CHAPITRE I
Manie nonvelle 4e l’Europe apr^e la eliale de IVapoIéon.
SJ
Chaque époque historique subit la loi d’une mode, aussi impérieuse que celle qui régit les goûts passagers du vêtement ou du luxe. Au temps des croisades, aux temps de la renaissance grecque, aux temps de l’examen biblique, à ceux de la dispute janséniste ou du philosophisme voltairien, quiconque eût protesté, fût devenu victime; la mort, l’exil, la honte ou le ridicule — toujours
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la même peine — faisaient justice du principe résistant.
Notre génération aussi a passé par sa phase, et ce n’est pas une mince joie pour les survivants que d’en voir arriver la fin. Car la mode dont nous avons porté le joug sera, pour nos neveux, une des plus singulières à comprendre. Je veux parler delà mode des gouvernements constitutionnels, dont Louis XVUl eut l’étrange honneur.
Vers le milieu du dernier siècle, Montesquieu, comme légiste abstrait, et Voltaire, comme critique superficiel , présentèrent la constitution anglaise en exemple au monde, de manière à frapper les esprits légers, frivoles, ignorants surtout, qui composaient l’élite de la France. Ces leçons, si rapidement dépassées par les élèves, n’en restèrent pas moins le code général des croyances du siècle, destiné à servir de type modérateur au sein des folies sanglantes que l’exagération du philosophisme enfanta. Dans ces saturnales de la liberté , mot récent qui remplaçait la crok des on-
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zième et douzième siècles, la part des raisonnables fut faite dans le symbole constitutionnel. Céux-là se crurent très-sensés , parce qu’ils n’étaient pas furieux , et s’il en reste encore , ils se croient les martyrs d’une idée juste et sage. Les Hussitcs, les Albigeois, les Vaudois, même les Jésuites, ont eu cette confiance, et rien en ce genre ne finira tant que la terre sera peuplée.
On sait l’orgie révolutionnaire et l’effroi qui s’ensuivit. Lorsque la forte main du César moderne vint régulariser la France et remettre enjeu les éternels rouages de toute société humaine, la foi, la justice et l’autorité, il sembla que le monde allait oublier les rêveries encyclopédiques et passer à d’autres manies de l’esprit humain. Ce fut, pour un moment , la gloire. Avec un aigle et un drapeau, le conquérant traversa les capitales, laissant radieux et fiers les mourants mutilés qui tombaient au nom de ces signes. Grande et noble mode que celle-là! Du moins développe-t-elle la partie généreuse et sublime de l’âme humaine, et
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prépare-t-elle pour les générations futures, comme elle les donne aux héros du temps , les vives sem sations que perpétuent les arts et l’histoire.
Mais la crise de 1814 vint abattre ce palais de fées où le nouvel Odin avait placé son Walhalla, On ne trouva sous les ruines qu’une race bour? geoise élevée au culte universitaire, c’est-à-dire à la phrase et au mot. Ce fut une jubilation chez tous ces rhétoricieus, lorsqu’ils virent une tribune s’élever à la place d’un camp. Là, en effet, peu-: vent se jouer à l’aise l’envie bavarde, la médiocrité jalouse, la peur fanfaronne et l’ignorance lettrée. Là est le champ clos de ces guerres faciles où la dialectique, l’argument, la période, sont les armes à l’usage de tous , et de ceux surtout qui n’en sauraient pas manier d’autres. C’est là que peut triompher le faible et que peut succomber le fort; c’est là qu’on invoque -les principes, mots d’ordre convenus pour ces armées de nouvelle date, et qui varient à chaque occasion de combat. On eut alors la risible copie de ces grandes assem-
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blées antiques où tout orateur avait donné sa part d’action au pays avant de lui offrir sa part de langage. Car ces hommes vigoureux du Forum ou de l’Agora n’étaient ni des avocats ni des professeurs en robes. Ils avaient porté la lance et le bouclier dans les légions et sur les vaisseaux. Ils avaient aussi porté, comme ambassadeurs, la guerre ou la paix aux nations étrangères. Tout citoyen, à ces mâles époques, pouvait parler, parce qu’il avait agi, et qu’après le discours, il allait agir encore.
