II. MUSIQUE
Concerts dominicaux (8 et i$ décembre 189$).
VIII e et IX e concerts-Lamoureux. — Wagner et Schumann (1) : deux poètes, le sublime et la grâce, le poème épique d'un Leconte de Lisle exaspéré après les poésies fugitives d'un Henri Heine sentimental. Les Runes en face de ïlnterme^o. Deux poésies, deux romantismes, l'âme de la romantique Allemagne en sa double floraison de lyrisme intime ou somptueux.
Robert Schumann a écrit le Chant du soir : et c'est précisément le chant intérieur d'une âme d'automne qui persiste en nous dans les crépuscules, après la réaudition de son art subtil et candide ; l'ombre s'accorde avec lui, merveilleusement : évocateur du Nord, le noir frisson des jours courts en commente l'amertume ou puise dans son murmure des gloses délicates : indéniable parenté. Une symphonie aimée devient un fragment de notre existence, et chaque résurrection de la trop éphémère maîtresse émeut le souvenir, « ce lieu plein de larmes » : telle Brûnnhilde, l'âme s'exhale mélodiquement auprès d'un cadavre... Donc, j'aime la i ra Symphonie en si bémol de Schumann, comme tels paysages, tels regards, tels mots qui tressaillent en nous, le soir, avec des airs entendus ; mais ce n'est pas seulement par ce renouveau délicieusement douloureux des souvenirs que la Symphonie dite du Printemps m'attache. A sa gloire subjective, diverse pour chacun, s'ajoute sa haute musicalité qui sonne avec je ne sais quel charme ! Printemps, oui, si l'on veut, Printemps moderne d'un Botticelli de Zwickau, — Mozart romantique, Prudhon allemand qui fait refleurir la
(1) Cf. I'Ermitage d'avril 1895 fies Maîtres-Chanteurs et Faust) ; etc., passhn. ^
gerbe des impressions intimes et légendaires ! Et si nouveau, caractérisé, personnel, original, après Beethoven I Van Dyck après Rubens, Que dire, en effet, après la colossale Neuvième de i8j3 (2) ?. .. Le 3i mars 1841, au Gewandhaus de Leipsig, Schumann résout le problème par cette œuvre de jeunesse qui découvre discrètement tout un monde expressif, suggestif, précis dans son vague, — telle une physionomie caressante et blonde et si fine, — cordial, un peu triste ; mondé de pensées neuves et fraîches, onduleuses avec de soudaines lueurs, fleurs pensives, alpestres, lamartiniennes, fantômes de génies féminins aux attaches un peu lourdes, tout allemandes ; le programme webérien du Concert-stuck serait inutile ici pour évoquer le monde qu'il vous plaira, l'intimité lointaine ou vécue, les aventures d'avril et de chevalerie qui illuminent la note en poème : tout et rien, c'est le destin de la musique ; et ce serait un art bien pauvre, s'il était impuissant à s'exprimer ! Son rôle n'est donc point de décrire des faits ou de peindre des images, mais de réveiller la vie idéalisée, la vie de l'âme, la réalité du songe, et d'abord, avant tout, de marier debeaux sons: l'esprit resterait muet sans la lettre. L'ornement lyrique de nos souvenirs et de nos rêves, nous le devons à l'inédite beauté de ce discours musical : début solennel, choral andante unpoco maestoso, cors et trombones, forte aux gammes vibrantes du quatuor, aux groupes rêveurs de la flûte ; puis, accelerando, crescendo énergique, nerveux, beethovénien, et le thème du choral se transforme en un Allegro molto vivace, jovialement champêtre et cuivré, où le triangle babille plus tard dans les points d'orgue religieux de hautaine lumière : et, vers la fin, coupant le rhythme, l'aveu inattendu des premiers violons, l'ample et longue phrase legato qui s'évapore en un mélancolique sourire ! Trouvailles d'artiste qui sent et qui sait. Dans l'exquis, dans le divin Larghetto en mi bémol, printemps triste cher à Viviane qui voulait y voir passer voluptueusement un couple en deuil, (à son gré !) un ferme accord de transition insiste et captive ; une chaste exaltation brille dans l'accompagnement des cordes ou des bois, comme des larmes en un regard fiévreux ; trilles poignants des violons, du violoncelle ; virginal essor, dessins qui se gravent dans la pensée pour l'embellir ; et, de modulations en modulations, la phrase lentement estompée des trombones conduit au Scherzo molto vivace en ré mineur, qui a deux trios, le premier à — en ré majeur, alerte et riant, avec un éclat brusque, pour conclure ; le second à ~ en si bémol, solide et rapide, suivi d'une brève reprise et d'une Coda majeure aux inflexions enchanteresses, rappel du premier trio, timbales effleurées par le pied d'Ariel... Le Finale (Allegro animato e gra\ioso) est un dialogue chuchoté par des fées malicieuses et mystérieuses. De l'invention partout, et Schumann disait bien, que s'il
(l) Exécutée parallèlement aux concerts-Colonne (fin du Cycle- Beethoven).
