T$ L'ERMITAGE
peler à l'Académie le nom de M. Grandmougin qui n'a jamais chanté que des personnages jouissant de quelque réputation : Gain, Jésus, Napoléon» que sais-je ? Ces candidatures-là ontau moins l'avantage de dispenser le public de lire l'œuvre du candidat. Pourquoi la Libre Parole ne s'en rend-elle pas compte, et à l'appui de sa campagne en faveur de M. Jean Aicard, se croit-elle obligée de citer, hélas, des fragments de son Jésus ?
Ce n'est pas seulement aux Italiens que la révélation abyssine devrait faire faire quelques réflexions. Il résulte de l'affaire d'Adoua que les barbares qui, armés de lances et de quelques fusils, ont vaincu une armée de 20.000 européens sont, maintenant qu'ils sont munis de fusils dernier modèle et qu'ils disposent de 72 canons, invincibles à n'importe quelle armée blanche. Ceci permet par analogie de se poser quelques points d'interrogation sur l'Extrême-Orient. L'Angleterre qui profite de la mésaventure italienne (ce que les malins avaient prévu dès le premier jour) pour se ménager du côté de Dongola un petit échec qui lui permette de ne pas évacuer l'Egypte, ferait mieux de se préoccuper du développement de la marine japonaise qui d'ici peu lui donnera des câbles à retordre. L'Allemagne, qui voit le peu d'efficace qu'aurait eue pour elle l'alliance crispinienne, ferait bien de s'entendre avec la France, de régler à l'amiable la question Reischiand, et d'entreprendre, de concert avec la Russie, le tissage de précautions solides contre la Chine. Quant à l'Italie, elle doit se rendre compte maintenant qu'en coquettant contre la France d'un côté avec l'Allemagne et l'Autriche, d'autre part avec l'Angleterre, elle a été mal inspirée ; si dès le lendemain de l'occupation anglaise en Egypte, elle s'était étroitement unie à la France, ces deux puissances seraient vite parvenues à faire entendre raison à Sa Gracieuse Majesté, et à établir sous la suzeraineté nominale de la Porte, un tridominium anglofranco-italien, ce qui présenterait pour le cabinet du Quirinal d'autres avantages que l'occupation de Massaouah ; les dissentiments des deux pays à propos de la Tunisie auraient été vite aplanis, et la Méditerranée serait en ce moment un lac latin, tandis qu'elle est un lac anglais, en attendant de devenir un lac russe.
Quel dommage que les souverains ne sacrifient pas à la fantaisie ! Si j'étais roi (musique bien démodée), je m'amuserais à composer tout un ministère avec des noms de physionomie pérégrine. Rien ne serait plus facile au roi Humbert. Il confierait tous ses porteieuilles à MM. Brin, de Robilant, de Launay, Bon et autres savoisiens. En France, M. Félix Faure pourrait, à un ministère composé de MM. Spuller, Scheurer- Kestner, Bischoffsheim, Reinach, Schneider, Siegfried et autres germanomorphes, faire succéder un ministère composé de MM. Waddington, Thomson, Wilson, Walter, Turrel et autres simili-anglais, puis un autre italianoïde avec MM. Borriglione, Casabianca, Raiberti, etc. Ça permettrait aux historiens du 5o<* siècle de faire un joli méli-mélo : Le doge de Gênes, Gambetta, ayant chassé du trône d'Irlande le vieux roi Mac- Mahon, un congrès européen se réunit à Berlin où de par le patriotisme
de Waddington l'Angleterre obtint les plus grands avantages ; peu après, grâce à Gaprivi de Montecuculli, l'Italie exerçait Phégémonie en Europe, etc., etc.
Vobis nuntio gaudium magnum. Un poète nous est né, M. André Bellessort, que nous révèlent les Débats et la Revue bleue. M. Chantavoine qui jadis s'était fait le héraut de M. Trarieux fils, assaisonné pour la circonstance de MM. Henri de Régnier, Samain, Le Cardonnel, se fait, toujours dans les Débats, le héraut du héros nouveau en l'assaisonnant toujours de MM. Henri de Régnier, Samain, Rambosson (remplaçant sans doute M. Le Cardonnel); mais pourquoi pas M. Trarieux fils i On réclame M. Trarieux fils. Dans la Revue bleue c'est M. Georges Pellissier qui officie, mais moins prudent que M. Chantavoine {souviens-toi d'Aicard et de la Libre Parole \) il cite M. Bellessort. Ah ces citations :
Le front des régiments s'éclairait d'un principe. . . L'émeute, la faillite et la soif du prodige... Et de la dictature oscille à l'anarchie...
