VIII. LE MOIS
Les événements d'Erythrée me suggèrent quelques réflexions sur la logomancie appliquée à l'art militaire. Il est étrange que, quand on prépare une expédition, on s'occupe de tout, des armes, des chevaux et des hommes, sauf de ce qui est le plus important, le nom du général en chef. Un nom néfaste peut suffire à annihiler tout le reste. Bar-atieri, cela rappelle la baratte, le barathre, la baraterie ; en confiant une armée à un homme de ce nom, on devait s'attendre à ce qu'il la compromît et portât préjudice à son armateur en la laissant précipiter dans des gorges où elle serait battue comme beurre. Pour d'analogues motifs, le général Baidissera devra redouter les fusillades crépusculaires. Nos désastres en 1870 ne s'expliquent qu'ainsi. Gomment espérer la victoire avec des généraux qui s'appellent Frossard^ Failly, Bourbaki, Trochu ? Des quatre noms de maréchaux, un seul, Canrobert, est passable ; que dire de celui qui est formé des mots bas et haine? Mac-Mahon, cette forme redoublée et changeante ne dénote-t-elle pas l'incertitude et le trouble (comparez micmac, tohu-bohu, patati-patata) ? Quant à Lebœuf, on sait que le ministre de la guerre qui préparait récemment l'expédition de Madagascar répondait à ceux qui' lui proposaient d'imprévues bêtes de somme : Le bœuf n'est pas un animal militaire.
Et ceci est vrai non seulement de la stratégie, mais de la politique. Crispi, cela ne dénote-t-il pas un crispin, crispé et crispant ? Gecil Rhodes ne devait-il pas chercher le colossal et l'extension indéfinie de ses extrémités ? M oltke, le glorificateur du carnage, n'est-il pas une incarnation de Moloch, et si Bismarck n'a pas entrepris une troisième guerre n'est-ce pas parce que son nom n'en marquait que deux ? La seule raison de la platitude désespérante de notre politique depuis vingt ans est le prudhommesque des noms de nos gouvernants ; quel héroïsme ou quel esthétisme attendre d'un homme qui s'appelle Bourgeois, et quelle sotte procession que celle des noms présidentiels : Grévy, Périer, Carnot, Faure', Ribot, Dupuy, Brisson, Hoquet, Ferry, Duclerc. Il n'y en a pas un qui puisse s'élever jusqu'au trissyllabisme \
Les thèses de doctorat étaient primitivement des exposés d'opinions originales et même paradoxales. Depuis longtemps ce caractère a disparu pour les thèses de droit et de médecine qui ne sont que des diplômes professionnels. A la Sorbonne il subsiste davantage; on ne peut guère devenir docteur ès-sciences qu'en apportant, je crois, une contribution à une étude quelconque, c'est-à-dire une part personnelle ajoutée à l'acquis antérieur, mais il commence à n'en plus être, ainsi pour le. doctorat èslettres, et c'est dommage ; les thèses ne sont plus des travaux d'érudition consacrés à tels points de linguistique, à tel auteur inconnu ou très obscur, ce sont des livres quelconques sur des sujets quelconques. A cela plusieurs inconvénients. Ces livres sont d'abord inutiles : celui qui a le temps de lire Aristophane ou Marivaux serait bien bon de lire le livre
de M. Deschanel sur l'un ou celui de M. Larroumet sur l'autre. Ensuite ces livres sont à la portée du premier venu : quiconque tient une plume saura trousser un volume sur Vigny ou Victor Hugo. Enfin ces livres ne sont plus en rapport avec le reste de la bâtisse universitaire. Si le doctorat doit être un échelon faisant suite au bachot et à la licence, qu'on maintienne aux thèses leur caractère d'érudition technique. S'il doit être une distinction honorable pour certains ouvrages de critique, qu'on lui ôte sa valeur universitaire et que le titre de docteur soit attribué aux auteurs de meilleurs ouvrages de ce genre publiés dans l'année, qu'ils soient ou non licenciés ou bacheliers.
