RAISONNABLE
La solution de ce problème est aussi impossible que celle de la quadrature du cercle, parce que les deux problèmes reposent sur une équivoque de mots. Les fous qui cherchent à trouver un carré égal en surface à un cercle, oublient que l’unité de mesure des surfaces est, pour nous, une petite
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mesure carrée^ dont l’accumulation, quelle qu’ellô soit, et dans ses moindres diminutifs, ne pourra ja mais s’accommoder complètement à une figure terminée par une ligne courbe ; qu’il n’est donc permis d’adapter à celle-ci un tel genre de mesure (le seul que nous ayons), que par une approximation aussi rapprochée que l’on voudra, sans atteindre jamais à la vérité extrême. Tout aussi bien, chercher un mode de gouvernement ou de législation par lequel les hommes deviendraient forcément sensés, bienveillants, surtoutjustes, lorsque la nature lesafaits passionnés avant tout, c’est chercher une chimère. Vous créez un homme artificiel dans vos livres et vous réglementez pour lui. Mais cet homme, où est-il? Ai-je vu encore des assemblées quelconques accepter le dogme de la souveraineté , en matière de discussion et de vote? J’ai toujours vu, depuis l'infime échelon des conseils municipaux, jusqu’au degré si élevé des conseils parlementaires, la minorité se retirer mécontente et saisir toutes les occasions [)our faire éclater ses ressentiments au
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dehors. Tout le monde sait cela, et je n’apprends rien à personne. Je veux seulement apprendre à quelques-uns qu’il y a matière à réfléchir là-dessus. La passion est l’essence de l’homme, et l’on pose la donnée du problème sur ta raison. C’est la mesure carrée que l’on veut adapter au cercle.
Je croirai aux institutions , aux théories modernes, lorsque j’aurai constaté qu’un orateur, contredit par un autre, est venu dire à la tribune qu’il se reconnaît vaincu ; lorsque j’aurai vu un jeune homme, amoureux d’une jeune fille, laisser son cœur à un rival plus aimé, en admettant qu’elle a raison dans son choix; lorsque j’aurai vu un magistrat du parquet refuser de faire un réquisitoire dans une cause d’adultère, en donnant pour motif que ce genre de crime lui est familier, et que, dans sa bourgade , il s’y emploie aussi coquettement qu’il le peut; lorsque j’aurai surpris l’impartialité d’un juge, de quelque ordre qu’il soit, vis-à-vis du plaideur qui lui a fait tort ou injure; lorsque aura lieu le refus formel
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de tout fonctionnaire de se prêter à une protection de famille ou d’amitié; lorsque j’aurai vu disparaître de la scène publique la colère, l’orgueil, l’envie , et le reste des péchés capitaux ; lorsque enfin j’aurai rencontré l’homme mathématique duquel on part pour fonder les systèmes sous la formule desquels nous vivons.
Le chef-d’œuvre, parmi les bienfaits de ces systèmes, appliqués à la vie civile, c’est, dit-on, l’institution du jury. Douze citoyens, renfermés dans une chambre, sont prévenus, au nom de la loi, que leur devoir est de ne pas se préoccuper des conséquences de ce qu’ils vont résoudre. Opération très-simple de l’esprit, pour l’homme mathématique dont j’ai parlé, pour l’homme de J. -J. Rousseau et de tant d’autres créateurs,|mais qui, pour l’homme créé par Dieu, ne manque pas d’hêtre difficile. Il s’agit de dire oui, lorsqu’on sait qu’une tête tombera sur ce seul mot , et il ne faut pas songer à cette tête. Si vous y songez quelque peu, si vous craignez les cauchemars, si vous écou-
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tez votre femme qui vous supplie de ne pas vous mettre ce souvenir sanglant sur la conscience, vous n’ètes plus le juré de la loi, vous êtes un juré détestable. Ayez chez vous les faiblesses et les préjugés humains, on vous les passe, mais là, dans cette salle, il vous faut devenir un être abstrait, une pure machine métaphysique. Voilà l'inconce- * vable efPort que l’on exige de l’homme sur sa nature intime, dont Une pourra jamais se dépouiller ! Je comprends l’accusé soumisaujugement par tes pairs ; mais vouloir que les pairs , sans juger, se bornent à dire, avec ordre de ne point comprendre la portée de ce qu’ils diront , cela me paraît le dernier pas de l’absurdité philosophique , au delà du(juel on ne saurait aller dans la négation des instincts humains.
En Angleterre, où l’esprit libéral va si maladroitement choisir ses exemples, cette fausse institution n’a jamais manqué d’apporter son tribut d’erreur et de sang à toutes les époques passionnées. La fameuse Chambre étoilée et le Tribunal
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révolutionnaire n’ont pas condamné plus d’innocents que les jurys anglais de 1679, lors du prétendu complot des papistes. Les haines protestantes, tout échauffées de leurs imprécations de la veille , venaient siéger le lendemain , sous la fiction d’impassibilité, dans le banc de justice. L’homme n'est pas né pour ces austères métamorphoses.
