CHAPITRE V
Lem Barbares.
Les générations actuelles ne peuvent se faire aucune idée de l’effroyable état d’angoisses et d’universelle désolation où fut plongé le monde pendant les deux siècles qui s’écoulèrent entre le principat de Décius (an 251) et la déchéance d’Augustule(476).
Une race étrange, inconnue, partie du Nord comme un vaste débordement, s’était ruée sur l’empire, laissant partout une longue traînée d’in cendies, de ruines et de massacres. Sou début
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avait été la destruction de Philippopolis , en Thrace, où cent mille habitants périrent, et la déroute d’une grande armée romaine , commandée par l’empereur, dont on ne retrouva pas même le corps. Décius semblait avoir prévu que des temps nouveaux survenaient. Au moment même de l’arrivée des Barbares, il faisait un retour sur le passé de Rome, et dans un de ces rêves qui bercent souvent les grands coeurs, il imaginait la restauration des mœurs antiques. Lorsque les démolisseurs approchaient, son âme honnête songeait à consolider la masure , sans calculer que les matériaux en étaient pourris. Il voulut donc rétablir la charge de censeur, oubliée depuis cent cinquante ans, et que Vespasien etTrajan avaient, les derniers, remplie et honorée. On verra là encore, dans ce tardif exemple , que les césars n’agissaient pas en monarques absolus. C’est le sénat qui eut à désigner le titulaire de la haute fonction rétablie. D’une voix unanime , Valérien fut élu. Celuilà même qui, plus tard, empereur, alla cher-
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cher une si misérable fin chez les Parthes (1).
Il eut le bon esprit de refuser cet inutile honneur, sachant qu’il est possible de maintenir les mœurs d’un État, mais non de les refaire. La censure n’avait même plus de sens à l’époque de Caton, ce vicieux vieillard, si mal à propos vanté dans nos livres.
L’écho de l’ancienne histoire retentit un moment pour la Grèce. A cette première et formidable invasion, qui devait aboutir au renouvellement social , le passage des Thermopyles -fut gardé par une poignée d’hommes, comme au temps de Léonidas. Claude le Gothique, alors simple officier, y était posté avec deux cents chevaux, soixante archers crétois et mille recrues (2). C’est ainsi que préludaient les futurs césars. De nos jours, nous
(1) On sait qu'ayant été fait prisonnier par Sapor, il fut contraint jusqu'à son dernier jour à se placer à genoux, revêtu de la pourpre, et à soumettre son épaule au pied du grand roi , lorsque celui-ci montait à cheval. Après sa mort, on suspendit sa peau, tannée, à la voûte d’un temple
(2) Histoire Auguste, page 200.
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voyons une très-belle lithographie qui représente un petit combat livré par M. Changarnier, chef de bataillon en Afrique.
Quel spectacle! Les Goths, les Suèves, les Alains , inondent l’Asie Mineure et la Grèce ; c’est un ravage dont nulle tradition n’a l’exemple; Corinthe est détruite, et le vieux temple d’Éphèse, sept fois reconstruit, ne laisse plus de traces pour la postérité.
Les peuples éperdus s’enfuient comme des troupeaux , courant sur les ruines fumantes , au bruit de cette corne sinistre dont les Barbares devaient porter le son jusqu’au pied de la roche Tarpéienne. Tout se mêle et se confond dans l’empire , au sein de ce nouveau désastre, vie de rêve et d’hallucination terrible, comme a pu l’être celle des Mexicains deMontézuma lorsque apparut Cortez. Je me représente les récits qui se grossissaient de proche en proche, les descriptions fantastiques sur ces hommes grands et blonds, traînant dans des chariots toute leur patrie nomade, et sur ces
femmes féroces qui les excitaient au combat. Je me représente l’ellroi qui devait gagner cet empire, habitué à se croire seul sur la surface du globe, et à ne considérer ses frontières que comme une limite bienveillante entre quelques sauvages et lui. De cette affreuse confusion naissent dixneuf césars à la fois; je m’étonne qu’il ne s’en soit pas trouvé un plus grand nombre. Odénat et sa femme Zénobie, Ingénuus, Posthume, Tétricus et Pison furent les plus marquants. Ce dernier nous rappelle un des vieux noms de Rome, et l’on retrouve, avec une triste joie, à ces dates lointai- “•nes, un descendant de Numa.
Pendant ce temps restait à Rome, tranquille et joyeux, le vrai césar : il se nommait Gallien. Sa vie s’écoulait en douce philosophie et en mots plaisants. La poste décimait le monde; il n’en riait que mieux, et faisait là-dessus de petits vers. Pour lui, ce grand cataclysme de Goths n’était qu’une matière à épigrammes sur l’instabilité des empires; les jeux sanglants du cirque lui of-
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l'èrb des césars.
fraient des occasions de montrer sa joviale humeur. Un orfèvre, qui avait vendu de faux bijoux à l’impératrice, fut condamné aux bêtes, et devant tout le peuple, au moment où ce malheureux, dans les transes de l’agonie, attendait la terrible étreinte d’un tigre, l’empereur fît un signe au belluaire, qui lâcha dans l’arène. . . un chapon ! Les huées de la foule vengèrent suffisamment le césar. Je ne sache pas que Robespierre ait essayé jamais de ces gaîtés.