On se représente facilement que Cicéron , chet d’armée, gouverneur deCilicie, consul célèbre de Rome sauvée, portât le poids de son opinion dans les affaires du monde. Nos modernes n’ont voulu voir en lui que l’avocat qui plaidait pour le roi Déjotarus, pour le poète Archias, Manilius et autres. Et il est resté convenu que dix ans de notre enfance devaient être employés à étudier ses discours et à les imiter dans leur forme , après quoi l’on devait être tout à fait apte à réglementer l’É-
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tat. La phrase, qui avait pris son rang obscur dès les commencements de TUniversité, s’était fait jour avec une joie expansive, lorsque les lauréats de tous les collèges avaient pu envahir l’Assemblée constituante, la Législative et la Convention. Elle reparut victorieuse , après l’échec de quinze ans que lui fît subir Napoléon , et ce fut une telle ivresse dans le monde bachelier de l’Europe entière , qu’on prit les armes en Espagne , en Portugal , en Italie et dans beaucoup d’autres contrées, pour arriver à ce nouveau bonheur.
De quoi s’agissait-il en apparence? D’imiter la forme du gouvernement anglais, où l’on admirait \r pondération des pouvoirs. Je n’ai pas dessein de montrer ce qu’il y avait d’insensé dans cette reproduction tentée sur un modèle sans analogue, où le fait de l’invasion normande avait créé, sans secours du raisonnement ou de la discussion, l’état de choses qu’on ne saurait créer ailleurs. Nous avons vu ce qu’avait de sérieux , dans un pays où règne l’égalité des partages en matière de succès-
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sions, une chambre des pairs dont le plus riche membre eût excité la compassion des barons du Royaume-Uni. Mais il ne s’agissait pas de savoir si l’entreprise était sensée; il suffisait qu’elle plût, et ce fut une telle fièvre qu’elle est encore nominalement respectée, même après les affreuses convulsions qu’elle devait amener en 1848. Les souverains, vainqueurs de tant d’émeutes, se croient toujours soumis à ce joug d’usage, et aussitôt la besogne faite, croiraient manquer aux plus simples règles de la prudence et du devoir, s’ils ne rétablissaient quelque peu de ce qu’ils ont eu à détruire. L’Autriche, si fièrement maîtresse de son empire , en a fini à peine avec les carbonari lombards et les rudes seigneurs de Hongrie, qu’elle imagine de restaurer les constitutions, pensant, pai’ là, transiger avec le siècle, comme si les transactions avaient un sens quand il s’agit de vie et de mort. Les petits États allemands, si riches, si heureux, si florissants naguère , sont aujourd’hui livrés à tous les hasards de la guerre ci-
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vile ; ce riant jardin que le Rhin côtoie , était la œrre de promission dont le voyageur s’éloignait avec envie. L’impôt y était presque nul, la quié^ tude profonde , la vie douce et facile ; des princes chéris, ressuscitant les jours de l’Odyssée, y vivaient comme Alcinoüs, marchant au milieu du peuple joyeux, patriarches plus que rois, et peu s’en fallait que leur fille Nausicaa ne fût de celles qui allaient laver le linge à la source voisine. Tout ce bonheur s’est éteint au souffle du philosophisme, Le voisinage français a fait son œuvre, et nous avons vu cet Eden se transformer en enfer par le seul essai de la pratique constitutionnelle que M. de Chateaubriand aurait bien dû classer dans ce grand genre de son invention qu’il appelle « les bêtises supérieures. »
J’ai pu compter, de mes yeux, les régiments prussiens, parqués, comme machines de guerre, au milieu de ce pays divin, tout étonné de ses troubles, et pour lequel l’état de siège semblait un impossible accident.
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Je me demanderai toujours, jusqu’à ce qu’on en vienne à l’application de la forme parlementaire dans les actes sérieux et ordinaires de la vie, quelle est la singulière cause de démence qui pousse à l’appliquer dans les choses de gouvernement. Je n’ai jamais vu qu’on essayât de confier la direction d’un navire aune assemblée; et je sais bien pourquoi : c’est que le navire et l’assemblée sombreraient à deux lieues du port. Là, le danger de l’institution serait immédiat, et l’on n’aura garde de la mettre en jeu. Mais, en fait de politique, les sottises n’ont leur effet qu’après des mois ou des années. On en oublie bientôt la cause. De même, il n’est venu à l’esprit de personne de mettre un régiment sous le commandement d’une comm'ssioii. Le. régiment serait battu par des gardes nationales. Dans la famille, qui est la molécule de la société, où est le vote, où est le scrutin? Pour quoi que ce soit qui intéresse votre fortune, vos projets, votre existence, allez-vous jamais aux voix? Quelle discussion précède le menu de votre
dîner? Nulle part, en ce qui le touche directement, l’homme ne procède que par la volonté üne, tant il est sùr de ne pouvoir faire mieux ni plus vite. Et dans cette grave chose de la conduite de l’Etat, il se prend, avec une bizarrerie sans nom, à rejeter cette règle naturelle, aussi impérissable que l’humanité !
