heures de débats puérils où l’esprit humain cherche l’aliment de sa vie. Au début, c’est Auguste; au déclin, c’est Mahomet II.

L’Europe me paraît être au retour du premier degré de ce cycle , route éternelle que parcourent les générations, parce que rien ne varie dans l’or-

lîiTRODL’CriOS.

ganisation des êtres qui les composent, et que l’histoire des hommes ne sera jamais l’histoire des anges. On a beaucoup répété le mot progrès depuis le second quart du siècle; ce mot n’a aucun sens, appliqué à l’ordre moral. Sans nul doute, le bien-être a été augmenté; les notions physiques se sont accrues; on a soulevé quelque coin du voile qui cache l’immense théâtre des vérités naturelles; mais rien n’a été fait , rien ne se fera qui change les passions de l’humanité , ces immuables acteurs de toutes les scènes passées ou futures. Le progrès ainsi entendu , est une absurdité sans nom, que la folie seule des rhéteurs a pu mettre en vogue, et dont malheureusement la vogue ne passera pas de sitôt.

Le grand essai du refrénement , de la domination de l’âme sur les sens, la grave doctrine élevée sur les décombres païens a été le seul progrès social depuis les temps historiques. L’infirme raison qui chancelle et tombe devant le moindre problème de l'esprit, qui a substitué la discussion au

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INTRODUCTION

dogme et a livré, par là, le monde entier à l’embarras des conclusions entre avocats de causes diverses, vient de replonger notre pauvre espèce dans la nuit du doute et de l’hésitation. Ce qui est progrès pour l’un devient recul pour l’autre , et pas un juge absolu n’est là pour vider le différend. Triste et noire époque, pleine de ténèbres, de chaos, de précipices pour les âmes, de désespoirs pour les esprits! Le salut, dans ces temps, est tout indiqué ; les peuples y courent d’eux-mèmes, sacrifiant l’orgueil au repos.

Telle est la phase qui m’apparaît; mais avant

de commencer ce livre, il me faut hien prendre

mes réserves contre toute espèce d’interprétation.

11 n’ ’a été écrit ni sous l’empire de préoccupations

trop sombres , ni dans un intérêt de parti pris en

faveur d’événements possibles. Il est le fruit de

méditations solitaires, le résultat d’observations

froidement faites au spectacle humain. Placé

comme en avant dans les siècles, j’accoutume

mon œil à reculer la perspective et à lire, en quel- * 1

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|û I^THOBUÇTjlOIf.

qU0 sorte , les faits pontemporains, au lieu de les voir, j’apporte à pette étude le même mode d’im» passibilité que me laisse une page de Tite-Live, ne sachant pas trouver d’échauffement personnel au milieu du'çombat de sophismes qui se livre autour de naoi. Je ne sens, dans ces tristes mêlées, ni le souffle d'aucune foi, ni le choc d’aucune grandeur, Je vois des appétits, des intérêts en aiv» naes , féropes ou peureux selon l’occasion , mais où trouver, au sein de ce plat désordre, la forte fièvre des âmes , celle qui lançait les Croisés sur l’Orient? Oh! quelles étaient majestueuses, comparées à nos luttes grossières entre affamés et repus, ces guerres de religion qui fondaient les croyances, ces guerres d’invasion qui fondaientles États !

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