L'HÉLIOTROPE
— Radieuse Splendeur qui naquis la première, Inévitable Archer, Titan Porte-lumière, Tueur du vieux Python dans le Marais impur, Entends, exauce-nous, Œil ardent de l'azur, Roi des riches saisons, des siècles et des races.
Eternel Voyageur aux flamboyantes traces Qui, joyeux, les cheveux èpars, et jamais las
36 Î/ËRMITAGE
De l'Orient barbare aux monts de la Hellas, Loin du rose horizon ou souriait l'Aurore, Eveillant les cités, les bois, la mer sonore, Pousse tes étalons hennissants et cabrés Et franchis bonds par bonds l'orbe des deux sacrés ; Puis qui, debout, brûlant à leur plus haute cime, Baignes tout V Univers d'un seul regard sublime ; O le plus beau des Dieux en qui coule l'Ikhôr, Entends-nous, Kithariste armé du piectre d'or l
Harmonieux amant des neuf Muses divines, Embrase -nous du feu dont tu les illumines, Afin que, nous mortels qui ne vivons qu % un jour, Nous chantions consumés de leur unique amour l
Et sans doute que ces vocables retentissants, ces majuscules, cet Ikkâr et ce Kithariste vous ont frappé d'une admiration violente. Mais toutes ces beautés ne sont point d'un Orphée quelconque, d'un barbare qui ne lut jamais Victor Hugo et jamais ne fut reçu de l'Académie française. Elles sont de M. Leconte deLisle. Cependant le démon de la jalousie est en vous. Et vous me demandez :
. — Pourquoi M. de Lisle appelle-t-il la victime du dieu : vieux Python ?
— J'avoue, monsieur, qu'Orphée n'est pas sifamilier.il le désigne simplement du nom de son espèce : serpent Python. Mais Python cela faisait deux syllabes; serpent Python quatre syllabes. M. de Lisle en voulait trois. Il a écrit : vieux Python. Cette bonhomie, d'ailleurs, est très parnassienne. C'est ainsi que M. de Hérédia dit lui-même en quelque endroit :
Le cône incandescent du vieux Cotopaxi,..
Et encore :
Et le père des eaux le vieux Meschacèbé...
Pourquoi M. de Lisle demande-t-il à VŒU ardent de Va%ur de l'entendre et non pas de le voir ?
Là, monsieur, vous chicanez. Et, aussi bien, ignorons-nous la physiologie des Anciens et la conformation des dieux. Cependant M. de Lisle connaît que dans leurs veines, les Immortels n'ont pas du sang comme vous et moi, mais de Vlkhôr, ce qui donne à or une rime très précieuse- Que si maintenant, monsieur, les flamboyantes traces, V orient barbare, le rose horizon, les étalons hennissants et cabrés, le regard sublime, le Kithariste armé d'un piectre, le feu qui embrase et qui illumine vous semblent des expressions anti-classiques, inconnues de Ronsard, de Racine, de Chénier, il vous faudra compter que M. de Lisle n'a pas trouvé ces locutions toutes faites dans le texte du poème. Sauf un mot qu'il a pris dans un autre hymne au même Apollon, toutes ces locutions sont de lui. Il les a prêtées à Orphée. Et il me paraît que cette générosité lui doit faire honneur.
En vérité, M. de Lisle est un trop grand poète. Et même il est résulté d'un congrès qu'il est le seul poète de notre âge. Je n'ose plus vous présenter mon Vigenère. Ce n'est qu'un de ces obscurs lettrés, innombrables jadis en notre pays de France. Toutefois, je vous l'ai promis. Et j'espère qu'i/ n'y aura point de mal d'adjousier tcy quant et quant son Hymne torné d'Orphée. Certes, je ne vous le donne pas comme un chef-d'œuvre. Mais peut-être y trouverez-vous un sens plus exact, un tour plus naïf, un esprit plus classique enfin qu'aux vers parnassiens ou néo-symbolistes. Et le voici, sans majuscules que les nécessaires, sans sonores épithètes, sans mots rares, sans rimes même :
Vien îcy bien-heureux Pcean,
Tueur d'oiseaux, Phebus Lycore,
Honorable, donneur de biens,
Ayant une lyre dorée ■
Lequel ensemence les champs
Et les laboure. Beau Pythie,
Titan antique, Smyntkèen,
Tueur de Python qui en Delphes
Rends les vrayes prédictions.
Indomptable, porte-lumière;
Amiable Démon ; enfant
Glorieux, conducteur des Muses
Dont tu adresses les ballets.
Dardant au loing avec tes flesches.
Bacchus et Jumeau qui au loing 1
Estends tes effects, et tortilles
Pur et net prince Delien ;
Qui veois tout et qui donne aux hommes
Un ceil pouvant tout discerner.
Dieu à la blonde chevelure,
Qui anonce le tout au vray
Escouite moy qui te supplie
Pour tous les peuples d'un cueur gay :
Car tu vois en hault VEthèrèe
Région toute, et icy-bas
La terre pleine de richesses.
Tu fais au profond de la nuict
Que tout est en repos, les astres
Luire durant l'obscurité»
Tu possèdes les bouts du monde,
Et à toy tout commancement,
Et la fin de tout appartiennent.
Toutes choses reverdir fais
Et accomodes de ta lyre
Bien souvent l'un et l'autre Pol.
Tu fais les saisons de l'année,
Accordant VHyver et l'Esté,
L'Hyver dessus la basse chorde,
Et l'Esté sur celle d'enhault .-
Les autres deux, sur les moiennes.
Parquoy les hommes à bon droict T'appellent roy, Pan dieu biscome, Qui donne le siffler aux vents, Car tu as le cachet du monde.
Escoutte doncq, o bien heureux, Garde de mal ceux qui te prient D'un' humble suppliante voix, Et gui observent tes mystères.
Et je ne saurais mieux finir.
Lionel des Rieux.
P.-S. Je parlerai dans ma prochaine chronique du Verger doré, Du Sang des Crépuscules, de la Coupe de Thulé et des Requins de la Mer Rouge. L. des R.