CHAPITRE IV
prétorien».
Le poëto Claudien, que j'aime à citer, nous ap. prend que, pour les soldats romains, la patrie était aux lieux où Stilicon avait planté ses aigles (1). Celte phrase explique le temps entier des césars, et servira d’explication aussi, jusqu’à la fin des siècles, à ce qui surgira de tous les temps troublés, Stilicon fut, à vrai dire, le dernier césar, quoiqu’il n’ait pas porté la pourpre, et qu’il ne
(1) El quocumque loco Stilicho tentoria ponet,
Hic patria est. (Claudiek, In Ruflnutn, livre II.)
l’ere des césars.
fût que le général de ce triste Honorius, momie couronnée à la façon de Charles II d’Espagne, et inférieur encore à Charles II, qui avait au moins le goût de la chasse. Et ce que dit Claudien du vainqueur d’Alaric , on peut le dire de tous les césars, à partir de Calha, premier élu et première victime de la volonté militaire. La source de l’instution était là. La famille d’Auguste éteinte, il fallait bien que l’institution suivît son vrai cours. La garde prétorienne , fixée à Rome , à la solde particulière du césar, avait cette hautaine attitude, si familière à des soldats oisifs et largement payés, qui sentent leur importance, et sont aussi durs au maître qu’à ceux contre lesquels ils doivent le protéger. Leur nombre, qu’on s’exagère, n’a jamais dépassé le chiffre de seize mille hommes, auquel l’avait porté Yitellius(l). Cette garde impériale, créée par Auguste, qui, suivant l’heureuse expression de Gibbon, « savait que la loi colore,
(1) Juste Lipse, De Magniludine Romand.
l’ëre des césars.
« mais que la force maintient », avait une solde double de celle des autres troupes, et occupait un camp retranché sur les hauteurs des monts Quijinal et Viminal. Placée comme une menace perpétuelle contre le peuple et contre le sénat, elle assurait la tranquillité de la rue, en même temps que celle des délibérations. Le césar pouvait siéger, sans préoccupations, au temple de la Fortune, laisser, en apparence, la discussion très-libre autour de lui, et se voir contredire sur les petites choses, sans crainte d’opposition sur les grandes.
Cet auxiliaire formidable du pouvoir a ses charges; la plus forte est l’obligation de l’entretenir par une générosité; toujours croissante, et d’éviter les surenchères des concurrents. Le mépris du gouvernement civil et la foi au sabre deviennent les règles de conduite qui animent de tels corps armés. Peu leur importent le droit et le sens; peu leur importent les précédents et l’avenir ; ils ne tiennent compte ni de ce qui se pense, ni de ce qui se dit. Ils ne voient et n’appuient que
l’erb des cësabs»
ce qui se fait. Et encore faut-il que ce qui se fait soit à leur gré ou à leur avantage , seule logique dont ils aient l’intelligence et l’admiration.
Je suis bien loin de les en blâmer. Les prétoriens de Rome n’étaient pas venus d’une race à part ; ils étaient de l’espèce humaine. Ils n’avaient apporté dans leurs rangs que les penchants éternels et inévitables, inhérents à la nature de l’homme. Dieu nous a faits pour désirer la force, pour la rechercher dans nous-mêmes d’abord, et dans les autres subsidiairement. Partout , dans nos actes les plus métaphysiques, elle a sa place cachée. A elle toutaboutit, et moins on la montre, plus on ment. Le gouvernement constitutionnel lui-même, avec sa prétention de liberté, est incapable de formuler des lois, sans que la force soit au bout. Pas un décret n’est promulgué qui n’ait pour sanction le gendarme et le commissaire de police, et, s'ils sont insuffisants, la troupe de ligne, pour venir prêter force à la loi.
Ne nous récrions donc pas trop contre les pré-
l’hrb des césars.
toriens que nos professeurs de rhétorique nous ont appris à maudire, et oublions cette malédiction comme à peu près tout ce qu’ils nous ont enseigné.
Observons seulement que la force est incompatible avec la discussion, deux choses que le monde moderne a voulu mêler. Pertinax, le plus vertueux, le plus honnête, le plus sincère de tous les césars; celui qui, après l’immonde passage de Commode, venait ressusciter les traditions antiques de désintéressement et de simplicité; ce vieillard, qui rappelait l’àge des Scipions, au lendemain des jours où le sénat, en corps, était forcé de crier six cent vingt-six fois dans le cirque : Vive Commode , le premier des gladiateurs (1) !... ce vieillard, dis-je, voulut employer la raison comme moyen de discipline, et il y périt.
« Pouvez-vous, disait-il aux prétoriens révoltés, « croire que vous ferez un grand acte en tuant un
(1) Dion Cassius, livre LXXII.
l’ere des césars.
« homme de mon âge? N’êtes-vous pas institués « pour défendre l’empereur? Vous commettez un « crime qui aura ses suites fatales, pour vous- « mêmes , dans l’avenir. Quel mal, d’ailleurs, « vous ai-je jamais fait? Vous regrettez la mort de « Commode : mais un homme qui est né doit « mourir. Si vous croyez que sa fin ait été avan- « cée, ce n’est, du moins, pas moi que vous en « supposez coupable. Je n’aurais pas voulu que « vous soulfrissiez de sa mort, mais je ne voudrais « pas, non plus, que vous fissiez usage de violence « et de rapine (1). »
Toutes ces raisons étaient excellentes, mais l’orateur fut massacré.
Après lui , l’empire fut mis à l’encan , et Didius Julianus déclaré adjudicataire de la pourpre, moyennant 6,000 francs de notre monnaie, payés comptant à chaque soldat.