Il y a d'autres questions délicates : un jeune polygraphe, qui collectionne les peaux d'âne comme un sauvage enfile des verroteries, a voulu ajouter l'amulette doctorat-ès-lettres à ses autres fétiches et a présenté à la Sorbonne une thèse sur V organisme social, développement, on le devine, de la métaphore spencérienne avec coupes de cheveux en quatre et incestes de carpes et de lapins. Ceci serait son droit, et je ne m'aviserais pas de le lui reprocher, si cet amant de la sellette, fort assimilateur comme tous les Israélites, ne savait mieux que personne que cette métaphore est tout à fait démodée, et que sa thèse sociologique est à peu près comparable à fa thèse d'un chimiste qui utiliserait pour son doctorat un vieux travail sur l'atmosphère, antérieur à la découverte de l'argon. Quelque légitime que soit le désir de compléter un jeu de parchemins universitaires, il serait préférable de ne présenter comme thèse que des propositions dont on puisse se croire sûr et non dont on ait pu jadis se croire sûr. D'une façon plus générale, on peut d'ailleurs se demander si les thèses sociologiques sont bien à leur place dans une faculté des lettres. La politique s'en mêle trop. On se rappelle sans doute la thèse que présenta ce grand penseur contemporain dont le nom commence comme ïsaïe et finit comme cassoulet, la façon dont l'opinion publique fut travaillée, les notes communiquées à la presse sur le livre génial que devait être la Cité moderne, les craintes exprimées sur le mauvais vouloir réactionnaire du jury, bref la main forcée aux professeurs, et ceux-ci obligés, l'air moitié figue moitié raisin, de coiffer du bonnet carré un volumineux pathos de Pathmos, mais sigillé de la sacrosainte marque socialiste.
UErmitage a été, sauf erreur, la première revue qui ait eu l'idée des référendums sur tel ou tel point littéraire ou social ; il ne peut donc qu'être favorable en principe au développement de cette mode. Toutefois il est des inconvénients contre lesquels il sied peut-être de mettre en garde nos confrères. D'abord il faudrait s'abstenir (faute que nous-même jadis commîmes) de tirer des conclusions d'un de ces référendums en pointant les suffrages exprimés ; il serait étrange que si le suffrage universel disparaissait, ce fût chez les littérateurs qu'on le retrouvât ; c'est surtout parmi nous que les opinions ne s'équilibrent pas, et que cinquante zéros ne valent pas une unité. En outre, l'encombrement serait à éviter ; du moment que les opinions n'importent pas comme suffrages, elles n'im-
portent que comme expressions ; or un petit nombre d'artîculets choisis sur Dumas fils ou sur Verlaine intéresseront beaucoup plus qu'une marée montante de solennités ou de calembredaines. Enfin, le choix de la question posée n'est pas sans importance, et à la mauvaise inspiration de proposer une dévolution d'héritage poétique, il ne faudrait pas ajouter l'aggravation de vocables tels que ceux de roi et de vice-roi. D'autant que de pareilles élections sont toujours artificielles, et que grâce aux caucus, le vice-roi, puisque vice-roi il y a, peut fort bien varier avec les organisateurs du vote. (Je gage que, avec le Rêve et Vidée , c'aurait été M. Saint- Georges de Bouhelier !)
Pour laisser tout leur intérêt à de pareilles consultations (et elles en ont,! il faut qu'à l'avenir les directeurs de revue se résignent à braver quelques mauvaises humeurs et à réduire rigoureusement les consultés. Soixante-dix avis sur Dumas fils, cent quatre-vingts opinions sur Verlaine, c'est à demander grâce. Que l'on s'abstienne d'interroger les indifférents et les encombrants, et parmi les interrogés qu'on néglige les réponses sans caractère ou sans esprit ; n'en restât-il qu'une où deux douzaines, cela vaudrait mieux que la cohue banale obtenue par le mode contraire. La macédoine des Portraits du prochain siècle aurait du servir de leçon déjà. « Ah fuir ! soupirait mélancoliquement Alfred de Vigny, fuir parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille ! »
Le plan de l'Exposition universelle de 1900 est toujours à l'étude. Seigneur, Seigneur, nous n'osons pas vous demander d'illuminer nos gouvernants pour les faire consentir à la transporter à Vincennes, ou à Longchamps, ou à Sèvres (ce serait pourtant beau, le long de la Seine !) Mais puisqu'il en est temps encore, Seigneur, Seigneur, sauvez les arbres et les pelouses des Champs-Elysées! Prenez le Palais de l'Industrie, si vous voulez, nous vous le sacrifions, Seigneur, (dût M. Bouguereau se faire athée !) et laissez, ouvrir sur son emplacement la fameuse avenue des Invalides, mais ne permettez pas qu'on la borde de bâtisses ! Gardez-nous des maçons, des architectes, et favorisez-nous des jardiniers et des fleuristes ! Seigneur, Seigneur, ne faites pas cette joie au prince de Sagan, et pardonnez aux hétaïres du Jardin de Parisj en commémoration des grands arbres!