Du moins, M. Trarieux élisait d'autres, modèles que MM. Stéphen Liégeard et Jean Rameau, et sa poésie, d'ailleurs en très réels progrès dans la Coupe du roi de Thulé, était autrement poétique que la Chanson du sud de M. Bellessort. Enfin puisque le besoin se faisait sentir, d'après M. Pellissier, d'un poète qui réconciliât l'art avec la vie, car jusqu'ici, toujours d'après M. Pellissier, la poésie n'était qu'un jeu laborieux et puéril, nunc est bibendum, puisque le besoin est satisfait.
On s'est étonné ces jours-ci de l'appréciation d'un avocat-général : « Oui, vous avez bénéficié d'une ordonnance de non-lieu ; mais on sait ce que vaut une ordonnance de non-lieu 1 » Parmi les feuilles qui poussèrent les plus sonores cris d'indignation s'en trouvent plusieurs qui doivent juger autrement en matière politique, car elles accolent couramment l'épithète de non -lieu, à certains noms propres. Tout le monde a raison ici (ce qui arrive souvent), et le tort n'est pas aux auteurs ou aux bénéficiaires des dites ordonnances, mais au système judiciaire de chez nous qui accule le juge à l'obligation de condamner ou d'absoudre, sous peine de déni de justice (et la chose est grave pour le magistrat qui s'en passerait la fantaisie). De là la nécessité de rétablir dans la loi une sorte d'abstention, analogue au « non liquet » du droit romain. Sinon il y aura toujours une ombre favorable sur le condamné, défavorable sur l'acquitté.
Il est vrai que le moment n'est peut-être pas bien choisi pour souhaiter des améliorations à la magistrature. Ce corps joue de malheur depuis une dizaine d'années, et si, comme cela est vraisemblable, la bruyante exécution des décrets n'eut d'autre but que de tendre aux chats fourrés d'alors le piège démissionnel où ils donnèrent si bien, on pourrait ne pas féliciter l'ombre de Jules Ferry de ce changement de personnel. La série de grands procès dont l'affaire Wilson fut l'ouverture.
montre que la magistrature est devenue un simple corps de fonctionnaires, aussi peu dépendant du clan politique au pouvoir que le corps préfectoral. Le procès Rességuier-Jaurès qui n'est pas encore tranché à l'heure où j'écris ces lignes, est une illustration précieuse pour la psychologie de ce temps ; et même si le tribunal de Toulouse, tant constipé quand il faut rendre une sentence, résiste, ce qui n'est pas sûr, à l'émétique Ricard, il aura donné l'exemple, pendant quelques semaines, de la colique sèche la plus cocasse qui se puisse voir.
Le nom de Wilson s'est trouvé sous ma plume. Il est d'actualité pour le public, puisque la Chambre vient de valider son élection, et aussi pour Saint-Antoine qui cesse, ce i er avril, d'être son locataire. Car depuis cinq ans, celui qui écrit ces lignes était, chaque fois qu'il payait son terme, bourrelé de remords à l'idée qu'il contribuait à la corruption de quelque électeur d'Indre-et-Loire ! Combien de fois fut-il sur le point de refuser ce paiement, mais, hélas, le gérant lui aurait opposé l'adage : Nemo auditur, allegans proprietariam turpiiudinem. Et voilà pourquoi Saint-Antoine a une part de responsabilité dans les canailleries wilsonniennes. Triste ! Triste ! Du moins les lecteurs de V Ermitage avoueront qu'il est difficile d'apprendre plus subtilement au public que l'ancien directeur de la Revue n'habite plus 26, rue de Varenne. Qu'ils poussent l'indulgence jusqu'à lui permettre de compléter le renseignement par l'indication de sa nouvelle adresse : 29, rue Saint-Guillaume.Toujours le noble faubourg, quoi !
P.-S. — Un grand nombre de communications étaient toujours adressés pour la Revue à son ancien siège directorial. Je saisis cette occasion pour prier tous nos confrères de les adresser à l'avenir 8, rue Juliette- Lambert.
Saint-Antoine.