Quant aux objections rationnelles que soulève le principe des majorités, base unique du système représentatif, elles rempliraient des volumes , si l’on avait besoin de volumes pour des questions de bon sens. Je montrerai plus tard que dans l’application de ce principe, soi-disant philosophique et moral, il n’y a en résultat que la force, et que c’est là son seul bon côté. Mais je veux, dès à présent, citer quelques lignes d’un ouvrage peu lu, digne d’être lu toutefois, en raison des hautes vérités qui s’y mêlent à beaucoup de rêveries.
« Le pouvoir des majorités est intolérable, parce « que la minorité peut avoir raison, et qu’il est en-
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« core plus ordinaire que la minorité et la majorité « n’aient raison ni l’une ni l’autre.
« Il est intolérable, parce qu’il enchaîne la qua- « lité dans les odieux et ignobles liens de la quan- « tité, et que , par un supplice d’un genre tout « moderne, il finit toujours par étouffer la qua- « lité après l’avoir douloureusement réduite à la « mesure de la quantité (1). »
M. Proudhon, qui ne se trompe pas toujours, a dit, avec l’âcre verve d’expression qui lui est propre : « Maudissons cette odieuse mécanique à t mensonge qu’on appelle le parlementarisme, et « qui ôte aux hommes tout courage et toute hon- « nêteté. »
Aussi, partout, voyez son œuvre prompte : en quinze années, chez nous, elle amène la chute d’une dynastie, et ne retarde, de quinze autres années, l’avénement brutal de la démocratie pure qu’à la condition d’une monarchie révolution-
(1) Coëssin, Études sur le passé, le présent et l’avenir de l’humanité, t. II, p. 155.
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naire, dont le nom et la qualité s’excluent mutuellement. On inaugure un. trône aux refrains de la Marseillaise, et l’on se prétend cette fois dans la vérité du gouvernement constitutiônneL On a raison • c’est là son vrai sens. Consacrer le contradictoire comme logique, et l’impossibilité comme action ; mettre les fers aux pieds du pouvoir, et demander qu’il marche ; donner à la critique, à l’injure, à l’utopie, leur libfe allure, aux ambitions leur facile essor, et refuser aü souverain le droit de sincérité dans sa propre défense ; crier toujours liberté, honneur et désintéressement à toutes les tentatives de désordre despotisme et police à tous les essais de répression; ennoblir les niaiseries de tribune ou de presse qui touchent à quelque prétendu grief, surtout à quelque prétendue réforme, et flétrir la conscience de ceux qui nient la justesse du grief, ou croient voir, sous la réforme, un péril; tel est le gouvernement constitutionnel en son essence pratique. La France vient d’en subir le ridicule et triste résultat.
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L’Allemagtie ^ qui a voulu aussi l’essayer en grand à Francfort, n’en a recueilli, pour son histoire, que la page lamentable où sera conté l’assassinat du princeLichnowski. Jamais l’impuissance parlementaire n’a mieux éclaté que sur ce vieux sol germanique tout couvert de penseurs et de philosophes, tout hérissé de systèmes et d’abstractions. Jamais le siècle n’a pu mieux voir de quel poids sont les mœurs devant les idées, jamais non plus ce que peut une armée devant une révolution.
Le gouvernement constitutionnel ne peut s’enraciner que là où , pour ainsi dire, il est en germe avant son établissement; il n’y a peut-être, en Europe, qu’un seul pays où il ait des chances d’avenir; c’est l'Espagne; parce que les mœurs des gi’ands y sont démocratiques, et que celles du peuple y sont aristocratiques, double condition que remplit également la nation anglaise, comme l’indique si bien M. Macauley, dans l’admirable livre qu’il vient de publier (1).
(1) Thua, our democracy was, from an early period , the most
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• Partout ailleurs, le gouverneiûent constitutionnel est la préface obligée de la République. Il n’y avait que cette forme bâtarde, sans durée présumable, qui pût si rapidement nous conduire au champ de bataille actuel, où va se livrer le combat extrême entre les deux principes qui, depuis Luther, se disputent le monde : la liberté et l’autorité.
aristocratie, and our aristocracy the raost démocratie, in the world.
(Hacaclet, History of England from the accession of James II, chap. i.)
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