Très-heureusement un retour s’est fait sur cette fausse voie. Mais, ainsi qu’il arrive toujours, l’opinion ne s’est ravisée que lorsqu’elle en avait un peu moins raison. L’admission des circonstances atténuantes, accordée au jury, le rapprochait des fonctions du juge, et détruisait une partie de son élément faux. Ce qui en restait n’a que mieux éclaté aux regards. Une foule de verdicts indulgents, en très-graves matières, ont soulevé des indignations nombreuses; et je puis dire, sans crainte d’être démenti, que l’idole trébuche sur son piédestal.
La liberté de la presse , cette autre conquête si
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vantée, qu’on eût lait, pour la conserver intacte, le sacrifice de toutes les autres, commence aussi à perdre de sa popularité. Ce que l’on vient d’en dire dans la discussion législative sur le rétablissement du timbre (juillet 1850) aura frappé de stupeur l'Europe entière, et ces paroles si nouvelles, cette appréciation si dure de ce qu’on appelait , il y a deux années, un instrument civilisateur, iin pouvoir, un sacerdoce, ne sont cependant que l’expression réelle de l’opinion présente. Comme s’il n’eût pas été facile de prévoir, dès l’origine, ce que pouvait amener d’excès et de périls cette absolue liberté d’écrire! Mais c'était toujours la fiction de l’homme raisonnable qui dominait les esprits; si l’on eût bien voulu penser à l’homme passionné, qui est le vrai, on nous eût épargné de grands maux, et nous ne verrions pas de graves personnages se frapper si tard la poitrine , au souvenir de leurs écrits et de leurs discours. Que de gens aujourd’hui diraient, comme M. de Fontanes au commencement du sièjcle : « Je ne me croirai jamais
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« libre dans un pays où il y a la liberté de la « presse! » Pourquoi? Pour avoir assisté à un début de révolution , pour avoir eu peur d’un second 93, pouravoir lu quelquesécritsdeMM. Louis Blanc et Proudhon, et avoir constaté l’effet qu’ils produisaient sur les masses. Rare nouveauté, vraiment ! Et comme cela était une révélation inattendue ! Afin de répandre, selon votre jargon philosophique, les lumières , vous avez demandé que chacun pût se saisir d’un flambeau, et vous n’avez pas su deviner que quelques-uns en feraient une torche 1 . . . Ce dogme inouï de la Raison a rendu l’espèce humaine insensée.
Il a fallu , pour que l’exemple eût sa suprême sanction, que le représentant vénéré du principe de foi se soumît lui-même à ces épreuves. L’histoire de Pie IX est récente, et l’on connaît le triste résultat de son essai des doctrines libérales. Le saint Pontife n’avait, pour prévoir cette issue, qu’à relire l’histoire des conciles, et à méditer les paroles de Théodose aux évêques réunis à Éplièse , en
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dissolvant leur tumultueuse assemblée, où se jugeait l’hérésie de Nestorius ; « Dieu m’est témoin « que je ne suis pas l’auteur de ce désordre. Sa « providence saura distinguer et punir les cou- « pables. Retournez à vos diocèses, et puissent les « vertus particulières de chacun de vous réparer « le scandale et les maux que votre réunion a cau- « sés! (1) »
Si la DISCUSSION entre prélats remplis des pieuses convictions du cinquième siècle, avait amené les troubles qui ensanglantèrent alors Éplièse, il était facile de s’attendre à ce qu’elle devait produire entre bourgeois de notre époque sans vertus.
Mais à la suite de toutes ces illusions de notre vie entière, le réel est enfin apparu. Au bruit de tant de trônes brisés, au souffle de l’ouragan populaire déchaîné sur le continent européen, la véritable force sociale, engourdie depuis Napoléon, a repris son ressort. Les armées, secouant la honte
U) Gibbon, t. VIII, chap. xlvii.
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des faciles défaites que l’esprit moderne leur avait surprises par le mot d’ordre menteur de la fraternité, se sont ralliées dans leur éternelle puissance, et ont terminé les débats. Vienne et Berlin savent aujourd’hui ce que peuvent des bataillons d’étudiants, lorsque des grenadiers résolus les abordent , sans se laisser ébranler par des chansons d’université. L’Italie sait la valeur des phrases d’avocats, lorsque le vieux Radetzky s’approche. Le peuple de Paris, enfin, et il faut en gémir, a pu reconnaître, au milieu du carnage de Juin, le néant des plus formidables insurrections contre des régiments qui gardent leurs armes.
La conséquence sérieuse à tirer des derniers événements de notre époque , c’est qu’une vérité nouvelle a pris rang parmi les axiomes politiques :