Le chaos était à son extrême limite. L’empire fut divisé, trop grand contre tant d’assauts interminables ; Valentinien et Valens se le partagèrent, * l’un pour garder l’Occident, l’autre pour défendre l’Orient.
Ce plan n’était pas nouveau. La force des choses l’indiquait, même avant les secousses du troisième 'siècle. Déjà le partage du monde romain avait été résolu entre les deux fils de Septime Sévère (1). Byzance devait appartenir à l’empire
(1) Uérodien, p. 182.
l’èrb.des césars.
d’Occident, et cela suffisait pour changer toute la scène historique de l’avenir. Antioche eût été la capitale de l’Orient, ville asiatique, dont la chute n’aurait pas eu de conséquence directe en Europe. Les deux parts semblaient, de cette façon,
très-raisonnablement faites. Une mer les séparait, assez étroite pour permettre le secours mutuel, assez spacieuse pour créer une garantie de défense isolée.
Caracalla n’était pas homme à se soucier de
cette haute politique. En tuant son frère, il
ajourna la question. Disons, en passant, que ce
prince, dont la trace n’est celle que d’un fou cruel,
fut pleuré des soldats, tout comme Néron l’avait
été du peuple. Que croire, en fait de documents
historiques? Ce qui me ferait admettre les récits
sur Caracalla, c’est le témoignage analogue de
notre génération, qui se souvient de Collot-d’Her-
hois , détruisant Lyon par vengeance des sifflets
qu’il avait subis, comme acteur, sur le théâtre de
cette ville. Caracalla, dit-on, ne mit Alexandrie à
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feu et à sang, qu’en haine des railleries dont il y avait été couvert. Ce que nous avons vu a pu se voir; mais du tribun ou du césar, quel est le pire? Et lequel préférer, du régime qui vous donne un seul maître pour se passer de ces féroces plaisirs, ou de celui qui vous livre aux rancunes de tous les comédiens hués? J'ai bien mon avis là-dessus, mais je laisse à chacun le soin de conclure.
L’empire était donc partagé. Le faible et bigot Valons eut le plus mauvais lot. Pendant que son frère, paisible à Milan, élevait, dans sa chambre, deux ourses privées , l’une nommée Innocentia et l’autre Mica aurea (1), il avait à subir l’immense marée barbare dans laquelle il fut englouti. Le désastre de Décius eut son second acte , plus terrible encore et plus retentissant. Jamais carnage, dans les fastes humains, n’égala celui des champs d’Andrinople. L’empereur fut brûlé vif dans une grange, et les légions, étouffées par des
(1) Ammien Marcellin, liv. XXIX.
l’ere des cësàks.
masses de Barbares, périrent, sans pouvoir se servir de l’épée.
Ces étranges événements ne s’accomplissaient pas seuls. A côté d’eux marchait un autre ordre de phénomènes tout aussi nouveaux pour l’esprit antique. Des sectaires, prêchant la fraternité, la douceur, l’obéissance, prêchant surtout l’égalité des hommes devant Dieu, dans un pays peuplé d’esclaves, avaient grandi de sorte à inquiéter l’Etat. Les persécutions n’avaient fait qu’augmenter leur force, et, au milieu des dangers de l’empire, il s’était trouvé un empereur pour adopter leur foi. Constantin avait embrassé le christianisme, auquel sa vie ne fit pas honneur. Il n’en fut pas moins le plus grand instrument dont Dieu 6e soit servi parmi les hommes. La bataille du pont Milvius avait marqué la date de l’humanité depuis la naissance du Christ ; le Labarum avait donné droit de cité à la croix , dont le domicile était déjà pris dans les âmes.
Les Barbares so mêlent à la doctrine nouvelle ;
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des évêcpies prisonniers consolent et guérissent le malades sous les tentes sauvages où ils traînent leurs fers. On les respecte, on les écoute, on les croit. Les Goths deviennent meilleurs chrétiens que l’empire chrétien qu’ils attaquent : et à ce moment, où toutes les traditions sont perdues, où les oracles sont oubliés, où la Sibylle n’est plus qu’un souvenir, où vient de s’effacer l’inutile effort de Julien, ce revenant du Parthénon, (qu’on appelle V Apostat et qui ne fut qu’un conservateur à la façon moderne), il fallait bien que l’empire s’écroulât.