devait fort à Mendelssohn, celui-ci pouvait lui envier quelque chose... (i) Brise moderne sur un fond classique, cette grâce se traduit par la voix des nuances, diminuendo, ritardando, touches expressives, ornements discrets, cantabiles moelleux ou rhythmes saccadés, sans afféterie. Des-p'artisans de Brahms contestent Schumann : querelles d'Allemands Mais n'est-il pas notable que le continuateur gracieux de Beethoven emploie davantage la voix robuste des trombones ? Le temps charge les parures.
Cependant, cette poésie paraît grise encore, à côté du prestigieux impressionnisme orchestral de Bayreuth : impressionnisme sonore qui clame la magnificence barbare des Walkyries chevauchantes, exaltant jusqu'au paroxysme toutes les ressources compliquées de la polyphonie victorieuse, miroir du Drame, mais qui garde fièrement toujours l'héritage du style, olympienne beauté des Gluck et des Weber; impressionnisme le plus savamment pittoresque, qui date le règne de la Légende fastueuse et farouche, mais jamais ne dégénérant en vacarme puérilement matérialiste et grossièrement descriptif, splendeur avant tout psychologique, et combien allemande sous les gemmes les plus aveuglantes ou les plus fines ! Et quel chef-d'œuvre de mélodie absolue, de pure musique, tout ce finale de la Golierdammerung : héroïque interlude accompagnant le convoi lunaire de Siegfried, ultima verba de Briinnhilde s'élevant de la divinité vers l'humanité ! Humain, rien ne Test plus que cet art opulent et légendaire, humain, passionné, vivant, réel et poétique, mélodique et large, suave et fort, qui jette sur l'obscure souffrance les fleurs éloquentes du mythe éternel. Aussi loin des réactionnaires que des fous, Wagner chante, librement, sans craindre des ultras le grief d'italianisme, sans attendre des timides le reproche d'outrance. De là, cette saveur sui generis, — Bayreuth 1876, — révivifiante synthèse qui est à l'éclectisme ce que la vie est à la mort. Heureux les premiers auditeurs, explorateurs d'un nouveau monde ! En écoutant Wagner, j'absous les ^ agnériens, car le vent d'est a des bouffées capiteuses : il faut du courage pour se ressaisir. Wagnéromanes et wagnérophobes ont subi l'hallucination du génie. Faudrait-il accepter la théorie des génies, des musées nuisibles?... La contagion du poncif germe en tout ait nouveau : est-ce fatal, comme la fin des dieux ?
