CHAPITRE VI
l.e« temps «etaela.
A ITietire où j’écris (juillet 1850), le souvenir des révolutions «'éteint. Pour quelques mois de calme, pour le silence momentané des passions populaires, la bourgeoisie se tient satisfaite et croit que le socialisme est mort. On admire ce repos subit, et l’on se dit que tout est terminé. Il y en a qui sont prêts à rire de leur peur d’hier et qui se tâtent pour savoir s’ils étaient bien éveillés au temps des ateliers nationaux. Je leur prédis qu’il vaudra mieux se faire cette question plus tard, en
l’I!re des Césars.
SC rappelant Inquiétude présente; que ce qu’ils ont vu est un simple prologue ; que la tragédie est à son début, et qu’ils ont, pour leur vie, des places de choix à un spectacle curieux. Je ne dis pas que le théâtre sera commode et sûr; plus d’une fois, sans doute, il s’écroulera sur les spectateurs.
Mais ce n’est pas sans motif que j’ai fait l’évocation du passé. A ces époques, dont on vient de voir la rapide esquisse, le monde, bouleversé par une si longue tempête, croyait toujours au port prochain. Après la seconde invasion des Barbares, sous l’empereur Valens, Ammien Marcellin , racontant le désastre, ajoute que çe sera là leur dernier succès, et qu’un Marins se retrouvera pour en finir avec les Cimbres nouveaux. Et lorsque Théodose eut joué ce rôle attendu, chacun s’imagina que la question des Goths (pour employer notre style de hasoche parlementaire) était vidée. Quatre générations eurent encore à s’en occuper longuement.
Ainsi de nous. Je demande au lecteur s’il y a
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l’ère des césars.
plus de motifs de sécurité dans le dix-neuvième siècle, avec les barbares intérieurs dont nous avons subi l’invasion récente, que n’en avaient les Romains du quatrième, à l’apparition des hordes du Nord? Ces peuples arrivaient, poussés par l'instinct de rapine, au pillage des richesses de la civilisation; leurs flots pressés se succédaient sur cette terre romaine, et, refoulés, ils revenaient toujours. Là est le soleil, là est la vigne, là est l’or. Ce fut le mot d’ordre des Barbares, et cette grande croisade au nom des appétits matériels ,
nous la retrouvons aujourd’hui. Ne croyez pas combattre des doctrines. Vos lois, si belles que vous sachiez les faire, ne sont que d’impuissants placards, comme les proclamations aux jours d’émeute. Les philosophes, vos pères, vous ont ap- • pris tout ce que vous condamnez dans les masses. Le collège vous a fait applaudir, par avance, aux excès que vous voulez réprimer. Vous avez ri de Dieu devant vos domestiques, devant vos enfants. Vous avez maudit et raillé tout ce que vous voulez
L’iiRE DES CÉSiUtS.
faire bénir et vénérer maintenant. Je parle pour moi comme pour mes contemporains ; mais je ne suis pas de ceux qui pensent à un succès de ce revirement d’idées, et qui se persuadent qu’aprèa avoir enivré un homme, il suffit, pour le rendre raisonnable, de lui parler raison. Le mieuxà faire, c’est de le mettre de force dans sou lit.
Que veulent dire, par exemple, les lois réactionnaires auxquelles on s’applique avec un zèle si fervent? Elles ne signifient rien, si ce n’est qu’au sein de l’assemblée qui les vote, une centaine d’hommes a dépassé, en nombre, le cliiffre de ceux qui étaient d’un avis opposé.