Théodose ne put qu’arrêter la chute. Le césarisme était chez les Barbares, aussi bien que chez les Romains. Une fois chrétiens, et sans cesse campés dans l’Italie, sans cesse en négociations avec les empereurs ou les prétendants à l’empire, ils avaient fini par se mêler à toutes les affaires du temps, sans qu’il fût possible de les en éloigner désormais. AJaric était devenu général romain ; cet homme fatal, qui devait prendre et
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l’ere des césars.
saccager la ville éternelle, n’était plus, au moment de cette grande catastrophe, un Barbare se jetant sur la civilisation ; c’était un lieutenant révolté de César.
Il y avait longtemps, d’ailleurs, que le manteau de pourpre n’était échu à une famille romaine. Maximin était un paysan de la Thrace, Philippe un brigand arabe ; Aurélien était né en Illyrie ; Dioclétien était le fils d’un esclave ; Théodose était Espagnol. Un nom seul, au milieu de cette foule parvenue, garde un reflet de la patrie. C’est celui de Tacite, descendant de l’historien. Ce vieil empereur, qui avait voulu faire placer, dans toutes les bibliothèques publiques, les livres de son illustre aïeul, n’eut pas le temps de voir exécuter son décret. Rome, dans le tumulte du présent, avait hâte d’en finir avec le passé.
Les Huns arrivent, plus affreux, plus cruels, plus rapides encore que les autres Barbares. C’est une immense nation à cheval, les Cosaques de l’antiquité, semant l’horreur et l’effroi parmi les
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Goths eux-mêmes. Le chef qui les commande aura un nom immortel. Si peu qu’il nous soit connu, disons que c’était un gr \nd homme. Attila, dans sa course inouïe à travers l’Asie et l’Europe, n’a laissé de traces que celles de ses ravages ; mais il a fermé le livre du monde antique, et c’est à partir de lui que commencent les temps nouveaux. Et, comme par un dernier dédain, en mourant il lègue à l’empire le fils de son secrétaire pour clore la liste des césars (1).
Rome, depuis cette chute, ne se releva plus.
Le royaume d’Italie, fondé par Odoacre, ne la compta que comme une de ses villes, où les Goths souffraient encore qu’un conseil municipal s’appelât le sénat. Après soixante années, Bélisaire vint, au nom des vieux souvenirs, planter les aigles sur le Capitole. Bélisaire parlait le grec ; ses soldats étaient Huns, Hérules, Vandales ; singuliers instruments d’une restauration romaine !
(I) Augustule.
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Les hardis combats de ce preux, qui présageait la chevalerie, ne furent qu’un de ces épisodes inutiles et brillants, destinés à illustrer la fin d’un empire, comme la campagne de France au terme des exploits de Napoléon. Je me trompe, la fin ne fut pas là. Etrange bizarrerie du destin ! Ce gigantesque Etat, créé par douze siècles de héros, eut pour dernier capitaine, pour dernier triomphateur, un eunuque! Seul, dans l’histoire, un de ces êtres sans sexe a commandé des armées ; et, celui-là, de sa main débile, habituée à la quenouille et aux fuseaux, a tenu l’épée glorieuse qui renversa la monarchie des Goths sur la terre de Romulus. Narsès était déjà vieux, lorsque la faveur de l’impératrice Théodora lui donna le commandement qu’avait occupé Bélisaire. Les rires ne manquèrent pas à Constantinople. Ce général sans barbe, à la voix féminine, à l’air timide et fin, au corps grêle et petit, semblait étrangement choisi contre ces rudes guerriers qui suivaient Totila, dont la courtoisie, la magnani-
mité, la clémence, faisaient la honte de l’empire grec. Il se trouvait que le roi goth représentait l’ancienne Rome , et que l’armée romaine ne comptait que des Barbares dans ses rangs. L’eunuque, cependant, malgré les murmures, montait patiemment à cheval, et conduisait son armée avec une rare prudence, à travers mille obstacles qui le séparaient de l’Italie. Il arrive, et les lauriers de Tagina le vengent de tant de sarcasmes. Totila, tué dans la bataille, laissa Rome et la péninsule entière au pouvoir du vainqueur.
Narsès est un personnage unique dans les annales humaines. Sa froide bravoure , son ascendant sur les troupes, sa ténacité dans les entreprises les plus périlleuses, son magnifique gouvernement de l’Italie conquise par ses armes, pendant les quinze années où Justinien l’y laissa, sont , pour l’histoire , un de ces cas rares, à la façon de ceux que remarquent les médecins. Concluons-en que les théories matérialistes ont tort, et que l’âme de l’homme est l’homme lui-même.
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pourvu qu’elle soit grande et forte, et qu’il en ail le sentiment.
Un caprice de cour voulut rappeler à Narsès qu’il était eunuque du palais avant d’être général de l’empire. L’impératrice Sophie menaça de lui faire filer encore le chanvre ou la laine au milieu des femmes, raillant ainsi sa gloire et ses quatrevingt-dix années. Le vieux héros fit une terrible réponse à cette injure : je vais, dit-il, tirer de ma quenouille une telle fusée, qu’on ne la démêlera pas de sitôt. — Et il appela les Lombards. L’histoire romaine était finie.
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