Mais voici Briinnhilde transfigurée par la douleur, impérieuse sur un rhythme impérieux : elle commande, et le dessin tragiquement scandé se développe et se déroule; mais, pendant qu'un bûcher se dresse sur son ordre, elle songe près du cadavre, et d'un arpège de harpe s'envole le divin reproche amoureux que la voix emprunte à la divine extase du violoncelle et des bois : mélodie errante comme une caresse, que froisse le thème de l'Epée, jusqu'à la sombre réapparition des cuivres posant les trois notes
(1) Cf. Correspondance de R. Schumann. — En 1841, le jeune novateur venait d'épouser Mlle Clara Wieck.
interrogativesdu sort. Et, dans un solennel silence, Brûnnhilde accuse et
devine. La pompe du Walhall s'ébauche obscurément à l'évocation des
dieux menacés, mais le premier rhyth me menaçant s'impose, YUr-melodie
passe comme un éclair pur, et c'est le tour de l'Anneau maudit par Albé-
rich : mais revoici les grâces naïves de Rheingold qui diaprent fluides la
prédiction sinistre. Aux rires des bois succèdent les trilles funèbres : les
corbeaux messagers montent vers Wotan, et sa fille invoque Lôgue dans
un élan magistral : l'orchestre s'embrase, le quatuor flambe en traits rau-
ques, le crépuscule approche, et c'est un étonnant carrefour mélodique (je
répète le mot) où se combinent terriblement l'appel de la Walkùre saluant
Grane, le souvenir de Siegfried, les cris guerriers, ivres de la volupté de
mourir, que dominent les étincelles stridentes, la percussion vengeresse
et, plus haute, la Liebeserlœsung (1) rédemptrice et délirante, musique
ineffable comme l'Amour. Puis, quand le vertigineux incendie sonore s'est
abîmé dans les ondes du vieux Fleuve où chantent les ondines blondes,
quand l'orgueil cuivré du Walhall s'est majestueusement écroulé sous la
fanfare de Siegfried, c'est encore et toujours le mélodieux murmure qui
vibre et qui plane et qui monte, jusqu'à l'ultime accord deux fois affirmé
de ré bémol. L'Amour a triomphé des éléments et des dieux, comme le
chant pur émerge de la bourrasque orchestrale. Symphonie parlante, la
réunion des leit-molive compose une sorte de pantomime auditive.
Du temps de l'inspirée Materna qui chantait en allemand, une obscurité
fatidique enveloppait la scène surnaturelle: Wagner pressenti, mais inconnu;
aujourd'hui, loin du théâtre, l'auditeur peut dire avec Brûnnhilde ou
Œdipe-Roi: tout est éclairci, je sais. Petite voix, mais grand talent,
M me Jane Marcy, fêtée dans l'Air immortel d'O béron, a vaillamment et
délicatement détaillé la nouvelle traduction française d'Alfred Ernst qui
calque et l'image et la note, avec un rare bonheur prosodique : « une juxta
épatante », aurions-nous dit jadis entre deux cigarettes... Sur les mots
plus tendrement n'aime — nul autre,
se drape l'étonnant intervalle vocal de douleur jalouse. Et les héros obscurs de l'orchestre demeurent épiques comme leur général.
Au programme de tantôt, l'antique Ouverture, d'Iphigénie en Aulide remplaçait la moderne Ouverture de Bérénice de Ch. Silver, moins poignante que la concise épigraphe : Invitus invilam dimisii; Y Elégie de G. Fauré faisait place à la Sérénade à!Harold y vignette de Berlioz pour une Italie nocturne et byronienne : romantisme et Paganini.
Paris, 15 décembre iSçSt so * r '
P. -5. — Un contre-point de six concerts à la fois ! De l'intérêt partout,
(r) Phrase ainsi dénommée par Hans de Wolzogen.
notamment à l'Opéra : la belle première audition de la Chasse fantastique, 4 e tableau du second acte de Saint- Julien l* Hospitalier d'après Flaubert, par Camille Erlanger qui dégage fougueusement sa personnalité de ses admirations : c'est une preuve à retenir.
A bientôt la suite, les détails et les livres.
Raymond Bouter.