Beau motif pour changer la tendance d’un siècle ! Et le profond respect dont les peuples doivent se trouver saisis ! Qui donc peut se faire une si folle illusion, que de croire à l’efficacité quelconque de ce qu’on appelle aujourd’hui une loi ? Et quel est cet enfantillage qui saisit des hommes graves et vieux, à ce point de les conduire chaque jour au palais Bourbon, pour s’agiter, se passion-
l’èbe des césaks.
ner même, à ce jeu risible! II y a vingt millions de Français qui ne daignent pas savoir de quoi l’on y cause. Loi faite, loi défaite, loi refaite, loi rapportée, tout cela en huit jours; telle est souvent l’histoire présente. O dix-huitième siècle, que ta place sera triste et humiliée dans le tableau futur de la marche humaine ! Tu as tout arrêté au nom du progrès, tout avili au nom de la dignité, tout amoindri au nom de la grandeur. A Dieu, aux croyances, aux traditions, au dévouement, à l’amour, à tout ce qui élève et poétise l’homme, tu as substitué la sèche algèbre de la raison. Tes rhéteurs et tes railleurs ont fait le vide autour de notre âme; iis l’ont laissée dans la pénible asphyxie du doute, et l’ont livrée ainsi à toutes les expériences de leur analyse. Tu nous a jetés dans les abîmes de la dispute et de l’abstraction. Tu as détruit le cœur pour honorer l’esprit, et tu n’as su finir que dans l’effroyable chaos de tes œuvres !
Ce chaos s’est réglé un moment. Si jamais décisive épreuve a été faite sur la terre , de ce
l’ëre des césahs.
que peut le dogme d’autorité pour guérir de ces maux qu’on croirait incurables, c’est celle dont Napoléon a rendu le monde témoin. Sublime spectacle, devant lequel la Raison, si elle existait, se serait démise de son orgueilleuse dictature. Il en sera d’elle, un jour, pour nos arrière-neveux, comme de ces lointaines traditions de l’humanité dont les mythologies nous ont conservé le bruit confus dans la légende grandiose des Titans. L’escalade du ciel n’est pas plus téméraire que l’entreprise des libres penseurs ; folie physique et folie morale se ressemblent ; à entasser des montagnes ou à entasser des arguments, il y a la même peine perdue. Encelade y périt et reste enseveli sous l’Etna; Marat y meurt et trouve un égout pour dernière tombe.
Napoléon fut le Jupiter de cette révolte moderne. Mais, pas plus que Jupiter, il n’a duré. CELUI qui dure et durera éternellement, nous réserve des leçons plus complètes, dont il est déjà possible d’apercevoir la suite et le sens. Etudions
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les faits. Luther insurge l’esprit contre la croyance. 11 proclame le droit de libre examen. Des questions religieuses , le droit s’étend aux questions politiques ; la déduction est simple : qui a discuté Dieu peut discuter l’homme, et les gouvernements qui ont secondé la réforme devaient comprendre qu’ils se tuaient eux-mêmes, du moins pour l’avenir. Mais ils avaient à faire ou à ne pas faire cette réflexion égoïste, et si leur parti pris eût dû produire un utile résultat, je n’aurais pas à les en blâmer. Quel est le résultat, après trois siècles? L’installation du bavardage à la tête des Etats ; les grandes affaires des peuples livrées à des débats sans dignité, où il suflit de l’absence d’un homme sur trois ou quatre cents, pour que le monde soit en feu, en conséquence du vote émis ; les passions du quart d’heure substituées aux plans longuement médités ; les petites ambitions de tout étage réagissant, chaque jour, sur les plus hautes résolutions du pays; l’incertitude
constante dans la marche nationale , sans cesse
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remÎBe au hasard d’un scrutin ; l’extinction graduelle de tout sentiment patriotique ou moral, à mesure que se manifeste l’incohérence des décisions , et que se devine l’égoïsme qui les amène.
Le grand progrès que d’avoir remplacé les couronnes par des toques d’avocat , pour n’avoir aujourd’hui qu’à siffler cette métamorphose! Ce n’est pas moi tout seul qui siffle, c’est l’Europe entière ; et il n’est pas un de mes lecteurs qui ne confesse avoir sifflé souvent. On aurait dû s’attendre à cette déception, si la logique servait à quelque chose. Mais l’erreur éternelle des géné rations, depuis que la foi s’est ébranlée, a été de chercher des institutions qui rendissent l’homme