Le sénat, malgi’é ce honteux marché, fit ce que
(1) Hérodien, p, 80.
l’ere des césars.
toutes les assemblées feront jusqu’à la fin des siècles ; il se soumit devant le fait , et acclama l’acquéreur. Celui-ci fut massacré à son tour après soixante-six jours d’angoisses, et la logique de son argent ne lui valut pas mieux qu’à Pertinax la logique de ses vertus. Septime Sévère vint en appliquer une autre , et celle-là réussit. A la tête de sa vaillante armée, il entra dans Rome, où son premier acte fut de dissoudre les prétoriens. Il n’y eut pas l’ombre de résistance. Ce grand césar les reforma pourtant , mais dans des cadres nouveaux , presque semblables à ceux de nos corps d’élite. Des soldats éprouvés, tirés de la frontière, barbares presque tous, furent choisis avec soin pour cette organisation ; c’était une récompense que d’y entrer, comme c’en fut une aussi , seize cents ans plus tard , d’entrer dans la vieille garde de Napoléon.
Dioclétien supprima définitivement le corps et le nom. Le service du palais fut confié à deux légions de la belliqueuse province d’Illyrie , sous le
l’eRE des CtSARS.
titre de Joviensetd’Herculiens. Mais, à Rome ou ailleurs, quelle que soit la forme, les prétoriens ont duré et dureront toujours. Il y a eu des prétoriens dans tous les temps. Le mot est romain, mais la chose est universelle. Ce sont des préto* riens qui ont soutenu Wallenstein en Allemagne, Cromwell en Angleterre, César Borgia en Italie, Bonaparte en France , Espartero en Espagne ; et ce sont des prétoriens qui font, en petit, toutes les révolutions actuelles de l’Amérique.
Les strélitz de Moscou, les janissaires de Constantinople et les mamelucks du Caire étaient des prétoriens; avec leur disparition , l’État a changé d’aspect en Russie, en Turquie et en Égypte ; le gouvertiement s’y est fondé, comme se fondent ailleurs les dynasties.
A Rome, il n’y eut pas de gouvernement, dans le sens réel du mot, depuis la mort de Néron jusqu’à la chute de l’empire. Il n’y eut que des hommes se succédant par le hasard ou la violence. Et cela, parce que la société de ce temps, placée en-
l’eRE des CESARS.
tre la décrépitude des dieux et la jeunesse du Christ, sans foi certaine, sans base et sans appui, se trouva tout à coup manquer de ce principe vital des gouvernements , un ensemble de doctrines admises. La vieille patrie s’était effacée avec les symboles de son berceau. Les traditions étaient la force du monde antique; elles y flottaient comme dans un nuage fabuleux ; le passé avait la forme étrange des songes. L’humanité ne se rattachait , par ses origines , à rien d’absolument humain ; tout royaume avait été fondé par un dieu; tout grand nom tirait sa noblesse de l’Olympe. Les souvenirs reculés , ceux du moins les plus authentiques, dataient, pour l’univers païen, de l’expédition des Argonautes. Et à voir le dénombrement des chefs, dans le poëme qui nous récite ce vieux voyage , quel Romain , quel Grec n’eût été saisi d’un respect pieux, en lisant les noms d’Oïlée , de Télamon , de Pélée , de tous ces pères des héros prochains de l’Iliade ! Par une suite non interrompue, il y avait dans ce monde merveil-
leux des relations surnaturelles, qui donnaient une force magique au lien social. Un jour est venu où cette fantasmagorie s’est éteinte par un soufQe. L’effort a été vain pour rallumer le flambeau. C’est alors que tout s’est réduit à la puissance du fait, et que l’épée a remplacé tous les codes, toutes les croyances, tous les souvenirs.
Le prétorien , c’est donc la force dans la main pe l’homme qui méprise la discussion , et qui, las des bavardages de tribune, vient substituer le fait au mot. C’est l’inévitable issue de tous les débats où la parole engage les peuples ; c’est le corollaire puissant et décisif à tous les théorèmes contradictoires formulés par l’esprit de dispute, qu’on a décoré des noms de philosophie, de raison, de liberté; c’est la solution à tous les problèmes posés, dans chaque siècle, par les prétendus réformateurs ; c’est enfin l’extrême raison de tous les calculs humains qui ne peuvent aboutir arien, sans la force. Et quand je dis la force, je veux dire celle-là même que l’on blâme , et dont on accuse
l’erb des césars.
l’excès. Je sais aussi combien on l’aime lorsqu’elle arrive en aide, au moment des grandes nécessités. J’étais dans les rangs de la garde nationale au mois de juin 1848, et je me souviens des bénédictions enthousiastes dont les ex-amis de la réforme saluaient l’artillerie passant sur les boulevards, lorsque le faubourg Saint-Antoine était si menaçant et si près de vaincre. Le général Cavaignac avait là des prétoriens tout trouvés. L’histoire jugera s’il a mieux fait de leur préférer la tribune.
D’autres se garderont de la même voie, et nous le verrons avant peu. En attendant, je ne puis m’empêcher de répéter ce que dit un écrivain très-récent, à propos des révolutions d’Angleterre : « Si Jacques se fût trouvé, au moment « de ses entreprises, à la tête de cinquante mille « hommes, braves, dévoués et attachés à sa per- « sonne , le Parlement anglais n’eùt été rien de « plus qu’un nom (1). » C’est un whig qui écrit
(1) Macauley, History of England, from the accession of James i/, 1. 1, p. 28.
l’èrk dks césars.
cette phrase, la plus complète adhésion que je connaisse à la doctrine de la force , surtout dans un pays où ce que nous appelons l'idée gouverne exclusivement les mœurs.
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l’èrb des césars.