Voilà un Théâtre des jeunes filles qui s'ouvre. Déjà nous avioris une Revue des jeunes filles, sans parler des lycées et dés conférences pour jeunes filles. Ah çà, et les jeunes femmes, qu'est-ce qu'on en fait?
Sauf deux ou trois exceptions, les caricaturistes français sont audessous de tout, et c'est à rougir, quand on a feuilleté le Punch ou les journaux devienne ou de Munich, de tomber sur nos Grelot, nos Charivari, nos Pilori et nos Silhouette où défèquent je ne sais combien de Pif, de Paf, de Stop, de Draner, de Baric, et d'autres moules. Pourtant l'importance de l'image est énorme, et c'est pitié de penser le mal que peut
faire un imbécile à un pays entier ! Il suffit d'avoir été en Italie et d'avoir vu le Petit Journal pendu à tous les kiosques, pour se rendre compte du plaisir que peuvent éprouver les Italiens à voir à chaque pas un abyssin (pourquoi costumé en albanais ?) flanquer un pain complet (saisissezvous ?) à un soldat piémontais ressemblant à Grispi. Il serait pourtant bien simple, soit de s'abstenir de pareils traits d'esprit, soit si l'on veut absolument plaire à une clientèle spéciale, de reproduire telle ou telle caricature allemande, plus fine et plus dure, laquelle aurait au moins l'avantage de reporter la mauvaise humeur des égratignés sur leurs bons alliés qui dernièrement ne se privèrent ni d'un coup de dent, ni d'un coup de griffe à leur égard. Qui sait même si on ne pourrait pas espérer de bons résultats d'une institution privée, une réunion de journalistes français et italiens se tenant à la fois à Rome et à Paris, se communiquant les articles et les caricatures qui de part et d'autre dépassent la mesure et essayant, petit è petit, d'agir sur les journaux, et par eux sur le public. On peut vraiment se demander si la mésentente de ces deux pays, que tout devrait rapprocher et qui n'est entretenue que par des piqûres d'épingles de presse, n'est pas le fait de certains journalistes plus ou moins intéressés: qu'on se rappelle l'italianophobie, équivoque à force d'être intense, de Jacques Saint-Cère !
La première de Thermidor servie par le génie réclamiste de MM. Sardou et Coquelin a rappelé l'attention sur la période terroriste. Quel étrange viscère que le cœur humain ! Dire qu'il y a des personnes (peutêtre charmantes d'ailleurs) qui n'éprouvent pas le plus léger frisson à lire le récit de l'exécution d'André Chénier ou de Madame Elisabeth! Comme il y aurait à réfléchir sur ce simple détail ! Le curieux c'est que le travail historique de ces dix dernières années ne semble pas avoir modifié d'un iota le credo de ces dévots-là ; c'est ça qui doit nous rendre modestes, nous tous écrivains, même Babeau, même Taine, à voir combien ce que nous découvrons et prouvons passe haut au-dessus de la foule ! Pauvre bonne foule, changer son opinion, à quoi bon essayer ? Les documents, les arguments, tout cela ne l'atteint pas ; le seul révulsif possible est la contradiction féroce. Profitons donc de l'occasion pour répéter ce que j'ai dit autrefois : « Quiconque ne crache pas sur cette décade (1789-1790) ne sait pas ce que c'est que la grandeur d'âme. » Sur dix anarchistes ou socialistes qui liront ceci, il y en aura neuf qui grogneront comme des ours ; le dixième, peut-être, aura envie de réfléchir. Ce serait déjà beaucoup.
M. Jean Aicard se présente à l'Académie française. La candidature de ce poète (le premier de tous par ordre alphabétique) est vaillamment soutenue par la Libre Parole. Il est indéniable qu'en intitulant Jésus un livre consacré à la vie du Fils de l'homme, M. Aicard n'a pas eu l'idée» comme M. Zola, d'en faire un solo monobarytone d'un virtuose au sphincter complaisant. Toutefois, si le fait de s'attaquer aux grandes figures de l'histoire constituait un titre, nous nous permettons de rap-